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Celle forme appartient aux monocotylédonés. Ainsi, même dans le ténébreux domaine du sol, les végétaux à deux cotylédons et les végétaux à un seul ne peuvent se résoudre à adopter les mêmes usages. 11 faut aux premiers un pivot unique mais vigoureux qui plonge verticalement dans la terre et prenne appui de tous côtés avec ses ramifications. 11 faut aux seconds une touffe de racines grêles, qui s’étalent horizontalement à peu de profondeur et suppléent par leur nombre à la faiblesse de leur résistance individuelle. On dirait deux races rivales qui, dans les moindres détails de mœurs, trahissent leurs différences d’instinct. «Ah! tu te rases le menton, — se dit l’Arabe, de race sémitique, en songeant à l’Européen, de race germanique,— ah! tu te rases le menton et tu laisses pousser les cheveux sur la tète! Moi je fais le contraire: je me rase la tète et laisse croître la barbé au menton. Tu bois du vin et le liens en estime : je n’en bois pas et le tiens en horreur. Tu promènes ton écriture de gauche à droite; pour moi, j’écris de droite à gauche. Manger avec les doigts chez toi serait malpropre; se servir d’une fourchette est chez moi malséant. En entrant dans l’église, en signe de respect tu ôtes ton chapeau; en entrant dans la mosquée, moi je quitte mes chaussures. Tu te couvres à peine la tête; je l’empaquette dans de chaudes étoffes. Tes habits sont mesquinement serrés; il faut à mes vêtements de l’ampleur et de grands plis. » Le Palmier, chef de file des monocotylédonés, fait comme l’Arabe sou compatriote. Il ne veut imiter en rien les arbres dicotylédonés de nos
pays. A la racine pivotante, économique et ferme il préfère sa touffe coûteuse de menues racines qui courent follement dans le sable et ne le soutiennent qu’à force d’être multipliées. Souvent même, pour se tenir debout, il est obligé de chercher un surcroît d’appui dans une foule de racines aériennes qui pendent de la base de la tige. C’est un sot entêtement que celui dont nous sommes les dupes. Voyez ce qu’il en coûte au Palmier nain de l’Algérie de ne pas adopter la racine pivotante. Dans son pays, c’est un maigre arbuste, un buisson d’un mètre à un mètre et demi au plus. Dès qu’il fait mine de vouloir s’élever un peu plus haut, le premier coup de vent le couche à terre parce que ses faibles racines fasciculées ne peuvent le fixer assez solidement. De sa nature pourtant, il est apte à croître bien davantage. Dans nos jardins, on en cite de magnifiques pieds qui, soutenus par un tuteur et abrités contre le vent, ont atteint une hauteur d’une vingtaine de mètres. Il pourrait donc, dans les sables de l’Afrique, parvenir à cette élévation et même la dépasser, s’il adoptait l’usage de la racine pivotante, qui lui tiendrait lieu de tuteur et d’abri. Il cesserait d’être un mauvais buisson, un nain, pour devenir un stipe superbement élancé. S’il ne le fait pas, cela prouve qu il n’y a pire entêtement que celui des plantes. Lorsqu’un usage est en vigueur.chez elles, aucune raison ne peut les y faire renoncer.
Les végétaux monocotylédonés ont, sans distinction, adopté la racine fasciculée. Pour la plupart, cette racine
est sans doute un support convenable. On ne voit pas que le Narcisse, la Jacinthe, le Lis, aient jamais eu à s’en plaindre. Mais déjà le Blé ne s’en trouve pas toujours bien, le pauvret. Si le sol est détrempé par la pluie, le vent le déracine. Gomment lui, si savant pour la construction de sa tige, s’est-il adonné à cette malheureuse racine sans résistance? 11 faut bien que ce soit pour faire comme les autres, par esprit de parti. Enfin, ceux d’entre eux qui tournent à l’arbre, les Palmiers, par exemple, auraient quelquefois besoin de l’appui plus solide de la racine à pivot. C’est égal, jamais aucun n’abandonnera la racine fasciculée et ne démordra de l’usage. L’usage! grand mot dont l'homme ne manque pas d’abuser pour conserver les vieilleries. C’est l’usage, dit-on, et l’on persiste dans l’ornière. Laissons l’usage immuable à la plante, qui végète aujourd’hui comme elle végétait à ses premiers jours, et réservons-nous les progrès de l’avenir.
Il va de soi que les végétaux dicotylédones ne sont pas
moins fidèles à la racine pivotante. Pour le Chêne, l’Orme, 1 Erable, pour tous les arbres enfin, rien de mieux : ils ont besoin d’une racine vigoureuse, profonde, pour soutenir leur énorme branchage et lui donner appui contrôles coups du vent. On ne comprend pas aussi bien dans quel but d’humbles herbages se montrent partisans exaltés de la racine a pivot. A quoi songe, je vous prie, la Mauve misérable quand elle se permet une racine pivotante, façonnée
a l’image de celle du Chêne? Les vents ne lui sont guère redoutables; elle trahie, à terre. Et la Carotte, la Carotte am-
hideuse, qui, pour soutenir trois ou quatre feuilles, implante, dans le sol un gros pivot de la longueur du bras? Et le Radis, étourdi qui prend exemple sur la Carotte? Et
la Luzerne, qui 11e croirait sa maigre touffe .solidement assise, si, pour support, elle 11e lui donnait une racine descendant à deux et trois mètres de profondeur. Et la Bugrane, mauvaise herbe de nos champs, dont la tige effilée, de quelque deux ou trois pans de longueur, est fixée au sol par des racines tellement longues et tenaces, qu’elles arrêtent net la charrue de, labour, ce qui a valu à la plante le nom vulgaire d’Arrète-bœuf! Et tant d’autres encore, à quoi songentelles en poussant d’énormes racines hors de toute proportion avec les tiges? n’est-ce pas jeter d’inébranlables fondements toi pierre de taille pour bâtir une hutte de roseaux? Leur
LA RACINE
but ne peut être que de se conformer aux usages en vigueur chez les végétaux à deux cotylédons, hiles suivent la mode, mais en l’exagérant. Respectons ces exagérations de la Carotte et de l’Arrête-bœuf; elles dénotent dans les deux plantes de fortes convictions aux principes des dicotylédonés. Une conviction profonde est partout respectable.
D’ailleurs une opération agricole, d’un intérêt capital, est basée, en partie du moins, sur le développement excessif de certaines racines. La plante est un laboratoire où la vie convertit en matières alimentaires l’ordure de nos bassescours. Un tombereau de fumier devient, au gré de l’agriculteur, en passant par tel ou tel autre végétal, des légumes, des fruits, du pain. Cette matière immonde, cet engrais, est donc chose très-précieuse, que rien ne pourrait remplacer, qu’il faut utiliser jusqu’à la dernière parcelle. Notre nourriture à tous en dépend. Enrichi de cet engrais, le sol produit une première récolte de blé, je suppose. Mais le Froment, avec le faisceau de ses racines maigrelettes, n’a tiré parti que des principes fertilisants de la couche superlicielle, en laissant intacts ceux que la pluie a dissous et entraînés dans les couches profondes. Ah! par exemple, il s’est admirablement acquitté de sa mission; il a fait table rase, il a converti en blé tout ce que contenait d’engrais la couche du sol accessible à ses racines; si bien que, en semant encore du Froment, on n’obtiendrait plus do récolte. Le sol se trouve alors épuisé à la surface; mais, dans sa profondeur, il est encore riche. Eh bien, (pii se chargera d’exploiter les couches du fond pour en extraire encore des
aliments? Sera-ce l’Orge, l’Avoine, le Seigle, dont les maigres
racines fasciculées ne trouveraient rien à glaner après le Froment dans l’étage supérieur du sol? Si le Seigle voulait bien prendre la racine à pivot, je ne dis pas; il atteindrait les richesses enfouies et nous donnerait une seconde récolte. Mais il ne voudra pas : il tient trop à ses habitudes de plante monocotylédonée. L’Orge grossier non plus n’entendra pas raison, et ce serait sottise que de compter sur l’Avoine. Renonçons alors à toutes ces plantes qui se laisseraient mourir de faim à quelques pieds au-dessus des vivres plutôt que de contrarier leurs usages en allongeant leurs racines. Adressons-nous à la Luzerne. En voilà une qui ne se fait pas prier. Elle va plonger ses racines de la grosseur du doigt à un mètre de profondeur, à deux, à trois, s’il le faut ; et des entrailles de la terre, elle ramènera l’engrais sous forme de fourrage, et, tout compte fait, sous forme de laitage et de côtelettes de mouton; car ce fourrage, en passant par l’animal, devient du lait et de la viande. Cette succession de deux ou plusieurs plantes, qui tirent le meilleur parti possible d’un sol préparé, porte, en agriculture, le nom d 'assolement. Vous le voyez; c’est grande affaire pour nous que les plantes parfois aient un amour effréné pour les racines profondes, .le vous le disais bien
qu’il, faut respecter les exagérations de la Carotte et de l’Arrête-bœuf. Sans les exagérations analogues de la Luzerne et d’autres plantes cultivées, la mère nourricière, la terre, nous réduirait les vivres de moitié.
Toute médaille a son revers. La racine profonde, si cou-
venable pour tirer parti des étages inférieurs du sol, eu d’autres circonstances devient un embarras. Soit un arbre qu’il s’agit de transplanter. Sa longue racine à pivot ya rendre l’opération pénible et chanceuse. Il faut d’abord creuser profondément pour l’arracher comme pour le replanter; il faut ensuite veiller à ne pas endommager la racine, car elle est unique. Si elle ne reprend pas, rien ne pourra la remplacer, et le plant périra. Comme il serait maintenant préférable (pie l’arbre eût des racines fascieulées, enfouies à peu de profondeur! On l’arracherait sans peiné; et si quelques racines périssaient dans l’opération, il en resterait d’intactes qui suffiraient pour le succès de la transplantation. L’arbre ne se refuse guère à nous obliger, mais il faut savoir le solliciter avec adresse. Par des moyens
bien combinés, nous pouvons le faire renoncer à la racine pivotante, ce qui pour lui est un énorme saeriüce; nous pouvons lui faire perdre sa racine à pivot et prendre, non un faisceau régulier de racines égales dans le genre de celui des monocotylédonées, cette mode étrangère lui répugnerait trop, mais bien une racine très-rameuse et peu profonde, qui présente les avantages de la racine fasciculée sans eu avoir la forme. Quand on médite un tel changement, il convient de s’y prendre de bonne heure. Lejeune âge se fait à tout; l’àge mûr a ses habitudes prises et ne peut guère en changer. Ainsi dans les pépinières de Chênes, où les jeunes arbres séjournent une dizaine d’années avant d’èlre transplantés, deux ans après le. semis, on passe la bêche sous le sol pour trancher net la racine principale qui de-
IllSTÜIHE DE LA DUCHE.
viendrait un vigoureux pivot. Pour les arbrisseaux, le moment est pénible, il 11e faut pas se le dissimuler; ils protestent sans doute en eux-mêmes contre cette violence. Mais enlin ils se résignent; et comme prévoyant une seconde amputation s’ils venaient à refaire leur pivot, ils se bornent à ramifier à peu de profondeur le tronçon (pii leur reste. On peut encore paver de tuiles le sol de la pépinière à un pied de profondeur. Le pivot de l’arbuste s’allonge tant qu’il n’a pas atteint cette barrière; mais, arrivé là, il faut bon gré mal gré qu’il cesse de croître en longueur pour se ramifier en large.
La dure nécessité excuse bien des choses. Si les arbrisseaux de la pépinière, amputés par la bêche ou arrêtés par l’obstacle des tuiles, renoncent à la racine pivotante pour en prendre une plus rameuse, s’ils abandonnent les us de leur race, 011 ne saurait leur en faire un crime. Ils cèdent à des forces majeures, et encore ne le font-ils qu’en rechignant. Mais que dire du Melon, qui lâchement, sans motif connu, de son propre gré, rejette la racine à pivot qu’il avait au sortir de la graine, et la remplace par une racine fascieulée, conforme au modèle des plantes à un seul cotylédon? Dès sa tendre enfance,, il trahit la foi jurée et [tasse à l’ennemi. Vous avez sous les veux le eucurbitaeé trans-
luge. Jugez vous-mêmes. Il est si jeune, qu’il adhère encore à la graine. Mais, [mur ses fredaines, le Melon n’attend pas b1 nombre des années. Tout à la base de la tige, vous voyez une petite tache noire. C’est là le stigmate du coupable; c’est le signe de sa trahison, la cicatrice laissée par la belle