‹ Histoire de la bûcheChapitre 11 sur 77 · LES ARCHIVES D’UN CHATAIGNIER · texte numérisé non relu

LES ARCHIVES D’UN CHATAIGNIER

L'aqtieduc commun des bourgeons sédentaires. — la cassette du César et te gros sou de l'association. — Les trésors de la Jacinthe et foliole du bourgeon de Sapin. — Le bois fluide. — Kl'fets de la ligature et de la décortication annulaire. — feuillets annuels des archives de l’arbre. — Chronologie végétale. — La confession du Châtaignier. — Le récit du mourant traduit en notre langue.

Los végétaux puisent la nourriture à la lois dans l'atmosphère et dans le sol : dans l'atmosphère parles feuilles, dans le sol par les racines. Mais, comme les substances

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«*.in jM'iiiit à la terre ne sont pas les mêmes que les substances empruntées à l'air, Palimentalion aérienne e^l’alimenlation soulerraine ne peuvent se suppléer l’une l’autre; les deux marchent de pair, également nécessaires. Alors tout bourgeon, enfoui sous terre ou vivant à l’air libre au sommet d’un arbre, doit, lorsque son heure est venue de se mettre au travail, émettre des racines aussi bien que des feuilles, afin d’entrer en rapport avec les deux réservoirs nourriciers. Les veux des tubercules, les Imlbilles, les bulbes et en général tous les bourgeons qui se détachent de la plante-mère, se trouvent, pour s’enraciner, dans les conditions les plus favorables. Ils gisent à la surface ou même dans l’intérieur du sol ; ils n’ont qu’à pousser leurs racines, et la terre est là pour les recevoir immédiatement. Quelques-uns même, — à leur âge on est si téméraire!— quelques-uns n’attendent pas d’être détachés de la lige pour s’occuper de la prise de possession du sol. Vous vous rappelez les bulbilles du Lis, qui, encore en place à l’aisselle des feuilles, se hâtent de montrer leurs petites racines. Ils feraient mieux de modérer leur juvénile impatience: il pourrait leur en cuire. Gare au coup de soleil! Enfin, c’est leur affaire. Je m’en lave les mains. — l’ouï- ces bourgeons favorisés, s’enraciner n’est rien du tout : la terre est à leur portée. Quel travail difficultueux, au contraire, pour les bourgeons à demeure fixe, pour ceux qui jamais ne tombent des rameaux! En voici tout au haut d un arbre, à la cime d’un chêne ou d’un peuplier, a dix et vingt mètres d’élévation. Gomment font-ils pour amener

de celle hauteur leurs suçoirs dans la terre? Ce doit être pour eux œuvre immense. — Oui, certes, si les Bourgeons d'un arbre n’avaienl pas de moyens spéciaux pour amener, du haut des branches, leurs racines dans le sol , ils s’épuiseraient en vain à ce gigantesque travail. Heureusement pour eux, ils connaissent la puissance de l’association ; ils savent qu’on fait à dix ce que ne peut faire un seul, qu’on fait à cent ce qu’on ne pourrait faire à dix, principe de haute portée trop souvent méconnu par l’homme en son étroit égoïsme. Ils mettent en commun leurs efforts et, par un travail collectif, chacun parvient, malgré l’énorme distance qui le sépare du sol, à s’enraciner à moins de frais qu’un bulbe mis en terre.

Revenons au bulbe de Jacinthe placé sur le goulot d’une carafe pleine d’eau. Ce bourgeon végète solitaire; mais il est replet, le bissac de ses écailles regorge de vivres. Aussi fait-il grandement les choses, sans viser à l’économie. Ile sa base s’échappe un vigoureux faisceau de racines, aussi blanches que l’ivoire. Il les plonge peu à peu dans l’eau, il en remplit la carafe. Dans la terre, il ne ferait pas autrement. Les bourgeons d’un arbre ne peuvent prétendre à cette prodigalité : ils sont trop maigres et trop élevés. S’ils s’avisaient d’imiter la Jacinthe et de pousser isolément chacun son faisceau de racines pour atteindre le sol, jamais, au grand jamais ils n’en viendraient à bout. Alors, que font-ils? — A frais communs, ils construisent un aqueduc circulant des extrémités de l’arbre à la base du tronc; avec leurs ressources individuelles réunies, ils pro-

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duisent une racine imi([ii(‘ mais énorme, (|iii descend entre le lmis cl lécoree, suit une a une (.ouïes les ramifications pour distribuer facilement les sucs de la lerre a tous les bourgeons el couvre rameau*, brandies et lige d’une bâtisse continue. Parvenu à la base de l’arbre, cel aqueduc collectif se subdivise en racines ordinaires qui s'enfoncent dans le sol.

Néron, le César qui, en un accès de suprême abrutissement despotique, guidait ses quadriges aux clartés de flambeaux humains enduits de poix, ou bien faisait mettre le feu aux quatre coins de Home pour chanter les malheurs d’Ilion aux rougeurs de l’incendie, Néron donnait un jour le premier coup de pioche pour le percement de l’isthme de Corinthe Les ingénieurs lui présentèrent une pioche d’or, et, de ses mains augustes, le divin empereur creusa un peu. Puis, après une allocution aux prétoriens, les trompettes ayant donné le signal, il emplit de terre une corbeille qu’il emporta sur les épaules. Le projet de Néron était (b1 faire communiquer la mer de Corinthe à la mer Saronique pour éviter aux barques de son temps le tour du Péloponnèse. Faute d’argent, Néron César Auguste, dont l’empire embrassait la majeure partie du monde alors connu, vit bientôt les travaux s’arrêter. Depuis dix-huit siècles, l’isthme de Corinthe attend encore le pic qui doit l’ouvrir.

De nos jours, un homme de grand cœur, M. de Lesseps, coupe d’un canal l’isthme de Suez pour conduire les vaisseaux de l'Europe dans l’Inde sans contourner l'Afrique;

IIISTOIHE DE L.V BUCHE.

(M les travaux marchent à grands pas vers leur achèvement.

Le César devait échouer dans son œuvre mesquine : il n’avail pour lui que sa cassette; M. de Lesseps doit réussir dans son œuvre de géant : il a pour lui le gros sou de l’association.

Elevez la superbe .laeinllieà un mètre au-dessus du sol, elle qui, assise sur le goulot d’une carafe, produit un faisceau de luxuriantes racines; portez-la à un mètre de hauteur et proposez-lui d’enfoncer ses suçoirs dans la terre. Elle essayera, mais, faute de ressources, les travaux s’arrêteront bientôt. Gomme le César, la superbe Jacinthe n’a pour elle (pie sa cassette, les richesses de son gros bulbe. Proposez au maigre bourgeon du Sapin, à vingt et trente mètres d’élévation, de communiquer avec le sol. Il le fera, la chose est certaine. Il a pour lui le gros sou de l’association, la modeste épargne individuelle devenue trésor inépuisable en commun.

Ouand l’époque est venue (Peut ((‘prendre le grand travail de l’aqueduc, la ruche végétale est dans un émoi extraordinaire. Il y va du salut de tous. Riehe ou pauvre, vigoureux ou faible, rapproché des grosses branches ou perdu sur les dernières ramilles, chaque bourgeon fournil sa cote part de matériaux pour l’édilice d’utilité générale; il i* lisse sous l’écorce une gouttelette du meilleur de sa substance, et cette contribution lui donne droit aux bénéfices de l’aqueduc commun. Dos mille ('I mille gouttelettes fournies par l’ensemble des bourgeons résulte, entre le

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