‹ Histoire de la BretagneChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ANCIENNE ET MODERNE. fH

qni échappaient aux massarros f»taif»nt menés sur les marchés, où l'on en trafiquait ronuiie de vils animaux. Les populations désespérées se réfugiaient dans les cités, en proie à la misère , à la faim et aux maladies contagieuses. Ëlles maudissaient ayec énergie Charles de Blois , Edouard d'Angleterre et Jean de France ^ qui Tenait de succéder à Philippe de Valois.

Le Nire (ie Beaumanoir, chevalier plein dlionneur, commandant (le Jossêlin pour Chai les de Blois , pressé du désir de faire cesser ces malheurs, envoya deniaiider nn saufconduit à Bemboi-oup:h pour aller le trouver. L'ayant obtenu, Beaumanoir se mit en marche pour se rendre à Plo^rmel : anlTé devant le capitaine anglais et en présence de ses compagnons d'armés^ il leur parla en ces termes pleins d'une noble fierté :

« Chevaliers d'Anfrleterre , je m'étonne fort que des « hommes vaillants cuinme vous Têtes fassenl tme pierre « honteuse et cruelle, non pas aux gens qui portent les V armes , mais aux marchands , aux laboureurs , aux « hommes paisibles. Ce n'est pas coutume que les soldats « soient employés à vexer et i ruiner le pauvre habitant « qui sème le blé^ qui nous procure du vin et qui nourrit ir le bestail. Je vous en dis tout mon penser, s'il n'y a voit « pas de lahourenrs , ne ian* h oit-il pas que les nobles tra- M vaillasseut à la teiTe et se servissent du tléau et de la « houe? Ne faudrait-il pas qu'ils endurassent la pauvreté , « ce qui seroit grande peine pour qui n'y est pas accoutumé, c Paix donc sur les paysans d'ores en avant; ils n'ont que a trop souffert ; les volontés de Dagworlh , qui voulait qu'on « les épargnât , n'ont été que trop oubliées! »

Bemborough , offensé de la hardiesse d'im tel discours, lui dit d'une voix hante et finie :

i< Taisez-vous, Beaumanoir ; qu'il n tn soit plus question î « Montfort sera duc de toute la Bretagne, Édouard sera « couronné roi de France, et les Anglais auront partout la « puissance et le commandement , malgré les François et a ceux qui tiennent à leur parti. »

Beaumanoir reprit avec une grande modération : a Songiez « \m autre songe, cestuy est mal sougié. Jamais par telles

ilû HISIUIHE DE LA BRETAGNE

« voies ne parviendrez à vos fins. Vos goberges, Bembo- « roiigh, ne v^nt néant.. Ceux qui en disent le plus sont

« sujets à se méprendre. Agissons plus sagement, s'il vous « plaist , délivi /. les prisoiiiders , et nous verrons après ce a qu'il convicudra de ïdhv. «

Bemborough s'emporta, refusa de mettre les paysans en liberté, et finit par s'écrier : « Il ne faut pas s'imaginer qu'il et existe au monde d'aussi vaillants guerriers que les Anglais ; tf ils surpassent tous les autres en courage et prouesse ; et « quant aux Bretons , qui donc en a parlé? qu'ont-ils fait? a quellt's conqut^tes ont établi leur gloire? Il leur convient 0 bien de se ( oiaparer à la nation anglaise ! » tieaumauoir, en présence d'une pareille forfanterie, eut peine à se contenir, n ajouta cependant avec une modération apparente : « Les Anglais sont sans doute des guerriers recommandables ; « mais , à mon avis , ils sont loin de l'emporter sur les « Bretons. A l'occasion, je me fais fort de le leur apprendre a par expérience, et si Bemborougb, dont j'estime le grand « cœur, ne veut pas attendre une rencontre fortuite, il n'a « qu'à choisir un certain nombre des siens, désigner le jour « et le lieu, et là, sans plus de paroles , je le lui ferai re- « connaître. »

Bemboi uugh accepta le défi , donna sa parole à Beaumanoir, et tous deux , se si'parant , songèrent au choix de leui's hommes, dont le nombre était fixé à trente. Le rendezvous fut donné près d'un vieux chêne, entre Ploêrmel et Josselin, dans une lande dite la lande de Mi -Voie. Le jour du combat fut mis au samedi , veille du dimanche où Fou chante à riiiUuït de la messe, Lœtare, Jérusalem; c'est celui qui précède le dimanche de la Passion (^7 mars

Dix chevaliers et vingt écuyers, tous Bretons, s'adjoignirent à Beaumanoir, qui n'eut que l'embarras du choix dans la noblesse , impatiente de se mesurer avec Tennemi du pays. Quant à Bemborough , il eut grand'peine à trouver ses trente soutiens parmi les guerriers de sa uatiun. Sa petite troupe se composa de vingt Anglais, six Allemands et quatre Bretons , partisans de Montfort. Parmi les Anglais, Thommelin Belliford combattait avec un maillet d'acier du poids de vingt-cinq livres, et Hucheton de Glamaban se

sen-ait d'une fiux mncfaante 4*iin côté , hérissée de crodiets de Faotre^ et donl Unis les oonpB étaient mortels. BenlMNRKH^ arma le pranier an lendes-vons, et les

Bretons ne tardèrent pas à ptii-aitre. Des deii\ ««•tés, les combattants étaient arm^ à l^nr ltv . (f'épt^ . 1hî)<>>>, de |>oignards et de fauchons , Nihn'.s c-uurts *-{ ivcourtrs t oDime des ciraeleries. Les deux chefs baraoguèieut leurs compagnons :

« Amis, dit Be a niiMir , 4|iie Dîea no» Inw crrflie en fl varta ! nons afom fût dise des messes, et leen Fabso- « hition an non du m Jésus! & boss donnera la force et

1 raTantace.Ceque je requiers de vous, c'est tl nNoir Njime « contenance. Serrez -von? l'un près de l'autre , comme « vaillant-i el sages. Aii;:lais vt-ulcut uutre i^^-rte . niMii- « trez-leur seulement votre iier visage, et maliieur à € Bemborongh! »

€ âeigneany éisait tanborongh desm côté, voki TiiiBlant

• oè nous éema nona r^jonir. Merlin, dont j'ai Cut eon^ c «olttf les liftes, a pré^t que nons anra» anfoodlini « pltuit: victoire sur les Bretons. Nous tuerons ou prendrons f Bi^unian<>ir et tous ses compaimons. Non^ amènerons « ceux qui dêroQt vivants à notre uentil ni Édonird , qui

• les traitera à son plaisir. La IMagne bientôt et toute la

• France lui ai^artiendrant , et nous ponmms aller < josipies à Fuis; car t[Di oseroit nons regarder en 6ce? •

Bemborongh cependant fit signe à Beanmanoîr qu'il loolait Ini parler. Beamnanoîr s'atanra , et le capitaine am^lais lui dit , d'un ton singnlièrenient p^u •! a» mrd avec dlN Ours tout récent : Nolni eulr^^iiri^e . < »• me semMe, « a été faite à Fétonrclie. Hemettons cette journée à d'autres « temps. Soyons amis . lieaunonûir. J'enverrai prendre les ■ Cidres de aoble Edouard , ions tous adressem mrmëe

• Smkd-JkmM^ et, s'ils nons ^prooient , nous nous

« trouferoDS ici a jour fixé. — Cette réfiexion est bien «tardive, répondit fieaimianoir; toutefois je oonsnlterai « mes amis. »

^ Hui de vous, leur dil-ii eu itvtnâut vers eux, veut « ajourner râfiaire ? Eîemburough le propose , et charun « peut s'en aller sans avoir frappé un efaétiC conp ! Oîtes-

« tt>n votre pensée. Quant à moi, j'en joie de par le grand « Dieu du del y je ne céderais pas cette occasion de bataille « pour tout Tor de la tem. — Quoi! s*éma Tves Charrael

¥ irrité , ni" soiiuiie>-nous pas ici irens portant épt^es , daiines i' t'\ lances, fi %»'iui- i-^^iir comî'atîiv? on se gaussemit de « nuu>. S^ul maudit, de par :»aiiit Houore! quiconque vou- « droit ajourner k combat! — Allons donc à la bataille! » reprit Beanmanmr.

Quand Bemborougfa sut cette lépoose » il dit : t Cest a pourtant tnaude folie d*e\pos4»r ainsi à la mort la fleur « de la duché! Huaiid tous senjiit tués, la querelle de nos « prince» ue .sera aiueiidt^, ui avancée d'un pas; et jamais « ne trouvera-t-ou si braves chevaliers au monde ! — Mais m ce n'est point la, répondit Reanmanoir, l'objet de la « querelle* Nous défendons ici les droits de l'humanité. « Faut-il vous ramentevoir les excès de vos soudarts ? C'est « hoiit^' <|iic vous n'ayez arn i-l» i ma demande premièn\ « Or, de par Dieu! quoique j ave ici de nobles chevaliers, « encore n'y sont-ils tous ceux qui ne daigneraient fuir pour « sauver leur vie. De par le Fils de Mahe ! vous mourrez « ignominieusement avant V heure de compilée ^ ou vous et « les vôtres serez pris et garrottés. En avant, amis , et i a répreuve ! »

Après cette réponse ou eu vint aux mains. L'avantage fut d'abord du côté des Anglais^ qui tuèi-ent Mellon et Poulard , et blessèrent dangereusement Housselot, Tristan de Pestivien et Caro de Bodegat : ces deux derniers furent pris avec Yves Charmel. Le brave Tristan retrouva cependant des forces pour appeler Beau manoir : « Où es- tu, Ueau- « manon / les Anglais m'entraînent blessé et meurtri. Sois « aujourd'hui pour inoi , Notre-Dame de Bon-Secours! o A ces accents déchirants» Beaumanoir accourt» et sa bravoure indomptée reiid l'espoir aux Bretons. Des deux côtés on s'attaque, on se défend avec acharnement. La mêlée devient huii'ible, plusit'Uis Ijiaves niyident la poussière, et après deux heures de lutte corps à corps, les deux partis, accablés de fatigue , se retirent d'un commun accord pour reprendre baleine et se rafraîchir.

« Ah ! s'écria Geofi^y de la Roche^ comme on s'apprêtait

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« à Tecommencer le combat , deux de nos amis ont perdu la

« vie, trois autres sont prisonniers! Dieu nous soit en aide! « Mais que ne snis-je rhevaliei 1 a\ec coiubien d'ardeur je u ferais mes pren]iere> .uiiics ! — OiTà cela ne tienne, par « sainte Marie! dit Beauraanoir ; beau doux tils, agenouille- « toi. — Je te fais chevalier; souviens -toi de ton aïeul « fiude de la Roche ^ dont la valeur émerveilla tout FOrient^ « et songe que j'ai juré que les Anglois paieront ta cheva- « lerie avant l'heure de eomplies, »

En ce liioinent Bemborougli s'élance sur Beaumanoir, le frappe d'un coup qui l'étourdit, et le saisissant au corps : « Rends -toi, lui crie-t-iî, je ne te tuerai pas; mais je te a donnerai à ma mie, à ([ui je t'ai promis eu présent. — « Par saint Yves ! reprend le Breton , il n'en sera pas omime « tu penses ! » Il alkit pourtant succomber^ quand Alain de Keranrais accourt en disant à Bemborough : a Ah ! misé^ « rable présomptueux, qui se flatte d'emmener un homme « d'un tel courage ! » Et il le renverse par terre d'un coup de lance dans le visase : Bemburoiigh s eil'orce de se relever, mais en vain; Geotlruy du Bois l'achève d'un coup d'épée, et lui tranche la tête. Un cri de triomphe ébranle tous les cœurs des Bretons : « Beaumanoir est vengé 1 »

Croquart^ l'un des plus vaillants parmi les Anglais, voyant ses camarades étonnés de la mort de leur chef, leur dit : «Voici Bemborough mort ! Tous les livres de iMerlui « ne lui ont pas valu deux deniers ! N'ayons d'espoir qu'en V notre courage; serrez -vous contre moi, et périssent tous a ceux qui nous approcheront! »

Cependant les trois Bretons qui avaient été faits prisonniers, profitant du désordre que la mort de Bemborough avait mis parmi les siens , s'échappent et viennent rejoindre leurs compagnons. Le combat reprend avec plus d'acharnement. La chaleur était excessive, etBeainnaiioir^ à la fois affaibli par la perte de sou sang et par le jeûne qu'il s'était imposé en l'honneur de la ietf' du leiidcniain, sent ses forces défaillir et laisse échapper ce cri d'angoisse ; « A boire ! — - a Bois ton sang, Beaumanoir ! lui répond Geoffroy du Bois , u et la journée est à nous! » Ce mot , qui dès lors devint la devise des Beaumanoir, rend au héros chrétiîen toute son

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éneigie , et il fond sur les rangs pressés de l'ennemi. En ce moment, Guillaume de Moutauban monte à cheval, prend

sa laiicc et semble vouloir s'éloigner. « Ah î faux et mauvais « écuyer, lui dit Beaninauoir, où vas-tu? Cela te sera rett proche à toi et à ta race ! — Besogne bien de ta part, a vaillant chevalier, réplique Montauban; j'y vais penser d de la mienne. • Aussitôt il pousse son cheval, donne au travers des Anglais et les rompt , en criant : et Bretagne et « Montjoie î frappez , francs et preux compagnous ; veiigez- « Vous (les A lillois! « Lps Bretons pénëtreut alors daus les raugs des euuemis ; ce n'est plut» qu'un massacre : tous sont tués ou pris. Croquart, Kuoles, BelUford et Caverley furent conduits à Josselin et mis à rançon. Tinténiac, du côté des Bretons , et Groquart , du côté des Anglais, eurent le principal honneur de cette action , où ils se distinguèrent beaucoup par leur valeui*. 'l'el fut le succès de ce fameux i umhat des Trente y célébré par la poésie et la peinture, qui acquit de ia gloire aux vainqueurs , mais qui n'eut aucun résultat pour leur parti.

La trêve entre les rois de France et d'Angleterre continuait d'être mal observée, surtout en Bretagne. Le roi Jean y envdvades troupes sous la conduite de (Juy de Nesle; mais le général anglais, Richard Bentley, le vainquit à Maurou; et dans cette affaire sanglante périrent Guy de Nesle, le comte de la Marche, le vicomte de Rohan et le fameux Tinténiac, le héros du combat des Trente.

Les partisans de Charles de Blois , consternés de cet échec, eurent lieu de s'en consoler eu quelque, sorte par la liberté qui fut accordée alors à ce prince de retourner en France, sur sa parole , pour y marier sa fllle avec Charles d'Espagne, connétable de France , à qui le roi avait donné le comté d'Angoulême. Jean s'était engagé à payer la rançon de Charles de Blois; mais le connétable, peu de temps après sou Jiiiu iage, ayant été tué par le roi de Navarre, et celui de France n'acquittant point la dette de Charles , ce dernier se vit contraint de retourner en Angleterre. Il fit alors un traité avec Édouard , par lequel il s'engagea à faire épouser à Jean de Bretagne , son fils ainé , la princesse Marguerite , fille d'Édouard , moyennant quatre cent mille deniers d'or.

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et à condition qu*on lui rendrait la liberté, et qu il serait teixuliiu duc de Bretagne, aussi bien que son fils et les enfants qui naîtraient de ce mariage avec Marguerite. Le traité ayant été conclu et juré de [«art et d'autre, le prince Jean passa en Angleterre avec son frère Guy, pour épouser la princesse. Mais le comte de Derby, neveu «rKdouard, lui ayant représenté qu'il se déshonorait eu traitant ainsi avec le rival du jeune comte de Montfort , dont il s'était déclaré le protecteur et qui avait été regardé jusque alors connue son gendre futur, Édouard changea de résolution et ne voulut point oliserver le traité. Bien plus, il arrêta à sa cour les deux princes, comme prisonniers. Toute la négociation se borna donc à traiter de la rani^on de Charles de Blois , leur père, (jui vint en Bretagne afin d'y recueillir la somme nécessaire au recouvreuient de sa liberté. Au bout de ti'ois mois, étant retourne en AngieteiTe , il l'obtint enfin, à condition que ses deux fils demeureraient en otage jusqu'à l'entier paiement de sa rançon.

La trêve n'^jrrêtaît pas les hostilités partielles. Jean de Montfort était trop jeune, et Charles de Blois trop fidèle à ses serments , pour se montrer sur les champs de bataille ; mais iii les capitaines ni les peu])les n'étaient liés par aucune promesse, et dans la Bretagne entière un faisait la guerre de ville à ville, de château à château , de chamnière à chaumière. Tout devenait nue arme redoutable dans les mains du peuple et des villageois.

Alors parut un hopune que sa force corporelle et la fortune de la guerre ont élevé au premier rang parmi les plus c-élèbres capitaines : c'était Bertrand Du Guesclin] uu de Gléquin , pour nous conformer à la véritable manière d'écrire son nom.

On lit dans de vieilles chroniques qu'un chef maui-e appelé Hakimou Aquin, échappé aux poursuites du gi'and Karl, et n'ayant pu retrouver le chemin des Pyrénées^ ^'était enfui en Bretagne avec un petit nombre de fidèles serviteurs. Arrivé près de la mer, entre l'endroit nommé depuis Cancale etlebourg de Saint-Meloir-des-Ondes, il prit un peu de repos dans mie verdoyante prairie , tout ('uiailir'e de flem's de <^lay ou d'iris. Il y consUuisit en ce lieu, sur

Digiii^u

une roche élevt'o , un château qu'on nomma le Glayd'Aquiu ou le Glay-Aquin^ à cause des ileun qu'il ne cessa de faire cultiver aux enviionâ. Bertrand descendait- il du

Sarrasin Aqiiin? Nous ne savons ; mais le bon connétable était lui-même si cuiivaincu de rette origine romanesque, qu'il avait fornu- W projet d'aiier, apre^ la gueri*e de Castille, conquérir eii Afrique le royaume de Bougie^ entre Alger et Bone.

Une vieille tradition , rapportée par Froissarâ et par plu«> sieurs auteurs ses copistes , dit que le fils du Maure ftit baptisé an l>erreau i»ar l'ordre de Cliarleniagne, qui lui donna le nom d'nlivier de rilay-Aquin; qu'il lui assigna en apanage las terres qui envu'omiaient la toui* de Glay, et que les seigneurs du Guesclin descendaient de cet enfant.

Quoi qu'il en soit de ces traditions merveilleuses, dont on peut croire ce qu'on voudra , le père de Bertrand avait épousé Jeanne de Mallemains de Sacé, femme d'un esprit remarquable, qui lui donna trois fils, lesquels se distinguèrent tous dans la carrière des armes, et dont l'un, Olivier , fut connétable de Castille , cbambellan de Charles VI et comte de Longueville. Bertrand Du Guesclin^ le plus célèbre des trois , était arrivé à Tâge de quinze ans sans autre éducation que celle qu'il recevait dans la conlpa^rni^^ des enfanis du village, hargneux, querelleur, toujours battant ou battu, réunissant les petits campagnards, les divisant en armées, et les contraignant , soit par des coups, soit par l'exemple, à représenter des batailles. Il était devenu reflVoi des fermiers , des serviteurs de son père et même de ses frères , qui Jie pouvaient supporter l'humeur diflicile de leur ainé. Très-laid d'ailleurs, il avait la taille courte, les bras longs, les mains grosses, le nez écrasé, les épaules larges , le teint bronzé , et il se faisait détester de tous ceux qui reutouraient, particulièrement de sa mère.

Un jour, une de ses tantes, religieuse, vint voir le père du terrible enfant , et fut incitée à partager le repas de la famille. Elle avisa les trois frères qui, selon l'usage du temps, mangeaient ensemble à une table séparée. « Sont-ce a là vos enfants, dame? dit-elle à la mère.— Oui, répondit «i la châtelaine. Il me semble , dit la perspicace religieuse

en montrant Bertrand > que vous ne tenez pas cestuy-là a le plus près de votre cœur. — U est vray, reprit la dame ; « de plus mauvais garçon n'y a au monde; ni son père ni « moi ne nous en pouvons aider. Il est toujours borgne et

« le visa^îB rompu et égratijîné ; en sonnn»' . nom le vou- « drioiis ^ous la terre. — Bonne d;une , dit la reli^^ionsed'un

ton ^ra>e et prophétique , ne vous ennuyez jjoint de cet « enfant , il viendra un j our en perfection et sera le premier « homme de France, et l'honneur de son pays^ de ses parents « et du royaume. — Dieu vous en veuille ouïr, dit la mère V d'un air de doute pénible; mais qu'attendre d'un pareil « commencement? »

Peu de temps après cette prédiction , la religieuse renc/>ntre Bertrand, qui avait ét»'^ blessé en luttant contre des paysans, et que ceux-ci rapportaient chez son père ; « Ah î « beau neveu , lui dilrelle, n'est-il pas honteux que le iils « d'un chevalief se batte contre ceux qu'il devrait protéger, « et se serve de son poing au lieu de kncel — Mais, sainte <c dame^ s'écria Bertrand, je n'ay ni lance ni roussin, et « pour néant mon père ne m'en voudroit bailler. — Venez « dans ma celhile, quand vous serez guéri , et le bon Dieu (c y pourvoira. » La religieuse, en etfrt , lui donna un peu d'argent , dont il acheta une lance et un mauvais cheval avec lesquels il s'exerça en secret au métier des armes.

Bientôt un magnifique tournoi fut proclamé dans Rennes : le père de notre héros s'y montra avec honneur, et fut chargé de la fonction de tenant des joutes. Vainement Bertrand lui demanda des armes « t mit en usage les prièi'es les plus humbles pour oblemr la permission «T issister an tonrnoi ; le chevalier s'y refusa toujours , redoutant la honte que les défauts d'f^ducation et de carartère du pauvre Bertrand devaient lui attirer indubitablement. Il prolongea même d'ui;i mois la réclusion à laquelle il l'avait condamné pour quelque incartade. A peine fut-il parti, que Bertrand par^ vint à s'échapper de son cachot, et , monté sur son haridelle, entra dans Hernies à ([uelques pas du brillant cortège de son père. Il fut en bntte an\ |)laisanteries des nobles. d>'s dames et du peuple , qui ne pouvaient regarder sa grotesque ligure et son ridicule équipage sans éclater de rire* Piqué au vif

Digiii^

(U*s sin asm*^ iloiit il ne |Knivait pas douter qu'il fût Tunique ohjt»f , IVrtrand , sim|»l«' spectateur, entreprend de devenir un fies tiffurants de la lutfe et d'y jouer un rôle brillant. Par l)onheur, connue il s»* retirait tout frémissant , passe un de ses parents qui allait se faire désarmer à la prochaine h<Stellerie, après a>(»ir donné maints bons coups de lance, liertrand ne la |)as plutôt vu, qu'il se jette à ses pieds, et. les larmes aux yeux , lui ilemande de lui prêter son cheval et ses armes \m\T tenter une course. — « Oui-deà , mon ami, « dit le l>on p»Mîtilhomuie, soyez di^ue fils de votre îiéné- « riMix |MTe ; il est d'un homme de cœur de se vouloir mon- « trer en telle (Mcasion. (»r doue , je vous arme moi-même; « mais souvenez-vous (|ue jamais combattant n'a vu le dos « de ma cuirass»'. »

Du riuesrlin, sans lui réj)ondre, endosse le harnois, s'élance sur le cheval encore fumant, et piquant des deux , visière baissée, lance haute, il va se mêler dans les rangs. Dès la prtMuière course il envoie son adversaire mesurer la terre , cavalier et monture. Des applaudissements chaleureux excitent le héros; il ivpart , et quinze fois de suite il désarçonne quinze chevaliei*s qui avaient i-éclamé Thonneur de se mesurer avi»c lui. Enfin le père de Bertrand s'avance pour combattre cet invincible jeune homme, qu'on ne désignait (jui» sous le nom de l*ècinjer aventureux. Bertrand , reconnaissant son pèi'e, jette sa lance et s'offre avec respect à ses coups. Forcé de se faire connaître , Bertrand lève sa visière : son père, (pii ne peut en croire ses yeux , court à lui et le presse avec tendresse et orgueil dans ses bras.

Dès lors son tils eut des armes et des chevaux, il fréquenta les tournois , tit la guerre pour son compte, et acquit une telle réputation de force et d'audace, que les soldats les plus intréjndes abandonnaient , pour le suivre, leurs anciennes bainiièi'es et refusaient les meilleurs engagements. Tels fiu'ent les commencements de Bertrand Du Guesclin, depuis connétable de France et duc de Molines.

Un de ses premiers exploits fut la prise du château de Kougeray. Ayant appris que Hobert Branbolle, chevalier anglais, (pii y commandait , était sorti avec la meilleure partie de sa garnison , Bertrand se met aussitôt en campagne

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avec ses gens. U leur fait prendre à tous des blouses de toile pardessus leurs âmes et les charge de fagots^ de manière à leur donner l'apparence de bûcherons. Lui-même » tra*

vesti comme eux, f^'approi he du chàte.ui , après avoir partagé sa troupe en quatre bandes. La ^aruison , les ayant aperçus^ les prit eu effet pour des bûcherons qui apportaient leur bois à la ville. On baisse le pont et on leur ouvre la porte. Du Guesclin entre le premier et jette aussitôt sa charge ; ceux qui le suivent en font autant ^ et empêchent ainsi que la porte ue puisse être refermée. Alors Bertrand , mettant 1 ép^'e à la main , tue le in i tier et crie : Notre-Dame Du Guenclinl Les Anglais accourent au nombre de deux cents et viennent fondre sur lui. Malgré le courage de ;îes gens^ il était près de succomber» lorsqu'une troupe d'hommes d'armes du ])arti de Charles de Blois, informée de Tentre* prise de Du fiiiesclin , vint à propos pour le seconder. Ils entrent dans la ville sans obstarle et se joignent au\ autres Bretons qui se trouvaient alors dans une fâcheuse extréuuté , mais qui , avec ce secours inespéré , eurent bientôt Tavantage. Tous les Anglais furent tués ou pris , et le château fut rendu. Le capitaine Branbolle s'étant misenchemin quelques jours après pour reprendre la ville, Du Guesclin le défit et le tua (1356).

Il se distingua d'une manière encore plus éclatante au siège de Rennes. Le duc de Lancastre, cousin germain du roi d' Angielefre ^ assiégeait cette ville avec le comte de Mont* fort ; la place était défendue par le vicomte de Rohan , le sire de Laval , Charles de Dinan et plusieurs autres : Penbouët, surnommé le Boiteux, en était gouvernour. Du Guesclin, posté avec une troupe de gens d'i'lite dans U's hois environnant la ville, donnait souvent l'alarme au camp des Anglais et leur faisait beaucoup de prisonniers. H y avait déjà plusieurs mois que la ville était assiégée^ et les vivres commençaient à y manquer. Le duc de Lancastre fit amener au milieu des prés qui joignaient les fossés de la \ille. environ deux mille porcs , persuadé (jur les assié<;(''s , dan^ Textrémité où ils se trouvaient , ne manqueraient pas de faire une sortie pour les enlever; mais le gouverneur ne donna pas dans le piège ^ et résolut cependant de se rendre

flio

maiti'e d'une partie de œs porcs. A cet eû'et, il fit abaisser le pont d'une porte à laquelle il fit pendre par un pied une truie vivante : les porcs , comme on sait^ accourent toujours aux cris de leurs compagnons. Ceux qui étaient dans la

prairie , entendant la truie crier, se dirigèrent en courant vers lo pont. Aussitôt on dpfarhe la Iruie , (fui , s'enfuyanl dans les rues de la ville ^ y attira tous les pourceaux qui étaient sur le pont.

Ce secours fut peu de chose , en comparaison de celui que Du Guesclin procura à la ville peu de temps après. Il attaqua le camp des Aiij^lais au lever du soleil , dans le temps où on chang«^iJl !• > ganlcs, et où la plupart des ennemis étaient encore plongés dans le sommeil. 11 renversa les tentes^ mit le feu partout , massacra tout ce qu'il rencontra^ et fit tant de ravage, que les Anglais s'imaginèrent que leur caiiii) était attaqué par vingt mille Français. Bertrand y trouva un ^'rand nombre de charrettes chargées de toutes sort»s de ])ro\iMuHs de bouche. Il s'en rendit maitre, et les lit conduire à la porte de la ville, qui lui fut ouverte lorsqu'on l'eut recoimu. Il y entra avec ses gens, et y fut reçu conmie en triomphe. Exulte il paya les charretiers et les renvoya, avec ordre de rapporter au duc ces paroles : « Sire, « Bertrand se recommande à vous , et dit que , par Dieu , il « vous verra le plus t( ji il pijurra , et qu'il a tant de vivres « pour lui et ses gens que , quand il vous plaira des viuh de a la cité^ il vous en enverra, et de Thypocras aussi pour a adoucir votre cœur I »

Le duc de Lancastre , loin de sWenser de la hardiesse de Bertrand, témoigna le désir de le connaître : « Par saint « Dunstan , dit le comte de Pembroke , c'est un vaillant « jeiuie honnne, Monseigneur, et un gentil chevalier. « Envoyez-lui un sauf-conduit, et Dieu me damne s il ne a vient. — Si je le croyais , reprit le duc , je lui envoyerais ce incontinent un héraut. »

Un héraut, porteur d'un sauf-conduit, fut donc envoyé à Hertraud , pour le prier de venir trouver le duc de Lancastre. Du Guesclin accepta o't honneur, monta aussitôt à cheval , après avoir fait un riche cadeau au messager , et marcha vers le camp anglais. Le duc le reçut très-polimeut.

ANCIENNE ET MODERNE. Hl

le combla de louanges ^ et lui dit qu'il lui savait bon gré de l'être venu trouver comme il l'en avait prié. « Je serai toute jours prêt à faire tout ce que vous m'oKioiim icz, répondit « Du Guesclin , excepté la paix , tant que vous ferez la « guerre à Charles de Blois , mou seigneur, qui est le légi- « time héritier de Bretagne. — Le droit est douteux , reprit et le duc ; avant qu'il soit décidé^ il en coûtera la vie à V plus de cent mille hommes. — Tant mieux, repartit (( hrusqueraeut Du Guesclin ; ceux qui deiueureront en « seront pins riches. » Cette repartie lit rire le duc , qui essaya, mais vainement, par des promesses séduisantes^ d'attirer Du Guesclin dans le parti de Montfort.

Pendant cet entretien on vît entrer dans la tente du duc un chevalier anglais, nommé Guillaume Branbolle , proche parent du capitaine de Fougeray, tué par Du (juesclin. Ce chevalier otfrit à Bertrand le combat à trois fers de glaive , trois l'ers de hache et trois coups de dague. C'était ce qu'on nommait alors le combat à outrance. Le Breton pressa fortement la main de l'Anglais et lui dit : a Si trois fers ne « stt£Bsent pas, je t'en donnerai six, et , dùtron me pro- « poser ton pesant d'or, je ne renoncerais pas au duel que « tu viens chercher. » Le combat fut fixé au lendemain, et le duc fit présent à Du Gueschn d'un superbe cheval, que le Breton monta pour revenir à Hennés.

Ce fut en vain qu'instruits de la nouvelle de cet engagement, les parents et les amis de Bertrand le supplièrent de ne pas ainsi risquer sa vie sans utilité pour sa cause : Bertrand répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il la tiendrait. Le lendemain, dès le matin, il se vêtit de ses airnes, à Texception de sa cuirasse , et, ainsi accoutré , se rendit à l'église pour y entendre la messe et se reconunander à Dieu. Gomme il allait monter à cheval, une bonne vieille tante qui l'avait souvent aidé dans sa détresse vint le prier d'ôf er son casque , afin qu'elle eût la satisfaction de Tenibrasser une dernière fois : « Ma tante , lui cria Bertrand en prenant « le galop , allez au logis embrasser votre mari , et faites ic préparer le diner, car je serai de retour avant le Bene^

Il tint parole. Vainqueur de. l'Anglais, non-seulement il

Itl histoire: de la bretagke

no \v tua pas, roiiime il m avait Îp droit, mais il ne voulut |)as niAme le fairt' i i i^ 'imier. Il fit i>n*seut du <"heval de son ennemi au héraut de LiiKastre , et revint manger, avei un appétit et une joie faciles à comprendre , ie dîner de sa boniie vieille tante. ^

Cependant le pape , instruit par ses légats qu'au mépris de la trêve Lancastre persistait à poursuivre le siège de Rennes , s'en plaigml an im 1 Augleterre, qui envoya Tordre précis de le lever. Il fallait ohi^ir au roi , et pourtant Lancastre avait l'ait le serment sur rËvangile de ne pas perdre de vue les remparts de Rennes , qu'il n'j eût fait flotter la bannière d'Édouard. On s'avisa d'un singulier expédiât pour ne pas exposer le duc i la honte d'un parjure. Bertrand Du (iuesclin , etirayé des cruels rava^res de la famine >ui' ii^s infortunés habitants de Bennes et ne conservant nulle espérance de les ravitailler de nouveau^ fit dire à Lancastre que s'il voulait entrer dans la ville avec dix personnes seulement, on lui ouvrirait les portes et on lui laisserait arborer son drapeau sur les remparts. Le duc agréa nn<* nflre qni le relevait honorablement de son serment. Le jour de l;i c(''i(''niuuie fut fixé, et tons les houlangers , bouchers et marchandai de comestibles eurent ordre d'étaler toutes les denrées qui leur restaient, afin que les Anglais ne connussent pas la détresse où le peuple était réduit. Le doc entra dans Rennes en triomphateur ; on lui présenta le vin d'honneur. 11 L'iavit le rempart et y planta fièrement sou drapeau, au-dessus de la porte qui conduisait au rainj» anglais. Mais à peine fut-il reparti , que son enseigne fut abattue , souillée de boue et mise en lambeaux ; furieux , mais lié par le serment qull avait fait de lever le ùé$e , il se retira, cnidlement mortifié, à Âuray avec te jeune comte de Montfort.

Charles de Blois récompensa en paroles le dévouement des habitants de Hennés , et créa Du riucsclin seigneur de la Hoche-Derrien. Il profita de la trêve pour réparer ses pertes, fortifier ses places^et solder sa rançon. Ge fut le peuple qui paya.

Au milieu de la ^^uerre comme de la paix, ce sont désormais le nom et les exploits^ d'uu seul honmie qui dominent

ANCIENNE £T MODERNE. itt

cette époque et écrasent tout son entourage. Partout on le retrouve, en Espagne, en France , en Italie , en Bretagne ; il semble qne sa hio^aphie soit Tunique histoire du xiv« siècle, tant il rayonne d'un vif éclat; et Ton a peine à se maintenir dans d'étroites limites en parlant de cette grande et noble figure du chevalier qui a nom Bertrand Du Guesdin,

Le traité de Bretigny, déshonorant pour la France , n'apporta en Bretagne qn*nn surcroît de calamités. Il y avait été arrêté, par rapport à cette province, (jiie Jean de Montfort et Charles de Blois comparaîtraient en personne , ou par leurs procureurs^ devant les deux rois ou leurs commissaires^ qui tâcheraient de les mettre d'accord au plus tôt ; que si Tune des deux parties reftisait de comparaître dans le temps, ou d'obéir au juirement, les deux rois se déclareraient (OJilre elle; que cepeudaiit atinui des deux monarques ne pourrait , sous quelque prétexte que c^ lut , faire la guerre à Tautre pour ce sujet; entin^ que la souveraineté et l'hommage de la Bretagne demeureraient toujours au roi de France (4360). La même année, le 8 juillet, le roi Jean, prisonnier depuis la bataille de Poitiers (13?);)), fut amené à Calais, et Kdouard s'y rendit aussi. Le niouanpie aiiLdais renonça formellement à la souveraineté et à l'hummage de la Bretagne , c(mformément au traité. Les conditions qui regardaient la Bretagne iUrent acceptées par Jean de Montfort et par Charles de Blois ^ qui comparurent devant les deux rois, à Saînt^w. On y paria de partager le duché; mais ni l'un ni l'autre n'ayant goûté cet expédient , JMoutfort suivit Edouard en Anirleterre, et Cbarles , pour engager de plus en plus le roi de Frauj e à soutenir ses intérêts^ maria sa fille à Louis ^ comte d* Anjou > fils du roi*

Cependant la mon de Jacques de Bourbon, comte de la Marche, et du duc de Lancastre , qui avaient beaucoup de crédit , l'un sur l'esprit de Charles de Blois , Fautre sur celui de Jean de Moiittbri , lit perdre tonte espérance d'accommodement entre eux. Les deux parties ne songèrent donc qu'à la guerre. Les deux rois ayant consenti, tout en s'abstenant eux-mêmes , que leurs sujets et lenrs alliés prissent parti dans ce différend^ Jean de Montfort eut bientôt une armée

i»4 UISTOIHE DU LA BHKTAGNE

beaucoup plus nombreuse que celle de Charles de Blms, qui , redoutant les forces de son concurrent , jugea à propos dfi lui demander une trêve, comme pour se disposer à traiter de 1m }kux , mais, daus fond, pour gagner du temps. Elle lut coiichie pour durer jusqu'à la Saint-Michel de Tannée suivante, didrles profita de cette trêve pour grossir le nombre de ses partisans et assembler des troupes.

Malgré la trêve , chacun des deux partis fit des entreprises sur l'autre. Charles de Blois mit le siège devant Becherel, où coinuiaudait le sire d»» Latimer pour le comte de Montfort , (jui aussitôt réunit toutes ses troujies à Vannes et marcha au secours de la place. Montfort , ayant trouvé son ennemi trop bien retrandié pour pouvoir l'attaquer^ se contenta de le contre-assiéger. Charles^ dans cette situation , étant venu à manqua de vivres et de fourrages , fît dire à son adversaire qu'il ne tieudiait qu'à lui qu'ils se vissent daus un endroit plus < oiuuiude , tel que la lande entre Évranet Becherel. Montfort répcmdit qu'il allait décamper^ et Tattendre daus le lieu qu'il avait nommé; il décampa en effet, et Charles aussi. Les deux armées étaient en présence, et Ton était près d'en venir aux mains , lorsque quelques évêques qiii se trouvèreiiî la proposèrent un traité au lieu de combat, et firent couseiitir Jean de Montfort (à la prière de Charles de Blois ) à renouer la négociation qui avait été commencée. Ëlle réussit, et le traité fut conclu.

Mais Tannée suivante (1364), la légèreté de Charles de Blois et son inexactitude à tenir ses promessesflrent rompre le traité, et i oii se prépara des deux cùtt s à nnitinuer la guerre.

Charles V, qui venait de sucré^der à :in sou père , avait résolu d'appuyer de toutes ses forces le parti de Charles de Blois : il ordonna à Du Guesclin, qu'il venait de créer maréchal de Normandie et comte de Longueville, pour le récïc^mpenser de ses éclatants services, d'aller en Ônetagne avec mille lances, à l'armée du comte de Blois. Le grand capitaine vint trouver riharles à Nantes , on ce ])rince était avec la comtesse, de I*euthievre, sa ieinme , et un grand nombre de seigneurs et de chevaliers francs, normands et bretons. L'armée de Charles de Hlois se composait d'environ quatre mille hommes.

Charles de lUois , à la kMe de ses troupes, partit de Nantes, marcha du coté de Renues et arriva à Josselin, où il en fit la leTue. Montfort, qui assi^eait alors le château d'Auray, apprenant que son ennemi venait à lui , lui dépêcha un héraut pour lui proposer d'indiquer un endroit où leurs conseillers pussent s'assembler, afin de faire un accord entre eux. :\Iniiti(irt était résolu à se contenter de la moitié de la Bretagne, suivant le traité d'Évran , avec cette condition que, s'il mourait sans enfants, toutledudié appartiendrait à Charles de Blois.

Jeanne de Penthièvre avait dit à Charles , son mari , en présence de Du Guesclin et d'autres barons de Bretagne, avant son départ : « Monseigneur, vous vous en allez dé- . « fendre mon héritage et le vôtre, car ce qui est mien est ce atlssi vôtre, lequel messire Jean de Montfort nous em- «r pécheeta empèdié un grand temps , à tort et sans cause. « C3e sçait Dieu. Les barons de Bretagne qui cy sont « sça vent bien comment j 'eu suis droicte héritière ; si vous « prie chèrement que nulle ordonnance , ne composition a d'accord , ne traité , ne veuilliez faire ou y condescendre a que le corps de la duché ne nous demeure. 0 Charles avait promis de se Gonftmner à cette injonction : son bon sens et son caractère le portaient à la paix ; mais il n'était pas libre, et "puis il espérait enfin trinm|ilier de sou concurrent. Le héraut fut renvoyé et chargé de din fi Moutt'ort que sll ne se retirait de lui-même de devant Auray, ou l'y forcerait avant quatre jours; qu'il n'était plus question de traiter^ mais de combattre.

La veille de la Saint-Michel de Tannée Charles de Blois parut en vue d'Auray avec sou ariuée, que , par le conseil dp Du (jiiescliii , il partagea en trois corps avec une arrière -garde. Montfort forma aussi trois divisions; l'organisation de Tarrière -garde éprouva une assez grave contrariété. Chandos avait appelé Caverley, et lui avait dit : «t Messire Hugues, vous commanderez l'arrière^garde; je « vous donne cinq cents bous combattants. C'est votre par- « tage. Vous vous tiendrez sur l'aile droite, et ne quitterez « ce poste , quelque cbose qui advienne , à moins d'une « extrême nécessité , ccMume par exemple si nos corps de

i%9 HISTOIKE DE LA BRETAGNE

t( bataille étaient eutr ouverts par Teimenii et commençaient « à s'i'Lranler. Alors vous tous porterez sur le |Kmit qui « soufiHra^ vous le soutiendrez et lui impnmereE votre eou- « rage. Vous ne sauriez aujourd'hui rendre un plus ëminevl « service. »

A ces mots, Hugues de Caveiiey rougit, et, tout plein de colère , répondit ; « Sire , sire , remettez cette arrière-garde « à lin autre que moi , je ue demande nullement à m'en a charger... Ah 1 sire chevalier, dans quel Jieu^ en quelle a circonstance m'avez -vous trouvé si misérable, que je ue a sois en ce jour digne de combattre des premiers comme « vous autres? n Ghaudos reprit avec douceur : « Messire J Hugues , je ne vous ai pas mis à Tarrière-garde ))ar aucim « motif qui puisse empêcher de vous considérer comme un « des meill^^ui's chevaliers de raiiiif'c; je sais très-bien que a vous êtes digne de combattre an.v premiers rangs; mais « je vous ai confié ce commandeincnt pai-cc que vous êtes « un homme sage et avisé, et qu'il y faut un brave comme 0 vous. Je vous prie instamment de Taocepter. Je vous « assure que si vous le prenez , le sort du combat d^)endra « de vous , et que vous y acquerrez un immense honneur ; « et je vous promets de pins que je vous acc^iidciai la « première demande (jue vuus mv ferez, quelle qu'elle « soit. » Gaverley cependant, qui se regardait conmie un homme déshonoré, suppliait Chandos, au nom de Dieu et à mains jointes, de remettre le commandement à un autre, parce qu'il voulait combattre des premiers. Ghandos en pleura , et lui dit avec une sorte de sentiment résigné : « £h « bien donc ! comme il faut que je le prenne ou que vous « le preniez, décidez \ous-iuèine lequel vaut le mieux pour (( le salut (le rariuée.» Honteux de son obstination, Gaverley saisit la main de Ghaudos et lui dit : u Ah, sire! certes, je « sais bien que jamais vous n'exigerez de moi rien qui « puisse m'attirer du blâme , je l'accepte donc , et vous « serez content, v

Avant de commencer le combat , le comte de Montfort , par piété et par lu iidence, envoya prier les ennemis de respecter le jour du St^igneur et d'attendre au lendemain. Cette proposition fut regardée par l'armée de Charleiï commit

Digiti^uG Uy

une marque de timidité et de faiblesse , et rejetée avec mépris. Bientôt on entendit le bruit des cors et des trompettes, et les deux armées etHnmeneèrent le combat au cri de : Bretagne ! Bretagne I répété des deux côtés. Les gens

de Montfort y jui^uireiit : Malo (l) an riche duc!

Lu iiiMf'e fut saîip:laiite et meurtrière : les chevaliers de part et d'autre , excités par la présence et par l exemple des deux chefs , se signalèrent par des prodiges de valeur.

Olivier de Clisson, armé d'une bâche , ouvrait les rangs * et abattait tout devant lui. 11 reçut un coup de pointe qui lui creva l'œil, après avoir traversé sa visière d'ader; ce qpii ne Tempècha pas cependant de continuer de combattre.

Chandos se battait avec la même \ igueur contre le corps commandé par le cuiate d'Auxerre, qui eut un œil crevé d'un coup d épée et fut fait prisonnier avec le comte de Joigny.

Du Guesclin, au milieu de la mêlée, armé d'un lourd marteau d'acier^ frappait avec fnrie en criant : Notre-Dame! et assommait tout ce qui s'opposait à lui. Mais Cbandos,

suivi de plusieurs chevaliers, étant venu l'attaquer par devant et pai- derrière, il lut renvei'sé. Hele\é i»ai dis huldats de sa bande, il se battit encore avec succès, quoique gravement blessé.

Le comte de Montlort avait commandé ou permis à nn chevalier de ses parents de porter une cotte d'armes diargée d'hermines , pour qu'il pût se mesurer avec Charles de Blois. Ce chevalier criait à haute voix dans la mêlée : « Bretagne ! « où es-tu Charles de Blois?» Charles, croyant eu effet que c'était le comte de Moutfort, alla à lui , \v ruuiltaMit , et , lui ayant déchargé sa hache sur la tête, l'abattit à ses pieds en criant : « Bretagne 1 or est mort icelui de Montfort, par qui « j'ai été ainsi grevé. » Au même instant parut à ses jeux le véritable Montfort, qui continuait de combattre avec beaucoup de courage , à côté de Cbandos. Ce dernier, tout en pui tant des coups terribles, conseillait, encourageait le prétendant : « Faites ceci , allez là, venez de ce c^té, » lui criait- il ; injonctions auxquelles le jeune Montfort s'empressait d'obéir.

(1) Premier mot de la deviie : Mûh mon qvam fœdari.

m HISTOIRE DE IJi BRETAGNE

Charles de Blois avail jusque alors remporté Tayantagf par sa valeur et par eelle de ses troupes : il avait poussé si vivement le comte de Montfort, qu'il avait renversé sa bannièro. H touchait ♦ nlui à la victoire, loi*squ*il se la vit arracher soudain par Cavf il oy, qui commandait Tarrièregarde de Tarmée de sou concurrent. Le capitaine anglais vint le prendre en dos, mit le désordre parmi ses troupes^ abattit son drapeau et le fit prisonnier. Presque aussitôt un soldat lui perça la gorge et le tua. Du Guesclin, ayant appris le sort (lo Cliarlos , et que tout pliait devant Tennemi, se battit eu (l('ses|>éré puor vendre chèrement sa vie. Enfin, n'ayant plus d'aiiues, accablé de fatigue et blessé, il se rendit à Ghandos. La victoire fut complète. Toute la fleur de la noblesse bretonne péril dans cette bataille*

On chercha sur le champ de bataille le corps de Charles : ou hii trouva une liaire sous ses armes, avec une ceinture de corde. «Ah! nioH>eigiieur Gliarles, mon beau cousin , a dit Montfort qui ne put s'empêcher de verser des larmes, « quoique pour maintenir votre opinion vous ayez causé de K grands malheurs à la Bretagne^ que Dieu ne me soit en d aide si je n'ai pas du regret de vous trouver ainsi ; mais « cela ne peut désormais être autrement. » Chandos, moins touché de ce triste spectacle, hii dit: « Sire, sire, iintuus (( d'ici , et regraciez Dieu de la belle aventure que vous avez, u car, sans la mort de cestuy, vous ne pouviez venir à Thé- « ritage de Bretagne. » Le corps de Charles de Blois fut porté i Guingamp et enterre dans Téglise des Gordeliers. Ainsi périt dans ce combat, après plus de vingt ans de guerre , le comte de lilois, aimé dn peuple à cause de son desintéresseuKuit («t de son amour pour la justice. Sa haute piété , qui le lit \ ivre au milieu des camps comme dans un cloître, lui valut Thonneur de la béatification.

Charles laissa cinq enfants de la comtesse de Penthièvre , sa femme : trois fils jeimes encore , et deux filles mariées , Tune à Louis de France, du* d'Anjou, second lils du roi Jean; Vautre à Charles d'Espagne, connétable de France.

Un fait qui parait bien prouvé , c'est que tant les partisans de Charles de Blois que ceux de Montfort avaient résolu de mettre fin à la guerre en sacrifiant Vun des deux antago*

ANCIENNE ET MODERNE. m

liiste.^. Charitîs, \aincii, fut mis à moil ; et la mvnw destinée était réservée à Montfort si la cliaiK e de la Jjataiile ne lui eût pas été favorable. Toutefois ce lâche assassinat ne passa que pour l'excès de zèle d'un saldat. Voilà pour This* toire , trop exacte, hélas! d'un crime ordonné par Tambition. Ilappelons maintenant uue anecdote peu connue, et que longtemps le })euple breton raconta à ses enfants.

Charles possédait un magniiique lévrier blanc dont li ne se séparait jamais. Jusqu'au jour de la bataille d'Auray^ ce hel animal lui avait donné des preuves d'un attachement extrême. Au moment oû le corps d'armée du comte de BIoih vint attaquer le kilaillon commandé par Chandos , au centre duquel était le jeune Montfort , le lévrier de Charles quitta son maitre , prit son élan , évita les coupt» qui pleuvaient autour de lui comme une grêle serrée ^ arriva près de Jean de Montfort , lui ]io6a ses deux pattes effilées sur les épaules et lui prodigua les pl us folles caresses. Courtisan de la fortune et du succès , ce cbien , qui semblait doué d'ime double vue, donna eu ce monnint un triste exemple de la versatilité des amis de cour. Mais cette leçon, comme bien d autres , devait-elle proiiter au vainqueur et à son brillant entourage?

Jean de Montfoil^ pour tirer parti de sa victoire, après avoir.réduit le château d'Auray, se rendit maître de Maiestroit , de Redon et de Jugon . et alla assiéger Dinan , qu'il n'emporta qu'au l>out d'un mois , car cette place était bien garnie d'hommes et de munitions. Louis d'Anjou, gendre de Charles de Blois , .par ordre du roi Charles V son frère , s'était approché des frontières de la Bretagne i)0ur soutenir les restes du parti de la comtesse de Pentliièvre , et il avait mandé aux assiéixés (fu'il venait à leur secours. Ils furent cependant contraints de se rendre, après avoir essuyé plusieurs assauts : la ville de Quimper se soumit aussi après mi siège de quelques jours.

La veuve de Charles de Blois était à Nantes lorsqu'elle a[)prit la mort de son mari et l'état déplorable où ses a li aires étaient réduites. De trois fds qu'elle avait donnés à (Charles , deux étaient prisonniers en Angleterre; le troisième, encore enlaut , était auprès de sa fille , la duchesse

d'Anjou. Si le roi de France eût \ oulu lui donner de puissants secours , son parti n'était pas encore entièrement abattu. Mais on craignit à la cour de Charles V que Monttort ne fit honiniaire du duché de Bretagne au roi d'Angleterre, qui Vm\ l eni infiiilliblement , et y mit trouvé un prétexte de l'aire la guerre à la France pour soutenir son vassal. Le roi de France prit donc le parti d'offrir à Moutfort de le reconnaître pour duc de Bretagne, à condition que le duc le reconnaîtrait lui-même pour son souverain et lui ferait hommage. Après avoir consulté Édouard , le comte de Monttort consentit à la proposition de Charles V, et un traité fut conclu à Guérande le 12 avril 1365, par lequel , outre la reconnaissance de Montt'ort comme duc de Bretagne , il fut réglé, à l'égard de la conitésse de Penthièvre^ qu'elle conserverait ce comté, dont elle avait toujours porté le nom, et les autres terres qu'elle avait héritées de son père et de sa mère , etc. L'article x portait que désormais les femmes ne pourraient prétendre au duché, qu'au défaut de tous les mâles légitimes de la maison de Bretagne. Ce point, jusque alors indécis ^ avait été la cause de la guerre. Enfin, l'année suivante ( 1366) , Charles V ratifia le traité de Guérande, et fixa le jour où le duc viendrait à Paris lui rendre son hommage : cette cérémonie eut lieu le 13 décembre de la même année.

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