‹ Histoire de la bûcheChapitre 3 sur 77 · I.a fortune me favorisa ; j'en trouvai bien une dizaine · texte numérisé non relu

I.a fortune me favorisa ; j'en trouvai bien une dizaine

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vous ai pas conviés à voir lâchement assassiner à coups de ciseaux une innocente hèle. Vttendez; le livre disait vrai.

Voilà l'hydre coupée par le milieu du corps : un tronçon comprend le sac, l’autre comprend les hras. Vous croyez la hôte perdue? Erreur, l ue hydre, vraiment digne du nom tpiYlle porte, ne meurt pas pour si peu. Les preux, dans les contes de chevalerie, guérissent d'une affreuse estocade <1 ii i les pourfend de l’épaule au talon; il est vrai que la recette de leur baume est perdue; ils guérissent et l’hvdre ne guérirait pas! Elle fait mieux que de guérir, vous allez voir. Je ne dis pas que, sous les ciseaux, l’hydre ne proteste contre la violence qui lui est faite; les deux tronçons se crispent et se ratatinent. Il va de quoi; on serait endolori à moins. Mais, le lendemain, tout va pour le mieux. Les hras, consolés de la perte du ventre, s’étalent et chassent comme si de rien n’était; le ventre, consolé de la perte (les bras, digère tout doucement sans rien changera ses habitudes. Un jour se passe ainsi, puis un autre, un autre encore... Arrivez maintenant, la cure est parachevée ; arrivez et regardez vous-mêmes dans le verre, car sans voir il serait difficile de croire. Au lieu d’une hydre, il y en a deux; deux hydres bien entières, pareilles à la première; deux hydres pleines de vigueur. Le tronçon du sac digestif s’est complété d’uni* bouche et (h* huit tentacules; le tronçon des tentacules s’est, complété d’un sac digestif. Il y a deux hèles à qui rien ne manque, (pii chassent à part, qui digèrent à part; deux sœurs nées des deux moitiés de I animal primitif; deux êtres qui, après avoir tait corps

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ensemble, ne se connaissent pins, sont étrangers l'un à Poutre et s’enlre-mangenl au besoin en un momenl de lamine. Hobustes paladins des liclions poétiques, qui vous renietliez une épaule avec un baume enchanté, la faible bestiole vous dépasse de cent (‘.ondées. Sans baume aucun, à chacune de ses moitiés elle refait la moitié qui manque' <> mythologues radoteurs qui nous racontez les prouesses d’IIercule, vous nous dites bien qu'il repoussait des tètes à votre hydre, mais aucun de vous n’a avancé que chaque tète amputée devenait une autre hydre; c’eut été dépasser toutes les bornes de la vraisemblance. Eh bien! ce que votre folle imagination n'a osé concevoir pour un. être fantastique, le voici qui se réalise dans un verre, sous les veux de qui veut le voir! Le merveilleux de la vérité l’emporte sur le merveilleux de la fable!

Il l’emporte même tellement que je crains, de votre part, des soupçons sur la véracité de mon récit. Que je vous rappelle alors 'un fait qui vous est familier, non pour vous aider à comprendre, tout ceci est incompréhensible, mais au moins pour vous aider à croire. Vous connaissez l’écrevisse; vous savez comment on la pèche : un morceau de viande est attaché au centre d'un petit blet, et l’appàt est plongé dans un ruisseau d’eau vive, au voisinage des vieilles souches des aulnes. Affriamlée par l'odeur de la viande, l’écrevisse sort de sa retraite', se porte sur l’appât et s'attable au milieu du lilet qu’on retire, quand on juge suffisant h' nombre des convives. Pour peu que vous vous soyez adonné à cette pèche, délicieux passe-temps de voire âge,

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vous avez dû remarquer que les deux pinces de l'écrevisse, les deux grosses pal tes qui vous saisissent avec la vigueur des tenailles, sont fréquemment inégales : l’une est volumineuse, puissante, I autre esl maigre, (luette. Sur le même animal se trouvent réunis les membres de deux âges : la patte mignonne du jeune âge, et la robuste patte de l’âge unir. O disparate provient du privilège qu’a l’écrevisse de reproduire ses pinces cassées. Si, dans un pugilat entre écrevisses pour la possession d’une grenouille morte, l'une d’elles vient à perdre une pince, c’est pour elle un accident de médiocre importance. Dans peu de jours une autre pince viendra remplacer la première, d’abord petite et sans vigueur, plus tard, aussi grosse, aussi forte que l’arme laissée sur U* champ de bataille. I n arbuste taillé ne repousse pas de nouveaux rameaux avec plus de facilité. L’heureuse bête le sait bien, car s’il lui arrive d’avoir seulement les doigts écrasés entre deux pierres, au lieu d’attendre la guérison ordinaire, qui la laisserait toujours un peu estropiée, elle s’arrache vaillamment la pince blessée pour faire place nette à une pince neuve. Le moyen employé par l’écrevisse pour soigner ses blessures est d’une simplicité inconnue aux héroïques pourfendeurs, compagnons de Charlemagne et de Roland. Pour si1 guérir d’un simple mal au doigt, elle se coupe le bras au niveau de l’épaule. On n’y regarde pas de si près quand les bras vous repoussent connue à nous les cheveux. Cette précieuse faculté de se refaire à lient u appartient pas à toutes lus parties du corps de l'écrevisse; elle est spéciale aux pinces. Partout ailleurs, une blessure se

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cicatrise, si «*1 1 e n est pas trop profonde; mais l’organe cou pé ne se reforme pas.

L’écrevisse amputée d’n ne pince en quelque temps s’en fait une nouvelle; mais le membre détaché périt, incapable de refaire le corps. L’hydre est plus habile, et voilà toute la différence. Le corps refait la partie détachée, la partie détachée refait h' corps; et deux animaux complets résultent du premier coupé en deux. Nous n’avons, nous, que deux bras. Lu perdre un, c’est un malheur affreux ; les perdre tous les deux, autant vaudrait, mourir. Ah! si nous en avions quelques-uns de rechange! je ne dirai pas comme l’hydre, ce serait par trop embarrassant. Où en serions-nous si des rognures de nos ongles et de nos cheveux des populations naissaient nous appelant leur père? Nous serions accablés sous la surcharge de famille. Je ne dirai pas comme l’hydre, mais comme l’écrevisse. Ce privilège nous est refusé. Faut-il s’en plaindre? La machine humaine est tellement délicate et parfaite que toute réparation considérable' y devient impossible. Le privilège de l’écrevisse est signe d’infériorité, car on ne le retrouve que dans les espèces animales placées aux derniers degrés de l’échelle de la vie. Et c’est tout naturel : plus il y a de perfection et de science dans une machine, plus il est difficile d’y remettre un rouage qui manque, l u chef-d’œuvre ne se retouche pas. Vouloir des bras qui repoussent, ce serait vouloir descendre au niveau de l’hydre et du crabe. Cardons nos deux bras, qui, perdus, ne reviennent pas; nous avons mieux que l'écrevisse, à pinces rajeunies par l'amputation.

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Revenons à nos verres, réservoirs à hydres, l/nn des contes les pins bizarres légués par l’antiquité est celui des aventures de Cadrons, du laineux Cadmus, qui le premier traça l’A, B, CI, II, effroi de la marmaille. I a* guerrier lettré avait à bâtir une ville. I n autre se tut adressé à des maçons; lui, s’adressa' à un horrible dragon, terreur de la contrée. Il commença par le sabrer; puis, il lui arracha les dents, dont il remplit un boisseau ou deux. Enfin, dans un champ labouré exprès, les dents du monstre furent semées avec les soins que nous mettrions nous-mêmes à semer des fèves. La moisson fut digne du semis. La terre s’ouvrit, et laissa poindre un gazon de fers de lance et de lames d’épée, qui, montant à vue d’œil, devint une horde de soudards farouches, armés en guerre, casque en tète et lance au poing. Jamais, dans les sillons, ne s’était vue lever pareille céréale. Aussitôt nés, sans se donner même le temps de secouer la terre qui leur salissait la moustache, les (ils du dragon se mirent à s’entre-tuer férocement. Une demi-douzaine survécut à la bataille, vrais durs-à-cuire, (ils sans doute des grosses molaires du fond. Avec leur aide, Cad mus bâtit sa ville.

Vous ne croyez pas un mot de celte histoire; cependant, pour faire lever des soudards aussi farouches que ceux de Cadrons, vous le savez peut-être, il suffit de semer des rondelles de métal, chose bien plus facile à trouver que des molaires de dragon. Vous n’en croyez pas un mot; que serait-ce alors si l’on vous racontait que, de chaque dent du monstre, un autre monstre était né semblable au premier?

Les dragons sont rares an monde; il ne s’en lait pas de levées.— Eh bien, les dragons que j’apprivoise dans mes verres, l’emportent sur le monstre de Eadmus lors même que, de ses dents, d’autres monstres pareils seraient nés et non des soudards. Je prends une hydre; avec des ciseaux, je coupe la bête en six, en douze, en vingt parties, dans le sens de la longueur, dans le sens de la largeeur, à votre choix; et, Cadmus d’un nouveau genre, je sème dans l’eau les parcelles de l’hydre hachée menue comme chair à pâté.

•ration chirurgicale est sagement conduite, si je n’ai pas réduit en marmelade les divers tronçons, la semence prend : des hydres lèvent, des dragons verts poussent, tous munis du sac qui digère 'et des huit bras qui saisissent. A coups de ciseaux, j’ai créé dans le verre toute une population d’hydres. Croyez-moi, chers enfants, la vie est une incomparable magicienne, bien plus habile que Cadmus avec son boisseau de dents de dragon.

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