‹ Histoire de la bûcheChapitre 46 sur 77 · I.A VA NI U. K · texte numérisé non relu

I.A VA NI U. K

Semblable à un mince cordage couvert de feuilles charnues d’un beau vert, elle s'élance d’arbre en arbre |x>ur sortir de l’ombre opaque de la lorôt et gagner la lumière des hauteurs.

IIACJNBS ADVENTIVES.

uent aux grasses plaines. L’amour du pays natal est i‘ii nous si profond! Demandez au pauvre enfant de la Haute-Savoie, qui, pour un petit sou, fait danser la marmotte; demandezlui pourquoi une larme lui vient à l’œil au souvenir de sou pays, où le pain lui manquait, le pain noir plein d’arètes. Il vous dira qu’il regrette sa montagne blanchie de neige, sa montagne labourée de torrents et d’avalanches, où l’Orge refuse à venir. Bref, la Véronique a scs raisons de préférer à de meilleurs terrains les pentes desséchées. Mais alors, comme le montagnard de la Haute-Savoie, elle fait peu à peu émigrer sa famille; au moyen de rameaux rampants, aptes à s’enraciner de distance en distance, elle met ses bourgeons à l’abri du besoin.

Ailleurs, et nous n’en finirions pas s’il fallait parler de

adventive par les végétaux, ailleurs l’émission directe de racines par les bourgeons est occasionnée dans une plante par les grandes distances qu’elle doit franchir, par les hauteurs qu’elle doit escalader. Dans les forets tropicales de l’Amérique, une plante .à tige menue, remarquable par l’ arôme exquis de ses fruits, la Vanille, s’établit en parasite sur quelque vieux tronc carié. De là, semblable à un mince cordage couvert de feuilles charnues d’un beau vert, elle s’élance d’arbre en arbre pour sortir de l’ombre opaque de la forêt et gagner la lumière des hauteurs. Les distances qu’elle franchit ainsi, grimpant, s’élançant, escaladant, finissent par devenir très-considérables. Un moment vient donc où la tige est trop longue pour que la nourriture pui-

258 IIISTOIKK DE LA DUCHE.

sée par les racines ordinaires afflue vers les bourgeons avec la rapidité voulue. La Vanille met alors à profit l’expédient des liges affamées. Elle fait émettre par ses bourgeons une foule de racines. Quelques-unes se fixent sur les écorces voisines, dans le terreau amassé au sein de quelque plaie mal cicatrisée; mais la plupart pendent du haut des grands arbres et flottent dans l’atmosphère humide de la foret. Dans cet air attiédi, toujours saturé de vapeurs, elles trouvent un supplément de vivres qui vient largement en aide à la plante. Dans nos serres chaudes, où elle est parfois cultivée, laVanille serpente autour du premier support venu,

Vanille dans une serre.

et laisse pendre à l’air, comme dans ses forets natales, une multitude de racines adventives.

Concluons. Pour des motifs dont l’énumération serait trop longue, mais toujours avec une rigoureuse logique, la

li A Cl N ES AU VENT I VUS.

plante émancipe parfois ses bourgeons et leur permet de s’établir et de pousser des racines pour leur propre compte. Les ramifications traînent alors généralement à terre. L’est ce qu’on nomme des liqes rampantes. Exemple la Véronique petit Chêne. D’autres fois, les ramifications, en demeurant très-menues, s’allongent beaucoup et sont dépourvues de feuilles, si ce n’est à l’extrémité, où s’épanouit une touffe destinée à s’enraciner spontanément. On donne à ces espèces de cordons dissémina teurs le nom de stolons ou coulants. Exemple : le Fraisier, la Violette, le Chiendent. Enfin les racines développées par les tiges rampantes et les sto- • Ions sont dites racines adventices . On veut dire par là qu’elles se montrent en des points qui d’ordinaire n’en portent pas. L’expression de racines adventices doit du reste être généralisée et appliquée à toutes celles (pii se développent autre part qu’à l’extrémité inférieure de la tige mère. Quelques racines adventives ne plongent pas dans le sol ; les unes, racines aériennes , pendent à l’air libre (Vanille), les autres, racines aquatiques , flottent dans l’eau.

MARCOTTES ET BOUTURES

t.c Vacoua, In Primevère et le Lierre. — Un contemporain des éléphants de Ponts. — L'appàt qui séduit la plante et l'appât qui séduit l'homme. — Tribulations de la Garance et de la Réglisse. — Sevrage de l'Œillet. — Les embûches du jardinier. — Les sans-cœur du monde végétal. — Une bûche facilement consolée. — L’hôpital de la cloche. — Le désespoir du Pinson. — Les rameaux intraitables.

Le rôle des racines adventives est si important, qu’il ne sera pas superflu d’en citer encore quelques exemples, ne serait-ce que pour montrer combien la plante sait se plier aux circonstances. — Sur les ilôts édifiés par les coraux et récemment émergés de la mer, un arbre croit, appelé le premier à défricher leur sol calcaire, à le préparer pour

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d’autres végétaux, et finalement à le rendre habitable pour l’homme. Il partage ces providentielles fonctions avec le. Cocotier. C’est le Pandanus ou Vacoua, dont.- je vous ai déjà parlé. Or, dans le sable de coraux brisés, imbibé d’intiltrations marines, la nourriture est rare et l’appui peu solide. Comment résister aux coups de vents qui balayent la surface rase de l’ilot et font gronder le tonnerre des ondes sur sa ceinture de rescifs? comment recueillir les rares particules nutritives disséminées dans un sol de craie pure? I n supplément de racines pare à cette double difficulté. De la tige du Pandanus sortent, à des hauteurs diverses, de fortes racines adventives qui, aériennes supérieurement, plongent à leur extrémité inférieure parmi les éclats de coraux et contribuent autant que les racines normales à soutenir l’arbuste et à l’alimenter. Il n’est pas rare de voir le Vacoua dressé, loin du sol, au sommet d’une grossière charpente formée par les racines adventives.

La Primevère, vulgairement appelée fleur du coucou parce qu’elle émaillé les prairies de ses fleurs jaunes à cette époque où le coucou, messager du printemps, jette aux échos, sous la feu i liée naissante, sa note monotone, la Primevère a une tige souterraine qui dépérit par son extrémité vieillie tandis qu’elle s’allonge par l’autre toujours rajeunie au moyen de nouveaux bourgeons. C’est aux bourgeons de fur-

1 a l'rimovi'Tc.

malion récente à faire chaque année un tronçon de lige, continuation du tronçon précédent en proie à lu pourriture; c’est à eux à remplacer par des racines adventices la racine primordiale depuis longtemps disparue. La figure vous montre une touffe de Primevère, avec son tronçon de tige couvert de cicatrices laissées par les anciennes feuilles. De nombreuses racines adventices s’en échappent.

Pour se lixer à l’écorce des arbres, aux aspérités des rochers et des murs, le Lierre est armé, sur la face seule de la tige en contact avec l’appui, d’une brosse de crampons semblables à de courtes racines. Ce ne sont pas des racines pourtant, ou du moins ils n’en remplissent pas les fonctions. Ce sont des appareils d’escalade et non des suçoirs. Ils servent à la plante pour grimper contre des parois verticales, comme les pointes d’acier fixées aux talons des chaussures servent au voyageur pour gravir les pentes lisses <]<?s glaciers. Mais qu’une occasion favorable se présente, et les crampons du Lierre deviennent des racines adventives, aptes à plonger dans le sol et à nourrir la plante. O11 peut le constater dans les ramifications du Lierre étalées à terre.

Certains Figuiers particuliers aux Indes ont une manière fort remarquable de soutenir et de mettre en communication avec la terre leurs incessantes générations, qui surchargeraient la lige et l’accableraient de leur poids. A mesure que la communauté devient plus populeuse, ils émettent du haut du branchage des piliers ligneux. O11 les voit d’abord se balancer à l’air pareils à des câbles, puis toucher le sol, s’y implanter et devenir enfin autant de colon nettes suppor-

MARCOTTES ET BOUTURES. 265

tant l’édifice commun. D’année en année, les ramifications s’étendent en largeur; les piliers nécessaires à leur soutien

Le Figuier des pagodes et ses racines adventives.

descendent s’enfoncer dans la terre, et, à la longue, le Figuier forme une forêt touffue, une forêt à un seul branchage appuyé sur des milliers de supports. Or, ces piliers, descendus d’aplomb du haut des branches, sont encore des racines adventives, mais robustes, souvent énormes et prenant avec le temps l’apparence de véritables liges. Dans de telles associations, la vie, plus facile, doit se prolonger indéfiniment. On connaît dans les Indes, sur les bords du Ncrbuddah, un Figuier, à lui seul véritable forêt, dont trois mille trois cent cinquante colonnes, formées par ses racines adventives, supportent le gigantesque branchage. Figuronsnous 3,550 arbres de grosseur diverse, 550 à lige énorme,

5,000 à tige plus petite, reliés par les branches en une charpente continue, et nous aurons l’image du colossal Figuier, qui abriterait une année de 7,000 hommes sous sa ramée, et dont les colonnes réunies exigeraient pour être embrassées une corde de 600 mètres de long. Suivant la tradition, Alexandre le Grand aurait vu ce Figuier, alors que, cédant aux murmures de ses soldats, il mettait fin, sur les bords de l’Indus, à son extravagante expédition. Quel

est alors l’âge de ce vétéran du monde végétal qui vit aux prises les phalanges d’Alexandre et les éléphants de Porus?

Nous voilà suffisamment renseignés sur ce point. La plante ne se contente pas de sa racine primordiale ; elle peut, suivant les circonstances et suivant ses instincts, émettre des racines adventives par sa tige, ses branches, ses rameaux. En ses premiers essais agricoles, l’homme s’aperçut bientôt des tendances de la plante à multiplier ses racines, et y voyant un précieux avantage, il s’ingénia à les lui faire développer. L’artifice venant en aide à l’organisation, la plante se laissa tenter; elle produisit des racines partout où l’homme voulut. En appât, un seul, mais irrésistible, est employé pour atteindre ce but. C’est la terre fraîche, gonflée de sucs. Comment la plante résisterait-elle à la tentation qui lui est faite? Ou met à sa portée, en un point où les racines manquent, du terreau appétissant; et aussitôt, à moins d’un caractère d’une rare énergie, tout est mis en oubli : principe de l’unité sociale, bien général de la communauté, liens de famille. Les bourgeons al'friandés se bâtent de se faire des racines pour leur compte el les plongent dans le suc-

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culcnl terreau, dût périr le reste de la communauté. Hélas! hélas! faibles que nous sommes! combien parmi nous sont séduits par moins que du terreau, et se jettent sur l’engrais des honneurs et de l’écu, oublieux du devoir, oublieux du

pays!

Le moyen le plus simple d’amener la production des racines adventices est d’accumuler de la terre à la base de la tige. C’est ce qu’on appelle buter la tige. La portion enterrée se couvre bientôt de racines. Le Maïs, par exemple, abandonné à lui seul, se contente de ses racines ordinaires, sans velléité aucune de se permettre un supplément de racines adventices. Mais parfois l’homme trouve ce supplément nécessaire pour donner à la plante plus de stabilité et la faire résister aux pluies et aux vents, qui la coucheraient. Alors il bute le Maïs et des paquets de racines adventices ne tardent pas à se montrer. — La Garance, telle que le bon Dieu l’a faite, se contente d’une seule racine. Les rameaux, il esterai, n’ont pas la force de se tenir droits,

mais elle sait les enchevêtrer dans les fourrés de buissons

et leur donner ainsi des appuis sans multiplier les supports radicaux. Or, il se trouve que la Garance contient dans ses racines une matière tinctoriale rouge d’un grand prix. L’intérêt de l’homme est donc de lui faire développer le plus de racines qu’il est possible. À cet effet, on la bute. Estelle enterrée, la pauvre plante tinctoriale, on l’étouffe sous la terre! ces industriels sont sans pitié! — Et la Réglisse, elle aussi, la Réglisse à mœurs douces, qui prépare dans ses racines le suc si bien connu de vous, n’a guère a se

louer de nos cupides soins. On l’enterre à demi pour accroître le nombre de ses racines sucrées. Produisez après quelque chose de bon, pour que la cupidité de l’exploitant vous accable, vous étouffe, jusqu’à ce que soit tarie votre dernière goutte de sueur!

Quelques plantes, et tel est l’Œillet, poussent à la base de la tige mère un grand nombre de ramifications droites et souples, espoir du jardinier pour obtenir de nouveaux

leur fait décrire un coude qu’il fixe dans la terre avec un crochet, puis il redresse l’extrémité et la maintient avec un tuteur, comme le représente la figure. La portion en-

terrée pousse tôt ou tard des racines, et d’ici là la souche mère distribue la sève aux rameaux en sevrage. Lorsque les parties coudées A, Il et les autres, ont émis un nombre suffisant d(l racines adventices, le jardinier tranche les ramifications en deçà de la partie enracinée et la sépare de la plante mère. Chacune d’elles, mise à part dans un pot, constitue désormais un plant indépendant. Cette opération

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s’appelle marcottage, et les divers plants détachés de la souche première se nomment don marcottes.

D’autres végétaux, le Laurier rose par exemple, n’ont pas assez de flexibilité dans leurs branches pour se. prêter au marcottage tel qu’il vient d’être décrit. La branche casserait si l’on essayait de la couder. Alors, voyez jusqu’où va la malice de l’homme, lorsqu’il se propose de détourner une plante de ses voies : alors un pot fendu en long est appendu à l’arbuste, et la branche à marcotter est placée suivant son axe. Le pot est ensuite rempli de terreau ou de mousse, qu’on maintient humide par de fréquents arrosements. La plante pourrait-elle soupçonner le piège qui lui est tendu? Ici pas de rameaux dérangés de leur position, pas de courbures forcées, pas de liens. Aussi qu’arrive-t-il? A moins d’un caractère excessivement soupçonneux, la plante croit de bonne prise le sol artificiel créé à la base de firue de ses branches. Elle émet des racines dans le vase, l’innocente; elle donne en plein dans l’infernal panneau. Lorsque la branche est bien enracinée dans le traître pot, crac! un coup de sécateur est donné et la branche est séparée de la mère. Tant pis pour elle; il fallait se méfier de l’astucieux jardinier.

Je compatirais volontiers au sort des marcottes obtenues par la voie du couchage dans le sol ou du pot fendu. Elles sont victimes de nos embûches. Mais je ne saurais en faire autant pour les rameaux qui, sans sevrage préalable et brusquement séparés de la mère, sont aussitôt consolés et prennent gaillardement racine. Ce sont des sans-cœur, insou-

2tî8 HISTOIRE DE LA BUCHE,

cieux des liens de famille. Un amour exagéré de l'indépendance explique ce travers. Tel d’ailleurs parmi nous serai t

inconsolable, si les exigences de la vie le séparaient des siens; tel autre se ferait fête de quitter la maison et s’en irait, l’œil sec du logis paternel. Voyons à l’œuvre le sanscœur du monde végétal. Une branche de Saule est coupée.

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On r émonde, on la réduit à l’état do bûche. Puis on l’implante dans la terre par une extrémité, la première venue, la supérieure, l’inférieure, n’importe. Ça lui est bien égal, à la bûche de Saule, d’avoir la tête ou les pieds eu l’air, pourvu qu’elle trouve à s’abreuver par un bout dans le sable humide. En peu de jours elle est enracinée, il est mieux cependant delà planter par le bout inférieur; c’est plus naturel. Les endurcis ont parfois des retours de tendresse, surtout alors que le malheur les visite. La bûche plantée à rebours pourrait rechigner au sort qui lui est fait et refuser de prendre racine. C’est rare pourtant. Le Saule vorace volontiers se fait à tout.

Mais, en général, ce mode de multiplication exige plus de soins. Un rameau est détaché, vigoureux, plein de sève. Par son extrémité amputée, il est mis en terre, en un lieu frais, ombragé, oû l’évaporation soit lente et la température douce. L’abri d’une cloche en verre souvent même est nécessaire. Là, dans l’isolement, la base au sein d’un terreau substantiel, la tète baignée d’un air humide et tiède, il est rare que le rameau soit inconsolable. Le bien-être fait oublier tant de choses, hélas! Bref, le rameau perd souvenir de sa violente séparation de la souche commune; il cicatrise sa plaie, se fait des racines, entre en convalescence, et un beau jour, il demande le grand air. L’hôpital delà cloche lui est intolérable. Le jardinier lui donne la liberté à temps, sinon, consolé des chagrins de son amputation, il périrait maintenant de nostalgie. Le nouveau plant va grossir dans les plates-bandes du jardin le nom-

bre de ses confrères. — On nomme bouturage ce procédé de multiplication qui consiste à détacher un rameau delà plante mère et à le placer dans des conditions où il puisse développer des racines cl vivre à ses propres frais. Il diffère du marcottage par l’absence du sevrage préalable. Le rameau détaché prend le nom de bouture, et celui de plançon lorsqu’il s’agit des arbres du bord de l’eau, Saules et Peupliers.

Les végétaux à bois tendre, à tissu gorgé de suc, sont ceux qui prennent de bouture avec le plus de facilité. 11 faudrait être d’une insigne maladresse pour manquer une bouture de Saule, dont le bois est si tendre, ou de Géranium, dont la tige est en majorité formée de tissu cellulaire charnu. Un tempérament mollasse, dans la plante comme dans l’homme, se plie mieux qu’un autre aux revers du sort, Il n’y a rien de tel, paraît-il, pour s’épargner mille soucis, que d’avoir une pelote de saindoux à la place du cœur. De ces gens-là jamais je ne veux pour amis. — Les végétaux à bois compacte et dur sont au contraire éminemment récalcitrants en fait de bouture. Qu’allez-vous leur parler de cloches, de serres, de consommés de terreau ! Dans tout cela ils sentent la tisane, ils devinent l’hôpital. Je vous déclare habiles si vous leur faites entendre raison. Leurs rameaux se laisseront mourir de faim dans vos pots à bouture. Pôles, la feuille en deuil, absorbés dans les tendres

stoïque résignation.

Avez-vous jamais vu un Pinson qui, du fond des forêts*

MARCOTTES ET BOUTURES

'égayées de sa note sonore, a passe dans la cage de l’oiseleur? Après avoir ensanglanté son bec à secouer les barreaux de sa prison et reconnu l'inutilité de ses efforts, il se retire sur le perchoir, la plume hérissée, la paupière alourdie. 11 ne remue plus; c’est une boule de plumes. Le millet est à côté de lui; il n’en prendra pas un grain. L’eau est à côté de lui; il n’en boira pas une goutte. L’héroïque hôte se meurt volontairement de faim. La forêt, la liberté, la famille, lui manquent, et la vie lui est à charge. Le lendemain, le Pinson git sur le plancher de la cage, les pattes en Pair, les pauvres petites pattes roidies par le froid de la mort. — Pareillement finissent les rameaux du Chêne ■t des végétaux à bois dur soumis à la bouture. Inconsolables, ils périssent de faim au milieu des vivres. Le marcottage seul peut triompher de leur naturel. Et encore, et encore ! ! !

LA GREFFE

Changement de nourrice. — Cuisine de la plante. — Sort lamentable d'un bourgeon dont les goûts ne sont pas consultés. — Condition fondamentale de la greffe. — Ctilité de cette opération. — Les pépins élevés dans l'horreur des poires beurrées. — Lue révolte de jeunes Poiriers. — Comment la noble Rose avoue son père, le Gratte-Cul. — Greffe en fente. — Insurrection réprimée par le sécateur. — Greffe en écusson. — Remontrances .de la Roule aux Canetons . — Le luxe îles Roses et le sermon de l’Églantier

L’organisation pour le bien géné

sociale du végétal qui, ral de la communauté

tout en utilisant les forces indivi-

LA GREFFE. t>75

duellcs, laisse aux bourgeons assez d’indépendance pour vivre sur leur propre fonds et s’établir à part en boutures ou en marcottes, permet un genre d’éducation encore plus remarquable que les précédents. Un bourgeon, et par suite un rameau, développement d’un bourgeon, est une unité, un individu de la cité végétale. 11 a sa vitalité propre, il constitue en quelque sorte un plant qui, au lieu de prendre racine dans la terre, prend racine sur le rameau qui l’a produit. 11 est possible, nous venons de le voir, de changer le régime de la pousse; de l’enlever de sa branche, où elle s’abreuvait de sève, pour la transplanter en terre, où d’elle-même, au moyen de racines adventives, elle puisera les sucs nutritifs. Ne serait-il pas également possible de transplanter le rameau de sa branche sur une autre branche, de son arbre sur un autre arbre? Ce serait un simple changement de nourrice. Le rameau, le bourgeon, devraient s’en accommoder. C’est, bien moins grave que de passer brutalement de la branche dans le sol. — Ils s’en accommodent en effet, et l’arboriculteur très-fréquemment met à profit cette précieuse disposition; greffer , c’est transplanter des bourgeons d’un arbre sur un autre. L’arbre qui doit servir de nourrice prend le nom de sujet , et le rameau ou le bourgeon qu’on y implante, celui de greffe.

Une condition indispensable est à remplir pour la réussite de la greffe. Le bourgeon transplanté doit trouver auprès de sa nouvelle nourrice des aliments en rapport avec ses goûts. — La graine de ebènevis est chose excellente. Le chardonneret là-dessus est d’un avis formel, bien n’égale.

à son dire, la savoureuse graine, qui craque sous le bec en abandonnant sa petite amande. Demandez au chat ce qu’il pense d’un morceau de chair saignante. L’idée seule d’un pareil régal lui fait saliver les babines. Offrez la chair crue à l’oiseau. Pouah ! jamais chardonneret n’y portera le bec. Offrez au chat le chènevis. Le matou se retire avec des ronrons d’une haute indifférence. Viande crue et grain de chènevis ne sont pas nourriture pour les deux bêtes indifféremment. Où l’une se régale, l’autre ne trouve rien à manger. Et le mouton, lui offrirez-vous la pitance du chien? mènerez-vous le chien tondre le pâturage? Non. Il faut à chaque espèce animale une nourriture appropriée à son organisation. 11 faut à l’oiseau le chènevis, au chat la proie, l’herbe au mouton et l’os au chien.

Les plantes ont de même chacune leurs goûts. Ce qui plaît à l’une est loin de plaire à l’autre. Bien plus, elles sont très-difficiles ; si difliciles, qu’un des grands soucis agricoles est de savoir ce qu’il faut leur donner à manger. Les plus experts s’y trompent. Ici peut-être un doute vous survient. Qu’un animal, capable d’aller où bon lui semble, recherche sa nourriture et la choisisse suivant ses appétits, rien de plus naturel; mais qu’une plante, fixée toujours au même point du sol, fasse la délicate et ne puise pas en terre les premiers sucs venus, c’est une autre affaire. Et puis dans la terre n’y-a-t-il pas toujours les mêmes choses? Toutes les plantes doivent donc se nourrir de la même façon. — Erreur, enfants, erreur profonde. La plante recherche ce qui lui convient; jusqu’à un certain

LA GREFFE

point, elle choisit. Elle prend de ceci et dédaigne cela. Dans le sol, il est vrai, les matériaux premiers de son ordinaire sont assez peu variés : de l’eau, quelques sels, quelques gaz. Mais (die a la cuisine savante, elle l'ait bon sans se mettre en grands Irais. Vous détailler tout ce qu’elle prépare de conserves sucrées, de sirops gommeux, de jus aromatisés, de pulpes farineuses, avec les trois ou quatre méchantes drogues qu’elle emprunte au sol, serait prématuré. Mettez-vous seulement dans l’esprit que l’ordinaire de la plante est des plus raffinés. La plus haute expression du talent culinaire est de préparer une même chose d’assez de manières pour satisfaire à tous les goûts. Eli bien, cette qualité, la plante la possède à rendre jaloux tous les cuisiniers du monde. Les quelques drogues puisées en terre, elle les travaille, elle les mitonne de tant et de tant de manières (pie c’est à ne plus s’y reconnaître. Jugez alors si la plante s’en donne en friandises de tout genre. Chaque espèce, du reste, d’après son tempérament, suit un régime particulier. L’une ralfole des farineux, l’autre aime mieux les sucreries. A celles-ci, de fortes épices plaisent; à celle-là, d’innocents laitages. Il en est à mœurs dépravées, la Ciguë, la Belladone, la Stramoine, etc., qui s’ouvrent l’appétit avec du poison; de même que l’homme s’arrose le gosier du feu mortel de l’absinthe. Enfin, chaque espèce végétale se prépare avec les matières puisées à la source commune, le sol et l’air, un régime alimentaire dont elle ne se départ jamais. — Et maintenant voyez un peu le sort lamentable d’un bourgeon qu’on mettrait en nour-*

rice chez une plante dont l’alimentation ne serait pas la sienne. Voudrait-il du laitage édulcoré de miel? des mets de haute saveur lui seraient présentés. Réclamerait-il des sucs généreux, aromatiques? il serait abreuvé d’un fade mucilage. 11 aurait le sort de l’agneau à qui l’on donnerait la pitance du chien; il aurait le sort du chien à qui l’on jetterait la brassée d’herbes de l’agneau. Ne trouvant pas ce qui lui convient, il périrait de faim ou même empoisonné.

Il est dès lors tout clair que, pour greffer un bourgeon d’un végétal sur un autre, il faut absolument que le sujet ait le même genre d’alimentation que la greffe. Cela exige que les deux plantes, la nourrice et celle d’où provient le. nourrisson, soient de la même espèce ou du moins appartiennent à des espèces très-voisines, car la similitude de goûts ne peut résulter que de la similitude d’organisation. On perdrait son temps à vouloir greffer le Lilas sur le Rosier, le Rosier sur l’Oranger. 11 n’y a rien de commun entre ces trois espèces végétales, ni dans les feuilles, ni dans les fleurs, ni dans les fruits. De cette différence de structure, on peut hardiment conclure à la différence de régime. Le bourgeon de Rosier périrait affamé sur une branche de Lilas; le bourgeon de Lilas en ferait autant sur sur une branche de Rosier. Mais on peut très-bien grc 1 fer Lilas sur Lilas, Rosier sur Rosier, Oranger sur Oranger. Il est possible d aller plus loin. Ou peut laire nourrir un bouigeon d’Oranger par un Citronnier, un bourgeon de Pêcher par un Abricotier, un bourgeon de Cerisier par un Prunier,

LA GREFFE

et réciproquement; car il y a entre ces végétaux, pris deux à deux, une étroite parenté que vous entrevoyez déjà, mais que vous comprendrez mieux lorsque nos études seront plus avancées.

Alors, à quoi bon la greffe? Puisqu’on ne peut greffer qu’un Rosier sur un Rosier, un Tilleul sur un Tilleul, un Poirier sur un Poirier, autant vaut laisser l’arbre et l’arbuste tels qu’ils sont. Ce serait remplacer le semblable par le semblable. — Avant de condamner la greffe, écoutez. On vous a dit comment l’homme, par les soins les plus assidus prolongés pendant des siècles, s’était créé ses arbres fruitiers avec quelques végétaux revêches, d’aussi peu de valeur à leur début que le buisson de la haie. Rappelons-nous l’histoire du Poirier. Qu’est-il à l’état sauvage? Un affreux arbuste, hérissé de longs piquants. Les petites poires âpres, pétries de grains de gravier, sont bien le fruit le plus détestable. L’industrie humaine a fini par civiliser ce sauvageon. Elle lui a changé le caractère au point de lui faire produire de grosses poires à chair beurrée. Mais Dieu sait ce qu’il a fallu de patience et de labeur! Aujourd’hui toutefois, le Poirier n’est pas tellement rallié à l’homme qu’un sourd regret ne lui reste de sa vie de buisson. Au sein du verger, où vous le croyez innocemment heureux, il médite des projets subversifs; il veut revenir à ses méchantes petites poires. Rarement l’occasion s’en présente, parce que l’homme est là qui le surveille de près et le ramène, tantôt par la douceur, tantôt par la violence, à de meilleurs sentiments. Que lait alors le Poirier? Il dissimule; et, ne pouvant s’affranchir

lui-même, il élève ses graines, scs pépins dans l’horreur de l’homme, dans le mépris des poires beurrées; il leur inspire l’amour effréné de l’indépendance. Voyez en effet. Des pépins sont semés, pris dans une excellente poire, bien grosse, bien juteuse. Eh bien, les Poiriers issus de ces graines ne donnent, pour la plupart, que des poires médiocres, mauvaises, très-mauvaises même. Quelques uns seulement, d’un naturel plus doux, reproduisent la poire mère. Un autre semis est fait avec les pépins de seconde génération. Les poires dégénèrent encore. Si l’on continue ainsi les semis en puisant toujours les graines dans la génération précédente, le fruit, de plus en plus petit, âpre et dur, revient enfin à la méchante poire du buisson. L’aïeul est vengé de son long servage. Les arrière-petits-fils ont repris la tige noueuse, les robustes piquants, la feuille coriace, la poire immangeable. Foin de l’homme et de ses vergers! A nous la baie, le roc, la lisière des bois, en compagnie du merle! — Les entendez-vous, les échappés de la galère du jardin?

Un exemple encore. Quelle fleur mettre en parallèle avec la Ilose, si noble de port, si odorante, d’un pourpre si vif? On sème les graines de la superbe fleur. Oh! oh! qu’est, ceci? Les descendants de la Rose sont de misérables buissons! Rien d’élonnant : la noble fleur avait pour père un Gratte-cul; par le revirement du semis, elle reprend les caractères de sa famille. C’est une insolente parvenue qui écrase la Violette de sa morgue royale. La modestie seule pourrait faire oublier sa basse extraction. Aussi comme la

LA GREFFE

Violette doit sourire dans la bordure des plates-bandes, quand le jardinier, par le semis, l'ait avouer ses ancêtres à

l’orgueilleuse!

De ces deux exemples, qu’il serait si faeile de multiplier, il résulte que nos arbres fruitiers, nos plantes ornementales, retournent plus ou moins rapidement par le semis au type sauvage. Comment faire alors pour les propager sans

crainte de les voir dégénérer?

11 faut recourir à la greffe,

inappréciable ressource qui nous permet de stabiliser dans le végétal la perfection obtenue par de longues années de travail, et de profiler des améliorations déjà obtenues par nos devanciers, au lieu de recommencer nous-mêmes une éducation à laquelle une vie humaine ne suffirait pas. Par la greffe, nous adjoignons à notre travail individuel le travail accumulé de nos prédécesseurs. Examinons en quoi consiste la précieuse opération.

lu mauvais Poirier est dans votre jardin, venu de semis, ou apporté de son bois natal.

Vous voulez lui faire produire de bonnes poires. On tranche net la tète du sauvageon et dans le tronçon en terre on fait une profonde entaille. Puis, on prend sur un Poirier d’excellente qualité un rameau muni de quelques bourgeons. On taille son extrémité inférieure en biseau et l’on implante la greffe dans la fente du sujet, bien exactement

Greffe ou fente iln l’oirier. 0„ le sujet fendu; AB, la greffe taillée inférieurement en biseau.

écorce contre écorce, bois contre bois. Enfin on ligature le tout el l’on recouvre les plaies de mastic, ou, à son défaut, d’argile maintenue en place avec quelques linges. Songez donc, on vient de faire à l’arbre une grave opération chirurgicale. Si l’on ne prenait pas soin d’emmaillotter le moignon, la pourriture s’y mettrait et tout serait perdu.

Greffe de l'Oranger. A, greffe placée sur le sujet; B, greffe et sujet isolés.

Mais à l’abri du mastic qui les préserve du contact de l’air, les plaies se cicatrisent, le rameau soude son écorce et son bois à l’écorce et au bois de la tige amputée. Bientôt les bourgeons de la greffe, alimentés par le sujet, se développent en ramifications, et au bout de quelques années la tète du poirier sauvage est remplacée par une tète de poirier civilisé, produisant de bonnes poires comme l’arbre quia fourni la greffe. — Si l’on désire obtenir un arbre à

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