I.e lloux
longent les nervures hors du limbe des feuilles en pointes menaçantes.
(/est dans l’insociable famille des Cactées surtout que s’exalte la manie du poignard. Manie, ce n’est pas assez dire; disons rage, frénésie. Il leur faut l’armure du Hérisson. Que le Jujubier, pour défendre ses jujubes, porte stylet à la base des feuilles, on le lui pardonne volontiers en laveur de ses fruits. Mais les Cactées, que veulent-elles
délendre? Leurs fruits, détestables ligues à chair visqueuse et fade, entremêlée de petites pierres soi-disant des graines? Matamores ventrus, ne dégainez pas; on respectera vos ligues,
Matamores ventrus ne dégainez pas; ou respectera vos ligues.*
elles sont trop mauvaises. Vos fleurs sont admirables, je le reconnais, mais qui peut s’en approcher? Et puis, elles durent si peu ! Ecloses à la tombée de la nuit, elles sont fanées au soleil levant. Serait-ce leur faible tempérament qui vous rend si ombrageux? Les pauvres phthisiques ont pour la plupart à peine une nuit à vivre. Aussi, comme aux enfants maladifs dont on satisfait les moindres caprices, vous leur pro-
«liguez tout ce que le luxe a de plus somptueux, jusqu’au moment, où, au sein de suaves parfums, elles s’endorment de leur premier et final sommeil. Et pour leur faire paisible leur courte existence, pour les défendre des souillures de la limace et de la dent de l’escargot, vous les entourez d’un infranchissable rempart en transformant vos feuilles, absolument, toutes, en horribles' faisceaux d’épines.
Pour protéger les siennes, le Rosier ne fait pas d’aussi grands sacrifices. Il se borne à soulever en crocs acérés la
couche subéreuse de l’écorce. Ce genre d’armure se nomme aiguillon. Il ne faut pas confondre les aiguillons avec les épines. Les épines sont des organes transformés, des feuilles, des rameaux, des stipules, qui ont perdu leur structure réglementaire pour en prendre une appropriée à leurs nouvelles fonctions. Elles se montrent donc en des points déterminés, places normales des organes dont elles dérivent. De plus, elles se détachent difficilement de la tige. Les aiguillons, au contraire, sont des organes accessoires, superficiels, qui se montrent un peu partout, sans régularité, et se détachent de l’écorce sans déchirure profonde. — L’armure d’aiguillons, moins coûteuse que celle des piquants, est adoptée par beaucoup de plantes. La Ronce et l’Églantier nous en fournissent deux exemples bien connus. Quand elle est réussie, bien drue, bien acérée, elle donne à la plante une mine féroce des plus décidées. Témoin la Morelle que voici:
Aiguillons dit Itosier.
h. aiguillon déla dit' ; «, cicatrice
laissée sur la tige par l’aiguillon.
Approchez sans crainte, c’est l’âne revêtu de la peau du lion.
, Aiguillons d'une Morel le.
Dépouillée de son armure, la Morelle deviendrait une ti-
mide Douce-amère. L’Aubergine de nos jardins ne s’aviset-elle pas aussi de prendre des airs terribles en hérissant ses feuilles d’aiguillons! Légume sans malice, à qui. prétendez-vous en imposer? Vous êtes l’épicier bonasse qui parade avec le tablier blanc, la hache et l’affreux bonnet à poil du sapeur.
Le chef-d’œuvre des armes offensives végétales est le poil
Yijpére commune.
de l’ortie. La vipère elle-même en a fourni le modèle. — Vous venez, imprudent, de troubler le redoutable reptile
sommeillant au soleil : soudain l’animal se déroule en cercles superposés, se débande avec la brusquerie d’un ressort, et, de sa gueule largement ouverte, vous frappe à la main. C’est l’affaire d’un clin d’œil. Avec la même rapidité, la vipère replie sa spirale et se retire, continuant à vous menacer de sa tête placée au centre de l’enroulement. Vous n’attendez pas une seconde attaque, vous fuyez; mais hélas! le mal est fait. Sur la main blessée deux petits points rouges se voient, presque insignifiants, vraies piqûres d’aiguille. Ce n’est pas bien alarmant, vous vous rassurez. Innocuité trompeuse! voici que les points rouges s’entourent d’une auréole livide. Avec de sourdes douleurs, la main s’enfle; et de proche en proche le bras. Bientôt des sueurs froides et des nausées surviennent; la respiration se fait laborieuse, la vision se trouble, l’intelligence s’obscurcit, une jaunisse généralese déclare accompagnée de convulsions. Si l’on n’est pas secouru à temps, la mort peut être la conséquence de ces graves symptômes. Que faire en attendant les secours de l’art? Le mal marche vite! — 11 faut lier le bras au-dessus de la partie blessée, pour entraver la diffusion du venin dans le sang; il faut faire saigner la plaie en exerçant des pressions tout autour, ou, ce qui est plus efficace, la sucer énergiquement pour en extraire le liquide venimeux ; il faut enfin, dès qu’on le pourra, cautériser la blessure avec de l’ammoniaque ou même avec un fer rouge. Quand ces précautions sont prises, il est rare que la piqûre d’une vipère ait des suites fâcheuses.
Qui n’a vu les serpents darder entre leurs lèvres un lila-
ment noir, très-flexible, fourchu, qui va et vient avec une extrême vélocité? Pour beaucoup, c’est l’arme <lu reptile, le dard. Erreur grossière! ce filament n’est autre que la langue, langue tout à fait inoffensive, dont l’animal se sert pour happer les insectes et pour exprimer à sa manière les passions qui l’agitent en la passant rapidement entre les lèvres. Tous les serpents sans exception en ont une; mais un petit nombre seulement, vipère, céraste, serpent à sonnettes, etc., possèdent le redoutable appareil à venin. Get appareil se compose d’abord de deux crocheta ou dents longues et aiguës, placées à la mâchoire supérieure Les crochets
l.e serpent à sonnettes.
sont mobiles. A la volonté de l’animal, ils se dressent pour l’attaque ou se couchent dans une gouttière de la gencive* et s’y tiennent inoffensifs comme un stylet dans son four-
reau. De la sorte, le reptile ne court pas le risque de se blesser lui-même. En outre, des crochets de rechange, plus jeunes, arment la mâchoire en arrière des premiers, pour remplacer ceux-ci s’ils viennent à casser. Pour le moment, les deux aînés suffisent ; à eux seuls ils constituent l’arme de la vipère. Ce sont eux qui, sur la partie blessée, laissent les deux points rouges dont nous venons de parler; ce sont eux enfin qui amènent tout le mal, car le reste de l’empreinte de la mâchoire, quand celle empreinte existe, est sans effet aucun, à part une meurtrissure très-superficielle. Comment deux légères piqûres, comparables à celles d’une aiguille, peuvent-elles occasionner de tels désordres organiques, provoquer môme la mort ? Cela provient de ce que
la vipère empoisonne la plaie.
Avez-vous souvenir de l’opération de la vaccine? De la pointe de sa lancette, le médecin prend ,sur une lame de verre une gouttelette invisible d’une espèce de sanie appelée vaccin; cl de l’acier ainsi empoisonné, il vous pique le bras. La piqûre est légère, à peine s’en aperçoit-on. Faite avec un instrument sain, elle serait guérie en quelques heures, mais empoisonnée par le vaccin, elle ne tarde pas à se gonfler en un bubon purulent, et par amener du malaise, malaise salutaire qui nous affranchit d’une affreuse maladie, la petite vérole. — Si une gouttelette de vaccin introduite dans le sang par la pointe du bistouri, ou, comme on dit, inoculée, occasionne uji trouble profond, comment d’autres substances plus actives n’amèneraient-elles pas les plus graves désordres? 11 est tel
A H MISS < > L- I K.NSI VKS.
et tel liquide qu’on peut manier impunément, mettre sur les lèvres, avaler même, et qui , une lois mélangés avec le sang à dose imperceptible, produisent les plus redoutables effets. Que de morts, par exemple, n’a-t-on pas à déplorer occasionnées par la simple égralignure d’un instrument de chirurgie malpropre! Eli bien, la vipère, la savante assassine, inocule dans la piqûre faite par les crochets un liquide atroce, un venin préparé par elle-même. C’est une humeur d’aspect inoffensif, sans odeur, sans saveur: on dirait presque de l’eau. Mis sur la langue, avalé, ce liquide n’a pas d’action; et voilà pourquoi on peut sucer sans crainte, pour en extraire le venin, la plaie faite par le
Télé dn serpent venimeux. Y, vésicule du venin ; Cil, l'un des crochets; tendon donnant «Hache aux libres d’un muscle qui comprime la vésicule; C, conduit du venin; (il., glandes ■ salivaires ; N, narine.
reptile; mais une fois introduit dans le sang, il révèle ses implacables énergies.
V l’effet d’introduire le venin dans la plaie, les Crochets sont creux et percés vers la pointe d’une fine ouverture, l u
canal membraneux conduit le venin dans la cavité dentaire. Une petite ampoule le lient en réserve; enfin un organe spécial, laboratoire d’empoisonneur, une glande, le prépare. La ligure vous met sous les yeux l’appareil venimeux de la vipère.
L’arme scélérate de la vipère est d’une trop haute perfection pour que les autres serpents venimeux ne l’aient pas fidèlement imitée. On trouve, en effet, le même appareil dans tous,- dans le hideux Céraste du Sahara algérien, qui
1, 'Araignée tient ses deux crochets venimeux repliés l.e Scorpion porte son dard au
à l'entrée de la bouche. bout de la queue.
tue en quelques heures; dans le Crotale, dont les crochets font expirer un bœuf presque instantanément. Les insectes mêmes, d’un art si raffiné dans leurs armes, n’ont pas
trouvé mieux que la vipère. Ce sont toujours une glande qui élabore le venin, une ampoule qui le lient en réserve, un dard perforé qui l’instille dans la piqûre. Seulement
Scorpion porte son dard au bout de la queue; la Guêpe, pour ne pas en émousser la fine pointe, cache le sien dans une gaine logée dans l’abdomen.
L’ampoule à venin de la Vipère a trouvé des imitateurs jusque chez les plantes, dont quelques-unes se permettent
In cfvlrtt nivinnicAiinn uneci l\iun min hi
base et terminés en haut par un bouton. V™V'.IC11X ,l,‘
H, |Miut\iii ii i vw.’.n,
la peau, le bouton terminal se casse, la dans la rlaiefiole empoisonnée s’ouvre et le contenu en est versé dans la
UC
Leur cavité est pleine d’un liquide venimeux. Lorsqu’un de ces poils pénètre dans
II, bulbe ilu poil enchAssé dans l'épiderme Uf; /', cavité du poil remplie d'un
liquide granuleux; .v. bouton qui se casse
Avec l’Ortie, malfaiteur de lias étage, à tournure grossière, il faut citer les Loasées, superbes plantes américaines qui se compromettent pai* l’usage du poil empoisonné. Leurs
armes, construites sur le même modèle, sont encore plus à craindre que celles de l’Ortie.
Los confidences de l’Agaric. — Le dépit du Mouron. — La plante veut se faire animal — La divine messagère. — La curée des révolutions. — Épreuve du sommeil. — Lue vaillante petite herbe. — Épreuve de la douleur. — L insurrection apaisée. — Caractéristique de l'animal, — Noble et terrible prérogative de l'homme. — Poses nocturnes des animaux. — Poses nocturnes des plantes. — Sommeil des touilles composées.— Deux feuilles qui se boudent au lit.
L Judo, la grande amie des bêtes et des piailles, l’Inde, féconde en apologues, nous raconte ceci : l u jour les plantes, d’ordinaire si. sages, murmurèrent contre le soi t qui leur est fait. I ne nouvelle étrange leur était venue : la nouvelle d’une existence supérieure, d’une vie mieux remplit*, plus active, plus riche, la nouvelle enfin ‘
di* ht vie de ranimai. Comment le grand secret avait-il transpire? Le Roseau l’avait-il confidentiellement reçu de la fauvette habillarde (|iii niche dans ses touffes, et. le Roseau
Le ltoseau avait-il confidentiellement revu le secret «le* la Fauvetle babillarde?
loquace favait-il propagé? On ne saurait le dire au juste. Toujours est-il que, parmi les plantes, ce fut dès lors le sujet
inépuisable de jalouses chuehoteries. Dans la retraite du Saule caverneux, le Champignon conliait scs peines à la Mousse. L’animal, disait-il, comment est-ce donc lait? Voisine, en auriez-vous quelque chose à m’apprendre? On dit qu’il change de place, qu’il va et vient, s’attable où bon lui semble, déjeunant ici, dînant ailleurs, au gré de ses caprices. Nous sommes, vous et moi, (ixés au tronc du Saule. L’arbre se fait vieux et avare; la nourriture est maigre. Je voudrais bien m’en aller d’ici. — Moi, répondait la Mousse, je sens, tout à coté, l’eau d’un frais ruisselet où je voudrais bien, comme l’animal, me désaltérer à l’aise, au lieu d’attendre, sur ma plaque d’écorce, la goutte de pluie qui de loin en loin me vient du nuage. L’animal, croyez-m’en, est plus heureux que nous; la meilleure part lui est faite. — L’Agaric, de ses feuillets, laissait tomber une larme d’amère jalousie.
Le Mouron, à son tour, maugréait dans la haie. — Ne
sortirai-je donc jamais de cet affreux buisson où je m’étouffe à l’ombre! que ne puis-je aller là, seulement là, dans ce rayon de jour! Que ton sort est meilleur, Linol qui viens gruger mes graines, et d’un coup d’aile repars pour la vallée ou la colline, l’ombre ou le plein soleil, à ton choix! — Et la Pariétaire se plaignait du mur qui la salit de ses poussières; le Chiendent, du sable où ses stolons s’allongent sans trouver de quoi vivre; la Renoncule, du fossé dont les
(‘aux tarissent l’été; la Ronce, des pierrailles (pu lui meurtrissent les racines. Toutes enfin, grandes et petites, lasses d’une existence sédentaire, enviaient le sort trois lois heu-
reux de ranimai, qui so transporte où bon lui semble. Les
arbres de liante futaie principalement poussaient à la ré-
volté. Ils avaient le plus à y gagner. Quel bonheur pour le Sapin d’arpenter les montagnes par enjambées de géant, de se rapprocher des neiges pendant l’été, de s’en éloigner pendant l’hiver! Et le Chêne donc? n’avait-il pas à lier connaissance avec l’Olivier du midi et le Mélèze du nord? le Peuplier ne quitterait-il pas volontiers les bords vaseux du Meuve pour voir un peu le pays? De proche en proche, à l’instigation des habiles, du Houx malintentionné et consorts, le mécontentement prit dos caractères sérieux. Ce lut une explosion générale: il fallait à la plante la faculté de l’animal, la faculté de se mouvoir.
Or ces doléances montèrent jusqu’à Dieu, a Dieu dont l’oreille s’incline à l’appel d’une Mousse en détresse comme
Heureux l.inot ! ! !
aux suprêmes crépitations d’un soleil qui s’éteint; cl le Maître envoya la grande Fée des plantes rappeler les séditieux à la raison. La céleste envoyée parut, et tout lit silence, dans les bois, dans les prés, la haie, le marécage. Connue
L’Olivier .
chez nous en pareille circonstance, les plus ardents à la plainte furent les plus timorés au moment décisif. Le Houx, qui s’était démené pour faire tourner à l’insurrection une innocente effervescence, prétexta des affaires et ne dit mot, prêt à pérorer plus ardent que jamais si le complot aboutissait. Le Chêne, pour ne pas porter la parole, allégua son défaut d’éloquence et tourna les talons. Le Hêtre se trouva empêché, il avait à mûrir ses faines. Le noble Laurier était retenu dans ses terres; et ainsi des autres grands seigneurs. Quand tout sera (i ni, on les verra, avec une superbe impu-
dcncc, réclamer la part du lion. Ainsi, lorsque derrière la barricade le canon cesse de tonner, et que le' tombereau ramasse dans le sang la blouse prolétaire égarée par de perfides conseils, l’habit noir reparaît du fond de sa cachette, et s’élance à la curée des révolutions. Bref, pour s’expliquer devant la divine messagère, il ne resta que les petits et quelques généreux arbustes. Les prétentions furent exposées. La bonne Fée sourit du vœu insensé des plantes. — Vous voulez, dit-elle, imiter l’animal, vous mouvoir à votre gré. Se mouvoir, pauvres folles, savez-vous ce que c’est? D’abord, de sa vie c’est faire deux parts, 1 une pour amasser des forces, l’autre pour les dépenser. C’est abréger son existence de moitié. La machine animale est trop délicate pour fonctionner toujours. Elle acquiert son activité par le repos, elle se remonte par une mort apparente, pai le sommeil, où l’on est comme si l’on n’était pas. Wilczvous remplacer votre vie continue, d’une lenteur prudente, et qui dure des siècles, par une vie intermittente, qui fait explosion de jour, retombe au néant de nuit, ressuscite le lendemain et s’épuise en peu d’années? Voulez-vous seulement essayer du sommeil? — Un très grand nombre consentirent, alléchées par l’appât du nouveau. La Fée, de sa droite, traça un signe dans l’air. Et voilà que les plantes qui avaient accepté furent prises d’une profonde torpeur. La mort sembla les visiter. Les feuilles se replièrent, qui d une manière, qui d’une autre, à peu près comme elles l’étaient dans le bourgeon. Les pétioles s’infléchirent vers le rameau, les fleurs se fermèrent, tout enfin prit un tel aspect fané qu’on
eut dit la plante expirant sous un coup de soleil. Ce que voyant, le Chêne, le Houx, le Laurier et les autres, gardaient plus que jamais un silence obstiné. L’affaire prenait une mauvaise tournure.
La Fée ordonna, et les endormies se réveillèrent. Il eût fallu voir comme la plupart étaient matées. Elles éliraient à la hâte leurs feuilles chiffonnées par le sommeil, déplissaient leurs corolles, relevaient leurs pétioles, confuses d’être surprises dans une aussi piteuse toilette. Dieu sait si les méchantes langues s’en donnèrent sur leur compte. Nulle part, pas plus chez nous que chez les plantes, il ne manque de gens qui vous encouragent dans un mauvais
pas, heureux de rire bientôt de votre mésaventure. Jugez si
le Houx coriace rit du crédule Sainfoin; si, du haut de sa noblesse, le Laurier toisa le Trèile, généreux étourdi.
La Fée reprit: — Pour se mouvoir, remonter la machine, dormir ne suffit pas. Il faut encore, il faut surtout posséder l’expérience qui vous met en garde contre les embûches du mouvement. Il faut connaître le péril de la chute pour ne pas se casser les branches, le péril du caillou anguleux pour ne pas s’y meurtrir les racines, le péril de l’obstacle pour ne pas aller le heurter de front, le péril du précipice pour ne pas y rouler. Cette expérience, l’animal l’acquiert à ses risques et périls, guidé par une rude conseillère, beaucoup se brisent les os avant de la posséder. Qu’ils le disent maintenant, ceux qui veulent ressembler de plus près à l’animal. — Personne ne répondit. L’impitoyable conseillère dont la Fée parlait, cette conseillère qui instruit l’ani*
mal par les chairs meurtries et les os fracassés, leur donnait à réfléchir. Tous auraient bien voulu savoir ce que c’est, mais pas un n’osait en faire personnellement l’épreuve. Us étaient donc là, muets, s’excitant l’un l’autre du coude, comme des poltrons qui cherchent à décharger sur autrui l’honneur du danger à courir. Déjà la Fée, croyant tout fini, perdait terre pour remonter au ciel, lorsqu’une vaillante petite herbe se dévoua, décidée à tenter l’épreuve qui les faisait tous trembler. Oh ! les petits, voyez-vous, les petits! c’est presque toujours chez eux que le sang généreux circule, presque toujours chez eux que bat le cœur du dévouement. Or la vaillante petite herbe fut depuis appelée Sensitive. Du bout du doigt, la Fée la toucha. Prodige! la plante se fait animal. Un frisson court dans ses folioles, qui soudain s’agitent, se meuvent, cheminent. Mais voilà que du sein du feuillage convulsionné, un cri de terreur s’élève, entendu delà Fée seule, dont l’ouïe est si fine. La Sensitive se refuse à continuer l’épreuve. Elle vient de toucher à l’animalité, et sur le seuil de la nouvelle vie, elle vient d’entrevoir, de pressentir la douleur! Et revenue de son épouvante, la Sensitive raconta à ses compagnes des choses si terribles sur la douleur que toutes promirent d’être sages. Elles renonçaient à tout jamais aux prérogatives de l’animal. La Fée s’envola, laissant après elle une traînée de Pâquerettes, de Coquelicots et de Bleuets. Mais, depuis, les plantes qui ont dormi dorment ; et la Sensitive, qui a presque connu la souffrance, au moindre attouchement se crispe de frayeur.