‹ Histoire de la BretagneChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Jean V de Montfort. — 11 est victime d'un guet-apens que lui tend Olivier de Penthièvie. — Sa délivrance. — Crimes, procès ei supplice de Gilits de Raiz.

Le testaniieut de Jean IV couhait , disait - on, au duc de Bourgogne , son plus proehe parent, la tutelle de ses enfants et lui aii^oignait Glisson. La nouvelle en arriva au château de Josselin. où se trouvait en ce moment la comtesse de Pen-

thièvre, Marguerite île Glissou. Elle gardait contre les Montfort la haine profonde que son père leur avait autrefois vouée; Tambitioa de Jeanne de Blois, sa helle-mère, revivait dans son âme. Cette passion se réveilla plus vivace que jamais lorsqu'elle sut le trépas du prince dont Fexistence avait été si longtemps l'unique empêchement qui s'opposât à ce que son époux s'assît sur le trône ducal de Bretagne. Une pensée lioi iihle germa dans le cœur de Marguerite : les enfants de Jean IV allaient èini remis à îa disposition de Clissoa. Elle accourut à la chambre du counétahle, qui reposaiteneore et pleurait la mort de son ancien ennemi. « Monseigneur mon père, lui dit-elle, ores ne (( tiendra-t-il plus qu'à vous si mon mari ne recouvre son (( héritage de Bretagne. Nous ;t\oiis de si beaux enfants, « monseigneur, je vous supplie que vous nous y aidiez. — a Ët par quel moyen se pourroit-il faire? répliqua le vieux a chevalier. — Ah ! reprit la dame , vous n'êtes pas sans <i savoir comment le feu duc , qui nous a fait tant de tort

ië4 HISTOIRE D£ LA iihETAGNE

a et de dommage , est Irépassé; et pourtant il vous a laissé

« le gouvernement de se^ enfants avecle dnc de Bourgogne. « Par ee moyen , lesdits enfants vont se trouver entre vos « mains avant que le duc de Bourgogne soit arrivé par « deçà; vous pouvez les faire mourir secrètement^ et par * (T ainsy notre héritage sera recouvré. »

Clisson se crut un moment la proie de l'esprit du mal ; mais retrouvant bientôt sa raison , il s'écria : « Ah ! femme « cruel!»' et perverse, si tu vis longuement, tn seras cause « de délruire tes enfants d honneur et de biens ! » Il sai^Jî en même temps une pertuisane, dont il l'eût tuée sur-lechamp, si elle ne se fût sauvée; ce qu'elle ût avec tant de précipitation qu'elle se rompit une jamhe, dont elle de-^ menra boiteuse tout le reste de sa vie. Mais ce malheur, loin de l'adoucir, servit d'evcitation perpétuelle 4 sa vengeance; et , comme l'avait prédit son père, elle entraîna ses enfants à leur perte à force d attentats. Le testament de Jean iV ne fut pas retrouvé , et Ton se vit obligé de s'en rapporter à quelques codidles.

Le duc d'Orléans s'avança jusqu'à Pontorson avec des troupes, en qualité de commissaire tlu roi, pour s'emparer de la personne du fils aîné du feu duc et de ses autres enfants, dont la garde noble appartenait au roi de France , comme seigneur direct de la Bretagne. Mais ies Bretons ayant déclaré unanimement qu'ils voulaient garder leur jeune prince jusqu'à ce qu'il fût plus avancé en âge , le dnc d'Orléans fut obligé de se retirer. (Juant à Clisson , il n'eut aucun jiart au gouvernement de la Bretagne pendant la minorité de Jean Y.

Quand le jeune dnf pnt atteint Tâge de douie ans, ilJtson entrée solennelle dans la ville de Rennes (22 mars 1 401), accompagné de sa mère, des prélats, des barons et d'un grand nombre de gentilshommes et de membres notables de TÉglise et du tiers-état. A la porte tle la \ ille il tit serment de protéger la foi catholique, de maintenir la noblesse dans la possession de toutes ses franchises et libertés, de rendre justice au peuple et de tâcher de rétablir ce que le temps avait détruit ouaflTaibli. Il se rendit ensuite à la cathédrale, où, suivant la coutume, il passa toute la nuit en prière

devant le maitre-autel de Saint-Pierre. lendemain, nvant ia grand*messe, il fut fait chevalier par Olivier de Glissons et conféra ensuite de sa main la même dignité à ses deux frèsres, Arthur et Gilles. Puis il fut revêtu des habits ducaux ; on lui mit un cercle d'or sur la tête et l'épêe nue à la main^ qu'il tint pendant tout le saint sacrifice et à la procession qu'on fit par la ville.

Le comte de Derby, devenu Henri IV, roi d'Angleterre, avait autrefois vu la duchesse de Bretagne, et il avait conçu pour elle beaucoup d*estime. Il connaissait d'ailleurs l'autorité que les lois et le testament de Montfort lui donnaient sur ses enfants, et il savait qu'elle avîiit nn beau douaii-e en Bretagne, dont le comté de Nantes faisait partie. Il se persuada donc que l'alliance de cette princesse' pourrait lui être Irès-avantageuse, surtout dans le cas où la France eût voulu lui faire la guerre, comme il en était menacé. Enfin il s'imagina qu'en l'épousant il se rendrait maître des enfants qu'elle avait , et qu'il pourrait aisément disposer des ports de la Bretagne et de tous les Bretons, Dans cette vue , il fit proposer àla duciiesse de l'épouser ; ce qu'elle accepta. Avant de partir pour l'Angleterre , la duchesse avait envoyé inviter le duc de Bourgogne à venir au plus tôt eu Bretagne : c'était à lui, comme à Tonde du jeune prince, que le roi avait confié son éducation. Le duc vint à Nantes prendre le gouM 'i iiement de l'État, et la garde de Jean V et de ses frères ef sœurs, il jura sur l'Évangile qu'il se comporterait dignement et (idèlement; qu'il maintiendrait avec zèle les privilèges , droits, libertés et franchises de la Bretagne, et que, lorsqu'il en serait requis et que le temps de sa garde serait expiré, il remettrait aux Bretons leur duc et les deux princes ses frères.

.Malirî'é l'opposition de quelques seigneurs, le due «le Bourgogne fut accepté comme tuteur de la Bretagne et de son jeune souverain , par un acte qui fut suivi d'un traité d'alliance et de confédération entre le duc de Bourgogne et ses deux fils d'une part , et la duchesse de Bretagne , le jeune Jean V et les princes ses frères de l'autre. Dès le même jour, le duc (le Bourgogne , comme administrateur de la Bretasrne , donna des gouvernements, confirma et déposa plusieur.^

Jt>6 illSTOlAE DE LA BRETAGNE

gouverneurs de places. Ce prince, après avoir passé deux mois en Bretagne , partit de Nantes le 3 décembre I40f

pour retourner à Paris, et emmena avec lui les enfants du feu duc de BrftaL'ue. Dans le même mois, la dudicâse de Bretagne s emharqua pour i Angleterre.

Henri IV s'était flatté que son mariais avec la veuve de Montfort mettrait les Bretons dans son parti : il fut trompé dans ses espérances. La guerre s'étant allumée entre la France et l'Angleterre, une escadre de dix vaisseaux anglais fit une prise coiiMdcrable en Mie des cotes de lir» lagne. Ce succès réveilla la haine de C]iss(»n i>our la nation anglaise, il engagea les Bretons à s'armer contre eux et à mettre en mer une flotte pour les combattre. Cette flotte, composée de trente vaisseaux, ne tarda guère à rencontrer celle des Anglais. A cette vue l'ardeur des Bretons fat m grande , qu'ils voulurent sur-le-champ foudre sur les ennemis; mais leurs chefs It s i » tiuieiU et remirent le combat au If lulemain. Ce combat fut très -opiniâtre de part et d'autre, et dura depuis trois heures du matin jusqu'à neuf heures; enfin les Anglais furent vaincus. Les Bretons leur prirent quarante navires , tuèrent plus de cinq cents hommes et firent environ liiilit prisonniers.

Encourages [uir ce succcs et par les louanges qu'ils reçurent du duc de Bourgogne et de la cour de France , les vainqueurs ne tardèrent pas à faire un second armement. Ils se inirent en mer, pillèrent les îles de Jersey et de Guemesey, opéré* rent ensuite une descente à Plymouth qu'ils brûlèrent, et revini*ent chargés de butin. Mais les Anglais eurent leur revanche; ils prirent sur les côtes de Bretatrne quarante vaisseaux richement chai-gés et eu incendièrent autant, firent des descentes et ravagèrent par le fer et le feu tout le pays environnant Saint-Mahé, Penmarc'h et SaintrMalo. Les habitants de la côte, s'étant assemblés en désordre, s'armèrent et chargèrent les Anglais ; mais ils furent entièrement défaits.

Cependant le jeune duc de Bretagne, étant entré dans sa quinzième année, fut déclaré majeur, et le duc de Bourgogne lui remit le gouvernement de son État. Jean V partit de Paris pour se rendre en Bretagne et se montrer à ses

pêuples qui l'attendaient avec impatience. Comme il n'était pas encore en état de i;oiiverii» r par lui-même, le sire de Laval fut nommé premier miiiiâtre par le duc de Bourgogne. Gilles de Bretagne, son frère ^ demeura à la cour de France auprès du duc de Guienne, fils ainf du n>i. Arthur fut envoyé en Anglelerre , oà , par le crédit de sa mère, il fut reçu à l'honmiage du comté de Hichemont; il lut ensuite ramené eu France et remis au duc de Bom'gogoe.

Avant de quitter Paris , Jean V appht la mort du comte de Penthièvre, prince infortuné , qui , après avoir passé ses premières années dans la captivité, n'en sortit que pour se voir plongé dans les vicissitudes d'une vie aeritée. Instî'ument des vastes projets de son beau-père, Olivier de Clisson, il eut presque toujours les armes à la main contre le duc de Bretagne, son sonverain. L'ambition de Marguente de Glisson , sa femme , qui avait troublé son existence , troubla aussi celle de ses enfants et ruina leur fortune. Ces enfants furent : Olivier, comte de PenthièvTe; Jean, seigneur de TAigle, puis comte de FV.nthièvre; Ciia ries, seigneur d'Avaugour, père de Nicole, héritière de ses deiix oncles morts sans postérité; Guillaume de Penthièvre, aïeul de Jean d'Albret, qui épousa rhéritière du royaume de Navarre; Marguerite de Penthièvre, qui fut comtesse de la Marche, et Jeanne de Penthièvre, mariée à Jean Herpedanne, seigneur de Beiieviile.

La guerre entre la France et TAngleterre prenait un caractère funeste. Forcé de se décider entre Tépoux de sa mère et le père de sa femme, Jean V se déclara pour la France. Les Bretons firent un nouvel armement en 14(K^, pour se venger des ravages que les Anglais avaient faits sur leurs côtes raniiée i)récédente. Deux mille chevaliers et écuyers s'embarquèrent à Saint- Malo, sous le commandement des sires de Ghâteaubriant, de La Jaille et Guillaume du Ghastel. Une partie de la flotte ayant fait une descente au port d'Yarmouth, les Bretons furent reçus par six mille Anglais, dont ils tuèrent d'abord près de quinze cents; mais ensuite, accablés par le nombre, ils furent tous massacrés ou pris : le brave Guillaume duilhastel y perdit la vie , ayant

I«8 HISTOlHt DE LA UKETAGNE

toujours refusé de se rendre. Après ce terrible échec, le reste de la flotte bretonne rentra dans le port* Tanneguy du Ghastel voulut venger la mort de son frère

et la défaite de ses ronîi».M(i iotrs. Ayant armé une nouvelle flottt* aver le secours «le s«'s qui Ut Miivin-iil au nnirilne de quatre cents gentilshommes, il surprit le port d' Yarmouth, brûla la ville, courut pendant deux mois tonte la oète^ incendiant et saccageant tout, et revint chargé d'un grand butin.

Peu de temps après, une tlotte anglaise, sous \a (xindiine du comte de Iteaumoiit , s'approcha des côt^ s Bretagne dans le dessein de l>rùler des vaisseaux français qui étaient à Tancre dans la rade de Brest. Une partie des Anglais fit une descente et se mit i ravager le pays. Le duc Jean , informé de leur arrivée, se mit sur-le-champ à la tète de deux mille deux cents hommes pour aller les combattre , et détacha en même temps le man'clial de Rieux avec sept cents cavaliers, pour observer la contenance des ennemis. U trouva les paysans de la côt« armés d'arbalètes, de faux, de fléaux et de fourches, s'eiforçant de s'opposer au débarquement du reste des troupes ennemies. Le maréchal de Rieux fit aussitôt mettre pied à terre à ses gens d'armes , et se joignit aux paysans pour les soutenir. Le duc arriva bientôt après avec son armée. Alors les Anglais furent saisis d'épouvante; ils s'enfuirent vers leurs vaisseaux , et leur, chef demeura presque seul. Tanneguy du Ghastel le tua de. sa main; les autres Anglais qui étaient restés à terre demandèrent quartier. Tel fut le succès des premières armes du jeune duc (1405).

Deux ans après ces eveiieiiu^uls, Olivier de Clisson mourut, brouillé avec Jean V comme il l'avait été avec Jean IV. Ou Tavait ajourné depuis peu à la barre de Ploèrmel, comme coupable de divers crimes, parmi lesquels figurait celui de sorcellerie : n'ayant point comparu , il avait été condamné à la prison par défaut, et ses terres devaient être saisies. Le duc, pour faire exécuter Tarrêt, assembla des fieiis de guerre* dans le dessein d'aller assiéger Clisson dans son château de Josselin , où il était alors tenu au lit par la maladie dont il mourut. Clisson , afin de détourner Forage, envoya oflrir

cent mille francs an duc^ qui les accepta, voulant laisser mourir en paix un homme qui toute sa vie n'avait respiré

que la guerre. Au ni niieiit d'expirer, rJisson chargea son compagnon d'armes , Robert de !>• uiio uioir, de remettre à Charles VI i'épée de connétable qu il avait conservée. La Bretagne jouissait alors d'autant de paix et de prospérité qu'il était donné aux peuples d'en espézer i cette épùqvnd ; mais cet heureux état de choses ne dura pas longtemps.

La comtesse de Pentluevre, fille de Glisson, plus passionnée encore et plus animée de Vesprit de rébellion que son père 9 excita de nouveaux troubles dans la Bretagne par des entreprises séditieuses. Pour la faire rentrer en ellemême j les états aasemhlés lui députèrent le vicomte de Rohan, son beau-frère , «t larois autres seigneurs, qui obtinl'ent enfin d'elle que son (ils aîné Olivier viendrait trouver le duc à Ploërmel pour niénatrer un arfommodemeut. Le projet fut dressé; agréé même par le comte et envoyé à la comtesse; mais elle le rejeta avec hauteur. Le duc, voyant que rien ne pouvait faire plier cet esprit indomptable , convoqura Tarrière-ban de la noblesse , et entreprit de la réduire par la force des armes. La guerre civile reconimenra donc, et le sang coula de nouveau. Affligé des niiim (jifelle causait et voulant se prémunir contre le résultat des iunestes divisions qui allaient encore désoler la France , Jean V renouvela son alliance avec l'Angleterre^ et rendit hommage à Henri IV pour le comté de Richemônt , que ce monarque lui restitua. La fille de Charles VI , duchesse de Bretagne , dit alors à Jean V, son mari : « N'ai-je pas sujet de me dire « malheureuse? — Et comment cela, dame? N'avez -vous « pas de brillants joyaux , les plus beaux paieâx)is du monde « et des hliauds (robes) brodés d'or et d'argent^ plus que « reine ou impératrice? — Ah! je donnerais tous ces atours a pour que vous ne vous fussiez point abaissé à vous faire a vassal d'un envahisseur. — Parlez mieux , dame ; ce roi a est le mari de ma mère. — Et le roi de France n'est-il pas u mon père? Je hais plus que mort ces infâmes Anglois. — « Taisez -vous! aux femmes n'appartient que de se mêler <c de leurs affîquets^s États ne se gouvernent point par «r haine ou inbtuaffon subite. Il y a raison à tout Y en

« a-t41 aussi à la trabison? » A ce mol imprudent , iean V s'oubkia et frappa la fille de Charles VI. Le duo de fimirgogne^ qui dominait alors dans le conseil du roi, irrité de ia eob-

diiite de Jean à l'égard de la fi lift de son souverain , déclara qu'il voulait aller lui-m^me m Breta^nif^ à la tète d'une armée pèur venger r»'! attentat , et fain», rendre justice en même temps à l;i cunitesse.de i*enthic\Tu.

Le due de Bretagne* à la vue de Torage dont il était menacé , envoya une ambassade à la reine de Franee, Isabelle de Bavière» pour lui oflKr de se soumettre au jogifiment du roi et de son conseil d'État. « La grande pensée de Jean V, dit nu autt'ur moderne, celle (jui domina sur l'ensemi)ie de sa vie , sur les déterminations que Ips événements le forcèrent de j)rendre, fut une t'urte résoliUiuu de maintenir en \mîx les peuples de la Bretagne. Seule ^ en eilét, parmi toutes les proTinees qui reconnaissaient la suzeraineté du roi de France^ cette contrée fût exemple de querelles intestines > d'invasions, de dévastations^ Icvrsque le feu des discoj*des civiles se propageait jusqu'à ses fkonlièrês, lors* qu'un*' itrn[)tion d'étrangers mettait l'État au bord de Tahime, lorsque l'Angleterre enfin rangeait la Francf au nombre de ses conquêtes. » Si les historiens contemjKjrams , presque tous Français, oui saciitié ce prince tantôt à la faetion de Bourgogne, tantèt à celle d'Orléans, sa conduite mesurée lui a valu Tamour et la vénération des Bretons, (jui l'appelèrent Jean le Bon

Gilles de Bretagne, frère de Jean V, mourut en 1412 à Cosne-sui^Loire; ce j<Mine priin r , dont on admirait la sagesse et dont "on avait conrti d«' j:raiuif»s espérances, était frtVaimé du dauphin. Son corps fut porté à ISantes et inhumé dans réglise cathédrale, auprès de celui de Jean IV, son père.

La France était toujours en guerre avec l'Angleterre; les

Anglais firent une descente en Normandie ( !41 5) et prirent Harfleiii. Cli irles VI . qui jouissait alors de sa raison, se rendit à Houen à la tète de quatorze mille hommes d'armes et de tout ce qu'il y avait de plu» illustre dans le royaume , et manda le rxtmte de Richemont, qunors assiégeait Parthenay. Le dauphin le fit son lieutenam^ et lui donna son

Digiti^uG Uy

enseigne avec tous les gens de guerre de sa maison. Le^ An^ais^ manquant de vivres et se voyant très-inlérieurs en nombre à l'armée française^ se retirèrent du cAté de

Calais; mais le chemin leur ayant été coupé, ils jugèrent à propos d'envoyer faire des propositions au roi de France. Elles furent rêjct/'es , et l ou en vint aux mniii« le 25 octobre 1415, prèsd'Azmcourt. Les Français furent taillés eu piècesi, et leurs chefs tués ou faits prisonniers. Le comte de Richemont , frère de Jean V, fut trouvé sur le champ de bataille si blessé et si défiguré , qu'on eut de la peine à le recon-naître. La Bretagne perdit dans cette désastreusr juarnée cinq à six cents chevaliers ou écuyers; Iv!uii;ird de Hohan , Olivier de la Feillée, Jeaatiifîardet Du Buisson, chevaliers bretons , furent faite prisonniers.

Ce fut un grand Bouilheur pour la France , que le combat ne fut pas différé d'un jour, ou plutôt que les Français dédaignèrent d'attendre le duc de Bretagne , qui , à la tète de dix mille iiuiumes d'ariar^, , sans compter les archers , était arrivé à Rouen et en était d«^jà parti dans le dessein de jmndre l'année royale (26 octobre). Charles VI , bon appréciateur du zèle de Jean V, lui en témoigna sa reconnaissance en lui cédant tous les droits qu'il pouvait prétendre sur la ville de Saint-Malo, en vertu de la donation du pape Clément VIL

Le duc de Bretagne ayant consenti à ce que ])lusieu)':> de ses chevaliers se missent au service de la France sous le commandement de Tanneguy du Chastel , pour la garde de la personne du roi et de celle du dauphin, et pour la sûreté de la ville de Paris , ce prince devint alors très-puissant à la cour. Toute la politique, toutes les démarches du duc de Bretagne eurent dès ce moment pour but d(î fa-t'server la famille royale des entreprises de Jean Sans-Feur, duc de Bourgogne , et de rengager à éloigner ses troupes de Paris. Mais bientôt dégoûté de se donner des peines inutiles, Jean V prit le parti de retourner dans son duché , oû du moins on lui savait gré de la concorde et du calme qu'il maintenait au juiiieu dotant d'ora;xes. Pendant son absence Ikta malheurs de la France augnienkient, et les factions des princes causèrent d'ali'reux désordres. Les Bourguignons

17f HI8T0IBE DE LA BRETAGNE

entrèrent dans Paris, s'em|iarèrent de la personne du roi et ordonnèrent le massacre de tous les partisans de ta maison d*Annagnac; carna^ horrible, d'où le jeane dauphin^, depuis Charles Vil , fiit sauvé par le courage et Tactivité

du Briiluii 'r.inii»'Lniv ilu Chastel.

Tandis que l«'s scènes de désolation se nmltipliaieiil eu Frana* , et que les princes et les seigneurs divisés enveloppaient d'un réseau de désastres les villes, les commun^ et les campagnes , Jean Y gouvernait en paix son dudié et jouissait de la prospérité de ses États. Il ouvrit ses villes aux habitants des contrées voisines qui cherchaient un refuge contre les cal iiiiités de la guerre civile. Les Normands surtout s'établirent en gi*and nombre dans la Bretagne ; trente mille familles, chassées par les Anglais, pillées et poursui* vies de nouveau par les Français, y trouvèrent un asile. Libéralement accueillies , elles y portèrent leur industrie ; elles formèrent des colonies dans les villes et les campagnes et y propagèrent les arts (|ue Ton cultivait en Nonitaudie.

Mais un maUienr temble menaçait le duc de Bretagne, et vint le frapper dans sa personne, au milieu des peuples qui l'aimaient et au cœur même de ses États.

Le dauphin , mécontent du duc de Bretagne , avait donné aux Penthièvres des lettres scellées de son sceau , par lesquelles il leur promettait ()e les soutenir au cas où ils pourraient réussir à se reudie maîtres de la personne du duc , comme ils l'avaient projeté entre eux. Pour exécuter ce dessein , le comte de Penthièvre et Marguerite de Clisson sa mère envoyèrent au duc , qui était alors à Vannes , Pierre de Reloi, leur conseiller^ pour le supplier de leur part de vouloir bien leur faire «imenr de s'unir à eux par une allianc<' étroite , et de signer un nouveau traité par lequel ils s'engageraient à le servir, honorer et aimer comme leur prince et seigneur, emters et contre tous ceux qtd pourraient vivre et mourir; et lui, de son c6té^ promettrait de leur témoigner en toute occasion qu'il était leur bon seigneur et vi*ai ami. Jean , persuadé de leur sincérité, y consentit. Il ajouta qu'il allait à Nantes, que la comtesse de Penthièvre et ses enfants pourraient y venir, et qu'il leur accorderait ce qu'ilé souhaitaient.

ANCIENNE ET MODERNE. !7î

A peine le duc se fut<-il rendu en cette ville» ((u'OliTiVr de Penthièvie y arriva aPcoompagné de trente eavaliers. Jean le re< ut bien, et Tadmit à sa table. Le comte lui rendit un

repas , et pria instamment le duc , de l;i part de sa mère et de ses frères^ de les venir voir dans leur château de Champloceaux, où il serait traité avec houiieuret où il trouverait toutes sortes d'amusements et de ijlai&irs. Jean était jeune , sincère et confiant ; il accepta la proposition » malgré son conseil; qui lui représenta qull était toujours imprudent de se fier à des 'ènnemis réconciliés. 11 partit avec son frère Richard , après avoir envoyé devant lui se^ msdtres d'hôtel , plusieurs de ses cliamhellaus et d aulres ollici ers , avec sa vaisselle d'or et d artrent. Lorsi|u"il l'ut au Luroux-l iotereaux, à deux lieues de Chaiiiiituceaux , Olivii i , qui était parti devant afin de prépai-er tout , revint prendre Jean» pour avoir l'honneur» disaitril, de raccompagner jusqu'au château. Avant d'y arriver il fallait passer par le pont de la Tttberde» jeté sur la petite rivière de Divette. Gomme ce pont de bois était petit, étroit et en mnuvais état, on mit pied à terre. Quand le duc et sou frère furent passés, quelques hommes de la suite du comte jetèrent, comme \\\\v badinage , les planches du pont dans la rivière. Jeau crut que c'était un jeu, et en rit comme les autres. Mais il vit sortir tout à coup du bois voisin Charles de Penthièvre, frère d'Olivier, avec quarante lances et quelques honuues de pied. Le duc étoimé dit au comte : « Saint Yves! Quels « gens sont ceux-ci, beau cousin? — Ce sont mes gens , » reprit Olivier, et en même temps ii luit la main sur le duc de Breta^^ne. «Nous te tenons enOu ! s ecria-t-il; et avant il de nous échapper, tu nous auras rendu notre héritage ! » Charles de Penthièvre s'empara en même temps de Richard. Les hommes du duc ayant voulu se mettre en défense , ceux du comte , qui étaient les plus fortes les maltraitèrent et eu blessèrent plusieurs.

Jean fut mené à Taluau avec son frère Richard et Rertrand de Dinan, maréchal de Rretaixne, qui était de sa suite ; les autres lurent envoyés pris«)iuiitn'> en difïërents eridroits. Fendant la marche, de peur que le duc ne s'évadât, le comte lui lit attacher la jambe droite à la bride et à l é*

UISTOIKK DE LA BHETAGNE

trier de son cheval, qu'on menait par nn licou : à côté de lui étaient deux cavaliers , armés Tun et Tautre d'une é{)tV ,

et chargés de le îium' s'il tentait d»' s'échapfxT. Vers le inilien de la unit , le roiiile aiTiva avec >es prisoniuei-s près d'une maison où il entra pour manger, laissant le duc dehors, exposé assez longtemps au vent , à la pluie et au froid : on était au mois de février. Enfin on lui fit mettre pied à terre 9 et on lui donna quelques aliments; puis on le remit à cheval, et Ton marcha tout le reste de la nuit. Le maréchal de liiclagiK; tut eii\oyé aux Essarts, et on ne laissa personne auprès du duc que sou frère Hichard. Ils aiTivèrent au point du jour à Paiuau^ où ils furent retenus cinq à six jours. De Paluau on les conduisit k Ghamptoceaux^ où on les enferma dans une tour du château.

Dès le soir, Marguerite de Clisson , mère du comte , et sa feiiinie viureiil voir le duc . qui, s'adressant à la mère, la pria humblement de ne point attenter à sa vie ni à celle de son frère. « Nohle dame, lui dit-il, ne sommes-nous point « en danger de mort? n'avons-nous donc plus d'espoir? — « En danger de mort? reprit la fille de Clisson; par sainle « Marie, je ne m'en soucie. Et quand elle adviendroif, « n*avez-vous point tollu (enlevé) Théritap^ de mes « enfants? A tel crime convient le gibet, trop bien le « sravez. — Ah i chère dame, reprit le duc, s'il y a chose a à réparer ou amender, n'avons-nous pas toujours été prêts « à le faire? jamais Favons-nous refusé? Ne mettez point « en oubli que nous sommes vos bons pauvres parents, « nés de ^^ri nains. »

On apprit en Bretagne avec une surprise extrême l'attentat des Penthièvres et la détention du duc. La duchesse sa femme convoqua aussitôt les états. En attendant qu'ils fussent assemblés, il fut réglé dans le conseil que la noblesse prendrait les armes , sous le commandement de plusieurs barons. Ces seigneurs jurèrent qu'ils emploieraient leurs coi-ps et leurs biens, et verseraient jusqu'à la denuere goutte de leur sang , pour venger leur souverain et lui procurer la liberté. Les états étant assemblés, la duchesse leur exposa avec éloquence la noire perfidie du comte de Penthièvre, qui, abusant de la confiance du duc, l'avait trahi sous une

ANCIENNE ET MODEUxNE. 175

fausse apparence d'amitié. Elle les conjura de vouloir bien la seconder dam la vengeance qu'elle voulait tirer d'une action si odieuse, et de faire tous leurs efforts pour procurer la liberté à leur prince. En même temps , fondant en larmes,

elle monda aux ])r»''l;its et aux barons ses deux iils 1 i.iuoois et Pierre, encore enfants. Ce spfclack' touchant, jfiint au discours et aux pleurs de la duchesse, émut toute 1 assem- ' hlée. La délibération du conseil y fut unaniménient approuvée ^ et tous les membres des états firent serment de ne rieu négliger pour la délivrance de leur souvmin.

Les soins et l'activité de la duchesse furent enfin couronnés de succès. Cinquante mille volontaires se présentèrent à la revue que passa Raoul de i 'j rtquen , maréchal de Bretagne, le !2â juin 1 i^O, quatre mois a})n's l'enlèvenient de Jean Y. Avec ces troupes ou alla assiéger Lamballo , qui était r^l^é comme le oentre de la domination des Peu** thièvres en Bretagne. En peu de jours cette place fut emportée; Gniugamp, Jugou, la Roche-Derrien, Ghâteaulinsur-Trien éprouvèrent te même sort^ et le château de Broon fut pris d'assaut et démoli.

Olivier de Pentliièvre, en apprenant Ips rapides pro^ies de Tarmée de vengeance, supposa que la nouvelle de la mort de Jean suffirait pour la dissoudre. Le crime en luimême lui eût peu coûté; mais il était de sa politique de réserver ce dernier coup pour une circonstance décisive ; en conséquence il usa de stratagème. Il choisit un valet de la taille à peu près du duc Jean , lui fit mettre les habits de ce prince, lui couvrit les yeux d'un bandeau, et comnianda de l'entraîner vers la rivière , m feijj:nant d'user de violence. Le valet , le long de la i*oute , lidèle à son rôle de victime , poussait des cris étouifés et semblait résister aux soldats qui Tentrainaient : ceux-ci disaient tout haut au peuple quils allaient noyer le duc Jean par ordre du comte Olivier. Us dirent ensuite, après l'avoir caché, que le cadavre du duc vivait été retrouvé dans les lilets d'un |x'.cheur, du côté de Nantes. Mais cette supercherie n'eut aucun succès ; et le peuple et l'armée , loin de perdre courage ^ n'en poursuivirent leurs avantages qu'avec plus d'ai^ deur.

Le coiiitr <le Peuthièvre et .Je;iii sou frèr*», ayant appris ce qui se passait , entrèrent iVvm air fnrieiix , armés d'une dague et d une épée, dans la chambre du duc^ qui était toujours à Cbamptoceaux. Sans le saluer^ ils lui annoncèrent d'abord qu'ils avaient à lui parler. Le comte lui dit qu'il avait appris que ses sujets avaient assiégé LamlMille; mais qu'il jurait que si le siège n'était levé au plus tôt , il le ferait mourir, il prononra en même temps les serments les plus horribles. Jean de Peiithièvre ajouta qu'il lui ferait couper la tète et la mettrait sur la plus haute tour du château. Tous les deuX| en parlant ainsi, menaçaient du poing le malheureux duc , que toute son énergie avait abandonné depuis sa captivité. H leur répondit avec douceur qu'il ne pouvait pas empêcher ce que ses sujets entreprenaient pour sa déUvrance , et qu'il ne leur avait donné aucun ordre pour assiéger Lamballe. Le lendemain les deux Penthièvres vinrent encore trouve!' le duc pour lui dire qu'on le ferait mourir , lui , son Irei-e et tous les seigneurs qui étaient arriMés , s'il ne donnait au plus tôt ses ordres pour faire lever le siège de Lamballe ; qu'il pouvait en charger le chevalier Jean de Kermellec , prisonnier comme lui daiis ce château , et joindre aux lettres qu'il écrirait quelque marqué |)(>iii'SM feuiiue , aliii qu'elle ajoutât plus de fui à ce qu'il lui ferait dire; lui répi'tant avec des serments exécrables , en [«K H'urc de kermeiiec^ que c'était fait de sa vie si le siège n était levé.

Mais les événements s'étaient accumulés. Olivia apprit bientôt la chute de ses principales forteresses ; il menaça alors le duc de le faire hacher par morceaux, si l'on continuait d'assiéger et de prendre ses places. H se hâta d'enlever ses prisonniers, et de les conduire dans ses cbâteauv du Poitou ; il les promena ainsi de Voudoynes à Nuuailly près La Rochelle, de Nouailly à Thors, puis à Saint-Jeand'Angely^ au Couldray-Salbart , à Bressières, et les ramena au château de Clisson. U espérait dérober à leurs défenseurs le secret de leur résidence; et dans ces voyages forcés il traitait ces malheureux princes avec une cruauté sans exemple. Un carcan passé à leur cou soutenait une chaîne qui liait leurs bras et leurs janihes.

ANCIENNE ET MODEKNE. 177

Le siège de Champtoceaux ne tarda pas à commencer : cette forteresse, assise sur mic roche escarp<V , avait pass*^ jiis«|ue-là pour imprenable. Les chefs de rainiét» bretonne, en apprenant que Jean V on avait <''té <Mil»'vé , songèrent d'al)ord à tourner la place et à poursuivre Olivier de repaire en repaire ; niais ils réfléchirent que Marguerite de Glisson et Tuu de ses iils s'y étaient renfermés^ et qu'en les prenant ils se donneraient un moyen d'échange. On résolut donc de ne pas quitter la place qu'on ne l'eût emportée. La vieille comtesse Marguerite de Glisson se signala également par son courage et par sa cruauté. Klle lit mettre les chevaliers Pierre Éder et Jean de Kennellec, ses prisonniers, dans la tour la plus exposée aux batteries, afin <le les y faire p<Tir par la main même de ceux qui venaient pour les dé livrer. Si le duc eût été dans le château , il est à croire qu'elle en eût usé de la même manière à son égard. Par une faveur du Giel; les deux chevaliers ne périrent point , ils ne furent pas même blessés.

Le comte de Penthièvre envoya au secours delà place son frère Jean, a i.i !i't*> d'une armée asstv. uojntircuse, presque toute composée de Français. Ce général attaqua les barrières du camp les plus éloignées ; mais il fut repoussé vigoureusement par les Bretons, et perdit beaucoup de monde à cette attaque. Les assiégés, se voyant sans aucune espérance de secours entre les murailles du château déjà fort ébranlées , commencèrent à craindre d'être forcés. La comtesse, juf;eant que, si cela arrivait, on ne ferait grâce à personne , prit la résolution de capituler avec les seigneui's , dont la plu])art étaient ses parents. Les conditions du traité furent qu'elle rendrait la place et le duc, et qu'elle ferait réparation à ce prince de la manière qu'ils le régleraient; qu'elle pourrait sortir du château avec sa famille , ses domestiques et la garnison , et se retirer où elle voudrait. En attendant l'exécution du traité, on lui accorda une suspension d'armes, afin qu'elle pût l'envoyer au vomie son iils. Elle le fît , et le conjura en même temps, s'il voulait lui conserver la vie , d'approuver le traité et de l'exécuter en rendant le duc de Bretagne. Le comte^ humilié par ses revers et déchu de ses rêves orgueilleux , consentit aux articles de la capitulation.

Hl^^C»lRt UK LA BHETAGNE

Le parti de Jean V devenait chaque jour {dos jmîssant; on était d'aUlents informé qu'un grand renfort de Gascons était en marche pour venir le délivrer. Il le remit donc entre les

main* dt» <<in frèn*, .h'àii tlt* IVulbieMP: celui-i i, après s'être fait dMiuiri uu sauf-conduit par n»m j.i i-oanier mAme , le mena au camp des assiégeants et le i-eudit aux barons . qui le reçurent avec une joie extrême* Alors la comtesse, ses enfants , ses domestiques et la garnison sortirent du château, qui fut rasé sur-le-champ par ordre du duc de Bretagne. Jean V s en alla ensuite à Nantes, où par toutes sortes de bienfaits il chercha à reconnaître la fidélité des seigneurs qui l'avaient !Ù bien seiM. Les terres de l;i m ii oiuiePenthièvre, ayant dau'^ h suite été ronfisiiiuM- . [..unniviit à ])iiin e de quui tant' d'autres libt*ralile> fiiiorn piu:s cuu-ult i alde.>.

11 fut question ensuite de la i-eparatiou de 1 attentat commis par les Fenthiè\Te. La bonté naturelle du duc et les sollicitations de leurs parents et de leurs amis firent qu'on se contenta d*exiger qu*Oli^ier, comte de Penthièvre, et son frère Charles , qui étaient les plus coupables, parce que c'étaient eux qui avaient aluisé de la confiance du duc et l'avaient arrêté, rompnnissent devant rassemblée des états à Vannes, pour y dira publiquement à Jean V, en présence des prélats , des barons , des seigneurs et de tous les députés du tiers-état : « Notre très-redouté et souverain seigneur, m par mauvais conseil et par jeunesse» nous vous avons c( pi is, mis les mains en vous et en monseigneur Ridiard , « votre frère, et longuement détenus . contre vos \ulonlés/ « follement et mal consi'illés , dmit nous déplaist et sommes « repentants , ♦ ! vous en crions mercy , en vous suppliant « qu'il vous plaise de nous pardonner et nous impartir « (accorder) vostre grâce et miséricorde* » Ma]^;uerite de Clisson et ses deux autres fils, Jean et Guillaume» devaient également se présenter» mais seulement par procureur , et dire : « Nous avons aucunement porté et soutenu la j^rise « et détention de votre persoime et de nionsci^^neur votre « frère, <le (|uui nous déi)laist et sommes re))entauts. Mais « autant que nous l avons fait , nous vous supplions que u vous plaise de nous pardonner et nous impailir votre a grâce et miséricoi'de» et vous en crions mercy. »

Il était difficile demontrerplus d'indulgence ; et la moindre

soumission eût engagé Jean V à se désister de ce que la dtiiiardie en elle-même entraînait de déshonneur sur la maison de Peutbièvre. Olivier souscrivit au trailé qui en fut dressé; mais Marguerite de Glisson, qui jamais n'avait rien pardonné, ne pouvait se persuader qu'il existât quelque magnanimité dans un autre cœur. Son crime lui semblait si énorme, qu'elle ne songeaitqu'à recevoir iamort^comme elle Feût infligée avec tant de satisfaction. Aucun des Penthièvre ne se présenta , et le malheureux Guillaume , le moins coupaLle des quatre frei es , garant d'une parole qui ue tut pas tenue par sa famille y languit pendant vingt-cinq ans dans les prisons de Nantes, de Vannes, de Brest et d'Auray, et versa tant de larmes parmi ses longs ennuis, qu'il en perdit la vue.

Aucun des Peutbièvre n'ayant comparu dans les délais accordés par les états, le parienient s assembla un<' seconde fois , les déclara , eux et leur mère , atteints et convaincus de félonie , de trahison et de lèse-majesté , déchus de fief et de foi, les condamna à la peine capitale^ à la privation perpétuelle des noms et armes de Bretagne , comme infâmes et délo} aux, couiisqua leurs héritages et leur.s bie ns meubles, et intima l'ordre à tous les sujets du duc de les appréhender an corps , si le cas y écbéait. Un abattit et Ton rasa les fortifications de Lamballe , de Guingamp, de la Roche-Derrien, de Ju§Qii, de Ghâtelaudren , de Bioon, d'Avaugour, et d'un grand nombre d'autres places qui leur avaient appartenu. Une armée, qui fut envoyée en Poitou pour s'emparer de leurs châteaux, prit ceux de Sainte - Hermine , de Paluau , du Coudray, des Essarts , etc. , dont le duc de Bretagne lit des présents à ses amis. Les terres immenses de la maiscm de Penthièvre , tombée poiu* ne plus se relever, servirent à récompenser les seigneurs qui avaient combattu pour Jean V.

On n'en voulait pas moins à la personne qu'aux, biens d'Olivier de Pt iitliievre , l'aîné et le plus méchant des trois frères; aussi envoya-t-on partout des espions pour découvrir le lieu de sa retraite. Mais les Pentliièvre , qui avaient aussi leurs émissaires dans la Bretagne, méditaient un projet

180 msrolHt DE LA BHETAGNE

plm noir encore que celui qulls avaient eu Taudace d'entreprendre. Ayant su que le duc devait se rendre à un jour

fixe à l'aMuiye de Beauport , Jean dp Penthièvre résolut de Ty i'aire périr. Il assembla en Puituu , où sa mère et ses frères s'étaient retirés, environ quarante gentilshommes, vêtus de robes longues, armés, par -dessous ce vêtement, de cuirasses, d'épées et de poignards. Par bonheur pour Jean V, il ne vint {loint à Beauport, et les conjurés manquèrent leur coup. Ce complot fut dans la suite découvert, par la déposiliun de quelques- un^ des complices qui fui'eut pris.

Les seifî^ieui's confédérés poursul\irent avec acharnement Olivier de Penthièvre. Abandonné de tous ses amis, ne se croyant nulle part en sûreté, il se retira successivement à Limoges, puis à Lyon , à Genève et à Bàle. Ati moment

d'atteindre sa terre d'A\esnes en Flandre , il fut fait prisonnier par Itî marquis de Bade , qui allait le livrer aux jftretonspour \ingt-cinq mille écus d'or, lorsque, séduit par les trente mille que le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre lui offraient pour son rachat, il sauva , sans le vou* loir^ la vie au malheureux Olivier. Olivier recouvra donc la liLerté, et s'enferma dans sa ville d'Avesnes, dont il n'osa pins sortir. Des chevaliers d'un grand nom, envoyés par les coulédérés puur se saisir de sa personne et le ramener en Bretagne , employèrent sans succès divers stratagèmes.

Kemonté sur le trône, Jean V s'occupait infatigablement dérégler dans ses États Texercice de la justice, d'en corriger les abus et de maintenir Tordre parmi ses sujets , en publiant des constitutions coutumières et des ordonnances adnniiistratives. Le connnerce et ses usages attirèrent spécialement l'attention du conseil que présidait le duc. On se plaignait de la diversité des poids et des mesures; il ordonna qu'on ne se servirait désormais en Bretagne que d'une seule aune pour les draps et les toiles , d'une seule mesure de capacité pour les grains, d'un ^eiii puids pour tuus les objets livrés à Ui balance.

il déclara que désormais les faux témoins auraient une oreille coupée, que leurs biens meubles seraient conûsqués et leurs personnes vouées à l'infamie. Il rendit enfin des

ordonna lie* s nyant pour but d'abréger les procès et de mettre des limites à l'avidité des hommes de loi.

Le roi d'Angleterre ^ en refusant au duc de Bretagne la liberté de son frère^ Arthur^ comte de Richemont, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt , qu'il lui avait demandée plusieurs fois, avait confié Arthur au comte de Snffolk, qui commandait ses armées en Normandie, et n'en avait exigé que sa parole de ne pas quitter le général anglais. Les principaux barons de Jean allèrent le voir à Pontorson , et lui proposèrent de Tenlever les armes à la main. Arthur leur répondit qu'il avait engagé sa parole, et qu'il aimerait mieux mourir que d'y manquer. Le roi d'Angleterre lui sut gré de cette générosité , et la belle conduite d'Arthur lui fit penser à contracter alliance avec son frère , le duc de Bretagne. Jean V, qui venait d'avoir la certitude que le dauphin, quoique son allié, avait trempé dans Tinfàme complot des Penthièvre contre sa vie, n'hé^ta pas longtemps à se rendre aux instances de Fenvoyé anglais. Henri V, roi d'Angleterre et un moment de France , ayant suivi de près au tombeau rinfortuné Charles VI , Arthur se déclara dégagé de sa parole et revint en Bretagne. Peu de temps après, il épousa à Amiens Marguerite de iBom'gogne, veuve du duc de Guyenne , fils de France.

Cependant Charles VII, dans le dessein de détacher le duc de Bretagne du i«rti des Anglais , lui envoya plusieurs ambassades. Les états assciublés résolurent que le coiiit»' rie Richement se rendrait à la cour du roi de Francr jiour travailler à un traité de paix avec le duc de Bourgogne , qui soutenait toujours le parti du roi d'Angleterre , quoique faiblement. Le comte partit , et arriva à Angers^ où le monarque français l'attendait. Ce prince commença par lui ofirir la charge de connétable, qui était vacante. Le comte , sensible à l'honneur qu'un lui faisait , répondit qu'il ne 'pouvait l'accepter sans avoir auparavant rousuité le duc son frère et le duc de Bourgogne. Sans diilerei*, il alla trouver ce dernier. Las de l'alliance des Anglais^ ce prince ne cherchait que des prétextes honnêtes pour rompre de funestes engagements , que le juste ressentiment du meurtre de son père lui avait fait contracter. Mais, pour prélinanaiie , li

exigeait que ceux qui avaient conseillé ce meurtre fussent chassés de la cour du roi. Jean V demandait laminie chose, parce que ces luènics jjersonnes , à ce qu'il croyait , avaient conseillé la trahison des Penthièvre ; ces reproches regardaient surtout Tanneguy du Ghastel et le président de Provence. Le premier^ quoique se disant innocent quant à la prise du duc de Bretagne et à la mort de Jean Sans-Peur, consentit A retirer; mais le président , qui voulait gouverner le roi et le royaume , rejeta cette condition ; en sorte que la uégociatiou l'ut inutile^ et que le comte de Hichemont s'en retourna sans avoir pu rien conclure.

n se rendit à Ghinon^ où était le roi. Ce prince lui donna alors répée de connétable , après lui avoir promis avec serment de chasser du royaume tous ceux qui avaient trempé dans le meurtre de Jean Sans -Peur et ceux qui avaient conseillé la prise du duc son frère. Le connétable ' partit ensuite pour la Bretagne , dans le dessein d'y lever des troupes et de revenir bientôt pour faire tète aux Anglais qui ravageaient la France. Gei^endant Charles VII ^ ne pouvant se résoudre à exécuter ce ([u'il avait promis à Richejuont^ a{)|)rébendait fort son retour ; il se vit enfin dans la nécessité de tenir sa parole. Tanneguy du Ghastel se comporta en homme qui n'a rien à se reprocher, sacrifiant ses intérêts au bien de la France. Il fit plus : avant de se retirer il aida à chasser tous les autres. Quant au président de Provence, il alla se renfermer dans Avignon (1425).

Le duc de Bretagne , peu de tejiips après , se rendit à Saumur, où Gliarles VII lui avait donné rendez -vous. Le roi de France accueillit avec beaucoup d'amitié Jean V, et lui dit qu'il voulait à Tavenir se conduire par ses conseils et se confier entièrement à lui. Jean, parlant au monarque avec fhinchise^ lui conseilla de traiter au plus tôt avec le duc de Bourgogne et de se réconcilier avec lui de bonne foi; il l'euira^ea aussi à faire des offres raisonnables aux Anglais; puis il retourna eu Bretagne pour lever des troupes.

Charles VII , qui se laissait toujours maîtriser par ses favoris , était alors gouverné par le sire de Giac y homme chargé de plusieurs crimes^ entre autres de Tempoisoune^

ANCIENNE ET MODtHNE. m

ment de sa premièTe femme. Le comiétable j s'étant aperçu que Giac , pour conserver son crédit , détournait le roi de

faire la paix avoc 1(» duc de Boiirgo^iie et abusait eatièreineni de sa fa\eiu , lésolutde l'arrèkT et de le faire mourir. La coui' était aloi's à Issoudun. Richemont alla un jour, de grand matin > à la maison de Giac , fit enfoncer la porte de sa èhambre , le fit enlever et conduire à Dun-le-Roi , terre qui appartenait à M"* de Gajenne , son épouse. Le bailli de cette ville , sans perdre de temps, instruisit, par ordre (lu connétable, le procès de Giac, qui confessa plusieurs crimes énormes dont il était coupable. Il fui condamné à mort et exécuté, quoiqu'il eût fait ofi^ir au connétable la somme de cent mÎQle écus, avec sa femme , ses enfants et ses places en otage^ promettant de n'ap[)i ocher jamais de la pers(mne du roi de plus de vingt lieues. Charles VII trouva l'action de Richemont très-hardie; innis , avant été informé des crimes que Giac avait Ini-mênio avoués, il approuva ce qui avait été fait. Comme il ne pouvait se passer de favoris , Le Camus de Beaulieu prit la place de Giac, et ne se comporta pas mieux. H fut assassiné à Poitiers» la même année, sous les yeux du roi. Ce prince eu fit d'abord beaucoup de bruit ; mais comme il avait oublié Giac , il oublia bientôt Le Camus.

Richemont substitua à ces deux favoris La Trémoille , qui avait épousé la veuve du duc de Berri , et qu'il croyait être dans ses intérêts. Lorsque le connétable parla au roi de ce seigneur pour lui conseiller de lui donner sa confiance, ce prince lui répondit : « Beau cousin , souvenez-vous que w vous me l'avez haille. Je nie doute qu'avant peu vous « vous en repentirez , car je le connais mieux que nous. » Richemont s'en repentit en etfet, et il n'eut point de plub grand ennemi.

Cependant Jean V faisait vivement la guerre contre les Anglais , du cdté de la basse Normandie. 11 assiégea Saint- James -de- Beuvrou; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Le connétable et son frère le comte d Étampes furent obligés de se retirer, a|)res a\oir perdu sept à huit cents hommes. Pour s'opposer aux courses des Anglais, qui ravageaient la Bretagne, on fit fortifier Pontorson, et on y

mit une bonne garnison. Cette ville fut bientôt assiégée par les Anglais , sous les ordres du comte de Warwick et de

Tallx )t . Uichemont accourut aussitôt au secours de la plar^^ avec ([uelques troupes françaises. Les Bretons , au nouibre de quinze cents , ayant \uulu euiever un convoi de Tarmée ennemie escorté par cinq cents hommes , furent taillés en pièces. Ils perdirent plus de huit cents soldats^ tués sur la place ; avec un grand nombre de personnes de distinction. Après cet échec , la place fut rendue , et la garnison sortit la vie sauve, avec nii bâton blanc à la main. Le connétable, I)Our avoir sa revanche, alla assiéger le château de Garlande , près de La Flèche , en Anjou , et s'en rendit maître. Les Bretons prirent encore le Lude et d'autres petites places.

Jean mécontent de la conduite du roi de France et du

gouvernement de La Trémoille , son fa^ori et son ministre, ne jugea pas à propos de continuer ])liis longtemps contre les Anglais une guerre dont il portait presque seul le fardeau. A cet efiTet il traita avec Bedford , (jui lui promit, au nom de Henri VI , de le maintenir lui et ses successeurs dans tous ses droits et privilèges, à condition qu'il ratifierait avec serment le traité de TVoyes , qui déshéritait Charles VÏI <jl liviait la couronne de France au roi (i Angleterre; qu*ll obtiendrait le môme serment de son frère le comte d'Étampes, du comte de Montfort, son fils aîné, et des prélats, barons, chevaliers, écuyers, notables et bonnes villes de Bretagne.

Bedford ayant envoyé des ambassadeurs en Bretagne pour recevoir le serment du duc, ce prince leur iil un trèsfavorable accueil et des présents considérables. Le traité de Troyes^ consenti par les états, fut ratifié par toute la noblesse bretonne. Alain, vicomte de Rohan, en donnant sa signature , dit que c'était pour obvier à de plus grands inconvénients ; mais en même temps il fit une protestation contre son consentement forcé. C'est ainsi que le duc de Bretagne , malgré ses serments , changea tout à coup de parti, et abandonna celui du légitime héritier de4a couronne, pour suivre celui de i usurpateur. Charle^iVll fut indigné de l'inconstance de Jean V.

ANCIENNE ET MODERNE. m

La conduite de La Trémoille^ qui avait occasionné la défection du duc de Bretagne , causa aussi de grands chagrins

au connétable. On lui ôta Chinon, dont il avait confié la garde à uu capitaine nommé Guillaume Beliii, ([u\ Jimh la place au roi. On ofl'rait à M°** d»' Gnyennf de (uiitiimer d*y faire son séjour, ou de se retirer où elle voudrait, à condition qu'elle ne verrait point Richemont ; mais cette princesse répondit avec fermeté qu'elle ne consentirait jamais à demeurer dans un endroit où elle serait privée de la liberté de voir son mari. Ce fut en vain qu'elle représenta que Chinon lui aj>jjarten.iit , e( que ( 'elail une injustice de l'en dépouiller ; contrainte d'en sortir, elle se retira à Thouars. Il s'alluma alors une guerre particulière entre La Trémoille et le connétable, à qui le duc son frère ne manqua pas d'envoyer des troupes pour le soutenir.

L'union et la bonne lutt lligeuce ne furent cependant jamais -j nécessaires au parti de Charles VII , pour iiouvoir résister aux efforts des Auglais. Le comte de Saiisbury assiégeait Orléans^ dont la prise aurait entièrement ruiné les affaires du roi. Heureusement Jeaime d'Arc contraignit l'emiemi de se retirer. Mais il avait fait bien d'autres con-quêtes , et Charles VII avait besoin de toutes les forces de son parti pour les chasser du ruyaume. CeiK^udanl , quelque haute idée qu'il eût de h rapacité et de la valeur du connétable, il eût été fâché , pom* ainsi dire , de lui être i*edevable . du moindre succès. Richemont , malgré ces dispositions de la cour àson égard^ ne laissa pas d'assembler une armée, et s'avança du côté d'Orléans pour venir au secours du roi ; mais ce prince , qui était aveuglé par ses favoris , ayant appris sa marche , lui envoya dire de s'en retourner, et que, s'il passait outre , ille combattrait. Le connétable repondit à La Jaille , qui lui apportait cet ordre ; « Je sais ce que j'ai « à faire. Je suis bon serviteur du roi , et pour mon honneur « et pour la charge de commander qn* je tiens de lui , je « ne puis ni ne dois demeurer oisif dans un temps où la « couronne a si tir^nd besoin (ju'on la serve avec zèle, ,1e « lui ai fait le sei nient d'agir ainsi. S'il se présente quel- « qu'un pour m'en empêcher, je suis prêt à voir l e que ce « sera et à en tirer raison. Qu'en dites-vous, La Jaille? —

« P^r ina foi , Monseigneur, il me semble que vous ferez

« bien. » Le (onnétable continua donc sa mairhe pour se reiuhv (levant iicaii^'oncy, quo l arinée royale a>siéL'(^tit. Il envoya devant annoncer son arrivée, et demander qu'on lui marquât ses logis. Pour toute réponse , on lui dit que Jeanne d'Arc s'avançait pour le combattre. « Qu'ils viennent €t donc 1 s'écrla<-t-il, nous les verrons. » Quand Ridiemont aperçut cette noble et brillante compa^^nie, et qu'il la vit mettre \nn\ à terre pnr rfnii'tMiï,ie , il descendit aussi de cheval. Après les premiers compliments , ,!eann(î d'Arc s'inmça pour lui faire sa révérence; Hichemont lui dit: « Ëh bien , Jeanne , on m'a rapporté que vous me vouliez « combattre ? Je ne sçay pas qui vous ètes^ ny de par qui « vous estes icy envoyée , ny sy cV^t de par Dieu ou de par « le diable. Si vous estes de par Dieu, ie ne vous crains en « rieii , {Ml Ifieii conpuùist nioii iiiteotiou mon bon vou- « loir tout ainsi comme les vostres. Si vous estes de par le « diable , je vous crains encore moins , et faites du mieux « ou du pire que vous pourrez. — Je suis » répondit Jeanne^ (c de par Dieu, la bonne Vierge, madame sainte Catherine « et les anges qui sont en paradis , et honny soit qui en « doute.. Je u'ay rien dit iiy rien pensé que ce que j'ay « congnu qui estoit de rinteulion du roi. Du resle, sire con- « nestable , je désire de tout mon cœur que vous en soyez « reçu conmie le méritent vos loyaux services et le haut « estât et degré que vous tenez; et si je puis ^ je n^y feray u faute. » Le connétable et Jeanne , avec tous ceux de leur suite , prirent alors le chemin de Beaugency, dont on s'était déjà rendu maître : le lendemain, la garnison du château, ayant appris Tarrivée de Hichemont, demanda à capituler.

Peu de jours après se donna le combat de Patay, à cinq lieues de là. Les Français etles Bretons fondirent avec furie sur

les Anglais , et les taillèrent en pièces ; Talbot, leur général, fut fait prisonnier. (,ette victoire éclatante , dont Thonneur était priiK'ipaiement dû à l'habileté du connétable et à la valeur des Bretons , ne le réconcilia point avec le roi , qui , obsédé par La Trémoil le , loin de lui rendre ses bonnes grâces, lui envoya ordre de se retirer dans ses terres. Ce fut en vain

qu'il fit supplier le roi de lui permettre de le suivre; Beau*

manoir el Rostreneii allùront inèiuc de sa part trouver La Trémoille pour le prier do trouver hou ([ue le connétable s ai quittât du devoir de sa charge et servit le roi et TÉlat , offrant de son côté de faire tout ce qu'il exigerait de lui. La Trémoille, enflé des suocèi de Charles VH , fut inflexible, et alla jusqu'à fiiire dire à Richemont que le roi aimerait mieux n'être jamais couronné que de l'être en sa présence. La dureté de cette réponse n'em])è( lia [las le connétable de servir le rui maljsré lui. Cepeadaut il se retira peu aprt^sdans son château de Partiieuay avec tous ceux de sa suite ; mais il n'y demeura pis oisif; il fit jiendant l'hiver une entreprise sur Fresnai*]e*Vicomte. Gomme il revenait à Par^ tht^nay, il éprouva jusqu'où allaient la méchanceté et la perfidie de ses ennemis. Les irens du connétable , ayant reiimrque nu iiunuue à cheval rpii s'attachait à le suivre, l'arrêtèrent. Ce malheureux , mterrogé , confessa que La Trémoille lui avait promis de l'argent s'il assassinait le connétable, etqu^il Tavait suivi à ce dessein. Richemont, qui avait promis, de lui accorder sa grâce s'il avouait la vérité, lui tint parole ; sa générosité alla même jusqu'à lui faire donner de l'argent, en lui reconmiandant de ne plus, se charger de commissions de cette nature.

Tandis que la Fraace était en proie aux dissensions des grands et aux fureurs de la guerre , Jean V était tranquille dans son duché. Ce prince songeait à l'agrandissement de sa maison, en faisant contracter d'illustres alliances à ses principaux membres. Les impôts ctaieni modérés, et le sort du peuple paraissait tolérable ; rMinpare au misérable état de la France , c'était une véritable ])rospérité. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée, et l'amour de Jean V pour la paix dut céder, malgré ses efibrts, à la nécessité de se défendre ccmtre des attaques ou des outrages répétés. Il se vit forcé à faire la guerre au duc d'Âlencon , son neveu : le sujet de cette lutte déplorable fut un ditierend sur le payement du douaire de la mère du duc d'Aleiiçon, sœur du duc de Bretagne. Jean, qui ne pouvait faire droit aux réclamations de son neveu pour le moment , s'était engagé formdlement pour une autre époque. Furieux de ce retard.

HISTOIRE m LA BRETAGNE

Alimçon tenta d'enlever le fils ainé de son onclp pour s'en faire tin otage; mais n'ayant pu y réussir malgré toutes ses ruses, il s'empara du chancelier de Bretagne et renferma au château de Pouancé. Jean, en présence d'un pareil

outrage, n eut d'autre ressource que de prendre les armes contre la félonie de son neveu. Le sîé}:e fut uns devanî Pouancé, qui , vigoureusement défendu, résista longtemps et ne se rendit que grâce à l'intervention de Richemont. L'oncle et le neveu se réconcilièrent enfin; mais le sang français avait coulé à grands flots sous les coups des étrangers , alliés de d'Alenron, et ces querelles intestines assuraient de plus en j)lus leur domination dans notre patrie.

La Trémoille , abusant de sou autorité , continuait toujours de persécuter le connétable. Richemont avait jusque alors paru soufiVir ses outrées avec beaucoup de patience et de modération ; mais enfin son ressentiment éclata , et le favori, qui s'était fait bien d'autres ennemis, fut puni de son orgueil et de tontes ses injustices. Quelques seigneurs formèrent , de concert avec le coiiuetable , le jirojet de se défaire de La Trémoille , qui était alors à.Chinon, où le roi , tenait sa cour, ils se rendirent maîtres d'une poterne du château, par la connivence de Gaucourt, qui en était gouverneur, et d'Olivier Frétai son lieutenant. Trois des conju« rés , suivis d'uu grand nombre de gens armés , entrèrent une imit par cette poterne, et montèrent à la chambre où La Trémoille était couché. Un écuyer de la maison du connétable se jeta alors sur lui , et lui enfonça sa dague dans le ventre; mais comme la dague était fort courte et que La Trémoille était très-gras , il n'en fut pas dangereusement blessé. On ne voulut point le tuer; on se contenta de le prendre et de le luener à Moutrésor, château appartenant au sire de liiieil, Tun des conjurés.

Charles Vil , informé de celte violence, craignit que ce ne fût une conspiration contre sa personne ; mais les amis de Richemont rassurèrent le roi , en lui protestant qu'il n'y avait aucun d'eux qui ne fût prêt à répandre son snng pour lui. Ce pi'ince parut dans la suite se mettre peu en peine de ce qui était arrivé à La Trémoille ; car, dans l'assemblée des états qui quelque temps après fut tenue à Tours , il

ANCIENNE ET MODEBNE

dédaxa par la Iwuche de sou diancelier (ju'il approuvait ce que les seigneurs amis du counétable avaieut fait. Le comte da Maine succéda à La Trémoille^ qui fut ensuite mis eu liberté par de Bfteil , pour la somme de six mille écus d'or qu'il lui paya. Richemont, u'ayaut plus rien à craiudre du puissant favori qui l'opprimait , exerça librement les fuuctions de sa charge. 11 alla saluer le roi , qui le reçut trèsbien , et l'envoya en Champagne faire la guerre aux Anjzlais.

Cependant les députés du roi de France > du roi d'Angleterre et du duc de Bourgogne s'assemblèrent à Arras ( 1435) i pour y traiter de la paix. Ceux du duc de Boui^'ogue firent des demandes excessives ; mais Tintérèt qu'on avait à le séparer des Auu-lais les fit acceiiter. A l'égard des Au^^lais, on ne put s'entendre avec eux , et on continua de part et d'autre à se faire vivement la guerre. Le connétable y acquit beaucoup de gloire, et, aidé de plusieurs seigneurs et chevaliers bretons y il battit souvent l'ennemi.

n ne se passa plus rien de mémorable sous le règne de Jean \ que le supplice du fameux inan elial de Haiz, de la maisou <le Laval, un des plus ^aauds seigneurs de la Bretagne et de la France , que ni son nom , ni son rang , ni ses richesses > ni celles de sa famille^ ne purent sauver du dernier supplice. Le célèbre procès du maréchal de Raiz est un monument remarquable de Tesprit et des mœurs d'un siècle ou > ai liaient étrangement la bravoure et la faiblesse, les houuears et le criuie , la superstition et rincrédulité > la richesse, la puissance et l'abjectiou.

GiUes de Laval , baron de Haiz^ avait épousé, jeune encore, Catherine de Thouars, dame de Tiffkuges, Pousauges, Savenay, etc. Son père, en mourant, lui avait laissé une des plus importantes seigneuries de la liretairne, et sa mère , Marie de Craon , un uoudjre cousidérabl»' dr terres, phues et châteaux dans le Maiue, l'Aujou et le Poitou. Ses revenus les plus ordinaires s'élevaient au delà d'un million de rentes de nos jours. 11 possédait de plus quantité de droits éventuels qui lui rapportaient de temps à autre des sommes immenses. Gomme tous les gentilshommes, il embrassa la carrière des arui«*s , se distiugua par sa valeur, rendit d'éminents services à Cliarles VU en lui menant de nombreuses

compagnies d'honiinos d'armes levées de ses deniers , elle bftton de maréchal *de France fut la juste récompense de tout son dévouement. Une opinion exagérée de sa haute

position l'éfïara , et il crut devoir en relever Téclat en se donnant deux cents gardes du corps à cheval^ qui 1 escortaient en toute circonstance. En un mot, sa prodigalité devint extrême et atteignit à la folie. Ses revenus furent bientôt loin de suffire à ses dépenses. Il se jeta alors dans la voie ruineuse et déshonorante des emprunts , paya des intérêts exorbitants ; puis il vendit des droits^ des rentes et des terres à vil prix.

Reconnaissant entin l'insuliLsanca de ses revenus et des l'essûurces que lui procuraient les usuriers pour subvenir à ses magnifkences et à ses largesses , Gilles de Raiz crut devoir s'adresser à Dieu, qui , selon sa folle vanité^ nspectait trop la maison de Rohan et de Laval pour lui rte refuser. Mais Dieu n'ayant pas écouté les vœux impies dn maréchal, cet insensé résolut d'obtenir }>ar d'autres voies la puissance et les tre>ors ([u'il iiiubitiuuuait. 11 jeta à corps perdu dans les pratiques ruineuses de raichimie, dans les expériences ténébreuses de la magie et dans les dérèglements les plus monstrueux. Ses émissaires parcoururent et TAllemagne et l'Italie , pénétrèrent dans les solitudes, s'engagèrent dans les forêts profondes et sondèrent les cavernes où Ui n iiuuuuee piaiiiit les serviteurs abborrés du prince des ténèbres, de l'esprit du mal. Des malfaiteui's^ des fourbes , des impies ne tardèrent pas à former la cour de Gilles de Haiz. il eut d'horribles apparitions; des voix épouvantables se firent entendre; des conseils atroces s'é* chappèrent du sein de la terre pour ^entraîner à commettre des crimes impossibles à redire.

Entin, un de ses émissaires lui amena un savant indien, qui , suivant bîs imposteurs qui raccueillirent avec un profond enthousiasme, venait de parcourir toute la terre, et pour lequel la nature n'avait pu conserver de secrets. Il s'empara de toutes les facultés de Gilles de Raiz, qui mit à sa disposition et son pouvoir et ses richesses. Ce fut alors que les cachots de Tiflauges retentire^it de hurlements et furent arrosés de larmes. Satan, par la voix de l'iudieu,

ANUENNE ET MOUEUNE. 191

demandait du saog humain ; le maréchal hii-inème devait poignarder les innocentes victimes de son ambition ^ de sa soif inextinguible de For et de sa terrible folie«

Mais le Ciel parut enfin las de tant d'iiorreurs. Les environs de ïiflauges s'étaient changés en une vaste solitude , et le cri public s'éleva comme un furieux orage contre Gilles de Raiz. Il était difficile de s'en emparer dans son i liâteau ; mais on lui dressa une embuscade ; il y tomba ^ et fut à son tour plongé dans les cachots. Les recherches qu'on fit à '1 itîauLès amenèrent d elIVa vantes découvertes. Ou y trouva, diseut les pièces du procès , h's cadavres ou les ossements à demi brûlés do plus de cent enfants sacriiit's à ses oblations infemaies. Le 19 septembre 4440 ^ Gilh s dt> Haiz«omparnt devant ses juges, et fut confronté avec Tlndien, conseiller ou exécuteur de tant d'atrocités. n'était qu'un Florentin^ nommé Prelati. Il avoua tout à la torture ; mais le baron se renferma dans le plus sévère silence , jusqu'au moment où il dut être mis à la question. Alors il |)ai la, et attendrit les juges et l'assistance par les preuves manifestes d'un repentir tardif. Il déclara que sa mauvaise éducation avait été le principe de son horrible conduite , et se prépara à la mort dans les sentiments les plus édifiants. Gondanmé à être brûlé vif, il marcha au lieu du supplice, escorté des ja'icres dupeuple, qui denuiiidait pour lui la patience et la contrition. Suivant l'usage du temps, les pères et mères de famille qui avaient entendu les dernières paroles de Gilles de Raiz jeûnèrent trois jours pour lui mériter la miséricorde deDieu, et infligèrent à leurs enfants la peine du fouet, afin qu'ils gardassent dans leur mémoire le souvenir du châtiment terrible qui allait frapper un grand criminel. On retira son rorps du bûcher avant qu'il eut été consumé par les tlammes, et Jean V, en considération de sa haute naissant, de ses belles actions à la guerre et du repentir qu'il avait témoigné^ permit de l'inhumer en terre sainte. On lui fit de magnifiques obsèques dans Téglise des Garnies de Nantes , où il fut enterré^ et on éleva une croix de pierre à l'endroit où il avait subi sasentenci'.

Deux ans api'ès ( 1442) la l^vfMagne perdit le duc Jean V ; son corps fut déposé auprès de celui de son père^ en atten*

192 HiSTOiHE D£ LA BK£TAGN£

dant qu'il fût transféré à Trégiiier, pour être inhumé dans réglise cathédrale de cette ville , comme il l'avait ordonné. Ce prince avait su , par sa piété , sa libéralité , sa douceur et sou affabilité , ga^:?ner les cœurs de tous ses sujets. Ne pouvant n'iissir, malgré srs Imialtlés cfrorts, à mettre la paix entre la KiMUce et rAugleteiTe dont il s'était fait l'arbitre, il tâcha au moins d'éloigner la guerre de son pays^ et d'y maintenir la tranquillité et Tabondance.

De son mariage avec Jeanne de France^ sœur de CharlesVil, il avait eu sept enfants. Cinq existaient encore : François ^ comte de Montfort et son successeur ; Pierre , comte de Guiniranip ; Gilles, seigneur de Cliantocé; Aune, duchesse de Bourbon; et is;ilxîUe, mariée au comte de Laval, Guy XIV.

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