‹ Histoire de la BretagneChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jean d8 Uonifort. — Ses alliances arec l'Angleterre. — \\ persécute

Clisson.

Jean de Muutfort, alors unanimement reconnu connue duc de Bretague, se rendit dans son duché, où d'abord il fit battre une nouvelle monnaie en son nom. En même temps il fit publier par chaque ville qu'il avait enfin la paix avec tout le monde, et qu'il défendait, sous quelque

ANCIENNE ET MOilEHNE. " \'A\

prétexte que ce pût être , de se livrer à aucune hostilité, il assembla ensuite les états , et travailla à rétablir partout Tordre et la tranquillité.

Les Bretons vivaient en repos depuis cinq ans , et commençaient à répare 1 les tiesastres cans(''s })ar la guerre, lorsque le roi de France saisit une occasion de reprendre les hostilités contre FAngleteire. Le prince de Galles , qui gouvernait la Guienne pour Édouard IH^ ayant surchargé d'impôts cette province , vit les barons de Gascogne en appeler à la cour des pairs et à son suzerain Charles V. Le parlement le fit sommer de roniparaître. Le prince, indigné, répondit qu'il s'y rendrait avec soixante mille lances en guise de témoins; et sur-le-champ il ordonna aux débris des grandes compagnies^ revenues des campagnes de Navarre et de Gastille, d'entrer sur les terres françaises et d'y vivre à discrétion. Charles V, de son côté, envoya Tmi de ses «rentilshommes à Du (inesclin, alors en Catalc^ne, pour l'engager à lui ramener les troupes bretonnes et françaises qa'il avait encore sous ses ordres.

Le duc de Bretagne^ attaché au roi d'Angleterre par les liens de la reeonnaissance, crut ne pouvoir se dispenser d'accorder passage à quatre cents hommes d*armes et à autant d'arbalétriers , en\oyés au prince de Galles par le roi son père, au commencement de cette guerre, qui devait être siurtout funeste à Jean de Montfort. Charles V ne pouvait se dissimuler^ d'après tout ce qu'il apprenait , que Montfort ne fût au fond plus Anglais que Français., et il attendait impatiemment le retour de Du Gnesclin. Le roi commença par le nommer ronnétal)h' de France; iimis , par prudence et par une économie que lui conunaudaient rigoureusement les circonstances, il ne voulut pas lui donner plus de cinq cents hommes, dont la solde était payée pour quatre mois» Du Guesclin eut beau re|Hrésenter qu'il ne pouvait rien faire avec cette poignée de soldats, et surtout sans argent; il ne gagna rien sur l'esprit du nionarque.

Bertrand , très-mécontent d'avoir acce^)té une charge si lourde, partit pour la Nonnandie, où le rejoignirent se:» fidèles Bretons : Clisson, Rohan, Raiz, etc. Ranimé par cet entourage des plus célèbres capitaines du siècle , il écrivit

à sa fpmiiie de liii a|ii>oi1ep les joyaux et la vaisselle qu'il avait eoiiffuis en Espagne , ou qui provenaient de la reconuaissance du roi de Gastille. Il vendit tout, et bientôt il eut à sa solde plus de quatre mille hommes d'armes. Son frère Olivier ne put s'empêcher de lui dire en voyant une telle dépense : « Monsieur, des gens de guerre vous arrivent de « toutes parts, et il en aecourt encore; Targent du roi ne a suffirait pas à payer quinze rents hommes d'ann« s; faites, M je vous prie , un p»'ii (ratteiitum a \os aO'aires. — Vous avez « Lien raison , mon trere , reprit Du Guescliu; mais s'il eu « vient mille fois plus , je n'en refuserai pas un seul tant que tt dureront les bagues de ma fenune, ma vaisselle et mes « meubles. Les grandes compagnies, que nous avons eu M tant (le p«^iue à tî\tir|)«'i' du l'oyauiuf, ne se sont formées « qu'à (b'iaul de paiement. IN'ut-rtre le roi nie le rendra- « t-il uu jour. » Puis il se mil en campagne à la tète de ses braves : partout TAnglais fuyait devant lui^ abandonnaut ses con<iuètes passées. Le connétable était dignementsecondé, et lui et ses compagnons firent de si belles actions, que le roi . eu les apprenaut, s'écria: «Je voudrais être Breton; il « n'y a pas de phis vaillante iialiun au monde ! » 11 récompensa largement les troupes de Bertrand , qui venaient de nettoyer le Poitou, et les dirigea sur la Guienne, où elles se couvrirent d'une gloire nouvelle. En peu de temps la Saintonge , le Rochelois, la Gascogne, se trouvèrent purgés d'Anglais, vA Ut rui combla les Bretons de tuai (Thimneur^, ils acquirent un»' telle renonuiiée pai'ini les guerriers de e^Mte époque, qu'où ne croyait point à la vaillance d'un soldat s'il ne se disait Breton.

Le duc de Bretagne , loin de prendre part à l'allégresse générale , s'affligeait des désastres de l'armée anglaise. Nonseulement il leur avait donné passage à travers son pays, mais encore il était resté chez lui pendant la guerre dont nous venons de parler, pour no pas exposer ses États , disaitil , à rinvasion des ennemis de la Fiance. Charles V n'était pas dupe de cette hypocrisie, et il attendait im moment favorable pour le punir d'avoir sitôt manqué à ses promesses. Ue phiM , Jean n'avait su se concilier ni l'allection de se^ barons , ni l'amour de ses sujets des classa plus humbles ;

tous en général embrassaient le parti de la France contre leur seigneur. On se plaignait hautement, et avec raison , de ce que Jean préférait les Anglais aux Bretons. En effet , honneurs, richesses , places, tout était réservé aux insulaires. L'injustice devint si manifeste, que la plupart des seigneurs bretons s'empressaient de se rattacher à la cause française.

Jean IV, loin de chercher à calmer l'exaspération toujours croissante de ses peuples, livra aux Anglais toutes ses places maritimes, telles que Brest, Goncarneau^ Quimperlé, Hennebon: et les barons en conçurent de telles alarmes, qu'ils députèrent vers le roi de Franee {inm- le supplier d'occuper les bonnes villes de breta^^ne et d y placer des hommes de guerre, afin de les délivrer du joug de l étranger. Charles V, irrité de la conduite du duc , qui favorisait ainsi ses ennemis et leur ouvrait ses ports , envoya au connétable l'ordre d'entrer en Bretagne avec une armée, pour lui faire la guerre et le conlraiiitlre de ehasser les Anglais. Du Guesclin partit à la tête de quatre mille hommes, accompagné des ducs de Bourgogne , de B«'rri , de Bourbon , et s'avança jusqu'à Rennes. Les Bretons les plus dévoués à la personne du duc lui conseillèrent alors d'entrer en arrangement avec le roi de France et de renvoyer les Ani:l;ns, pour détourner Torage dont il était nienaré. Le (lue , qui avec sept cents lances s'était approché de l'arméf française dans le dessein de la combattre , rejeta cet avis. Cependant il ne tarda pas à prendre une résolution plus sensée, qui fut de négocier avec le connétable et les autres chefs de l'armée ennemie. Le duc promit de renvoyer ])rochainement les Anglais, et Du Cuesclin se retira. C'est ainsi qu'un auteur contenipurain l'acont*' e lait. Un antre historien , un peu postérieui' , l'expose a\ ec des circonstances différentes. L'armée française , selon lui, s'avança jusqu'à Rennes, d'où la duchesse venait de partir pour se retirer à Vannes. On dépêcha après elle cinq cents hommes d'armes, (iui la joignirent à quatre lieues de là et l'amenèrent au duc de Bourbon. La duchesse, en Ir voyant, s'écria : « Ahî 1)^,1 u Cl cousin , suis-je prisonnière? — Non, Madame, répondit « le duc, je ne fais point la guerre aux dames. » En même

m HISTOIRE DE LK BRETAGNE

temp» il lui lit leiidro tout c»' qu'on lui nvait pris, excepté des lettres d'alUîiuce eutre le roi d'AngleUirre et le duc son mari; ensuite on lui donna une escorte pour la conduire à Lohéac. L'armée française se présenta devant Hedon : le sire de Rieux, qui y commandait ^ étant sorti de la place pour s'aboucher avec les généraux, on lui fit voir les lettres qu'on avait prises à la duchesse. Ce seigneur, après les avoir lues, protesta qu'il ne servirait jamais le duc taul qu il eîi userait ainsi à l'égard de sou souverain. « Alors, ajoute cet auteur^ comme la saison était avancée > les chefs de l'armée revinrent à Paris , et y emmenèrent le sire de Rieux et quelques autres Bretons. Le roi n'épari^na rien pour se les attacher, et poui soulever contre le duc toute la nuiilessede Bretagne , dont la plus grande partie prit des engagements afin de le forcer à chasser les Anglais. »

Cependant le duc , toujours obstiné à favoriser les ennemis de la France y renouvela ses alliances avec le roi d'Angleterre. Par ses lettres du 22 octobre 1372, datées de Brest, il s'engagea à re( ovoin'n Hretagne tous les soldats qu'Edouard y voudrait envoyer pour faire la guerre à la France; et le 1*01 d'Angleterre^ pai' les siennes du 19 décembre de la même année, promit au duc de le secourir, et que, si lui ou ses successeurs devenaient un jour rois de France, le duc de Bretagne serait aflIVanchi de Thoramage.

L'annét' ^.unaiite (1373), une flotte anglaise de quarante gros \aisseau\, sur lesquels il y avait deux mille liuinmes d'anges ^ sans coniiitta* les arrhei's, aborda à Saint-Malo comme par accident, et y brûla sept navires espagnols. Les seigneurs bretons, ayant été informés que le duc avait luimême fait venir cette flotte , en furent indignés. Charles V, de son côté , convaincu de sa mauvaise foi et de sa félonie , ordonna au connétalile d'entrer en Bretagne et de saisir le duché. Du tiuesclin partit de Fans et alla à Angers, où il avait donné ordre aux troupes de s'assembler. Le duc de Bretagne se trouva alors dans un grand embarras. Le comte de Salisbury, général des troupes anglaises débarquées depuis peu en Bretagne, voyant que tout le pays était soulevé contre le duc, et que les forces de la France allaient l'accabler, avait jugé à propos de rembarquer ses troupes et

ANQENNE ET MODERNE. 1)5

de 86 retirer à Brest* Dans ces fâcheuses circoustanoes ^ le duc^ après avoir envoyé la duchesse son épouse à Auray^ où commandait un chevalier anglais, se rendit au port de Coucarneaii et paN>a eu Angleterre. Eu partant, il laissn le gouvernement de son duché à Uobert Knolle, général anglais.

L'année fran^se, composée de troupes nombreuses et de la plus illustre noblesse du royaume, entra alors en Bretagne sous la conduite du connétable. Elle se présenta d'abord devant Rennes , qui lui ouvrit ses portes, et reconnut le roi de France [)uur seigneur et premier souverain du duché. Fougères, Dinan , Vannes , Guingamp, Saint-Mahé, Quimper, Quimperlé, Hedon et Guérande se rendirent pareillement. Quelques villes défendues par les Anglais ^ ayant opposé de la résistance, furent prises de force et leurs irarnisons passées au fil de l'épée. A Hennebon particulièrement , on tit main basse sur tous les Anglais, et on n'épargna que deux capitaines : on en agit de même à Goncameau, et on n'excepta que le capitaine de la place.

Le connétable marcha ensuite vers Nantes , et somma les habitants de se rendre, deux- ci répondirent que le roi de France ayant reconnu Jean IV pour duc de Bretagne , et leur ayant ordonné de le reconnaître , ils lui avaient prêté serment de fidélité; que le duc avait été 1k)?i et loyal s»mgneur, et qu'ils i^^noraient qu'il eût comuus le ci'ime de félonie envers le roi; qu'ils consentaient cependant à ce que le connétable entrât dans la ville, à condition que si le duc revenait et faisait son devoir à Tégard du roi, ils le reconnaîtraient pour leur seigneur connue auparavant, et qu'il ne leur serait d ailleurs l'ait aucun tort. Le connétable jura d'observer ces conditions et entra dans Nantes.

Derval , château appartenant à Knolle, traita aussi avec le connétable^ et promit de se rendre si dans deux mois il ne paraissait pas une armée en campagne capable de livrer bataille aux Français. On stipula que durant la suspension d'armes la place ne serait point ravitaillée , et que dans le temps du combat la garnison ne pourrait sortir pour combattre ni pour faire aucune entreprise. Pour sûreté du traité, les Anglais donnèrent des otages. Knolle obtint les mêmes conditions pour Brest , et donna aussi des otages.

HlSTOiK£ DE LA fiR£TAGN£

Cependant le duc de Lancastre, accompagné du due de

Bretagne, »lébar(|u;i à C.il.iis avec une nombreuse armée. Ils s'avanmeal ju.siiu a Hcsdiii , où Lanrastre demeura (|uelque temps , tandis que le duc de Bretagne ravageait la Picardie du côté de Corbie et de Douilens. U passa même la Somme > et écrivit au roi pour le défier, en lui déclarant qu'il le réputait pour son ennemi , et qu'il se tenait déchargé de sa foi et hommage. Eu même temps le comte de Salisbnry renit en Bretagne un secnur» d'Angleterre, et envoya otlrir la bataille au connétable. Comme il s'était fait un détachement considérable de l'armée de Bretagne , par ordre du roi, pour aller en Picai*die , le connétable ne jugea pas à propos d'accepter le combat. Le général anglais lui proposa de rendre les otages, ce que Du Ciuesclin refusa. Salisbury entra alors dans Brest avec des vivres et des munitions : le connétable , de son côté^ se retira avec ses otages , accusant le comte d'avoir enfreint le traité.

A régard de celui qui avait été fait par le commandant du château de Derval, nommé Broite, Knolle désavoua cet officier, qui était son neveu, en disant qu'il n'avait pu traiter >«in.s sa participation. Le duc d'Anjou , lorsque le terme prescrit fut expiré . vint en personne an siégo de Derval, et envoya sommer la garnison de se rendre, et^ en cas de refus ^ menaça de faire mourir les otages. Knolle. qui était entré dans la place malgré le traité, fit répondre qu'il se mettait peu en peine de cette menace, et qu'il userait de représailles. Le duc ordonna donc qu'on amenât les otages en vue du chât4îau^ et qu ou leur coupât la tête. Knolle fit aussitôt dresser une espèce d'échafaud à une des fenêtres du fort^ y fit monter quatre prisonniers qu'il avait, trois chevaliers et un écuyer, et aux yeux des assiégeants il les fit décapiter. Après cette cruelle exécution, le duc d'Anjou et ht connétable levèrent le .siège et riîtournèreut eu France pour s opposer auvdncsde Lancastre et de Bretagne, qui , à la tète de trente mille hommes , étaient entrés en France, et y commettaient de grands désordres. Ils traversèrent une grande partie du royaume, et se rendirent à Bordeaux , où le duc de Bretagne passa le reste de Tannée.

Au commencement de l année suivante (1374), il s'èm-

ANCIENNE ET MODERNE. iS*?

bdi'qua et vint séjourner (|uelqiie temps à Auray. IL lit fortifier œtte'place et celles de Derval et de Brest ^ presque les seules cpii tinssent pour lui en Bretagne. Mais ^ se voyant haï et abandonné de ses barons et de presque tous ses sujets,

il résolut de retourner en Angleterre, où il emmena la duchesse sa femuie. Après avoir habité (juelque temps sou comté de Kicheiuout , il reçut d'Édouard un secours de trois mille archers^ payés pour six mois, et de quatre mille honunes d'annes commandés par Edmond, comte de Cambridge^ fils du roi d'Angleterre. Le duc s'embarqua avec cette armée à Soutliampton, e( aborda à Saint -Malié : il assiégea d'abord le château , le prit et passa la garnison au fil de répée : exemple qui intimida la ville et la t'orra d'ouvrir ses portes. Il se préparait à faire d'autres conquêtes, et il était sur le point de prendre Quimperlé ^ lorsqu'on lui apporta une copie du trai^ de Bruges, par lequel le roi de France et le roi d'Angleterre étaient convenus d'une suspensiuii d armes pendant un an , entre eux et leurs alliés.

Le duc^ se voyant les mams liées par ce traité^ j'i^<'a à propos de repasser en Angleterre. De là il se rendit en Flandre^ où 11 resta quelque temps^ espérant s'accorder avec Charles V et rentrer en grâce. Frustré de ses espérances ^ il retourîia encore en Angleterre, où il trouva Ëdouard atteint de la maladie dont il mourut, le 23 juin 1377. Comme la trêve conclue parle traité de Bruges, et prolongée depuis, était expirée ( 1 377 ) , les hostilités recommencèrent en Bi"etagne. Le duc de Lancastre partit d'Angleterre avec une armée considérable^ et vint assiéger Saint -Malo; mais Du Guesclin et Olivier de Clisson le forcèrent à lever le siège et à s'en retourner. I^hi de temps après, Charles V fit attaquer Auray : après un siège assez long, la ville se rendit àClissou, lieutenant du roi en Bretagne.

Durant tous ces troubles, le duché se trouvait dans un état déplorable. La justice n'était plus rendue , le bon droit était opprimé : ce n'était partout que violence et déprédation. Les exactions des seigneurs ne faisaient i>as moins gémir V peuple que les ravages des gens de guerre. Charles \' étant devenu le maître de toute la Bretagne, à la réserve de deux ou trois places, il semblait que l'ordre et la tranquillité

allaient être rétablis dans la province, sous la paisible dominatiou de la Frauce, et que désormais ni les Anglais ai ies autres partisans du duc n'en pourraient troubler le repos. Ce roi forma en effet le dessein de s'assurer pour toujours la possession du duché de Bretagne; mais il s'y prit mal. Au lieu de commencer par dompter tous les Bretons et h^s mettre liors d'état d** lui résister, il einplny.i il(;s formalités précoces contre le duc Jean pour le dépouiller juridiquement. Après ravoir fait tyourner à comparaître en personne » le roi se rendit au parlement le 9 décembre i37ë et tint son lit de justice. Le procureur du rot dit que Jean de Montfort , qui fut due de Bretagne , était tombé dans les crimes de félonie et de lèse -majesté par son alhauce avec les enueniis de l'État et par les hostilités qu'il avait commises en France, il conclut à ce qu'il fût déclaré déchu de sa pairie et que son duché fût confisqué. Alors le procureur de la comtesse de Penthièirre se leva» et dit que Jean de Montfort n'avait jamais été duc de Bretagne, qu'il n'avait élé qut^ le détenteur de m duché. Enfin , après plusieurs procédures, il fut déclaré, le 18 du môme mois, que ,lean de Montfort avait encouru toutes les peines du crime de lèso-majesté , et qu'en conséquence le duché de Bretagne, le comté de Montfort et tout ce qu'il tenait en France, étaient acquis au roi , qui pouvait et devait dès lors en prendre possession et l'unir au domaine de la couronne.

La ooiiitesse de F*enthièvre, hlessc'e de cet arrêt, représenta que le duché de Bretagne ne pouvait être contisqué , n'étant point dans son origine un (h'menibrément de la couroime de France; que si Jean de Montfort > en punition de sa félonie, méritait de perdre le duché, elle ne devait pas poitf cela être privée de ses droits qu'elle lui avait cédés par le traité de Guérande; et que . puisque celui a\ec qui elle avait traité était déclaré déchu de ses prétentions, c'était à elle de le remplacer. Malgré ces raisons, Charles Y ordonna au duc de Bourbon , à Louis de Sancerre , maréchal de France , et à Jean de Vienne , amiral , d'entrer en Bretagne à la tête d'une armée , pour faire exécuter l'arrêt du parlement et prendre possession en son nom du diiobé. Cette dvmée ne partit qu'au printemps de l'année suivante (1379)*

ANGiEMl<£ £T MODERNE. 199

Le roi , t[iii s'était flatté ([ue toute la Bretagne allait se soumettre à lui , s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé. De tous les Bretons sur lesquels il comptait le plus , il n'y en eut qu'un fort petit nombre qui entra dans ses vues. Tous les autres rés(^ujrent unanimement de s'opposer à son projet et de défendre leur pays contre l'usurpation dont il était menacé. Charles V, étonné de cette noble fermeté à laquelle il ne s'attendait pas^ entreprit de gagner \mr des promesses ou d'intimider par des menaces les seigneurs de Bi*etagne qui lui parurent les plus puissants et les plus obstinés. 11 manda donc à Paris le sire de Laval , Bertrand Da Guesclin , Olivier de Glisson et le vicomte de Hohan. Ces gentilshommes ronsentirent volontiers à tout ce ([ue le roi exijzea d'eux , à Icxception du sire d<î Laval , qui ne voaliit jamais promettre de faire la guerre au duc, et qui s'engagea seulement à ne point se déclarer contre le roi. De son côté^ le sire de Lohéae , à la tète de quarante gentilshommes , forma à Rennes une ligue pour s'opposer à Tinvasion de la Bretagne, et souleva contre le roi toute la noblesse du pays. Ces confédérés se promirent ])ar écrit et avec serment de s'entr'aider à défendre le droit ducal de la Bretagne contre tous ceux qui voudraient s'en emparer, excepté celui à qui le duché devait appartenir par droit de naissance , etc.

Bientôt la Bretagne entière entra dans cette ligue et s'arma pour la défense du droit ducal. Tous ceux qui avaient été jusque alors dans les intérêts contraires , se réunirent pour s'opposer à l'usurpation, et l'on prit , d'un accord unanime , la résolution de députer en Angleterre vers Jean de Montfort. pour le prier de revenir en Bretagne.

Le duc apprit avec Joie la nouvelle disposition de ses sujets à son égard, et promit aux députés départir prochainement. ^ Mais avant de s'embarquer il fit un traité avec le roi d'Angleterre, par lequel ce monarque s'engagea à lui fournir deux mille hommes d'armes et deux mille archers , payés pour quatre mois et demi. Le duc, de son côté, s'obligea à faire la guerre dans ses États aux ennemis de l'Angleterre , et après cette époque , s'il avait entièrement recouvré son duché, à la faire hois de la Bretagne aux Français, avec deux mille combattants, à ses propres frais, dm'aut neuf mois.

Lorsque tout ftit prêt pour son départ , Jean de Montfort s'embanpia à Soiithauipton. A l.i hant«Mir de Caen , il envoya amiuuœr son relour i\ dt'oljrnv do Kemiiiel, un des seigneurs bretons qui lui étaieut le plus dévoués. Entiu il prit terme près de Saiut-Malo , pour se rendre de là à Uinan. La noblesse et le peuple allèrent au-devant de lui. a On voyoit , dit un ancien auteur» les plus grands seigneurs , vêtus superbement , se jeter dans Teau pour approcher du vniss«.'au du duc, et se mettre à genoux dans la mer môme , jîoni* h saluer et lui téinoi^^iier leur respect, n Le dur vint àDinau, où, quelques juui-s après, les principaux barons se rendirent près <le lui avec des troupes. Le vicomte de Rofaan» qui avait été un de ses plus grands ennemis, lui amena quatre cents lances. La comtesse de Penthièvre même prit part à la joie ])ubliquc , et arriva à Dinan pour féliciter son cousin sur son heureux retour. Chose remarquable î malgré tant de tntubles et de ravages , Jean de Monifort retroiîva ses meuliles, sa vaisselle et ses trésors dfiiis le même état que s'il les eût conservés lui-même; il toucha aussi tous les revenus du duché, que pendant son absence on avait déposés dans un lieu sûr.

Le duc, après avoir remercié les seigneurs des témoignages d'attachement et de fidélité qu'ils lui donnaient en cette occasion , les renvoya chez eux afin qu'ils se disposassent à la ^fuerre , indiquant Vannes comme le point où toutes les troupes devaient se réunir. Quelques jours après il se rendit à Hennés : le pcujjle et le clergé, en procession, allèrent au-devant de lui et le reçurent avec de grandes démonstrations de joie.

Du Guesclin, qui jusque alors s'était flatté de pouvoir soutenir en Bretagne les intérêts du roi , voyant que la plu* j)art des sei^^neurs et des villes se déclaraient hautement contre les prétentions de la France, commença à augurer mal du succès de la guerre. Clisson, qui n'approuvait pas la réunion du duché à la couronne , mais qui baissait personnellement le duc , vint joindre le connétable , et tous les deux se rendirent à Pontorson, auprès des ducs d'Ai^ou et de Bourbon, qui à la tète d'une armée se pré))araient à entrer en Bretagne. Eu même temps celle de Jean de Mont-

Digiti^uG Uy

ANCIENNE ET MODEKNE. 141

fort s'asseiiihlîi à Yamièh, et marcli?i sur Foiif(jrsoii pour combatire les troupes françaises, dont une partie, à cette nouyelle^ se débanda. Le duc d'Anjou , abandonné d'un assez grand nombre de ses soldats , crut devoir proposer à Jean une trêve d'un mois. Le duc de Bretatriu*, qui craijîuait les armes de la France, et qui ne cherchait (fu'à amuser le roi, y souscrivit volontiei's et consentit à roniettre la décision de ses différends avec Charles V entre les mains du duc d'Anjou et du comte de Flandre. Mais le roi de France persistant à vouloir que l'arrêt de confiscation fût exécuté , les engagements de part et d'autre furent sans effet.

Le roi d'Anglotorre et Jean de MontfoH firent alors une convention par iaquelie le duc de Bretagne s'engagea à ne point traiter avec la France et les autres ennemis des Anglais, sans le consentement de Richard. Richard, roi d'Angleterre depuis la mort d'Ëdonard et du prince de Galles, s'engageait à (ompreudre le duc de I Bretagne dans tons los traités qu'il passerait. Il fut de i)his arrêté, dans le parl*-iiient de Westminster, que 'l liomas de Wodestok , comte de Buckingham , débarquerait à Calais avec six mille hommes, et traverserait le royaume de France pour se rendre en Bretagne. Buckingham, depuis duc de Glocester, aborda à Calais le 19 juillet 1380 ; après y avoir demeuré deux jours, il se mit en marche avec son armée , traversa la Picardie et entra dans rile-de-France. Les Anglais |jiii)liaient partout que les Bretons les avaient appelés atiu de se joindre à eux pour faire la guerre au roi. La plupart des seigneurs bretons avaient en effet consenti que le duc employât le secours des Anglais , mais seulement pour empêcher le roi de France d'asservir la Bretagne , et non pour porter aucun préjudice au royaume.

Du Guescliu , ne pouvant oublier que la Bretagne était sa patrie , blâma la ruptiure de La trêve , et déclara quil ne servirait plus contre son pays. Le chambellan Bureau de la Rivière, qui redoutait l'influence du grand capitaine, se joignit aux conseillers do Charles V, et lit entendre au mouai*que qu'il importait d'éloigner le connétable des marches de son territoire natal. Du Guesclin ut donc un ordre qui renvoyait en Guienne combattre les Anglais. 11 vint trouver

Ht HISTOIEE DE LA BRETAGNE

le r(»i, jii'it ses instriu lioiis , et lui dit i ii l»* quittant : « Siiv, i( voiis inVnvoyez en (liiscogue. Je ne. dms pas vous eacher « que j'aixepte c<' p<>>(»' avec nue vive satisfaction. Quoique « je puisse me regardei* comme le plus dévoué de vos serti vitenrs» il m'était impossible de faire honorablement la tf guerre où vous m'aviez placé. C'est le pays où Dieu m'a a fait naître. Là 8ont mes parents^ mes amis, mes oompa- « gnons d'enfance. J'aurais fait sans doute mon devoir, u mais avec douleur, et d'autres obtiendront plus de sucrés « que moi. Sachez rucnn», Sire, je dois le dire, que vous M m'aviez enlevé les nieilleui*s moyens de \om être utile, « en me privant des Bretons, les plus sage:» et les plus M vaillants de mes guerriers. Mon aigle ne peut plus voler^ « vous lui avez arraché son plumage (I). — MoDaieur le « connétable , reprit le roi , Je vous envoie en Guienne , u parce (jne je sais que mes affaires iront toujours bien où « vuus s*»rez. Il en eût été de même aux lieux que vous « quittez... — Ah, Sii'e! répondit Du lin» ^* lin , j'ai lon^'u temps combattu en France et en Espagne; y ni vu des {< batailles 9 des rencontres, des assauts, des sié^ de villes « et de forteresses^ on le sait; mais qui pourrait penser que «c je doive à mes seules forces le peu que j'ai fait? Ce sont « mpf« soldats , mes vieux capitaines bretons , qui , en s'éle* « s.int avec moi, m'ont aidé, m'ont secmru . et j'ai joui de « leur i)rùpre ploire. Je me liais en eux connue eu moiu même, parce que je connaissais leur valeur. Us se sont a éloignés, et avec eux ma force a disparu. Je vous supplie tf humblement. Sire, de prendre en bonne part ce que je a vous dis. Je ne sais si je reviendrai du lieu où je vais ; je a suis vieilli , quoique je ne sois pas fotigué. Mais s'il en « existe un moyen , je vous en prie , faites la paix avec le « duc de Bretaj;ne. Soyez a\e< lui de hou accord, et il fera « son devoir; car les pens d'aruu's de son pays vous ont « bien soutenu, et ils peuvent encore vous servir avec iidé^ « lité ; mais je crains qu'à la longue cette guerre ne vous eii o suscite d'autres. — J'y pense souvent, dit Charles, et à « cause de vous j'en saisirai l'occasion^ si je la trouve. Jfi « ferai si bien que vous serez content. »

(1) Du Guescliu portait un aigle dans aes annes.

ANCIENNE ET MODËHNE. Uâ

Le bon connétable ne mil j)liis le roi. 11 pénétra dans lo Gévaudan, mit le siège devant la forteresse- de ChAteaiinenf- Haiidon , et fut atteint d'ime tièvre mali^^ie (jui reiileva eu peu de jours. 11 mourut le 13 juillet i3«0. Quelques moments avant d'expirer^ il réunit ses capitaines près de $a couche de mort et les entretint dans les termes les plus attendrissants. Il regretta de n'avoir pu les faire tons connaître au roi, selon leurs mérites, et les exhorta à persévérer dans leur noble condiute , à se souvenir toiijoiu> que la faute de la guerre ne vieut pa^ du cultivateur; que les armes ne doivent jamais se tourner contre les gens paisibles ni contre les femmes et les enfants , et qu'il se repentait fort de n'avoir pas été pins compatissant dans sa jeimesse. Puis il remit sa vieille et bonne épée aux uiains de son meilleur ami, Olivier de Clisson : « Vous me remplacerez , u lui dit-il... Je recommande au roi ma femme et mou « frère. Adieu, je n'en puis plus. » Et il expira.

Le deuil fut général par toute la France : les paysans pleurèrent avec les soldats le grand capitaine et le père de la pairie. Du (iuesclin était de tons les gentilshommes le plus aimé , f\p tous les chefs d'année le jilus respecté. Les Anglais le regardaient oomnie le premier guerrier du siècle^ les peuples conmie le {dus bumain^ les diplomates comme le plus sage; les Bretons et les Français voyaient en lui rbonneur de la cavalerie , et ne rappelaient que le bon cmmétaNe. 11 fut digne de son inunoilalité.

Il avait alors soixante-six ans. Son corps rinbaLimé travei-sa la France, où dans les villes on lui rendit les honneurs funèbres réservés aux seuls souverains. Le rcn pleura à la vue de son cercueil, et le fit inbumer à Saint- Denis^ au pied du tombeau où il devait bientôt se coucber lui-même. Trois mois après la mort de Du (iuesclm, la France pleurait celle de Charles V.

Dix ans plus tard, le jeune roi Charles VI s'entretenait un jour avec les seigneurs de sa cour des hautes vertus de Du Guesclin ; cette noble mémoire porta dans leurs âmes ui tel enthottsia^e , que le roi se bAta d'ordonner un service solennel à Saint -Denis en l'hoimeur du connétable. U y assista en personne , avec Olivier de Clisson et les seigneurs

tu

I(^î5 )»Ui> (iistiiigiH's (lii rny;iuiii(',»'ii liahitsde (ieuil. L'tHèqiir (l'Aiixerre ollicia et pioiiouça la première uraison funèbre dout les voûtes d'une église aient retent i ; son discours, simple comme la vérité^ mais grand comme le héros dont il rappelait le souvenir, arracha des larmes à tonte rassistanœ.

Q;i.in<i rnflVrinde ainsi fut passée,

L'évestjur! d Auxerre prescha;

Et fut mainlf' larme ploréo

Des puri«l*'s iin'il nrorda.

Car il couUi cuiiiuit nt IV»|)ée ( de connétable )

Bertrantd*^ Gloequm hïm gania,

Et comme , en bataille rangée ,

Pour Fraoçe grand'peine endura»

Tous les princes fondoient en laimes

Des mots qne réves4|ue montioit :

Car il disoit : Plorez , gens d'armes .

Bertiant^ qui tretoas tous aimoit!

On doit regretter les lés d'armes

Qu'il fit au temps qu'il Tivoit,

Diex ait pitié^ SUT toutes ânit s .

De la sienne^ car Iwnne estoit l

Jamais on ne vit rien de comparable à la i^ompe , à la magnificence de cette cérémonie funèbre ; jamais on m . rendit de si grands honneurs à la mémoire d'un guerrier*

Sur sa tombe on lisait rinscription suivante, remarquable

par sa simplicité :

(\t/-(jisf honora LU' himime et luiillunt memre Bertrand i'iaikiny (Ointe de Longveviilc . jadts counetable de France , qui trépassa l'an mccclxxx, le xni^ jour de juillet.

Cependant les Anglais y sous la conduite de Buckingham, arrivés sur les frontières de la Bretagne , attendaient des nouvelles du duc pour y entrer. Leur présence, coïncidant avec la mort de (lliarles V, donna quelque inquiétude à Montfort, qui balançait si an début d'un nouveau règne il devait faire la guerre à la France , et s'aliéner par la Charles VI, qui dans la suite pouvait lui èire favorable; mais , d'un autre côté , il lui paraissait comme impossible de renvoyer les Anglais qu'il avait mandés, et qui pour venir le joiadic avaient traversé toute la France. Dans cet embarras , il crut devoir cnnsulter les seigneurs bretons; mais, en attendant qu'il eût pris son parti , il envoya au-

ANCIENNE ET MODBBNE. 145

dmnt de Buckiaghain plusieurs ^'entilshomme.s [innr lui (lire qu'il l'imit joiudre incessaumu'iit à Hennés. Les (léj)ult''s fureut eu même temps chargés d aveitir liuckiugham que la Bretagne n'était plus dans les mêmes dispositions qne lorsqu'il était [>aiti d'Angleterre^ et qae les Nantais en particulier s'étaient déclarés pour le roi de France.

Les Anglais, quatre jouis après , se rendirent à Rennes , qui leur ferma ses portes ; de sorte qu'ils furent obligés de camper dans les faul>uargs. Huckingham, Latimer, Knoiie et quelques seigueui*s furent seuls loges dans la ville, où ils attendirent plus de quinze jours le duc, qui était à Vannes, et qui, par politique, différait de jour en jour de les aller trouver. Bnckingham, las de l'attendre vainement , fit mardier du côté de Vannes mille hommes d'armes et les suivit avec le reste de son armée. Le duc, informé de leur ap]ii()i lie. se trouva alor:> diuis la nécessité dalN'iau-devant d eux. Pour s'excuser d'avoir tant tardé à venir les joindre, il allégua le changement des Bretons à sou égard depuis qu'ils l'avaient rappelé d'Angleterre. « Je vois « bien que vos si^ets ne sont pas à votre dévotion, dit l'An- « glais; je vous amène de quoi châtier les rébelles et les « mettre à la raison : cela ne tient plus qu'à vous, n

Mais Montfort n'était j)as assez certain du succès pour coinLattre saus hésiter li s l^i etons avec les forces anglaises. Il laissa Buckingliam cominencer tout seul le siège de Nantes , qui fut vaillamment soutenu par Amaury de Clisson, Le Barrois -Desbarres et fous les gentilshonunes voisins. Montfort cherdiait vainement à lever des hommes : ses bans, ses proclamations , ses supplications n'avaient plus le don d'émouvoir ses sujets. Les seigneurs enfin fermèrent leurs places et leurs châteaux aux partisans du duc , et déclarèrent que, s'il se re ndait au siège de Nantes, ils se lèveraient en masse et courraient sus à ses soldats. Après deux mois et demi d'attaques infructueuses, Buckingham se mit en marche ym la ville de Vannes, où il prit ses quartiei-s d'hiver, k saison étant très^vancée. Hennebon, Quimperlé et Quimper ne voulurent jamais se rendre, et il fallut que les soldats anglais se contentassent d'habiter les villagen voisins, où ils souifrireut beaucoup des rigueurs de l'hiver,

14C HISTOIRE l)K LA URKTAUNK

attaqués de plus en toute occasion par les paysans aimés , qui n'épargnaientaucunhonune isolé, et n'osant s'aventurer, même en grand nombre , pour aller an foun^e ou pour se

procurer les objets les plus nécessaires à leur subsistance.

La plupart des Ij.irùns iW l>rotagno pressaient MniUlurt de .se réconcilier avec b* rrti de France et de se soumettre à ses volontés , lui promettant leurs bons offices pour obtenir de Gbarles VI des conditions honorables. Le duc goûta leur avis et promit de le suivre d'autant plus volontiers qu'il n'avait encore eu aucun sujet particulier de se plaindre du jeune roi, et qu'il avait Umt li»>u de craindre, dans la disposition où étjucut les esprits des Bretons , de se voir encore contraint à se réfugier en Angleterre. Il envoya donc au roi le sire de Laval, Charles de Dinan, Gui de Rochefort et deui: chevaliers de distinction. On s'entendit si bien de part et d'autre , et si promptement , que , le 15 janvier t :\H\ , un projet de traité fut rédigé et appit)iiv('', et (pi'il ne i*esta plus qu'à obtenir la signature de Jean IV. Le duc, tout en reconnaissant la nécessité d'accepter un traité avec Charles \i, ne le signa qu'à grand'peine, fort embarrassé des excuses qu'il serait forcé de faire à Buckingham. Il se rendit cependant à Guérande , et là , en présence de quelques évêques et (l(is prennent l).iious de Bretagne, il eu jura l'observation sm* les reliques La paix fui ensuite proclaini'c à son de trompe : c'était le i avril 1381. Une proclamation enjoignit au clergé breton, à la noblesse et aux habitants des bonnes villes de ratifier par écrit les dispositions du traité. On le fit partout avec empressement, et la veuve de Charles de Blois y a|)posa sa siL^nature.

Lorsque les Anglais aj)prirent que le il ne avait traité avec le roi de France sans les prévenir ni les consulter, et qu'il s'était même ligué avec lui pour leur faire la guerre, ils en furent également surpris et consternés. Montfort, pressé d'obtenir le départ des Anglais, alla trouver Buckingbam à Vaiines. Cehii-ri lui témoigna son indignation et l'accabla de reproclies amers : il s'embarqua le même jour pour retourner en Angleterre, et persévéra dans son refus de voir le duc de Bretagne , qui voulait encore protester de sou amour pour les Anglais et de sa reconnaissance.

Le roi d'Aiigletem, pour se venger de Jean iV, retint dans ses États la dnchesse de Bretagne , et fit saisir les revenus de son comté de Richemont. Tel fut le résultat d'une expédition guerrière entreprise à grands frais, et qm traversa les plus belles provinces de la France, qu'elle traita en pays conquis.

Olivier de GUsson , qui avait succédé à Du Guesclin dans la charge de connétable de France, voyant le duc brouillé avec les Anglais qu'il baissait mortellement, devait naturellement se réconcilier avec lui. Us se doniicreut réciproquement des lettres d'alliance, et jiirèr^nit sur les Évanj^iles et par la foi de leurs corps, comme loyaux chevaliers, le connétable d'être bon, vrai et loyal allié du duc de J^tagne,. de lui aider à garder et à défendre sa personne et son duché contre tous , excepté contre le roi , ses successeurs et monsieur le duc d'Anjou. Le duc promit , de son côté, d'être hon et lo//(d seigneur, allié et bienveiUant du connétable, et d'être avec lui à la garde de m personne et de ses biens contre tous, excepté le roi de France, le duc d'Anjou et le comte de Flandre» H est à remarquer que,'dans cet acte, disson ne se qualifie point mjet du duc , mais seulement son alité. Ces préliminaires accomplis, le duc de Hretagne songea aux préparatifs du voyage qu'il avait à faire eu Frauce, afin de rendre au roi l'hommage qu'il lui devait. Il assembla ses états » leur demanda un subside qu'il obtint, et se mit en marche vers Paris avec une suite brillante. De Paris, où le duc fut reçu avec honneur, il se rendit à Gompiègne , où résidait à cette époque le jeune Charles YI. Le 27 septembre i38l, jour marqué pour la cérémonie , le duc , suivi de ses barons et chevaliers, se présenta devant le roi assis sur son trône et environné de princes, de prélats et d'un grand nombre de seigneurs du royaume. Il se mit d'abord à genoux et demanda pardon au monarque , conformément à ce qui avait été arrêté dans le traité. L'hommage et la prestation du serment vinrent ensuite : le duc les fit agenouillé conmie ses prédécesseurs. Le roi retint le duc à diner, et celui-ci, pour faire honneur au suzeraiu qu'il venait de reconnaître, posa la main sur son assiette et sur sa serviette. C'était donner à entendre qu'il était prêt lui-même

148 HISTOIKE DE LA HHETAGNE

à servir h roi. On regarda ce gestè comme la marque la plus insigne de courtoisie^ et on le oomUa de politesses à son tour. Quand le duc prit congé du jenne monarqne^ il en

reriit <ios ainiHi^s naïves et la promesse affectueuse de Toubli total (lu passi';.

Tandis que la guene ravageait Ih reste de l'Kui*ope, et qu'on se battait au nord et au midi de la France , la Bretagne goûtait les douceurs de la paix après de longs et sanglants revers. Cependant toutes les haines ne s'étaient pas éteintes en un jour, tontes les armes n'étaient pas posées, tous les fnûts dr la paiv ne pouvaient prospérer.

Le dm était rentré en iiretagne avec 1 intention de se saisir de^ terres de sa cousine , la veuve de Charles de Blois. Cette princesse venait d'expirer sans avoir pu revoir ses fils aînés, que la politique anglaise retenait prisonniers depuis le jour où leur père les avait livrés en otage pour se racheter Ini-niéme, après le (OjulKit de la i; irli^'-lierrieu. K ni W mit la main sur leur héritage, sous prétexte de le garantir de tout envahissement, jusqu'au jour où ses neveux (à la mode de Bretagne) viendraient lui en faire hoomiage. I>urant quelques mois il pairut s'occuper d'une administration plus active de la justice, que réclamaient vivement ses sujets.

La duchesse de Bi*etagne, prisouuière des Anglais, avait succomljé à de longs chagrins. Le duc , marié dès son enfance à une fiUe d'Édouard III , avait épousé en^ secondes noces Jeanne Holland , helle-sœur du même Ëdouard et tante de

Hiclmrd If. Mais aucune d'elles ne Favait rendu père. Les oncl»'- *'i fiif^Mirs de Ch;iil''s Vf, rrai^^jant que Montfort ne se remariât ent'oie ♦mi Angleterre, se hâtèrent de lui proposer la main de leur nièce, Jeanne de Navarre, ûlle de Charles le Mauvais : le mariage eut lieu à Pampelune.

On a vu que le duc de Bretagne et Clisson» après s'ètré haïs mortellement , s'étalent enfin réconciliés de bonne foi , an mollis en appart^nce; mais leur liaiup réciproque se ralluma bientôt. Le connétable ne t'«^ssait de presser le duc de mettre en liberté les deux fils de Charles de Blois, comme il s'y était engagé formellement par le traité de Guérande. Jean IV prétendait de son côté qu'il ne s'était points' obligé

à payer Iniir rançon , luaib heiiiemeut a leiu' rendre de bons offices pour, qu'ils devitissent libres.

Sut ces entrefaites, Guy de Blois, le plus jeune des deux frères, étant mort, le connétable forma le projet amlntieux de marier sa fille au prince Jean, qui restait et qui devait Atrf» duc de Bretaj^ne si Jean IV n'avait point d'enfants. Il attendit cependant que la comtesse sa niere fût morte pour proposer à son iils une union si disproportionnée , à laquelle, selon toute apparence, elle n'eût pas consenti. Après sa mort, le connétable fit dire au jeune prince que, s'il voulait épouser sa fille, il payerait sa rançon. Jean, ennuyé de sa longue ca{)ti\]ie , duiit ses plus procties parents se mettaient si peu en peine de le (in i, urepta les offres du connétable, qui [)our la somme de cent vingt mille francs lui procura sa liberté.

Le duc de Bretagne fut très-offensé de la démarche de Clisson ; il ne voulut voir dans la conduite du connétable

que le projet formel de l'anéantir: et dès ce jour, alliances , pronies^t^^'S , spininits, services, soins »1u [)résent , craintes de l'avenir, équité , honneur, tout fut mis en oubli. Un seul sentiment resta, Fardeur effrénée de la vengeance.

Pressé de satisfaire Bom ressentiment , le duc attira Clisson à Vannes , sous prétexte de le faire assister (Juin 1 387 ) aux états généraux assemblés dans cette ville pour s'occuper de l'adiiiinistration , du bien public , de mesures (jui importaient au repos des peuples et aux intérêts du commerce. Comblé de prévenances par son ennemi , et fasciné par sa perfide cordialité, Clisson oflrit au duc un repas que ce dernier accepta. On allait se séparer après maintes causeries intimes, lorsque le duc lit tomber la conversation avec une négligence tout** naturelle sur le cliâteau de l'Hermine, qu'il faisait alors bàUr sur les bords de la mer, tout près de Vannes. Soudain, s'adressant au petit nombre de convives qui n'avaient pas quitté la table : « Beaux seigneurs , « leur dit-il , je vous prie, à votre département , que vous « veuilliez voir mon château de l'Hermine ; si verrez com- « ment je Tai fait ouvrer et fais encon\ »

La proposition est acceptée; on arrive au château. Montfort prend le bras du connétable; le prince d fait place à

IM UlSTOiitE DE LA BRETAGNE

l'ami* n mcfntre en détail à son ancien frèfe d'annes tontes

les chambres de sa future résidence j le questionne snr la meilleure distiihntioii intérieure , et le conduit jusqu'au a'ilier, m Von \ \<]»' ]'} rm\iv de 1 hospilalilé. Le duc entraîne toujours Olivier, (jui n'est accompagné que du sire de Laval, son beau-frère. Au pied du donjon, Jean IV, quittant le bias du connétable, lui dit: « Messire Olivier, il n'y a « honune deçà la mer qui se conndsse mieux en maçonnerie « que TOUS fkites ; Je vous prie, beau sire , que vous montez « là sus : si me sauriez dire comment le lieu est édifié ; si « il est bien, il demeurera ainsi; si il est mal, je le ferai « amend»'r. — Volontiers, sire, répond ('lisson en s'inclinaut, « je SUIS à vos ordres; or^ passez devant nous, seigneur.— « Je n'en ferai rien, ajoute le duc; allez seul, voyez, exa* « minez tout : pendant ce temps je causerai un petit avec « le sire de Laval, avec qui j'ai atlkiie. »

Le connétable monte sans défiance; mais il a i peine franc hi le premier étage qu'il entend la porte extérieure rouler sur ses ponds , et que des hunnnes armés se jettent sur lui. Sa force herculéenne, son courage rendaient la prisi* ditiicile. Néanmoins , à peine armé, entouré à Timproviste par de nombreux assaillants, il succombe, et Yvonnet, l'un des éciiyers du duc, le fait attacher par une triple chaine à la pierre d'une chambre froide et huniide. Olivier envisage alors toute l'horreur du sort qui l'attend , et il ne doute plus que le duc n'ait résolu de le faire périr secrètement dans cette prison. Tue sueur froide inonde son corps; c^et intrépide guernt'i , qui a tant de lois bravé la mort dans le^^ combats , frémit à la pensée qu'il va devenir la victime d'un lâche assassinat, et expirer sans gloire entre les murailles d'un cachot.

Mais dès que le sire de Laval, resté à la porte de la tour, l'avait vue se fermer sur CHsson, il craignit d'autant plus

pour les jours de son })6au-frère , qu'ayant jeté les yeux sur le dur. il le vit, dit Froissart , pim varf quwie feuille. « Ha! monseigneur, s'écria- 1- il , pour Dieu mercy, que « voulez-vous faire? N'ayez nulle maie volonté sur beau- (f frère le connétable. — Sire de Laval, dit le duc, montez (f à cheval , et vous parlez de ci; vous vous en pouvez bien

Digiti^uG Uy

ANCIENN£ £T MOD£RNE. i51

« aller, si vousTOttlez; je ssds bien que j'ai à faire. — Mon- « seigneur^ répondit le sire de Lairaî , jamais je ne me par-

« tirai sans beau-frcre le connétable. » Alors survint le sire de Beaumanoir, qui jnj^'nit s>i.s instances à celles de Laval ; mais le duc n'eu tint compte , et, après l'avoir menacé de lui crever un œil , pour lui faire de tous pointâ un sort semblable à celui de Glisson y il renferma dans une chambre où il fut chargé de chaînes.

Le sort de Beaumanoir ne découragea pas Laval ; plus que jamais il coujara le duc d'abjui t i- ses ni:iiiv.'us desseins.

Sauiî lui le connétable eût été mis a mort dans la nuit même qui suivit son arrestation. On lui ôta ses fei*s jusqu'à trois fois, et l'on se prépara soit à lui trancher la tête, soit à le noyer^ selon les oridres qu'envoyait le duc, et dont le sire de Laval obtenait la révocation par bes prises. Jean de Bazvalan partagea avec Laval l'honneur d'avoir sauvé le connétable. Il était m iLVf nunu' du cbàleau de l'Hermine; Montfort> Tayaut m«uuié , lui dit : a Bazvalan^ vous si^ve^ « que j'ay œst après midy faict prendre Glisson et consti- « tuer prisonnier en cest chaslel; je suis résolu qu'il en « mourra , et pour ce , je vous ordonne que ceste nuict^ sur a la mynuict que tout le muade reposera, vous ne faillez le « plus secrètement (jue faire ^i' pourra, de le finn" lier « pieds et mains et le clorre eu un sac, et le jecter en l eaiie, « et qu'il n'en soit jamais parlé; mais n'y faites pas faulte, «r c'est sur votre vie. i> Vainement Bazvalan, se jetant mx pieds du duc, le conjure d'abandonner son projet; vainement il lui représente les suites terribles d'un pareil tniitement exercé sur le premier otlirirM- de la ronronne d»' Kr.miT, sur un homme si haut placé par ses exploits , ses richesses , ses alliances. U le supplie de ne point écouter son premier mouvement, et de faire instruire le procès de Glisson par les barons de Bretagne. « Pour Dieu, dit-il en terminant, n'at- « tachez pas à votre nom une si ^n aude flétrissure. —Taisez- « vous, répond le duc transport»' de colère, car si vous me fil rebarbez plus, je vous détruirai de fonrl et de rarine. »

Basvalan, voyant qu'il n'y avait rieu de l>oa à attendre d'un homme en délire , résolut de gagner du temps. Le de Laval > qu'il avait prévenu de Tétat d'exaltation du d

tSi lllSTOiKb DE L\ BRETAGNE

revint à la charge; il ne craignit pas de lui reproc^r la déloyauté et la barbarie de sa conduite. Ses raisons ébranlèrent Montfurt. Aussi , le leudeniaiii matin , agité de remords, et etlrayé de VUh'e que le roi de France et les seigneurs bretons ne tarderaient pas à tirer une éclatante vengeance du meurtre du connétable^ le duc s'empressat-il d'appeler Bazvalan pour lui donner contr&ordre. Bazvalan parut , affectant une contenance morne , et le duc lui ayant demandé s'il avait exécuté ses ordres : « Monseigneur , « répondit Bazvalan , vous nie le commandastes en tella « instance que je n'eusse osé y faillir; c'est fait. » A ces mots Montfort laisse éclater ses sanglots. (( Hé Dieu! s'é- « crie-t-il, que m'est-il advenu? Que ferai-je! que fera « mon pauvre pays que je vois tant allumé en guerreT II « me semble que je vois déjà mes ennemis par les villes , « et m 1 banni , exilé , à la fuite en AngleteiTe, devers cpux tt que j'ai tant oUensés, et de f,Tàce me suis fait leur ennemi. « .... Glisson estr-il bien mort? demanda-tr-il une seconde « fois. — Ouy^ Monseigneur, répliqua Bazvalan; soubdain « que j'ai entendu la mynuict, je Tay fait mettre au sac , et « l'ayant tenu en l'eaue et noyé , je l'ay fait lever, afin que « le ('or])s ne fust trouvé , et l'ay fait enterrer ;uipies du « chasttiau. » Le duc, entendant cette lepunse, s'écria douloureusement : «Aali! Dieu mon créateur! Aabl messire « Jehan, vecy un piteux resveille-matin ! Ahl maudicte o diolère ! où m'bas-tu mené soubdainement, et en moins <i d'une heure? Pleust à Dieu , Bazvalan , que je vous eusse « crcu ; vous me conseilliez bien , et mon insensé esprit ne « vous peut pas croire; je voy hien que je n'auray jamais « bien , et seray tout le reste de mes jours en pauvreté et > cf mendicité; et pleust à Dieu que je fusse le pins pauvre a gentilhomme de ce duché , et. en seureté de ma personne. »

Bazvalan ^ à qui le duc intima Tordre de ne plus reparaître devant lui , se retira. Mais, démêlant dans tout ce qu'il venait d'entendre, moins un reiiinuls réel que la crainte de perdre la coui'onne de iirctagne , il voulut que réprenve fût complète. Il épia donc le duc pendant toute la journée > et quand il fut bien assuré du désespoir de son maître, il se repiésenta devant lui et lui avoua sa dés-

ilNGIENNE ET MODERNE.

béissanc^. Le duc , passant alui-s de l'excès du désespoir à celui de la joie, se jeta au cou de Bazvalan, Tembrassa à pluâeiiTS r^[Krises, et promit de le dignement récompenser du service qu'il lui avait rendu .

Biais, comme l'ayait pressenti Basvalan , la crainte , plus qu'un repentii' réel, avait déterminé Mont fort. Incapable de générosité , dominé d'ailleurs par toutes ses mauvaises passions, il ne consentit à relâcher son prisonnier qu'à beaux deniers comptants. La rançon de Giisson fut fixée à cent mille livres, et il lui fallut accepter un traité portant que les villes et châteaux de Giisson , Josselln , Lamballe , Broons , Jugon , iilain , Guingamp, La Roche - Derrien , Chatelaudren et Cliateaugui, près Oudun, seraient remis au duc dans les trois jours suivants, c'est-à-dire les 28, 29 et 30 juin 1387, etc. Le traité du 27 juin contenait encore beaucoup d'autres stipulations oppressives et humiliantes pour le connétable.

Comme on le pense bien , Clisson n'aspirait qu'à déchirer un traité si onéreux et si déloyalenient e\tor(iué. Il se hàfa de se rendre à Paris, et là, en plein conseil, il demanda au roi que le duc perfide , rebelle et félon , subit le châtiment dù à ses méfaits. Il jeta fièrement son gantelet en signe de défi i quiconque soutiendrait qu'il avait manqué à ses devoirs, et présentant au roi Tépiée de connétable : « Je vous « la rends, Sm;, dit-il, donnez-la à tout autre; pour moi , « je ne saurais plus exercer avec di^^nité si haute charge. »

Charles VI aimait Clisson; de plus il était couiroucé d'un attentat qui avait causé une indignation universelle parmi les gens de guerre et la noldesse. Aussi, après avoir refusé de revendre Tépée de Clisson, lui promit-il de mesurer la punition du coupable à l'énormité de son crime. Cette peine, c'étaient les pairs qui deN aient la prononcer : il fut dtkidé que , avant de citer le duc de Bretagne , on lui enverrait une déjuitation pour l'engager à venir à Paris. Montfort éluda la réponse : il demanda un délai pour réfléchir, déclarant toutefois que , si quelque acte de rigueur avait été exercé , ce n'était ni au mépris de l'autorité royale , ni contre le connétable, mais contre un baron, vassal et sujet du durhf' de Bretagne, et qu'il avait usé de son droit de suieraineté

UISKMAË DE Là BRETAGNE

et de justice contre Olivier avec plus d'indulgence que celui-ci ne le méritait. 11 t^niiiiiia en assurant les députés qirausi^itôt qiu^ m s liiiaires le lui permettraient, il se rendrait volontiers pi*ès du roi.

Cette réponse parut satisfaire Charles VI ; mais il n'en fut pas de même de Clisson. Désespérant d'obtenir aneune réparation , il résolut de se faire justice lui-même. Après avoir solennellement défié Moutfort. qui ne répondit point à <(m cartel , il passa en Bretajçue, où plusieurs seigneurs Taiderent à reprendre ({uelques-unes des places que Jean lui avait arrachées. Charles VI ^ contrarié d'un état de ehoees qpii suspendait l'exécution de ses projets contre TAn^terre, envoya en Bretagm^ une nouvelle députation qui signifia aux deux parties l'oidie de suspendre l»>s hostilités et de se .^oiiHiettre à son arbitrage; ce que Montlort accepta, niais après avoir |)réalablement déclaré dans son conseil ( 19 et 31 décembre 1387) qu'il protestait d'avance contre tout ce que le conseil ferait , n'entendant se dessaisir d'aucune des places cédées par Olivier. Quoi quHl en soit , les deux adversaires se soumirent à la trêve ordonnée ji;ir le roi , et Clisson en jn'oHta ponr marier sa tille au comte de Penthièvre^ et pour mettre lui-même un terme à son long veuvage, en épousant Marguerite de Rohan^ veuve du sire de Beaumanoir.

Jean IV, cité à paraître devant le roi à Orléans , où se tinrent les états après les fêtes de Pâques (1388), ne se présenta ni eu personne ni par procurenr. Clisson détailla ses griefs avec une mâle dignité , et offrit de se mesurer eu combat singulier avec le duc ou tout autre champion assez osé pour soutenir qu'il n'avait point été traitrenaement surpris et outragé. Ce nouveau défi resta emxm sans réponse. Quant à Montfort^ ingénieux à trouver des motifs pour reculer son voyage, il ne vint, non pas même à Orléans, mais à T'aris , que pressé par son propre conseil. Après d'assez longs débats, Charles Vf prononça sou jugement^ le 20 juillet 138H, à Thétel Saint-Paul^ en présence des grands du royaume. La paix fut encore une fois rétablie en apparence entre Jean IV et Glissen , ces deux irréoondrliables ennemis.

Les largesses du roi , la considération , Fappui dont le roi (entourait Clisson, eu faisaient un adversaire redoutable pour Montfort : l'événement le prouva. En effet , au nxm de septembre 1388 , pendant que le connétable accompagnait • Charles VI dans la Gueldre-^ Montfort ayant enVoyé ses gens prendre possession, en son nom^ conformément à la décision du 20 juillet , des villes et forteresses qui devaient lui être remises , les capitaines qui y commandaient pour Clisson s'étaient reiuses à les restituer, alléguant le défaut d'ordres nécessaires^ et Marguerite avait même gardé les prisonniers qu'elle avait en son pouvoir. Ces violations de la sentence royale déterminèrent Montfort à en\ oyer une députation à Charles VI pour lui exposer ses doléances. Mais Clisson avait aussi à se plaindre de plus d'une infraction de la part de Jean IV à la décision du 20 juillet. Dans cet état de choses , le roi intervint de nouveau , moins pour résoudre les questions en litige que pour favorise^ Clisson en ne l'obligeant à aucune restitution.

Lorsque Charles VI revint à Paris , les démêlés de Jean et du connétable étaient plus animés qu'en aucun temps. On était alors à la lin de 1390. L'année suivant»* se passa en escarmouches^ en négociations. Les amis communs des deux antagonistes étaient parvenus à les rapprocher; il en résulta un traité ou arrangement qui , s'il fut réellement consenti^ ce qui est peu probable , ne fut point exécuté. Le roi désirait pourtant ([11 un accommodement entre les deux contendants ôtât àMniiîfort tout prétexte de s'allier aux Anf^^laisà l'expiration de la trêve ( conclue avec cette nation le 18 juin 1389, pour durer jusqu'au 16 août 1392), et il s'y employa de façon à amener le traité arrêté à Tours le 26 janvier 1392 , et stipulant, pour principales conditions, que le duc de Bretagne paierait à Clissofi, avant le 18 mai suivant, ce qu'il restait lui devoir des cent mille Iimcs de rançon qui lui avaient été arracliées avant sa sortie du château de THermine ; qu'il fournirait des cautions ; que les excès seraient réciproquement pardonnés, les sentences annulées, les procédures anéanties. Tout ce qui ne consistait qu'en paroles fut exécuté sur-le-champ. H en fut tout autrement des stipulations qui devaient se traduire en.acles : le traité.

m lilSTOttE 1>£ LA BRBTAGKE

de Tours, rfrmme l'a très-hieii dit un auteur laudeme, fut une lettr»^ morte qui n'eut d'autre efl'et que de faire cesser U guerre ouverte» sans atténuer les haines qui couvaient y auflsi intenses qn'auparavant. A quelques mois de là elles firent une explosion terrible.

Pierre de Craon , sénéchal et premier t)aron de TAnjoii , .i\,ut ét«' |)n>té^é par le duc tl Orléans, bien que

dékiuiht^ ti sii conduite déloyale envers le duc d'Anjou l'eussent rendu indigne de cette faveur. Chassé entin de la cour sur la demande de son protecteur Im-mème^ il attribua sa disgrftce au connétable , qu'il savait avoir de Tinfluencé iiur le due d'Orléans , et qu'il savait aussi ne Yoir en lui qu'un es]>i(»ii (!»» Montfort. Furieux, et méconnaissant les lien» de jmculé «pu 1 imissiieut à Glisson , Pieiie de Craoïi \int à la cour de Bretagne , et, api*ès avoir concerté avec Montfort les moyens de se défaire de leur ennemi commun» il dirigea à plusieurs reprises sur Paris de mauwnê garçon» bien armés et résolus à tout entreprendre. Le 14 juin 1392, jour de la fête du Sainl-Sacivuient , Charles Y I tint cour piemere à V hôtel des grands éùastements (hôtel Saint-Paul), et y donna une fête qui se prolongea fort avant dans la nuit. Clisson, sorti vers une heure du matin, se rendait à cheval, n'ayant pour escorte que huit hommes sans armes, à son hôtel situé sur l'emplacement qu'occupent actuellement les At'cliivcs (le FiiiiÉce, lorsqu'eu jiassant dans la rue Culture- >aiiite - Catherine , lui et ses gens furent hru^qur inp.nf assaillis par une trou^ie à cheval qui arracha les tlanibeauv qu'on portait devant lui. Le connétable, regardant cette attaque comme une espièglerie du duc d'Orléans, dont il venait de prendrf^ congé quelques instants auparaivant et dont iî counaissait riiumeur joyeuse , s'écria : « Monseigneur, a par ma foi , cVst mal l'ait ; niais je \ous le pardonne , car a vous êtes jeune , si sont tous revaux et jeux en vous. » Mais Pierre de Craon , tirant son épée , lui cria : a A mort! « à mort! Glisson, cy vous faut mourir! — Et qui es- tu? « reprit Glisson d'une voix terrible ; ([ui es-tu , qui oses dire <( de telles paroles? — Je suis Pierre de Craon , votre en- « nemy ; vous taiit de fois courroucé, qu'icy vous le

(f faut amender. En avant I dit-il à ses gens , je tiens ceiuy

ANCIENNE ET IfODCRNE. f 57

« que je demaudois et quB je voulois avoir! » Kt aussitôt ii se précipita avec ses sicaiies sur le connétable* Quoique Olivier n'eût pour toute arme qa'one dague et que tous ses serviteurs eussent été dispersés , à Texception d'un seul ^ il lutta néanmoins contre ses nombreux assassins , et, s'adossant à un mur, il se défendit vaillamment jusqu'à ce que, renversé de cheval par un violent coup assené sur sa tète , il alla rouler dans la boutique d'un boulanger qui venait de rentr'ouvrir au bruit de la rue. Graon et les siens^ le croyant mort ou mortellement blessé^ s*enfuirent à toute bride par les portes de Paris qui n'avaient pas été rétablies depuis (jue Clisson les avait fait abattre à son ret4.>ur de la campagne de Flandre en 1382.

Le bruit de cet assassinat parvint aussitôt aux oreilles du roi , qui allait se mettre au lit* U se vêtit d'une houpelande , on lui bouta ses souliers es pieds^ et il courut à Tendroit où Ton disait que son connétable venait d*être occis. U le trouva baigné dans son sang. « Kli bien! connétable, lui dit -il. M comment vous sentez-vous? — Cliier Sire , petitement et K faiblement. — Eli! qui vous a mis en ce parti? — Sire, « Pierre de Craou et ses complices^ traitreusement et sans « nulle défiance. — Connétable ^ oncques chose ne fut si «f comparée comme celle sera, ni si fort amendée. » Quand les médecins eiu'ent dniiiie au roi Tassurance (pie les plaies d'Olivier, bien que nombreuses, lui ])ermettraient de se rétablir dans quinie jours, Charles VI lit transporter le malade à rbètel Saint-Paul et ne songea plus qu'à punir les . assassins. U enjoignit àPieire de Folleville, prévôt de Paris, de se mettre .suT4e-cbamp à la poursuite de Craon, et, en attendant qu'on pût ^fniiiarer de sa jiersonne, il ordonna l'exécution de ceux de ses complifps qu'mi parvint à saisir; il fit démolir l'hôtel de Craou^ dont i emplacement l'ut converti en cimetière (I), et la rue qui passait sous les murs du jardin où les spadassins s'étaient cadiés^ fut appelée la rue desMmvais^Gorçons, nom qu'elle a conservé jiL^qu'à ce jour.

Pieri-e de Ciaon, qui avait gagné son château de Sablé, (I) Ce cimetière est derena le marché Saint-Jean.

HISrrOIRC DE LA BRETAGNE

apprit avec effroi que Clisson vivait encore. Redoutant le ressentiment du roi , il se hâta d'aller chercher nn refuge auprès de Montfort^qui Taccueillit assez mal et lui re|ffocha d'avoir manqué son coup. « Vous êtes un chesttf , lui dit41 ,

« quand vous n'avez sçu occire un homme duquel vous « étiez au-dessus. — Monseigneur, répuiidit Pierre, c'est « l)ion (liaholiqiK^ chost' ; je crois que tous les diables d eu- « fer^ à qui il est , Vont gardé et délivré de mes mains ; car « il y eut sur lui lancé et jeté plus de soixaitte coups que « d'épées et de grands couteaux, i»

Quand le roi sut que le duc de Bretagne avait donné asile à Craon, il demaii la que ce meurtrier lui fût livré : Muiitfort refusa. Cliarlcs, irrité delà dosobeissance de son vassal, s'avança en Bretai^ue avec une armée ; mais en traversant la forêt du Mans il lut atteint de l'horrible accès de folie qui priva la France du meilleur de ses souverains (6 août Idd2). Glisson , comprenant qu'il n'y avait pas de sûreté pour lui à la cour, s'enfuit »mi Bretagne, où la liaine de s»^s ennemis -le pomsurvit : 1i - ilucs de Berri t't de Bourgogne lui adressèrent des couuaissaires du parlement de Paris, pour le citer devant ce tribunal. Comme il ne comparut ni en personne ni par procureur^ il fut ccmdamné par contumace à être banni du royaume, comme traître envers la couronne. Persécuté en France, le connétable se vit en même temps attaqué par Montfort , qui , dans la situation où il le voyait, crut en venir aisément à bout; mais il trouva plus de résistance qu'il ne s'était imaginé* Glisson init sur pied des troupes composées de ses vassaux et de ses amis , et il reçut des secours de France ^ que le duc d'Orléans lui envoya à Vinsu des ducs de Berri et de Bourgogne, tandis que ce dernier prince en faisait autant en faveur de Montlnrt.

Craon ne contribuait pas peu à animer le duc de Bretagne contre Glisson. Ce prince résolut de Taller assiéger dans son château de Josselin. Glisson^ averti par le vicomte de Hohan, y laissa une bonne garnison et en sortit secrètement ])our aller s'enfermer dans Moncoutour. Le duc, le croyant à Josselin , s'ajiproclia de la place à la tète d'une armée , et eu lit le siège dans les formes. Réduits à l'extrémité , les assiégés firent prévenir le connétable ; mais n'ayant pas

ANCIENNE ET MODERNE. m

assez de troupes pour contraindre le duc à lever le siège , Glisson prit le parti de la négociation. Montfort consentit à se retirer^ à condition que Clisson paierait les frais du

siège et qu'il lui obéirait comme ses prédécesseurs , ce qui fut accepté par le connétable.

Le duc s'en alla ensuite au château de La Cheze, où Glisson avait promis de se rendre pour ratifier le traité ; mais il ne vint point , et all^a pour prétexte que le duc avait aufnràs de lui certaines personnes qui étaient ses ennemis déclarés : il voulait surtout désirer Pierre deCraon. Montfort, qui trouva de la mauvaise f(ti dans ce procédé, en fut très -irrité. Pour s'en venger, il se prépara à lui faire vivement la guerre l'année suivante.

Cependant Charles YI^ qui avait des intervalles déraison , témoigna qu'il était fort mécontent de la conduite qu'on avait tenue à Tégard du- connétable^ et révoqua l'arrêt prouoncé contre lui. Le roi, se trouvant mieux au commencement de janvier (t39i), partit de Paris pour aller au Mont -Saint -Michel accomplir un vœu qu'il avait fait. La proximité de la Bretagne ât naitre à son conseil Tidée d'f envoyer des ambassadeurs pour y établir la paix entre Montfort et Clisson. Le duc , qui était d'un caractère fougueux , leur refusa d'abord le sauf-conduit : « Que viennent faire « ici ces Français? dit -il ; qu'ils s'en aillent ; je n'ai que « faire d'eux. » Cependant il se rendit à l'avis de ses ministres , et permit aux ambassadeurs de venir le trouver. U leur fit des promesses et leur donna des assurances de paix ^ qu'il ne tint pas. Les actes d'hostilité recommencèrent donc^ et le duc vint assiéger le château de la Rwhe-Derrien. Roland (le Coelnien , commandant de la place, ne se croyant pas en état de tenir contre Montfort^ prit le parti d'aller se jeter à ses pieds ^ suivi des principaux chefs militaires. Le duc pardonna à tons , fit ensuite raser le fort , congédia ses troupes et se retira à Morlaix.

Clisson^ de son côté , ayant reçu un renfort que le roi et le duc d'Orléans lui avaient envoyé, alla assiéger Saint- Brieuc: s'en étant rendu maître en quinze jours, il marcha sur le château de Perrier, qu'il prit en une semaine et qu'il lit démolir^ comme Montfort avait fait abattre celui de la

m HISTOIRE DR LA BRETAGNE

HtK'he-lM'ri Mil. Lv ilur se irpeiitit alors cl avoir coiigéilie st'> t loupes, et lie ne les avoir pas plutôt distribuées sur les fK>utïères de l'Aiyou, du Maine et de la Normandie > pour empêcher les Français d'entrer en Bretagne et de donner du secours t\ jvs ennemis. 11 rassembla donc sur-le-champ son année , qu il |»artai:«'a on trois corps. 11 mit le premier sons la conduite du sire de Malestroit et du vicomte du 1 aou; il voulut conduii*e lui-même le second, et donna le commandement du troisième aux siies de Montfort, de La Hunaudaye et de Montauban. Son armée se composait de deux mille finq cents hommes d'armes , et de treixe mille cinq cents hommes, tant ailtah-triers qu'archers et valets l»ien armés. Ils accoururent suus les mui-s de Saint - Brieuc et otirirent le combat à Clisson , qui le refusa.

Sur ces entrefaites , le roi écrivit au <luc de Bretagne pourle prier de vouloir bien , en sa considération; ne plus faire la guerre au connétable et permettre aux Français qui étaient a S4in service de revenir en France. Montfort, las «le jçnermye.r, souhaitait siiicèreiiient la paix; ayant donc délivré un sauf-conduit à toui>ies Fram^ais^ soldats de Glisson, il lui envoya deux seigneurs pour l'engager à venir le trouver^ afin de se réconcilier avec lui et de conclure ensemble une paix solide et durable. Mais Clisson n'y voulut poijit consentir; il se rappelait trop bien Taventm^e terrible dn château <!< I Hermine. Ce fut en vain que les deux seigneurs s'oflrireut de demeurer en otages à Josselin jusqu'à son retour. Clisson leur dit que le duc ne lui faisait fàire celte proposition que pour Tavoir en sa puissance et le mettre à mort. Il ajouta cependant que si Montfort voulait lui envoyer en otage son fils ainé , il consentirait à l'aller li'ouver pour mettre un terme à leurs différends.

Cette étrange (It iuande l'ut rapportée au duc, qui y l'épondit en ordonnant de continuer la guérite, il apprit cependant alors que le roi d'Angleterre sollicitait à la cour de France la main de la fille aînée de Charles VI^ promise à son fils par un traité solennel. Il réfléchit quil était vieux et ses enfants très-jeunes ; de plus, la majorité de ses bacons favorisait, ouvertement on secrètemeiit , le parti de Clisson et du comte de Pentbièvre. il craignit que ^ s'il mourait sans

avoir établi une paix solidf» dans son dufljé, iies enfants ne courussent risque de iiv point lui succéder. D'ailleurs le peuple gémissait des désordres d'une longue guerre qui avait ruiné. le pays^ et chacun soupirait après le calme. Ces motifs portèrent le duc à faire de lui-même des avances pour obtenir la paix.

A cet effet , sans rien coinniiiniquer à son conseil , il dicta à son secrétaire une lettre pleine de courtoisie et d'amitié pour Clisson , par laquelle illui demanda un entretien particulier. La lettre fut portée à Josselin, oii le connétable se trouvait, par un homme discret et affidé, avec ordre de rapporter la réponse, et de ne dire à qui que ce fût où il allait ni qui l'envoyait. Clisson fut un peu surpris de recevoir de II part du duc une lettrt^ si remplie de bonté et de marques d'aifection. II la lut plusieui^ fois, ayant de la peine à croire qu'elle fût bien de Montfort; mais le cachet ne lui permit pas d'en douter. Il douta seulement que le changement de ce prince à son égard fût sincère. Dans oefle pensée , il lui fit répondrt; qu'il »'tait disposé à l'aller trouvât comme il le souhaitait, mais qu'il le priait de l'y engager en lui donnant pour sûrété son fils aine en otage. La coU' dition était dure; mais le duc avait résolu de ne rien refuser. Le jeune prince avait à peine six ans : il partit pour Josselin sons la garde de trois chevaliers, qni devaient le laisser dans ce château et ramener le couiK'fnble. Clisson, à la vue de ce précieux dépôt , ne put plus duuter de la bonne foi du duc. Touché de cette marque éclatante de confiance et d'es^ iime, il résolut aussitôt de Faller trouver et de lui ramener son fils. Le duc fut à son tour très* touché de la générosité de Clisson : ils eurent ensemble un long entretien , qui teriiuua tous leurs différends ; chacun se relâcha de ses prétentions , etroii conclut cutin nn traité de paix, qui, dicté par la bonne foi , fut très - lidèlement exécuté. Tous les troubles de la Bretagne furent alors pacifiés^ et le duc ne songea plus qu-à faire des alliances qui pussent contribuer « à affermir son autorité et à augmenter sa puissance.

Dans cette vue, il projeta l'union dtï sa fille Marie avec Henri d'Angleterre, fils ainé du comte de Decl)y et |)etit-fils du duc de Lancasti'e. Cette proposition^ qui avait d'abord

m HISTOIRE DE LA BRETAGNE

plu à la cour d'Angleteiw, n'eut point de suites, Moutiort ayant changé de résolution et marié sa iille au fils du comte d'AloDçon. Piquée de ce changement , la cour d'Angleterre refusa de rendre Brest , comme elle Tavait promis si l'union d'abord projetée se fût accomplie.

Muntfurt iiuidut i^u même temps le mariage de son fils ainé avec Jeanne de France , tille de Charb^ VI. Le duc suivit ensuite le roi à Saint -Onier, et tut témoin de l'entrevue entre le monarque anglais et Charles VI , au si^et du mariage dlsabelle de France avec Richard. Richard pria Charles de taire grâce à Pierre de Craon (1) , et Charles pria Richard de restituer le comté dé Rirli< uiont et le port de Brest au duc de Bretagne, et Cherbourg au roi de Navarre. Les deux souverains s'acc^irdèrent leurs demandes réciproquement. Mais le comte de Derby, devenu roi d'Angleterre (1398) sous le nom d'Henri IV par la déposition de Richard Il , ôta à Montfort son comté de Richement pour le domier à Raoul Nevil , comte de Westmoreland.

Le duc ne survécut pas longtemps à cette perle. Il mourut à Nantes dans la tour neuve du château , la nuit du l^*' au 2 novembre 1399^ et fut enterré le lendemain dans le chœur de l'église cathédrale de Nantes, On prétend qu'il fut empoisonné, et tous les historiens donnent ce fait pour constant. Telle fut la lia d( Jean IV, surnommé le Conquérant pour avoir deux fois conquis son duché. Ce fut un prince également politique et guerrier, qui éprouva tour à tour les faveurs et les disgrâces de la fortune ; il fut ami constant des Anglais , parmi lesquels il avait été élevé et à qui il avait de grandes obligations, puisque sans eux il n*eût jamais ele duc de Bretagne.

Jean laissa quatre enfants mâles : Jean V, qui lui succéda ;

{!) Fn s'('nfuy;ml apivs son as&assinat, CraoE avait eii grand* peur d'ètw pris et de mourir sans confeaaion, et il tf«a ressoaviBt très-chrétieiiiiemeut lorsqu'à fut reveim à la cour de France; car il aoUidla vivement aupi-ès de Charles VI, et obtint enfin nne dédaration , en date du It février 1896, par laquelle on abolissait la contuœe de refuser des confessenis aux criminels condamnésàmoït. Sous le règne précédent, PhUippe de Maiâères avait inutilement sollicité une pareille déclaration . Charles V croyait sana doute , non sans raison , que le refus de la oonfesaion étaU une barrit de plus contre le crime , dans ces temps de foi.

ANCIENNE ET MODERNE. m

Arthur, comte de Ridiemoiit, connétable de France ^ et

depuis duc de Bretagne ; Richard , comte d'Étampes et de Vertus; et Gilles de Bretagne. U avait aussi donné ie jour à trois filles : Marie, duchesse d'Alen^n; Blanche, comtesse d'Armagnac, et Marguerite.

Page 1