‹ Histoire de la BretagneChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arthur., •(il90^1«0S)

Cependant Jean Sans-Terre , fort mécontent que le chancelier eût ainsi (iéclai*é Arthur héritier présomptif des États de Richard , lui fit la guerre^ et^ ayant assemblé les états à Londies, il le fit dépouiller de la r^nce. Richard^ à cette nouvelle, prit la résolution de repasser en Europe, pour rétablir le calme dans son royaume ; mais il fut arrêté à v^ienne en Autriche, et livrp au duc LtH)})old , son ennemi. Celui-ci l'envoya à l'eiiipeieur, qui le retint prisonnier pendant plus d'un an. Richard, de retour en Angleterre, pour se venger de son frère , le dépouilla de toutes les terres qu*il possédait, d'oiî lui vint le nom de Jean Sans-Terre. Sur ces entrefaites Arthur fut reconnu, pour duc de Bretagne , dans une assemblée des états tenue à Rennes. Richard , qui peut-être avait formé le dessein de réunir la Bretagne au domaine de sa couronne et d'en èti^ le suzerain, irrité de voir que cette province lui échappait , eut recours i la ruse. Il envoya inviter sa belle-sœur la duchesse Constance à venir le trouver en Normandie. Son dessein était de l'arrêter, persuadé que lorsque la Bretagne ne serait plus gouvernée par cette liabile princesse, il lui serait aisé de subjuguer un enfant et de s'emparer de ses Etats. Ranulfe, chassé par les Bretons , s'était attaché au roi d'Angleterre : ce fut lui qm se chargea de s'emparer de la duchesse. 11 l'arrêta à Pontorson, lorsqu'elle allait trouver le roi d'Angleterre, et l'enferma dans le château de Saint-James-derBeuvron , qui lui appartenait. Les Bretons flrent alors appel au roi de France; mais cette démarche leur fut préjudiciable, et sans aucune utilité pour procurer la liberté à leur duchesse. Richard entra dans la Bretagne à la tète de ses troupes et la ravagea. H fit main basse sur tous les Bretons qui tombèrent

entre ses mains , sans épargner les enfants. Plusieuis s'étant cachés^ il les poursumt a^ le fer et le feu jusque dans

leurs retraites, et sifmala de la manière la plus barbare sa venfffanre et sa fureur. Puis jl fit tous ses efforts pour se rendre maitre de la personne du jeune Arthur ; mais Guihenoc, évéque de Vannes, le mit en sûreté, et l'envoya ensuite à ia cour du roi de France.

n 7 eut un seigneur breton qui s'opposa courageusement aux fureurs de Richard : ce fut Alain de Dinan. Après lui avoir tenu tête eu Dretaf^ue , il se rendit à Tarmée de Philippe, qui assiéçreait la ville il'Aumale. Le roi d'Angleterre quitta la nr^'îau^ne , et s'avança pour combattre Tarmée française. Philipjie accepta le combat, qui fut opiniâtre de part et d'autre. Richard, ayant aperçu dans le fort de la mèMe Alain de Dinan, qui s'était un peu écarté pour ra* juster son casque, mardha sur lui la lance baissée. Alain , ayant aussi reconnu le roi d'Angleterre , courut avec foreur contre ce prince. La lance du roi se brisa contre le bouclier de son ennemi. Celle d'Alain, ayant glissé sur l'écu du roi , passa entre ses jambes, et ce prince fut renversé par terre avec son cheval ; mais aussitôt les Anglais accoururent à son secours, et le tirèrent du péril oà il était. Cette chute ne fût pas le seul affront qu'il reçut au siège d'Aumale : il fut encore obligé de fuir avec toute son armée et de laisser prendre la ville. De son côté il y eut trente chevaliers faits prisonniers , et de ce nombre fut Gui de Thouars , depuis duc de Bretagne. Du côté du roi de France, Philippe, il n'y eut persomie de tué ni de pris.

Cependant les Bretons, voyant que Philippe ne venait pas à leur secours, conseillèrent A Arfliur de s'accommoder au plus tôt avec Richard. Par malheur pour ce jeune prince, Alain de Dinan , son principal soutien, était mort depuis ])eu , et il se trouvait sans appui. Les Bretons conclurent donc ave*; Hichard un traité , où il ne fut -fait aucune mention d'Arthur, de peur d'offenser le roi de France , entre les mains duquel il était demeuré. Constance fut eu même temps mise en liberté , et elle continua de gouverner la Bretagne ; comme elle avait fait auparavant. Peu de temps après , Arthur s'échappa de la cour de Philippé,* et se rendit

ANCIENNE ET MODERNE. fll

auprès de Richard, son oncle^ qui fit alors la guerre à la France; mais elle fut bientôt terminée par un traité# Bichard mourut en I19B, à la suite d'une blessure qu'il

avait reçue au siège d'un château du Limousin. Il désigna par son testament (du moins les partisans de Jean Sans- Terre le prétendirent) le prince Jean, son frère, comme héritier de tous ses États, à l'exclusion d'Arthur, sou neveu, * qui , selon les coutumes de Normandie, du Maine, de Touraine et d'Âiqou, devait lui succéder dans sa suzeraineté sur ces provinces, comme représentant GeofiVoy, frère ainé de Jean. Aubsi la Touraine et l'Anjou .se déclarèrent -elles d'abui'd iiour Arthur; mais la Normandie, peu disposée à obéir à un prince breton, reconnut Jean pour son souverain, et l'Angleterre, par différents motifs, en fit autant.

Constance, qui n'avait épousé Ranulfe que par contrainte^ ayant invoqué le trop proche degré de parenté entre elle et son mari , fit annuler son mariage et s'unit à Gui de I lioiiars. En même temps elle remit Arthur sou fils entre les mains du roi de France, qui avait déclaré la guerre à Jean. Phihppe l'emmena à Paris, lui promit sa protection, et reçut son hommage pour TA^ou, le Poitou, le Maine, la Tour raine , la Normandie et la Bretagne. Mais Philippe ayant paru songer à ses intérêts bien plus qu'à ceux du jeune duc, on le retira d'entre ses niaïus, et l'on ménagea un rapprochement entre l'oncle et le neveu. 11 fut confié encore l'année suivante au l'oi de. France, qui avait conclu la paix avec le roi d'Angleterre, et Philippe obligea Arthur à faire hommage de son duché et de ses autres terres au roi Jean, comme due de Normandie. Une des conditions du traité fait entre les deux rois était que, si Jean mourait sans postérité, Philippe hériterait de (tnites ses terres situées en Fran< e , c'est-à-dire, non-seulement de la Nornianrlje, mais encore de l'Anjou, du Maine et de la Touraine, qui de droit appartenaient à Arthur, et que Jean prétendait lui appartenir. Jean obtint même Vinyestiture de TAnjou. C'est ainsi que les intérêts de ce jeune prince étaient également sacrifiés et à ceux de sou ennemi et à ceux de son protecteur.

Pour comble de malheur, Arthur perdit sa mère, Constance, qui mourut à Nantes en 1201, laissant deux

et HISTOIRE DE LA BRETAGNE

filles de son mariage avec Gui de Thoiuu» , Ûéonore et AUx.

L'année suivante^ le roi de France se liroaillft avè(y)e roi d'Angleterre, et le somma , comme son liomme lige (1)^ de oomparaitre à Paris dans la quinzaine d'après Pâques , pour

y répondre à ce qu'il avait à dire contre lui. Il lui ordonna en même temps de restituer au jeune Arthur toutes les terres qu'il possédait deçà la mer, à savoir : la Normandie, le Poitou , l'Anjou et la Touraine. Jean n'ayant pas comparu, Philippe , de Tayis de son conseil et de celui de tous les seigneurs de son royaume, lui déclara la guerre, assembla son armée et marcha sur la Normandie. En même temps il arma Arthur chevalier, et reçut à Oournai sou hommage lige pour la Bretagne , le Poitou , TAnjou , le Maine et la Touraine. Philippe donna ensuite une soninie considérable d'argent à son protégé, et l'envoya conquérir le Poitou. Arthur commença par assiéger Miiebeau , dont il se rendit maître aisément. Jean accourut aussitôt pour Fen chasser, et se hâta de prévenir la jonction des troupes qui allaient se ranger sous les étendards de son noTeu. H reprit la place et fit prisonniers les principaux seigneurs du parti d'Arthur et Arthur lui-même. ïl en enferma vingt-deux des plus distingués par leur valeur dans le château de Corl , où il les laissa mourir de faim. Les autres furent dispersés en diffé» rentes prisons de Normandie et d'Angleterre. Pour Arthur, Jean l'euToya au château de Falaise, où il fut enfermé. C'est là qu'il alla le iroir pour l'exhorter à se désister de ses prétentions , et hii représenter la folie qu'il faisait de se fier à l'amitie du roi de France , l'ennemi naturel de sa famille. Le courageux jeune homme répundit à ses conseils qu'il n'abandonnerait ses droits qu'avec la Me. Jean .>e retira pensif et mécontent \ Arthur fut transféré au château de Rouen, et renfermé dans un ca( hot de la nouvelle tour.

Jean conçut alors le plus horrihle dessein, celui de faire périr son neveu. N'osant d'ahord tremper lui-même ses mains dans le sang d'Arthur, il employa les careàes , les présents et les promesses les plus séduisantes auprès de ceux qu'il crut entièrement dévoués à ses intérêts , ahu de

(1) Lliomme lige {Hgius, de ligare) était tenu envers 800 seigneur d'une obligation plus étroite que celle du vassal simple.

ANCIENNE ET MÛDERNE. €8

les engager à commettre le crime qu'il méditait. Mais ne trouyant personne pour prêter sa main i cet affreux attentat, il se vit réduit à lui-même pour son exécution. Nous laissons parler un chroniqueur contemporain, Guillaume le Breton :

« Le roi Jean , à qui seul la vie de son neveu était odieuse^ qui seul était pou^ par son esprit à commettre un tel meurtre, s'éloigne secrètement de tous les officiers de sa cour, se détermine à s'absenter pour trois jours, et va se

cacher daii.s les vallées ombreuses de Moulineaiix. De là , et la quatrième nuit étant venue , au milieu de la nuit , Jean monte dans une petite barque, et traverse le lleuve, en se dirigeant vers la rive opposée. Il arrive à Rouen, et s'arrête devant la porte par où Ton arrive à la tour^ sur le port que la Seine inonde deux fois chaque jour , à de certaines heures, du reflux de ses ondes....

« Le roi... se tenant debout sur le haut de la poupe de sa barque , ordonna que son neveu sortît de la tour et lui fût amené par un page ; puis l'ayant placé avec lui dans sa barque , et s'étant un peu éloigné , il se retira enfin tout à îùXi Alors l'illustre enfiint, déjà placé près de la porte par où l'on sort de la vie , s'écriait : « Mon oncle , prends pitié de ton neveu ! épargne , mon oncle , mon bon oncle , épargne ton neveu, épargne ta race, épargne le fils de ton frère! » Tandis qu'il se lamentait ainsi , l'impie , le saisissant |)ar l«s cheveux^ au-dessus du front , lui enfonça son épée dans le ventre , jusqu'à la garde , et la retirant encore humectée de ce sang prédeux , la lui plonge de nouveau dans la téte et lui perce les deux tempes ; puis s'éloi^^nant encore , et se portant à trois milles eii\ non , il jette son corps privé de vie dans les eaux qui coulent à ses pieds ( 1203 ). »

Le corps d'Arthur fut trouvé par des pêcheurs , et enterré sans bruit dans le prieuré de Notre>l>ame-du-Pré^ dépendant de l'ahbaye du Bec.

Éléonore, sœur de Tinforlnné duc de Bi'etagne, conmuinémenî appelée la vierge de Bretagne, fut envoyée en Angleîwe, et pl;ii dans la retraite la plus rigoureuse, afin qu'elle ne pùt, en se mariant avec un prince étranger^ susciter un nouveau prétendant à la succession de son trêve.

IK'S la uouveUe ilu iiifUiti'e d'ArthuTsc' tilt n'pandue dans la Bretagne, < l)f> y souleva tous lesesprito. JLesbaions et les évèqnes s'étaiit assemblés à Vannes pour délibérer sur rétat présent des affaires , a fut fésdu <pi'oB députerait vers le roi de France , pour lui porter, comme au seigneur lige du roi Jean , les plaintes de la Bretagne au sujet du meurtre d'Arthur, et pour le sujjpiier de venger un crime si énorme, (iui de Tliouars présida cette assemblée^ et prit le litre de duc de Bretagne.

Phili]^; sollicité par les Bretons etidus encore par l'horreur gt'uérale ipi'inspirait ce crime, cita le roi Jean , comme vassal de sa couronne, à comparaître devant la cour de ses pairs , pour réi>ondre sur 1 m cusation de parricide justement inteutee coutie lui. Jean u ayant pas déféré à la citati^m., les barons le condamnèr^t par contomace à perdre toutes les terres qu'il possédait en France. Au milieu de ces pertes, Jean paraissait insensible et ne s'occupait que de ses plaisirs. Quand on lui parlait des conquêtes du roi de France, il répondait fièrement : « J(î reprendrai en un seul jom* « tout ce qu'il m'a pris en plusieurs années. » Il semblait que sa stupide inertie fût la punition du forfait exécrable qu'il avait commis, et que son ambition > qui avait étouffé en lui les sentiments de la nature , fût ell^mème étouffée par ses remords et par la répulsion de tous ses peuples.

Cependant il avait toujours en sa puissance la [irinœsse Éléonure , sœur d'Arthur, et il la reteuait captive à Bristol, sous la garde de quatre chevaliers. Philippe, craignant que Jean, après avoir fait mourir cette priné^ comme son frère, ne vint s'emparer de la Bretagne, où il avait des partisans , jugea à propos de le prévenir. Il se présenta donc devant Nantes; Gui de Thouars, avec qui il a\ait des iiiidligences , lui en tit aussitôt ouvrir les portes. Philippe fut alors reconnu par les Bretons pour s^neur de la Bretagne pendant la minorité de leur princesse, et Gui de Hiouars ne fut plus regardé que comme régent, en attendant qu'Ali v, sa fille aînée , dont le roi prit la garde noble (i) , fût en état de gouverner.

(1) Otî appelait gaide noble, au moyen âge, le droit qu'avaient, dans la noblesse, iea époux veufs ou tuteurs de jouir du bien de leurs enfants

ANaENNE ET HODERNE. 6S

Jean se réveilla enfin, prissa la nwv, alKjrd.i ;i la liochelle, prit Angers, ruina cette ville et ravagea tuule la province. Il se présenta ensuite devant Nantes , et mit tout à feu et à sang dans la Mée et dans le pays de Rennes. PJbâlippe accourat bientôt au secours des Bretons avec une puissante armée, et contraignit Jean à se retirer. Ce prince recula vers la Rochelle et repassa la mer, ne remportant de sa funeste et vaine expédition qu'un surcroit de haiue et de mépris de la part des peuples qui le détestaient.

Pour comble de disgrâce et de punition, Jean fut excom* munié par le pape, qui publia même tme croisade contre lui.

Philippe songea alors à marier Alix, tille ainée de Constance et de Gui de Thouars, et héritière du duché de Bretagne. A cet elfet, il jeta les yeux sur Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc^ fils de Robert U comte de llreux, qui était petit-fils de Louis le Gros , roi de France. Mais avant de le marier avec Alix , il exigea de lui qu'il observerait toutes les conditions du traité courlu avec (iui de Tliouars ; qu'il lui ferait honmiage lige, et qnW recevrait les honnnages des Bretons avec cette clause , sauf la fidélité du roi de France y notre sire, et ne les dépouillerait d'aucun de leurs fiefs qu'après que la cour du roi les aurait condamnés à les perdi*e. Kerie Mauclerc jura d'observer ces conditions, et son frère Robert de Dreux , troisième du nom, déclara expressément qu'il consentait à être caution pour lui , et que le roi fit saisu' ses terres en cas que le duc de liretagne manquât à l'exécution de ce qu'il avait promis. Dès lors Pierre Mauderc fut regardé comme duc de Bretagne, même avant d'être nuirié à Alix , qui n'avait encore que onze ans.

Pour se distinguer de ses autres frères, il écartela des hermines les armes de Dreux. Ses successeurs portèrent Comme lui les armes de Dreux, jusqu'au tluc Jean Ilf , qui les quitta et ne retint que les hermines , lesquelles depuis ce temps*là furent regardées comme les armes de la Bretagne.

ou dfi leurs iinjtillt's, jus(jiiïi ce qu'ils cnssciit ;\tlr'iiit un certain àiro, à larhrïriîo de les entretenir et de payer leurs dettes, sans être tenus de rendit' aucun compte.

6ê HiSTOlHK DE LA BRETAGNE

Après ((lie Pierre Maudere eut été publiquement reeoimu

duc (le Hret;ipue. i\u\ de Tlicjuais all.i (lenieurei* sur les tel r» •^ ti* ^.i sL'cuudc il-ninie àCiAcmillé, où il mourut eu iiià, l'annuii même de sa retraite.

CHAPlïtit. VI

Pierre Manclerc. — Jean le Roux. — Jean II. — Arthur II. — > Jean III.

PitiiTe MaucltTC , le prmve le jiliis habile de sou siècle, mais d'un esprit inquiet et turbulent, se propo^^a d abord de régner sur la Bretagne avec une autorité aJjsolue. Sou surnom lui vint de ce qu'après avoir été destiné à la cléricature, et avoir longtemps étudié dans tes écoles de Pariâ, il avait pris le parti des armes, tout en conservant un talent iviiiarquablt' [iiuirla (liabM'htiiie. J/â«c/erc veut dire, selon quebjues auteur», méchant clerc , et suivant d'autres, à Tavis desquels nous croyons devoir nous ranger, grand clerc (magnuê clerieu9), Clergie et littérature, clerc et écolier étaient des termes équivalents pendant tout le moyen âge.

Pierre u'n^ iui jtas tardé à se distinguer dans la carrière niilitaii-e. IHiiiippe-AiFpniste Pavait armé chevalier , et 1*^ nouveau duc montrait autant de finesse et de talent que de bravoure. La guerre occupa ses premiers moments. 11 se ligua contre Jean Sans-Terre avec Philippe*Âuguste qui ïi^ pouvait pardonner au monarque anglais la mort d'Arthur et le massacre de cent quatre-vingts nobles enfants donnés en otage par les silles du Poitou. A la tète de sept cents chevaliers , Pierre combattit les Anglais à Dam. Apprenant que le roi d'Angleterre allait passer avec une armée en Bretagne, où il se proposait de faire une incursion, il s^enipressa de rentrer dans ses États, et arriva à temps pour empêcher l'ennemi de s'emparer de Nantes. Déconcerté daus

ses projets dévastateurs^ Jean Sftns-Terre se h&ta de quitter un pays si vigoureusement défendu. De retour dans son duché , Pierre se fit rendre compte de Tétat des revenus publics et de radiniiiistratiuii civile et judiciaire de ses États. Beaucoup plus instruit que la plupart des princes de son temps qui savaient à peine lire , il fixa son attention sur les abus les plus invétérés et les plus criants qui désolaient la législation de ce temps. 11 se promit de porter un prompt remède à tant de maux, et d abolir les couUuues cruelles qui entachaient les ujœurs de suu époque.

Jean Sans-Terre momut en 121 (*. Objet de rexécration des Anglais^ des Français et des Bretons^ il était depuis plusieurs jours en proie à une fièvre maligne, lorsqu'au passage de Gross-Keys il vit emporter par la marée montante les chariots qui contenaient ses joyaux , sa couronne et ses trésors. La douleur que cette perte causa à son avarice fut telle , qu'il expira trois jours après. Ou iuhuma son corps près des reliques de saint Wulstan, dans Tabbaye de Worcester. Les anciennes chroniques assurent qu'après k cérémoiiie funèbre, et quand les religieux furent rentrés dans leurs cellules , un mystère horrible s'accomplit sur la tombe du roi meurtrier de son neveu. A minuit on eut* mlit uu cri terrible^ et tel qu'aucuu homme n'eu avait jamais eutendu : les onihies des nombreuses victimes de Jean Sans- Terre entoiuraient le cercueil de leur assassin , qui laissait échapper cette efirayante plainte : m Je suis Jean, naguère « souverain , naguère roi de la vieille Angleterre. Tous les i< iiiiioceuts à qui j'ai doimé la mort se sout réuuis pour me « tourmenter; mais aucun supplice n'égale celui ([tie me « fait éprouver le voisinage d'un ami de Dieu , de saint tf Wulstan. Enlevez mes os de ce temple saint , jetez-L^s « dans le lieu le plus vil; je çuis condamné par le juste « jugement de Dieu ! » Le lendemain , le corps de Jean Sans- Terre fut transporté dans un champ qui depuis lors s'est refusé à toute culture et est toujours resté stérile.

En 1218, Pierre Maucierc perdit sa i'emme, la duchesse Alix 9 dont il avait trois enfants : Jean dit le Roux^ qui lui succéda; Arthur^ mort dans sa jeimesse; et Yolande , que le comte de la Marche épousa quelques années après. Mau-

6» HISTOIBE DE LA BRmCNE

rli'iv , (|ni iir (li'N.iit ( Mijsri'Nt'r le 2miverii»'in<'nt que jusqu'à la iiiajnrilé son liis, héritier du duché de Bretagne du chef de sa mère , entreprit ^ dans rintérèt de ce fils et d'une meilleure administration , de ressaiâr les droits royaux ^e quelques grands avaient usurpés. Mais les réclamations de Herre fur-ent vaines; non-seulement ces seigneurs refusèrent toute ^MKint't»' , niiiis iN|.iin'nt les armes, et une guerre s'eiigafjea qui di vait décider eu faveur de Tinjustice ou du bon droit. Pierre vit bientôt accoui ir en foule sous ses drapeaux le peuple qui Taimait^ et il fut sur-le-cbamp en état de combattre les rebelles. La victoire , en efièt^ lui resta dès la i)ï*eniière bataille , qui fut sanglante pour les deux partis.

Tuiijnurs (lisjio^é à f.ivm-iser le peuple, le duc de Bretagne accorda de grandes franchises aux pa\sans qui se fixaient sur ses teni^s^ et aux marchands qui voulaient j trafiquer, comme des exemptions de péages et d'amendes en diverses circonstances, le droit de pâture dans ses forêts, rusage du bois mort , etc. Les avantages qui résultèrent de cette manière d'agir furent si uiai*qués, que la plupart des seigneui-s en firent autant sur leurs terres et cessèrent de mettre les voyageurs à coutribution. Un seigneur auge\ in , Thibault Crespin , avait sur les bords de la Loire la forteresse de Ghâteauceaux. Il ne passait personne sur la rivière qui ne fût arrêté par ses hommes, rançonné et souvent totalement dépouillé. Les récits les moins exagérés portaient le nombre des victimes de sa cupidité à quinze cents. Pierre lui lit signiticr de cesser ses brigandages; Grespiu se moquad'un tel ordre; mais Pierre Tassiégea dans son repaire, le prit et le jeta dans la prison même oii depuis quinze ans il avait successivement laissé mourir tant d'hommes inoA^ensîfs. Après une longue détention et la confiscation de ses biens, le, noble jullard fut banni pour toujours du territoii'e de la Bretagne et de l'Anjuu.

Pievve Maucierc , voyant que le plus grand nombre des seigneurs approuvait sa conduite envers les paysans, les convoqua à une assemblée générale, afin de faire ratifier ses réformes et de les sauvegarder des atteintes de ses successeurs. Après avoir réglé toutes choses pour le mieux et pour le plus grand bien de ses peuples , le duc de Bretagne

ANCIENiNE ET MODERNE. 69

accompagna le' roi de France^ Louis VIII^ dans la seconde croisade qu'il venait de proclamer contre les Albigeois. Après quarante jours de service y Pierre quitta l'armée royale , et suivit Thibauld comte de Champagne , qui avait le premier quitté rétciida ni de Louis VIH. La ^nierre contre les Albigeois fut fatale à leurs ennemis , tant par la perte d boraraes que divers combats leur occasionnèrent , qu'à cause d'une épidémie qui sévit avec fureur contre Farmée de Louis VIII et dont lui-même mourut i Montpellier. La calomnie attribua sa mort au poison.

Louis L\, ou saint Louis, son lils , qui lui succéda , u'avait alore que douze ans. Sa mère, Blanche de Gaslille , nommée r^ente de France, déploya un caractère plein d'énei^e et des talents supérieurs dès son avènement à l'autorité. La première démardie que fit la reine mère fût de rassembler autant de troupes qu'il lui fut possible, et de conduire son fils à Reims, pour l'y faire sacrer. Tous les seiirneurs du royaume avaient été invités à cette auguste cérémonie ; mais la plupart refusèrent de s'y trouver. Les principaux de ces grands de TÉtat étaient : le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne, les comtes de Champagne et de la Marche, le comte de Bar, le comte de Saint^ol et d'autres. Us formèrent tous une ligue formidable contre la régente. Ils répandirent le bruit ((u'elle avait manifesté l'intention d'éloigner de l'intimité du roi les princes et seigneurs de son sang, et qu'elle livrait à la politique espagnole et le gouvernement de la France et les volontés de son iils. Ils avaient favorisé rentrée dans la Rochelle de Richard, frère du roi d'Angleterre. Blanche , à cette nouvelle , conduisit son fils à Tours , et s'avança nièuic jusqu'à Loudun. Savary de Mauléon, Mauclerc et Thibauld, se réunirent à la carrière de Curtroy et restèrent vingt jours en conférence. Blanche n'eut qu'un mot à dire pour ramener le comte de Champagne aux pieds du roi ; puis elle se hâta de dépêcher vers le duc Pierre , et de le prier, avec la courtoisie qui lui était naturelle, de venir la Msiter; elle lui envoyait un sauf-conduit. Mauclerc se rendit à Vendôme, et l'on y examina ses prétentions. Pour les satisfaire, on crut devoir arrêter le mariage du prince Jean, frère du roi , âgé de huit ans , avec Yolande,

HbiOïKE UK LA BKETAGNi:

ftUe du duc de Bretagne. Le roi lui donnait le comté d'Anjou, remettait à Pierre les villes d* Angers, de Beaufort et de

Beaug*^ , ♦»! lui promettait celle du Mans , à la mort de la rein»* M' Oi> « Miivriitions , d*autres qu'il serait trop ioiig dViiuniérer, fuirent écrites et signées; mais aucun article n'en fut exécuté.

L'année suivante, le duc de Bretagne entra dans la ligue des barons de France, qui , ayant à leur tête leeomte de Boulogne , frère du feu roi Louis Vî!f , demandèrent insolemineiil .i Hlaiirhe iju'elle .^e (iéiiiit d«' srs fonctions de ré^rente. Le milite (Je Champa^ie était daus le parti dt' la reine; Pierre conçut 1«' dessein de l'en détacher en lui promettant la main de sa fille Yolande : Taifaire aurait réussi , si ie roi de France n'eût interi>o$é son autorité pour défendre à Thîbauld de contracter ce mariage. A cet effet, il lui écrivit la lettre suivante :

« Sire Thebaud dp r.haïupaigne , j'ai entendu que vous a avez convenance et promis à prendre à fenmie la fille du « comte Pierre de Bretaigne; pourtant vous mande que si « chier que avez tout tant que am^ ou royaume de France, « que ne le façez pas. La raison pourquoi , vous scavez bien, (f Je jamais n'ai trouvé pis qui mai m'ai voulu faire que A lui. »

Le comte se rendit aussitôt ( 12:29) auprès du roi, et lui découvrit toutes les infri^^nes du parti des mécontents. Ceuxci^ pour se venger de Thibauld , se jetèrent sur la Champagne ; mais le roi marcha en personne à son secours, et contraignit ses ennemis de se retirer.

Le duc de Bretagne «e rendit vers la fin d(^ la nienie année en Angleterre, pour s'entendre avec le roi Henri III , avec lequel il s'était ligué. A son retour, il fut cité par son souverain pour venir rendre compte de sa conduite devant les juges qull avait nommés. Pierre représenta que le terme prescrit était trop court, et demanda que, selon la coutume du royauuie , on lui en assignât un de quarante jours. En même temps il en^oya un mémoire contenant ses sujets de plaintes contre ie roi et la reine sa mère. Ses juges , sans avoir égard aux remontrances du duc, le déclarèrent dessaisi de tout ce qu'il tenait du roi en Anjou. Mauclerc>

irrite de cette sentence, envoya un cheviilier à la cour jKinr déclarer de sa part qu'il ne se re^Mrdait pins ronnne hoi/nnc du roi, et qu'il le défiait . Le roi d'Angleterre arriva peu de temps après m Bretagne avec une année; le duc lui remit toutes les places fortes du pays , et engagea une partie de la noblesse i lui rendre hommage. Mais André de Vitré et plusieurs autres seigneurs n'y voulurent jamais consentir ; ils fortifièrent leurs châteaux, et résolurent de s'opposer de tout leur pouvoir aux Anglais.

Henri III, ayant vu que Louis IX , guidé par Blanche^ avait déjà pris Bellesme^ dans le Perche^ sur ses ennemis^ quitta la partie , et Blauderc cherdia à se ménager un troi- % sième accommodement. La prise du château de Bellesme était un coup décisif , et Blanche y acquit une grande réputation de bravoure. La place passait alors pour inii i ciiiiliie , à cause de 1 épaisseur de ses murs , et surtout de la tour qui défendait le fort. La saison était un autre obstacle; on se trouvait au cœur d'un hiver extrêmement rude; la rigueur du froid faisait périr les hommes et même les chevaux. Blanche cependant ne se rebuta point. Elle était en personne au siège , marchait aux côtés du roi son fils, animait le soldat, encourageait l'otTicier, et leur remontrait quelle honte ce leui; serait si^ le roi à leur tète^ ils étaient réduits i lever le siège et à fuir devant un vassal révolté* Pour mieux mettre Varmée à Fahri du froid , elle fit couper une prodigieuse quantité d'arbres, fruitiers ou non , et on alluma dans le camp du roi de si grands feux et en si grand nonibi*e, que le soldat n'eut plus à se plaindre. Deux as.^auls violents furent donnés au rovps de la place , et l'on brisa les toits du fort avec deux pierriers qui lan^ient une grêle de cailloux tellement meurtrière y que les assiégés n'étaient en sâreté nulle part. La grosse tour fut enfin abattue , et ses défenseurs se livrèrent au roi et à la reine mère , à lacpielle on peut à juste titre attribuer tout rhoiiuiiiir tl*». ce siège.

Louis IX s'avança ensuite du côté de la Bretagne, assiégea Ancenis , fit déclarer Mauclerc déchu de la tutelle de son fils et de sa fiUe^ et par conséquent de la garde du comté de Bretagne 9 et dégagea les harons du duc du serment de fidé- ^té. Les Bretons promirent de recevoir dans leurs places les

n HiSTOïUE DE LA BRETAGNE '

troupes du roi, et de lui faire hommage de tout ce qu'ils tenaient du duc, sauf le droit de Jean son fils et d'Yolande

sa fille, quand ils auraient atteint Tâge de vingt-un ans, pourvu fju'ils roadissentau roi l'hommage qu'ils lui devaient.

Le roi d'Angleterre, ayant laissé eu Bn-ta^ne quel<jues chevaliers anglais et promis au duc de le secourir, repassa • la mer. Bientôt après fut conrhie une trêve pour trois ans , entre le roi de France d'un côté, le roi d'Angleterre et le duc de Bretagne de l'autre. A son expiration, Henri Ili envoya en Bretagne vers la Saint-Jean, soixante chevaliers et deux mille Gallois. Louis iX, de son côté , s'avança avec trois corps , d'armée et attaqua cette pro\ iiK r par trois endroits. Le duc épouvanté demanda une susp^'usion daruiés jusfju'à la l'oussaint , promettant que si dans cet intervalle le roi d'AngleteiTO ne venait le secourir en personne , il remettrait son duché entre les mains du rm. La trêve accordée, Pierre laissa trois places à Louis IX pour sûreté de sa parole, et se rendit auprès de Henri HI, pour solliciter des secours d'hommes et d'argent. Mais Henri lui dit que ce n'était point lui {[ui avait demandé la trêve, qu'il ne l'avait point ratitiée, que tout l'argent d'An«rleterre ne sutlirait pas pour garder la Bretagne; enfin il lui lit entendre qu'il ne devait guère compter sur son aide. Pierre, mécontent ^ alla trouver Louis IX à Paris , pour faire la paix avec ce monarque.

Les Anglais , dans un honteux esprit de vengeance , publièrent que Mauderc s'était présenté, devant le roi Louis et sa mère, la corde au cou; qu'il s'était mis à d(Mix genoux devant le trône, demandant pardon de sa ftiunie, et que le monarque, le traitant avec le plus grand mépris, lui avait dit : « Mauvais traître , encore que tu ayes mérité une mort « infâme, cependant je te pardonne en considération de la

noblesse de ton sang; mais je ne laisserai la Bretagne à a ton fils que pour sa vie seulement, et je veux qu'après sa a mort les rois de France soient maîtres de la terre. »

Louis IX permit à Mauderc de jouir encore um amiée du bail de la Bretagne, qui était ])Th d'expirer à cause de la majorité de son fils. Le duc assembla ses états le jour même 011 Jean venait d'accomplir sa vingt - imième année , et déclara solennellement devant les barons, les préhits et les

députés des villes , qu'il se déujiettait de sou autorité entre les mains de son légitime successeur. 11 ne se qualifia désormais que du nom de Pierre de Braine , cAtftMt/i>r;. cependant^ par habitude ou par courtoisie^ on lui conserva jusqu'à sa

mort le titre do comte de Bretagne.

Jean se rendit à Paris, où, après avoir fait preuve de son âge en présence du roi, il lui fit hommage de son duché. * Ôîisuite il retourna en Bretagne , fit son entré^^ solennelle à Rennes^ et reçut des mains de révéque , dans l'^se cathédrale de cette ville ^ la couronne, Tépée et la bannière ( marques de la dignité ducale ) , avec les serments et hommages des prélats et des harons. Le nouveau duc leui* promit de 1^ maintenir dans leurs franchises et libertés.

Jean I** avait été surnommé le Roux , à cause de la couleur de sa chevelure; mais bientôt on l'appela Jean le Mauvais* n fut cependant un peu plus modéré que son père; mais il ne se montra ni moins fier ni moins jaloux de son autorité. Son énergie et des succès rapides dans les premières guerres intestines qui inaugurèrent son règne, valurent une longue paix à ses sujets.

Cependant la croisade était prèchée depuis plusieurs aimées : le pape Grégoire IX rappela aux croisés qu'il était temps d'effectuer leur départ pour la Terre - Sainte , et nomma Pierre Mauclerc généralissime de l'armée chrétienne, en lui remettant la disposidun des trésors accumulés dans ses mains par la charité des fidèles. Pierre passait pour le premier capitaine du siècle; il réunit à Lyon les cheis de l'entreprise/ et se disposait à mettre à la voile, quand le nonce du pape ordonna aux croisés de rentrer dans leurs foyers.

« Or sachiez donc , beau-frère de Gornouailles (écrivait « Pierre à un de ses parents) , qu'étant réconfortés de bons « gens d'armes , tous gaillards et dehait, ayant blés, vins, « avoines et autres pourvéances , et nostre voulenté d'af-; - « fronter à belle aventure les méchants Sarrazins^ est venu. « i grande erre un féal du saint apostole, et ses diacres « couverts de beaux ornements d'or. Les baroas, chevaliers, . « escuycrs s'esbahissoient et toml»oient à deux genouils , cuy- M dant que ce fnst bénédictions pontificales. Ains le seigneur « nonce ^ ainsin appelle Ton , se prend à se signer d'un grand

a sigiit; ih' rvo'w , et nous tons, de cœur, lisuu s a la pareiïlp, « tirant exemple sur luy ot nous confortant d'un tronson de u patenostres ; puis s'en va dire : — Monsieur le pape a dit : « Les seigneurs croisés sont gens de bien et vaillants. Ores, a nouvelles certaines des Sanrazinois me sont advenues que, « tout à la màlbeure, Vost des mescréants est accrue et « grandement doubtable ( redoutable). Adonc , au lieu d'eux « assaillir follément , si fais commandement d'attendre et « soy retraire eu ses châteaux, et le ]X)urquov, c'est que « l'an qui vient la trêve à nostre chier tils Frédéric sera •( forclose et esteinte; et ses chevaliers recueillis , serez en « nombre suffisance. — Ces lettres ouïes, n'eussiez vu sans « itonnement, beau-frère très-chier, les seigneurs croisés a qui là estoient y se pressant i rencontre monsieur le nonce, « comme mouches à un pertuis enmiellé, et l'auroient « hientôt occis , n'eussent par Lelles paroles agi les prélats a et mny-uîènie qui ne m'esparguay mie, et Temmenay à a toute force. »

Les croisés, mécoutents, se divisèrent : quelques- un» revinrent dans leurs domaines; d'autres passèrent en Sicile, ou attendirent à Aiguës -Mortes le printemps de Taniiée suivante.

Pierre Maucierc se croisa avec Thibauld , roi de Navarre ,

Hugues, duc de Bour^jogne , Henri, comte de Bar, et plusieurs autres seigneurs , qui se rendirent tous à Ptoléinais au commencement de l*2iO, et y élurent pour gênerai de l'armée chrétienne le roi de NavaiTe. Maucierc se signala d'abord oontre un émir des Sarrasins, qu'il mit en fuite après un combat opiniâtre : il lui enleva le convoi qu'il conduisait» et revint au camp chargé d*mi butin considérable. Le duc de Bourgogne , le comte de Bar et Amanry de Montfort, piqués d'émulation , voulurent aussi se distinguer par quehpie expédition glorieuse. Malgré la défense du izcnéral et contre l'avis de Pierre Maucierc, ils sortirent un soir du camp, suivis d'environ six cents chevaliers. Après avoir chevauché toute la nuit, ils se trouvèrent le matin à la vue de Gasa» dans^un terrain sablonneux; où ils marchaient avec peine. L'ennemi, à leur approche, sortit de la ville et tomba sur eux : comme ils étaient extrêmement fatigués^

lis firent peu de résistance et ne se battirent qu^en retraite. Le comte de Bar, Simon de Glermont, Jean des Barres ,

Robert Mallet , Richard de. Beaumont et un ^'rand nombre d'autres furent tués; Amaury de Moiilioil iïit pi is avec plus de soixante chevaliers de distinction , et conduit prisonnier à Eabylone. Le duc de Bourgogne prit la fuite avec le petit nombre de ceux qui purent échapper. On prétend que les chevaliers du Temple et ceux de Saint-Jean de Jénisalem auraient pu les secourir dans cette occasion , et que sRîTit Louis, désespéré de la perte irréparable qu'avait éprouvée l'armée chrétiemie, lit retirer de leurs mains les sonunes cpi'il confiait chaque année à leurs âoins pour le soulagement, des chrétiens.

T^is que Mauclerc s'illustrait en Syrie , Jean I**, son fils, afltonissait sa puissance en abaissant Tautorité de ses barons. Vers 1241 mourut la sœur de Tinfortuné Arthur, Éléonore, héritière légitime de la Bretagne. Depuis plus de quarante années, les rois d'Angleterre la retenaient en priiioa et la faisaient garder à vue par des soldats.

Mauclerc se couvrit de gloire à la fameuse bataille de Taillebourg^ et dans la seconde croisade , dont le mauvais succès résulta de ce qu'on n'avait pas voulu suivre le sage coaseil qu'il doimail , d attai^uer Alexandrie plutôt que Oamiette.

Le vaillant comte de Bretagne n'eut pas le bonheur de revoir sa patrie : il mourut (i^)en mer^ trois semaines après son départ de la Terre-Sainte. Son corps fut apporté en France, et Jean 1*^ ordonna qu'on le conduisit en grande pompe à sa dernière demeure , l'abbaye de Saint-Yred-de- Braisne , à quatre lieues de Soissons.

Ce fut un prince d'un esprit supérieur, mais trop infatué de sa puissance et de son habileté. Un ancien auteur dit qu'ti iurpoMsa de sens Um les àaroni de France* On lui reproche d'avmr eu un esprit trop inquiet, et d'avoir été ingrat » de mauvaise foi , inconstant et d'une ambition démesurée.

Jean I''' s'était croisé en même temps que son père; mais, malgré les avis affectueux du pape et les représentatious des légats, il n'avait pas quitté son duché* Revenu à des senti-

76 llii>f01KE DE LA BBETAGNE

raents plus chrétiens , il résolut d'entreprendre le voyage dé Rome, afin de se faire absoudre de rexcommunication qu'il avait encourue : le saint-père le rétablit dans la oommunion

des fidèles. Rentn* dans ses États, après avoir assisté à la troisième croisade, nue des plus désastreuses qu'on eut encore vues , Jean réforma les moeurs et radministraticm de la justice , abolit des coutunip^ anciennes que ses conseillers lui signalèrent comme intolérables pour ses sujets, et les réduisit à ce que prescrivaient la raison et l'équité. Il châtia sévèrement les hommes nourris dans la licence des j;uerres, accoutumés à vivre à leur fantaisie et sans aucun frein , à tyranniser le peuple qui leur rendait haine pour haine, et souvent se révoltait contre eux.

Le duc Jean mourut en 1986 : son épitaphe dit qu'il était robuste et vigoureux, beau et bien fait^ prudent, et vainquein* de ses ennemis moins par la force de son bras que par celle de son génie ; qu'il aujrmenta ses droits; qu'il maintint la religion; qu'il fut le sévère vengeur du crime, le protecteur des pauvres et du clergé, le pacificateur de sa nation et le dompteur des superbes.

Le comte de Richement, fils de Jean 1^, lui succéda sous le nom de Jean II.

Loin d'avoir hérité de la rigidité de son père, non-seulement le nouveau duc se montrait affable et gracieux aux personnes de sa cour ou aux. uobles à qui leur naissance permettait de l'approcher, mais il étendait sa courtoisie sur les gens du peuple, qui invoquaient sa justice ou sa bienfaisance. Le nom de Jean II fut bientôt dans toutes les bouches , comme il était déjà gravé dans tons les cœurs; on espéra que 1< hunheur public résulterait en peu d'années de la saut'sH' (le son administration.

Sou premier ëoinl'ut de promulguer d'utiles ordonnances. Deux ans après son couronnement, il convoqua les états de Bretagne, et confirma à la noblesse et au peuple les privilèges dont ils jouissaient. La paix^ appuyée sur de sages réfoiiiirs, paraissait devoir durer longtemps en Bretagne, sous le gouvernement d'un prince qui conmaençait si bien sou règne, lorsqu'on le vit embrasser tout à coup le parti du roi d'Angleterre , en qualité de comte de Richemont*

ANCIENNE ET MODEllNE. 77

Depuis deux ans ^ les marchands français et anglais se pouisuiTaient à outrance sur les mers. Les marins de Bayonne étaient \enus, sans provocation^ incendier la ville

du Gonquet, près de Brest ; un matelot normand avait été tué par des Anglais soutenus des Bayomiais , et les Normands avaient pendu , par vengeance , un marchand de Bayomie fait prisonnier sur un navire anglais. Ces derniers réunirent quatre-vingts navires; les Normands, se voyant menacés , appelèrent les Français à leur aide, et, après avoir ravagé les côtes de la Gascogne, se réfugièrent à Saint-Mahé, petit bourg non loin de Brest. C'est là qu'eut lieu iiii terri combat naval ^ où péril eut quinze mille hommes : les Anglais furent vainqueurs.

Outré d'abord de la perte du Conquet, Jean U s'adressa à Philippe le Bel pour qull le vengeât d'Édouard, roi d'Angleterre; puis, adroitement circonvenu par Édouard, il s'.'illKi à lui vonUv le roi de France. Le monarque anglais abusa d'une manière cruelle de la confiance de son vassal , en laissant ravager par ses soldats indisciplinés les côtes de Bretagne. Trop tard éclairé , Jean U versa des larmes de regret , et abandonna le parti de son perfide suzerain. Il se rendit sur-le-champ à Paris, où Philippe le Bel, charmé de trouver un pareil auxiliaire, l'acnieilîit avec honneur et lui témoigna une chaleureuse amitié. Jean accouipagna le roi de France en Flandre , partagea ses dangei's, et contribua à plus d'une victoire. Il lui rendit surtout d'éclatants services au siège de Gourtray. L'armée bretonne était forte de dix mille liommes , et Jean II ne voulut recevoir aucune indem* nité du roi de France pour la soldi; ou l'entretien d(; ses Iroupt^s. Philippe, qui cherchait à lui exiirinici' sa rerounaissance , lui proposa de le nommer duc et pair de France. Jean se mit à sourire, et lui dit : « Grand mercy à Yostre a Altesse, c'est marque de courtoisie et tout vient à point « de vous. Toutes fois, je sois roy dans mon pays, et pour « éloingné qu'il soict, voicy beaulx gens d'armes qui bien « en scaveut itailer; avez veu comment ils .^e démeinent. « — Oui, dit Philippe, par le chief sainct Denis, ils sont « drus et vaillants I Ores le laites pour moy, et ne sera a chose qui vous amène repentir. Mon cousin le duc de

« Bourgogne est haut et fier^ si treuve-t-il à trop grand

« honneur que soyez à ma droicte, et dit que c'est a iaire a « luy qui est duc et pair de France. — Viègue le dit difc a dans mes Ktats, cnutmua Jean Ii,je iuy Laillerai nia « dioicte, et serahouoré; icy, tout près, est suspendu mon « éca, à helles hermines et sans hriseuie; viègiie, s'il ose, « y toueher! — Nenni, nenni, fist le roy tout riant, les « soudards de Flandres en auroyent moult grand* joye et « crierdent Noël; avez son amitié et la mienne comme « frères. Encore y a ma cour de parlement , uens rognes H « ail regard courroucié, et de par Dieu , je ne m'en feins à a leur due , toujours en leurs actes et grimoires mettent-ils « comte deBretaigne, et aflirment primauté n'appartenir à « comte. Ores ne vous en revient ne profict ne dommage; « mais moy qui tant vous aime^ seray-je point délivré de « ces toussefuxt Auriez-vous à mépris ma iwière? — Adone « soit fa ici a votre voulenté. »

Les lettres de duc et pair de I rauce ne tardèrent pas à lui être expédiées : Jean les reçut avec indifférence, et ne s'en servit jamais dans ses titres. Les dernières guerres de Flandre n'attirèrent pas le duc de l^retagne , qui permit cependant à ses barons de se joindre à Tannée de Philippe le Bel. Il s'occupa de modifier les anciennes constitutions relatives au maintien de l'ordre y à la distribution de la justice et à l'assiette des impôts. Jean I" avait déjà mis des bornes m lavidité des hommes de robe.; son iils interpréUi Tacteceiebre connu sous le nom à' Assise du contte Geoffroy, et ses ordonnances s'intitulèrent Constitutions de Jean IL Les principaux articles avaient de grands rapports avec les ÉtakUsiements de saint Louis ; nous y remarquons surtout un point important : c'est que tout individu se trouvant dans Ime ville , fréquentant la taverne , ne gafmànt rien et dépensant beaucoup sans avoir de propriété , devait être repris de justice, afin que l'on connût ses moyens d'existence.

Le duc, dont la santé commençait à décliner, fit son testament; puis , voulant termina les différends qui depuis longtemps divisaient le clergé et la noblesse de Bretagne , il résolut d'aller trouver à Lyon le pape Clément qui

devait se faire sacrer eu cette ville, La cérémouie eut lieu avec laphis grande maguificaiice* Le roi, le due d'Anjou et le comte d'Êvieux , ses frères , et le duc de Bretagne , tinrent tour à tour la bride du cheval du saint -père. Gomme il approchait des murs de la ulh , un pan de laui.iille à demi niiii»' et clidi'gé d'une foule, de peujdf* s'étant écroul»'* . le ,duc de lireta^aie fut écrasé sous les décombres, d'où on le retira tellement mutilé, qu'il ne vécut que deux à trois jours.

Les Bretons transpcvtèrent le oorpsde leur souverain dans réglise des Carmes de Ploêrmel. Jean II fut vivement re> gretlé du peuple : il avait diminué les tailles, s'était fortement opposé au paieineiit des droits excessifs, et s'était gardé d'entraîner st s suj( ts dans les guerres que se livraient j^erpétuellement ies puissances.

Heureux, a dit un sage> heureux ieb peuples dout l'histoire n'est pas intéressante!

Sous le règne de Jean 11 vivait saint Yves, surnommé YAvocûi des pauvres, et que le barreau regarda longtemps comme son patron. Né le 17 octobre de Tan 1Î53, près de Tréguier, dans la basse Bretagne , il fut envoyé encore jeune à Paris pour y faire sa plulosopliie : il y apprit aussi la théologie et le droit canon. Après y avoir passé dix ans , il étudia le droit civil à Orléans , où professaient alors de célèbres jurisconsultes; puis il vint remplir une petite cure près de Tréguier : ce qui ne Tempêchait pas d*exercer la profession d'avocat par charité, en faveur des veuves, des orphelins et des pauvres , ilont il n'exigeait aucun sdaire. Il déployait dans ses piakloyors tant de savoir et d éloquent e, qu'il charmait tous ses auditeui*». Indulgent et charitable envers les autres, il était pour lui-même d'une excessive rigidité, couchant sur la dure, se privant de vin et parfois de nourriture, pour la donner à des malheureux , et se livrant aux mortifications des couvents les plus austères. Il apaisait les querelles, arrangeait les procès, réconciliiiit les ennemis les plus acharnés. Les juges ne l'écoutaient qu'avec respect et le consultaient souvent.

Un jour, une veuve qui tenait hôtellerie reçut chez elle deux hommes se disant marchands : ils lui confièrent un

sac (le cuir bien scellé^ conlenaui; assuraient -ils, douze cents écus d'or, et lui recommandèrent de ne le remettre à aucan des deu^ qu'en présence de son compagnon. A peine étaient-ils sortis, que Tun d'eux vint réclamer la sacoche : la veuve, sans réfléchir, la lui donna, et il s'en alla en l'emportant. Le soir même , ranln» camarade retlaïua l'argent, et, apprenant qin' son associé l'avait retiré, il se, répandit en ivjiroches et en injures contre Thôtesse, et la cita par devant le lieutenant du bailli de Touraine.

La pauvre femme eut recours à saint Yves^ qui. après s'être bien fait raconter son affaire , lui promit de la plaider : après avoir pris diverses informations , l'avocat des pauvres comparnt au jour fixé avec l'hôtesse. Saint Yves, voyant que leman liaiid n'avait pas hésité à faire nn faux serment , s'avisa d'une ruse \)ouv h convaincre de fourberie et îe démasquer sur-le-<-hamp. Il dit aux juges que le sa( avait été retrouvé, et qu'il serait présenté quand la Justice l'exigerait. En même temps saint Yves pria les juges d'ordonner au demandeur de faire venir son compagnon, en présence duquel l'hôtesse exhiberait le dépôt, conformément à la première convention passée entre les deux marchands. A trois jours de là , le second marchand fut arrêté pour un autre délit ; il avoua que le si\r ne renterinait que des cailloux , et fut^ ainsi que son associé , pendu au gibet de Tours.

La souveraineté de la Bretagne comptait encore des envieux; mais elle ne trouvait plus de contradicteurs, et ce fut sans la moindre contestation que le fils aîné de Jean f I ceignit la couronne , sous le nom d'Arthur II, duc de Bretagne, comte de Richeniont.

' Les exécuteurs («'.^tamentaires du feu duc découvrirent deux trésors amassés parce prince: le jjivjnier dans la tour neuve de Nantes; le second dans le château de Sussinio, situé au bout de la presqu'île de Huis. Ces trésors se composaient d'une somme de 88,534 livres en argent monnayé, de 40 marcs de vaisselle d'or, et de 5,073 marcs d'argenterie ou de lingots, sans compter les joyaux , qui étaient nombreux. Ces valeurs, qui s'élèveraient de nos jours à plusieurs millions, formaient un lond> des plus riches; cependant elles ne suifîrent pas pour solder l'arriéré du règue de

ANCIENNE ET JMOUEilNE. 81

Jean 11, t»t Arthur dut puiser dans son épaipie particulière - pour payer l'excédant.

Le règne du nouveau souvcMaiii fut exempt de trouble ; il est vrai de dire, à sa louange, qu'il préféra la paix et ses modestes et solides fnuts, à la gloire vaine et trop souvent trompeuse qu'oflire la guerre à un jeune prince. Sous son règne le conunerce fleurit, l'agriculture prospéra, et sans les subtilités de la chicane qui envahirent vers ce temps la procédure, et paralysèrent dans leurs germes une foule de réformes jugées nécessaires, Arthur <'ût i)leniement joui du bonheur que sa rare prudence promettait à ses siyets et leur avait déjà assuré en partie.

L'admission du tiers-état dans les assemblées de Bretagne n'était pas encore déterminée d'une manière invariable. Déjà, il est vrai, les villes s'étaient fait i^eprésenter par des mandataires près des ducs, et dans les sessions où il s'agissait de voter des impAts. Alain Fergent avait appelé à son conseil, à son parlement, des hommes de toutes classes et de tous rangs ; ses successeurs avaient même quelquefois imité son exemple; mais ce n'était encore qu'une tolérance, un acte de bon vouloir de la part du maître , qui demandait à tous l'aide de leurs vues, sans pourtant souffrir qu'on se crût acquis le droit de lui douuer des lumières. Sous Artiiur II , la ijosiiion précaire du tiers -état fut fixée; du moins on reconnut par des formes légales le droit qu'il avait de faire partie des états généraux dans la personne de ses députés. Depuis le commencement du xiv» siècle (1:309), les mandataires des communes fm-ent toujours admis aux états de la province.

Après sept aunées d'un règne trop court pour le bonheur de son peuple, Arthur mourut ; il fut vivement regretté , à caiise de sa bonté et de sa justice*

11 avait épousé en premières noces Marie ^ fille unique et seule héritière de Gui IV, vicomte de Limoges, morte en 1300, dont il eut : Jean III, dit le lion, sou successeur; Gui, comte de l*(uithièvre, vicomte de Limoges; et Pierre , qui mourut sans postérité. Arthur se remaria avec Yolande de Dreux , comtesse de Montf ort-r Amaury^ veuve d'Alexandre lU, roi d*Éco$$e, qui le rendit père de Jean de Montfort;

M HlSTOiBB DE LA ARETAGNE

mariage si t*uuej»t4' à la Bretagne^ comme ou m taixlera pas àje voir, à cause de la contestation qui s'éleva au sujet de la succession , après la mort de son fils aîné Jean III. Jean IH eut d'abord de graves différends avec Yolande,

sa bellt'-mèiv , (ju'il Iiaïssait ainsi que ses ealdiiis. Se vuyaul lui-même sans espLiauce de postérité . il maria sa nièce Jeanue avec Charles de Blois , neveu de Piiilippe de Valois , roi de France. Jean 111 avait assemblé ses états^ et les avait conjurés de délibérer au sujet de sa succession , afin de prévenir les troubles qu'elle pourrait causer ; mais les états, n'ayant pu s'accorder, étaient convenus de s'en rapporter au duc lui-ni»Mn»'. Ce fut aloi*sque ce princ»' conclut le mariage de sa inece avec Charles de Blois, et le désigna pour sou successeur, en présence même de son frère Jean de Montfort. Charles fut dès lors r^ardé comme héritier du duché de Bretagne^ et plusieurs barons, du vivant même de Jean lU, lui firent hommage : Charles n'avait alors que dix-sept à dix-huit ans.

La Bretagne semblait heureuse sous le gouvernement pacifique de Jean IIL Le commerce prenait de l'extension , et ses bienfaits réparaient les désastres occasionnés par de longues guerres. Le goût des lettres et le désir de Tinstraction commençaient à pénétrer dans toutes les classes. Beaucoup de villes avaient des écoles publiques : maib la lumière rayonnait principalement de l^lris. L'université de la capitale de la France resplendissait d'un éclat que lui enviaient, en l'admirant, Hennés, Nantes, SaintrPol-de-Léon, Quimper et Tréguier. Des collèges, destinés surtout à renseignement du latin, s'élevaient sous le patronage des ]ffélats de ces divers diocèses. Des prêtres, richevS et généreux, fondèrent à Paris des établissements destinés à l'éducation et à leu- Iretien des jeunes écoliers bretons à qui le peu ou le manque de fortune ne permettait pas de suivre les cours de l'université. Le collège de Comouailles fut fondé par Galeran, Nicolas et Jean de Guistry. GeofiVoy Duplessis-Balisson donna ses biens et son nom au collège Duplessis , où il établit quarante boursiers et nn princi}»al. (Inillaume de Coatmolian créa celui de Tréguier, devenu plus tard le collège royal de Fmace,

Le duc Jean 111 ne voulut pas rester iuactif spectateur de ce mouvement si remarquable des esprits ; il résolut de fix«r les diverses jundictions qui. tendaient à s'envahir réciproquement ^ et de déterminer^ pour le bonheur et la tranquillité de son peuple^ les bases d'une administration constante et surtout équitable. Il convoqua successivement à cet effet trois parlements : à Keuues, à Ploermel et à Qiiimperlé. Malheureusement il ne put mettre la dernit'ro main à ces importantes et si utiles réformes. Philippe de Valois venait d'iaviter les grands vassaux de la couronne à l'accompagner dans tuie expédition contre les Flamands rebelles à Louis , ' leur comte. Les ducs de Bretagne , de Bourgogne et d(? Lorraine, le roi de Navarre, lescumtHs d'Alençon, de Bar, de Boulogne et de Savoie se trouvèrent au rendez -vous; Jean lil y était venu avec quinze bannières de chevaliers et dix mille fantassins.

Les Flamands furent écrasés à Gassel ; mais plusieurs des princes alliés de Philippe de Valois furent gravement

blessés. Ou comptait parmi eux Jean III, qui, après s'être fait transporter à Saint-Omer, y congédia la i)lupart de ses gens. A peine convalescent , il s'achemina vers Pans^ et le roi de France lui exprima en termes chaleureux sa gratitude pour les services qu'il venait d'en rec^Yoir. Mais un des intimes conseillers de Jean lui fit entendre que, s'il s'était conduit en bon j)arent, comme sou prédécesseur, en participaiii sans rémunération à des entreprises aussi coiiteusos, on avait à craindre de la part des monarques français Thabi*tude d'appeler dorénavant ses successeurs sous la bannière royale comme devoir de vasselage. Jean jugea donc convenable d'avoir une explication avec Philippe.

« Jamais duc n'aura regret de m'avoir fait service , lui « réijoudit le monarque ; je déclare hautement, et devant M tous, que je ne dois celui de mou cousin de Bretagne qu'à a son plein gré , mû par la proximité du sang. Pareil fait « ne saurait tirer à conséquence pour ses successeurs , et « grâce d'amitié ne dégénérera point en dette de service a OU obligation. C'est bien le moins que je lui doive. »

Philipp»' lui écrivit ensuite une lettre (3 novembre 1328) , qui déclarait expressément que les ducs de Bretagne

HISTOIRE DE LA IMiETAGNE

n'avaient suivi les rois en Flandre que par pure courtoisiê et libéralité.

Jean lU perdit, peu après , sa troisième femme , fille unique du mnite de Savoie ot de Blanche de Bourgt^e. La mort de ce comte évi'illa un lustaut i ambition du duc de Bretagne; il réclama la souveraineté de la Savoie au nom de la duchesse ^ s'unit à Guignes , dauphin de Viennois, et las deux prinees se promirent le loyal partage de leurs conquêtes. Biais bientôt , cédant aux judicieuses observations que lui présentèrent les états de Savoie , il conclut nn traité de paix.

Cependant la mort dévastait la famille souveraine de Bretagne; elle frappa Gui de Fenthièvre, frère puîné de Jean m, et le comte de Richemont, son oncle. U ne resta de la nombreuse postérité d'Arthur U qu'une fille de Gui de Penthièvre » encore dans Fenfànce , et le fils de la comtesse de Mont tort , frère consanguin de Jean m, qui avait essayé de contester sa léi:itinnté.

Jean n'avait jamais eu d'enfants, et il haïssait trop Yolande sa belle-mère pour appeler un de ses enfants à sa succession. Ce sentiment funeste lui fit déabériter Jean de Montfort, pour donner sa fille, et avec elle son duché, à * Charles de Blois, comme nous l'avons dit plus haut. H ne s'attendait certes pas à tous les malbeui s qu'un pareil choix allait attirer sur le pays qu'il aimait avec une si grande affection, il expira le 30 avril i3'il, et avec lui s'évanouit pour longtemps le bonheur de la Bretagne. Sa mort devint le signal de .la guerre civile ^ du pillage, de l'incendie et du meurtre* Jean 111 possédait des vertus rar^ : il était charitable, loyal , équitable, crai^aiant Dieu , aimant le peuple, qui le lui rendait bien et ne le nommait que le ùon duc.

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