I.p Chou pommé, résultat do la métamorphose
Encore un bienfaiteur dont le souvenir s’est perdu dans les nuées du temps. Toujours est-il que, sous l’inlluence d’une éducation bien entendue, le Céleri a renonce a ses instincts d’empoisonneur pour prendre des côtes blanches, tendres, pleines d’un liquide sucré. Je vous laisse à penser tout ce qu’il a fallu de ruses savantes pour obtenir un pareil changement. Dissuader une plante de distiller du poison, et lui faire produire du sucre à la place, c’est un chef-d’œuvr d’adresse de la part de l’homme. Il va toujours cependant, dans le Céleri, un arrière-levain de sa mauvaise nature. L’enipoisonneur a des velléités de revenir à son premier état. Aussi le jardinier ne le perd pas de l’œil. Quand il lui soupçonne de perfides desseins, quand il le voit s’émanciper et verdir, il se hâte de l’enterrer. Privéje de lumière, la plante revient à de meilleurs sentiments. En quelques jours, elle tourne au tendre Quel caractère indomptable que celui du Céleri! En vain l’homme le façonne depuis un temps immémorial; il faut toujours le cachot pour achever de l’assouplir. Un mauvais instinct est si tenace!
Et le Poirier sauvage, le connaissez-vous?. C’est un affreux buisson, armé de féroces épines. Les poires, toutes petites, âpres, dures, semblent pétries de grains de gravier. O le détestable fruit, qui vous serre la gorge et vous agace les dents! Certes celui-là eut besoin d’une rare inspiration qui le premier eut foi dans l’arbuste revêche et entrevit, dans un avenir éloigné, la poire beurrée que nous mangeons aujourd’hui. Avec le temps et des soins, la miraculeuse métamorphose s’est faite. Le sauvageon s’est civilisé;
il a perdu ses épines et remplacé ses mauvais petits fruits par des poires à chair fondante et parfumée.
De même, avec la grappe de la Vigne primitive, dont les grains 11e dépassent pas en volume les baies du Sureau, l'homme, à la sueur du front, s’est acquis la grappe de la Vigne actuelle; avec quelque pauvre grarnen aujourd’hui inconnu, il a obtenu le Froment; avec quelques misérables arbustes, quelques herbes d’aspect peu engageant, il a créé ses races potagères et ses arbres fruitiers. La terre, pour nous engager au travail, loi suprême de notre existence, est pour nous une rude marâtre. Aux petits des oiseaux, elle donne abondante pâture; à nous, elle n’offre de son plein gré (pie les mûres de la Ronce et les prunelles du buisson. On ne dîne pas avec cette triste pitance. Ne nous en plaignons pas, car la lutte contre h' besoin fait précisément notre grandeur. C’est à nous, par notre intelligence, à nous tirer d’affaire; c’est à nous à mettre en pratique la noble devise : Aide-toi, le ciel t’aidera. L’homme s’est donc étudié de tout temps à démêler parmi les innombrables espèces végétales celles dont le naturel facile peut se prêter à des améliorations. La plupart des plantes n’ont pas voulu entendre raison ; avec une opiniâtreté invincible, elles sont restées lidèles à leurs vieilles habitudes malgré toutes nos tentatives pour les séduire. D’autres, prédestinées sans doute, créées plus spécialement en vue de l’homme, se sont faites à nos soins et par la culture ont contracté de nouvelles habitudes d’une haute importance pour nous. Mais l'amélioration obtenue n’est pas tellement radicale
LKS RACLNES TDBÉHEÜSES.
que nous puissions compter sur sa permanence si nos soins viennent à faire défaut. La plante a toujours regret de s’ètre ralliée à l’homme; elle tend à revenir à son état primitif. L’indépendance a des attraits si puissants! Tout y aspire, même le Chou-cabus, qui, au milieu de la prospérité de nos jardins, songe au roc de la falaise et roule dans sa grosse tête des projets d’émancipation. Que le jardinier l’abandonne à lui-même quelques années sans engrais, sans arrosage; qu’il laisse les graines germer à l’aventure, où le vent les aura chassées, et le Chou s’empressera d’abandonner sa pomme serrée de feuilles blanches pour reprendre les feuilles lâches et vertes de scs parents sauvages. Et ne croyez pas que de lui-même il revienne jamais sur ce coup de tête. Non, non! la vie libre a trop de prix pour lui! Si vous allez de nouveau le cajoler, lui promettre merveilles dans votre jardin; si vous lui donnez accueil dans vos plates-bandes avec nourriture choisie, alors, ma foi, le Chou émancipé se laissera séduire, il est sans rancune et sans fiel; il oubliera son escapade pour se refaire, avec le temps, une tête pommée. Jusque-là, n’attendez rien de lui : nos séductions les plus raffinées sont nécessaires pour détourner un Chou de ses voies et lui faire acquérir une tète pommée qu'il n’a pas naturellement.
Le Poirier, lui aussi, le Poirier avec son air de bonhomie, ne demande pas mieux que de revenir à son état sauvage Il regrette la vie misérable, mais libre, de ses ancêtres, mûrissant dans les fourrés de buissons leurs petites poires, si âpres, si dures, que la guêpe et le moineau n’en
HISTOIRE UK LA I5ÜCIIL.
voulaient pas. 11 songe avec attendrissement à cette vie indépendante (pii ne connaît pas les ennuis de la greffe, les tortures de la taille, le supplice de l’éinondage. Que le pépiniériste y prenne garde, qu’il fasse oublier à l’arbre, avec une terre substantielle, les amertumes de la servitudé; sinon, un de ces quatre matins, le Poirier va se lasser de faire des poires beurrées et revenir à ses petits
fruits acerbes. Et s’il ne peut lui-même s’affranchir, il inspirera du moins à ses descendants des idées subversives; et les arbustes qui naîtront de ses pépins se feront une tête de revenir aux méchantes petites poires.
Vous connaissez déjà l’indomptable amour du Céleri pour son ancien état d’empoisonneur; vous savez que, dans les jardins, l’obscurité du sol triomphe seule de ses redoutables instincts. Même observation au sujet de nos autres plantes cultivées : elles tendent toutes à revenir au type sauvage, dont elles sont une déviation, œuvre de nos efforts, de notre intelligence; aussi, pour les maintenir avec les caractères que leur a donnés une longue culture et obtenir d’elles la nourriture quotidienne, il faut de notre part une attention incessante, un travail assidu.
La plupart de nos plantes potagères nous ont été transmises par nos prédécesseurs, asservies à la culture et toutes façonnées. Leur origine remonte à des temps si reculés que le souvenir s’en est perdu. Pour quelques-unes, comme le Froment, les types sauvages n’existent plus, ou du moins n’ont pas été retrouvés jusqu’ici ; pour d’autres, comme le Chou, la Carotte, la betterave, le Navet, les types sauvages
nous sont connus. La Betterave primitive, par exemple, végète dans les sables au bord de la mer, et la Carotte sauvage est très-fréquente dans tous les champs abandonnés. Ni l’une ni l’autre ne possède à l’état de nature la puissante racine charnue que vous savez. Leur racine est un maigre pivot de la grosseur d’une plume, assez long, il est vrai, mais dépourvu de chair et de matière sucrée. Bien, absolument rien ne peut faire soupçonner à des yeux non exer-
cés la parenté qu’il y a entre ces misérables queues de rat et les racines dodues de la Carotte et de la Betterave cultivées. Comment donc s’y est pris l’homme pour transformer, dans la Betterave sauvage, un cordon de filasse aride en une énorme racine juteuse toute confite de sucre, et pour engager la Carotte inculte à remplacer sa queue de rat par une superbe racine dorée de la grosseur du poignet? Que je vous le raconte pour la Carotte, d’après les remarquables essais d’un savant agronome, M. Vilmorin. Il n’est question ici que de l’histoire d’une Carotte; cependant, ne le perdez pas de vue, le sujet est d’un intérêt capital, car enfin s’agit-il de retrouver la méthode par laquelle l'homme a créé les espèces alimentaires avec quelques sauvageons sans valeur.
La Carotte sauvage est une plante annuelle. Mlle plonge en terre une racine pivotante (b* la grosseur au plus d’une plume d’oie; elle pousse une tige élevée et fluette, se liàle de fleurir, de fructifier, de disséminer ses graines, et tout (‘si fini, la plante meurt. En mars 1832, M. Vilmorin lit un
premier semis de Carottes sauvages. La terre était douce,
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profonde, largement fertilisée avec des engrais. Jamais la pauvre plante ne s’était trouvée à pareille table. Je vous laisse à penser si elle s’en donna. Les graines germèrent que c’était une bénédiction ; et le champ se couvrit de magnifiques tiges, bien vertes, bien fleuries. Quant aux racines, pas une ne prit du ventre; elles restèrent toutes de grêles queues de rat. L’essai avait complètement échoué ; la
Carotte sauvage n’avait rien voulu modifier à ses habitudes.
Cela devait être. La racine est faite pourpuiser des sucs dans le sol et non pour devenir inutilement obèse. Je dis inutilement, car je parle au point de vue de la Carotte et non au point de vue de nos propres intérêts. Or, ce qui nous est avantageux est inutile, souvent même nuisible, à la plante. Pourquoi voulez-vous alors que la racine plongée dans un sol substantiel prenne une corpulence qui la gênerait dans ses véritables fonctions? Parce que vous lui offrez une nourriture abondante, pensez-vous que, dans un accès de goinfrerie, elle va se gorger et prendre du ventre? Erreur, la tempérance est chère à la Carotte ; la prospérité de la plante en dépend. Une terre choisie ne lui fait pas oublier son devoir, qui est d’alimenter la tige. Pour le bien accomplir, elle se conserve l’estomac libre; et, reconnaissons-le, elle a parfaitement raison. Ainsi, à moins de motifs graves intéressant la plante, la racine jamais ne prendra d’embonpoint. Une nourriture abondante et des soins de culture ne suffisent pas pour changer le caractère d’un sauvageon. Il faut certainement autre chose; il faut, par exemple, que la plante elle-même ait intérêt au changement que nous méditons.
Le rôle d’une racine tubéreuse est d'économiser, pour nourrir l’année d'après les bourgeons qui survivent à la mort de la plante. La Carotte est annuelle; elle ne laisse après elle aucun bourgeon. Alors sa racine n’a pas à se préoccuper de l’avenir, et tous nos efforts pour la rendre tubéreuse échoueront; car ce serait sottise que de croire que, en vue de rhornme uniquement, elle se décidera à faire des économies. Mais si, par quelque moyen, nous parvenions à conserver des bourgeons sur la plante à la fin de l’année, alors peut-être, pour les nourrir l’année suivante, la racine se décidera à grossir, et la maigre queue de rat deviendra nn riche magasin de vivres. L'amour maternel est capable de tous les miracles. Deux moyens se présentent de conserver des bourgeons à la Carotte, quand arrivent les froids qui mettent fin aux végétaux annuels. Le premier, c’est de semer les graines assez tard pour que la plante n’ait pas le temps de se développer en entier avant l’arrivée de la mauvaise saison, qui suspend le travail de la végétation. Le second consiste à retrancher les pousses à mesure qu’elles se montrent, car tant qu’elle n’a pas fleuri et fructifié, but suprême de sa vie, la plante produit de nouveaux bourgeons, jusqu’à épuisement. Les deux moyens furent employés à la lois par le savant expérimentateur dont je vous raconte les essais.
M. Vilmorin lit, l’année suivante, à une époque plus tardive, en avril, un second semis de Carottes sauvages. Dans une partie des plantes, les tiges furent retranchées à mesure qu’elles se montraient; les feuilles inférieures seules
étaient respectées. Ces plantes ne purent ainsi développer ni liges, ni rameaux florifères; et cependant les racines ne gagnèrent rien à cette suppression ; elles étaient aussi dures, aussi maigres que celles de la Carotte inculte. La destruction des pousses est ici sans valeur; la plante s’épuise en rejetons nouveaux avant que la racine ait pris garde à ce qui se passe et se soit mise en mesure de faire passer l’hiver aux derniers bourgeons. Les plantes qui ne furent pas soumises à ces mutilations ne se comportèrent pas mieux, car elles trouvèrent encore le temps de fleurir et de fructifier. Leurs racines étaient peut-être plus mauvaises que celles de la Carotte sauvage.
Ce n’est pas chose facile, vous le voyez, que de changer le cours des idées d’une Carotte. Deux années de judicieuses tentatives n’amènent aucun résultat. Voyons, cherchons encore, semons les Carottes plus tard. Un troisième semis-est fait vers la fin de juin, à cette époque où la végétation est dans toute sa vigueur. Les Carottes n’ont ainsi devant elles que quatre mois au plus pour germer, se développer et fleurir, au lieu de huit qu’elles en auraient eu à l’état sauvage. L’année végétale pour elles est diminuée de moitié. C’est égal, l’immense majorité accomplit son évolution à la hâte et trouve encore le temps de pousser de hautes tiges et de mener les semences à bien. Pour celles-là, le résultat est prévu : les racines ne doivent rien valoir et ne valent rien en effet. Sur le nombre, cinq ou six, pour des motifs inconnus, s’attardèrent de telle sorte que leur tige ne put monter. Eh bien, ces plantes tardives, qui se voyaient for-
cées do renvoyer à l’année suivante leur développement interrompu par l’hiver, se trouvèrent précisément en règle pour sauvegarder leurs bourgeons. Elles avaient amassé des vivres, elles possédaient des racines tubéreuses d’un demi pouce de diamètre et pareilles à de fort médiocres Carottes de jardin. Incompréhensible puissance de l’organisation! Tue plante annuelle est mise dans l’impossibilité d’achever
son développement dans une première saison; et aussitôt,
comme avertie par un instinct secret, elle change ses habitudes et s’amasse des forces et des vivres pour durer une seconde année et poursuivre jusqu’au bout son évolution interrompue. Elle ne devait vivre qu’un an ; mais, ne voulant pas mourir avant d’avoir fructifié, elle trouve le moyen de vivre le double.
Le pas le plus difficile est fait. Une fois que la Carotte a .pris goût à la racine charnue, il est probable qu’elle transmettra sa nouvelle manière de faire à la plupart de ses descendants. Les cinq ou six racines tubéreuses du semis qui précède sont mises en sûreté pendant l’hiver, et replantées le printemps suivant. Les tiges poussent en liberté et produisent des graines qui, semées l’année d’après, donnent en abondance des plantes à racine tubéreuse. Les tilles ont, pour une bonne part, fidèlement, hérité des aptitudes des mères. Un cinquième environ de la récolte se compose d’assez bonnes Carottes. Les pins belles sont réservées pour être replantées en 1856 et servir de porte-graines. La gé- • nération de 1857 est encore meilleure. Les Carottes sont maintenant fort grosses et très-charnues. Quelques-unes
dépassent le poids d’un kilogramme. L’habitude de ne pas fructifier la première année, condition indispensable pour produire de bonnes racines, est même si bien acquise, que le dixième au plus des plantes a monté pour fleurir. Le pli est pris; la Carotte est familiarisée avec une existence de deux ans, ce qui doit être pour elle une fameuse révolution. Enfin la quatrième génération obtenue en 1850, toujours avec des sujets de choix, ne comprend guère que des racines excellentes pour le volume et pour la qualité. La proportion des plantes qui gardent encore les vieux usages et lieu rissent la même année, est à peu près nulle. La métamorphose est opérée, la Carotte sauvage est devenue Carotte potagère. Une direction savante, des soins raisonnés et minutieux, ont, en sept années consécutives, amené ce merveilleux résultat.
Et maintenant songez, enfants, à nos diverses plantes, cultivées, bien autrement rebelles que la Carotte; songez à tout ce qu’il a fallu d’heureuses inspirations pour choisir dans le monde végétal les espèces aptes à modifier en bien leurs habitudes, de tentatives patientes pour les assujettir à notre service, de fatigues pour les améliorer d’une année à l’autre, de soins pour les empêcher de dégénérer et nous les transmettre dans leur état de perfection; mettez-vous dans l’esprit toutes ces choses et vous conviendrez avec moi que dans une simple tranche de Navet, que dans une feuille de Chou étalée sur la soupe, il y a plus que le travail du jardinier qui nous a fourni ces légumes. Il y a le travail accumulé de cent générations peut-être, nécessaires pour
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créer la plante potagère avec un mauvais sauvageon. Nous vivons des légumes créés par nos prédécesseurs; nous vivons du travail, des forces, des idées du passé. Que l’avenir à son tour puisse vivre de nos forces, de celles du bras comme de celles de la pensée, et nous aurons dignement rempli notre mission.
RACINES ADVENTIVES
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Pendant' que la grande majorité des plantes met eu œuvre les moyens les plus variés pour se dresser à la lumière,
quelques-unes se laissent traîner à terre. I n grave motif les