I. A F K E )1 A R II A I X E DES P L ANTES
Déjà la fée, croyant tout fini, perdait terre pour remonter au ciel, lorsqu'une vaillante petite herbe se dévoua, décidée à tenter l’épreuve qui les faisait tous trembler.
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La douleur est caractéristique de l’animalité. Si l’on vous demandait en quoi la plante diffère do l’animal, vous croiriez peut-être à une sotte demande. Qui peut confondre un chat avec un chou, un bœuf avec un chêne? C’est juste; mais si nous descendions l’échelle des êtres, si nous arrivions, par exemple, aux polypes, croyez-vous que la différence fût bien tranchée? Un polype n’a-t-il pas la forme d’une fleur épanouie? n’a-t-il pas pour <L meure un support pierreux de l’aspect d’un arbrisseau? La ressemblance est telle entre un polypier et une plante que, des milliers d’années durant, on a pris les polypiers pour des plantes marines. 11 a fallu tout ce que la science apporte aujourd’hui de scrupuleuse exactitude en ses recherches pour décider de la nature de ces êtres problématiques. Le mol zoophyte, par lequel on les désigne, trahit nos longues incertitudes à leur sujet; il signifie littéralement animalplante. Et puis dans la mer, (pie d’autres espèces animales qui prennent, à s’y tromper, les apparences de la plante! Les unes s’épanouissent isolément sur les rochers en grandes anémones pourprées, les autres se groupent en gracieuses guirlandes, en gerbes de fleurs voguant au gré des Ilots. Il en est qui ressemblent à des champignons de cristal, lisérés de carmin et d’azur, qui mollement flottent au sein de l’eau sans jamais prendre pied; on en connaît qui revêtent la lorme d’une lanière glutineuse, d’une frange foliacée, d’une bulle d’écume, d’un noyau de gelée. Est-ce bien là de la gelée, de l’écume, un champignon, une fleur, une plante, un animal? Qui décidera? La douleur. La chair, pour être
chair, avant tout doit souffrir. Tout ce qui frémit, tout ce qui se crispe au contact douloureux de la pointe d’une ai-
Est-ce «un fleur, un animal? Qui décidera? La douleur.
guille, vit d’une vie supérieure, de la vie de l'animal; tout ce tpii reste impassible vil d’une vie moins parfaite, de la vie du végétal.
Chose étrange! ici-bas, douleur et perfection s’appellent l’une l’autre. Et quel plus bel exemple pourrions-nous en trouver autre part qu’en nous-mêmes? L’homme, comme' toutes les espèces animales, est assujetti à la douleur physique, la rude conseillère qui lui lait connaître le péril et
le met sur ses gardes pour l’éviter plus tard. La douleur de la brûlure lui enseigne le danger du feu, la douleur de la chute lui apprend les duretés delà pesanteur. Marmot inexpérimenté qui, de ta petite main, t’escrimes à saisir la flamme de la lampe, attends, attends ; la brutale va venir, la douleur, et ton éducation sera faite sur les perfidies de la flamme. Désormais, tu n’y toucheras plus. L’homme est donc soumis à la sévère éducation de la souffrance physique, comme l’exige la sauvegarde de son corps fragile. 11 a de plus, noble et terrible privilège, il a de plus la souffrance morale, qui nous soumet au creuset de l’épreuve et nous sort de là transfigurés, comme le métal précieux dégagé par le feu de son vil alliage. Courage! chers enfants, courage! vous tous qu’attendent les tribulations de la vie. Supportez-îes résignés et confiants ; de grandes choses sont au bout. Pour avoir reculé devant la douleur, la plante, nous dit l’apologue, n’a pu s’élever à une vie supérieure. Serions-nous aussi faibles devant l’épreuve, nous qu’attendent d’immortelles destinées!
Mais descendons de ces hauteurs philosophiques, où le vertige finirait par nous prendre; le mystère de la douleur est insondable. Revenons au plus vite à la Botanique. — Les plantes dorment, non toutes, non celles à feuilles rigides comme le Chêne, le Houx, le Laurier, que nous avons vus lâchement rester à l’écart au moment de s’expliquer devant la Fée, mais celles à feuilles tendres, à feuilles composées surtout. Elles dorment, c’est-à-dire que de nuit (‘lies disposent leurs feuilles d’une autre façon que de jour.
L’animal, suivant son espèce, varie d’attitude pour le repos nocturne. La poule monte au perchoir, soulève une patte dans le duvet et se cache la tète sous l’aile; le chat recherche la cendre de l’âtre, où il se roule encercle; le mouton s’accroupit sur le ventre ; le bœuf se couche sur le flanc; le hérisson se roule en boule; la couleuvre se contourne en spirale serrée. De même, chaque espèce végétale a sa manière de dormir. L’Épinard, au déclin du jour, redresse ses feuilles vers le haut de la tige. et les applique contre la sommité encore tendre de la pousse, pour lui faire une tente qui s’ouvrira d’elle-même au retour du soleil. L’impatiente, frêle balsamine du bord des ruisseaux, lait tout le contraire : elle infléchit ses feuilles vers le bas de la tige. La raison, ne me la demandez pas; vous me prendriez en flagrant délit d’ignorance. A moins que ce ne soit pour protéger les fruits! L’Impatiente ne souffre pas qu’on y touche. Au plus léger attouchement, ils éclatent, lancent leurs graines et roulent leurs valves à la manière d’un morceau de parchemin qui se tord devant le feu. De là provient le joli nom donné à la chatouilleuse plante : -Impatiente, ne me touchez pas. Je viens de dire que les feuilles s’abaissent peut-être pour défendre les fruits mûrs. Je me hâte d’ajouter que je n’en crois pas un mot. Savons-nous pourquoi la poule dort sur une patte, l’autre dans la plume? Savons-nous pourquoi le chat se roule en manchon? Ces détails de la vie intime des bêtes nous échapperont toujours dans leur cause. N’espérons pas davantage de l’Impatiente, ni de l’Épinard, ni des autres, le secret de leurs poses noc-
T» Cl
turnes. Une plante dort comme ceci; une autre tout au rebours. Pourquoi? Demamlez-le à la Fée des plantes, si jamais vous vous levez assez matin pour la rencontrer. Elle seule pourrait le dire.
Tout ce que la science peut affirmer, c’est que la feuille, en son repos nocturne, a une tendance marquée à reprendre la pose qu’elle avait dans le bourgeon, alors que, enveloppée de langes cotonneux, elle dormait du profond sommeil de l’enfance. L’une s’enroule grossièrement en cornet, en volute; une autre se plie à la façon d’un éventail; une troisième se ferme en deux, la moitié de droite sur la moitié de gauche; une quatrième se chiffonne négligemment; enfin chacune s’arrange à sa guise, à peu près suivant les plis qu’elle avait au berceau. Les premières impressions sont les plus tenaces. Dans l’homme fait se retrouve l’enfant. Comme celui-ci pliait ses feuilles, l’autre les plie encore. Songez-y, enfants chéris, songez-y toujours. Prenez de bonne heure l’habitude du travail et de l’ordre, si vous ne voulez pas être un jour des gens oisifs et déréglés. Pliez avec soin votre feuillage, car plus tard vous le plierez de la même manière; et si vous le pliez mal, il vous en cuira, soyez-en surs.
C’est principalement dans les feuilles composées que la disposition pour le repos nocturne est frappante. Examinez de jour un Acacia, une Mimose, enfin un de ces arbres à feuilles composées pennées si fréquemment cultivés dans nos jardins. Examinez-le de nouveau à la tombée de la nuit. Docile curieuse métamorphose s’est opérée dans le fenil-
luge! L’arbre a changé de physionomie. De jour, les folioles étalées de droite et de gauche du pétiole commun, donnent au feuillage un aspect touffu, un air de vigueur qui charme le regard. Le soir arrive, et les folioles, abattues de fatigue, se couchent l’une sur l’autre. Le feuillage semble maintenant dégarni. Il est d’aspect triste, souffreteux. On le dirait fané par la soif, frappé à mort par le hâle du jour. L’arbre est-il malade, souffre-t-il de la sécheresse? Du tout, il dort; et pour dormir, il a plié ses feuilles. Demain, dès l’aurore, vous le verrez les épanouir aussi fraîches que jamais.
Avec une paire d’exemples, précisons l’état de sommeil. Dans les Mimosées, les folioles étalées à l’état de veille,
Feuille composée à l’état de veille.
Feuille composée à l'état de sommeil.
comme le montre la première figuré, se rabattent d’arrière en avant sur le pétiole commun, et se recouvrent partiellement
l’une l’autre à la manière des tuiles d’un toit. — Dans l’Amorplia ligneux ou Faux-Indigotier, dès les premiers rayons
du jour, les folioles sont étalées horizontalement. A mesure que le soleil monte, elles montent aussi, suivant pas à pas les mouvements de l’astre. À midi, elles pointent vers le ciel. Puis elles redescendent, et, quand la nuit approche, elles sont tout à fait pendantes, appliquées dos contre’dos au-dessous du pétiole commun. — Le Baguenaudier, dont les gousses membraneuses et gonflées ressemblent à de petites vessies, endort ses folioles dans une position toute contraire. Il les redresse quand la nuit approche, et les applique deux à deux par leur face supérieure, au-dessus du pétiole. — La Casse de Maryland fléchit le soir ses folioles au-dessous du pétiole commun; elle les envoie se coucher à la manière du Faux-Indigotier, à reculons. De cette façon, les folioles d’une même paire devraient s’assembler par leurs faces inférieures, et dormir dos à dos comme deux personnes qui se boudent au lit. Que font les deux rusées? Sans rien dire, tout doucettement, elles se tordent sur leur petite queue,
of se mettent visage contre visage, en inséparables amies. Sauriez-vous me dire pourquoi les folioles de l’Amorpha se boudent et celles de la Casse dorment dans les bras l’une de l’autre, quoique mises au lit de la même manière? J’aurais grand plaisir à l’apprendre; car, je vous l’avoue, les livres n’en disent rien. Peut-être n’en savent-ils pas plus long que nous.
Sur la plume, sur la
laine, sur la pierre
SOMME II. KACII.E,
nue, le sommeil vous arrive, enfants,
calme, réparateur
LA SENSITIVE
Le bel âge pour dormir. — Une résolution héroïque de l’Acacia de Sainte-Hélène, — Les machinations du savant pour faire dormir la Sensitive à des heures indues. — Action «le la lumière. — Un sommeil facile. — Plantes qui dorment quand ou les berce. — Émoi de la Sensitive frôlée par l’aile du Scarabée. — Les consolations du Soleil. — Le poète. — Les brigandages de la Dionée attrape-mouche. — Atrocité juvénile. — Un Sainfoin qui toujours se trémousse.
Vous le savez mieux que personne, enfants : pour vous tout oreiller est bon. Sur la plume, sur la laine, sur la pierre nue, le sommeil vous arrive, calme, réparateur. Plus tard, lorsque l’expérience de la vie aura bourré d’épines votre oreiller et que les soucis vous travailleront la cervelle, vous ne l’apprendrez que trop : le sommeil à l’homme mûr ne vient pas aussi vite, ni aussi profond. Comment dormir
mate pour éventer la politique du Grand-Turc ou du Czar.
L’un d’eux, célèbre botaniste, de Candolle, s’avisa de soumettre une des plantes dormeuses les plus impressionnables à l’action alternative de l’obscurité et de la lumière artificielles, mais en intervertissant l’ordre naturel, c’est-à-dire que la plante restait de jour dans les ténèbres d’une chambre fermée, et de nuit était éclairée par quelques lampes. D’abord à ce revirement, la pauvre recluse eut quelque peine à se reconnaître. Il y avait de quoi. Du jour, on lui avait fait la nuit ; et de la nuit, le jour. On serait désorienté à moins. Les premiers sommes dans l’obscurité diurne furent irréguliers, légers, lin rien l’éveillait ; ce n’était pas son heure. Les premières veilles nocturnes aux clartés des lampes ne furent pas non plus bien franches. De temps en temps la Sensitive, — c’est le nom de la plante expérimentée , — de temps en temps la Sensitive se surprenait assoupie, le feuillage ployé. 11 lui fallait toute sa bonne volonté pour secouer en sursaut la somnolence, car enfin la lumière était là, et une plante qui se respecte ne doit pas dormir le jour. La lutte fut longue entre les habitudes de la plante et les conditions exceptionnelles créées par le savant. Le botaniste l’emporta ; la Sensitive changea ses heures : elle dormit de jpur et veilla de nuit. L’histoire ajoute qu’au sortir de cette épreuve, la plante était méconnaissable de faiblesse, de pâleur, car c’est chose affreusement malsaine de veiller bien avant dans la nuit pour dormir la grasse matinée. Nous ne sommes pas des Sensitives, en général, tant s’en faut; nous sommes assez durs. Cepen-
LA SENSITIVE, danl, si nous nous amusions à ce jeu, nous aurions lot ou tard un rude compte à rendre. On ne plaisante pas avec les puissances qui nous foui vivre, et la lumière du soleil est une de ces puissances.
In long discours de lourde éloquence berce l’esprit dans le vague de sons non compris et porte invinciblement au sommeil. I n mouvement doux, longtemps prolongé, berce le corps en des sensations monotones, engourdit le cerveau et pareillement amène le dormir. Les végétaux ne sont pas indifférents à ces deux causes de torpeur, non qu’ils aient à subir comme nous de soporifiques discours, mais enfin, quand le vent, ce grand parleur pour ne rien dire, souffle dans la ramée son continuel bon ! bon ! et balance le feuillage dans un roulis sans fin, il y a là réunies deux belles occasions de dormir dont les plantes profitent. Elles dorment, les innocentes, au sein de la bourrasque qui les berce. Examinez un Acacia fouetté par b* vent. Vous le verrez en costume de nuit, les feuilles repliées. — J’aime à croire qu’au sein de la tourmente où elle s’endort, la plante est plus impressionnée par le mouvement de balançoire que par la phrase monotone du veut. Ce qui le prouve, e’est qu’on peut faire dormir certaines plantes par des chocs légers longtemps répétés. Exemple: les Oxa lis, dont quelques espèces sont cultivées pour l’ornement, et dont quelques autres sont communes dans nos champs. Eh bien, .si l’on Irappe quelque temps un Oxa I i s à petits coups redoublés, on voit les folioles se plier à demi suivant la nervure médiane, puis s’abaisser, s’appliquer contre le pétiole et
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prendre enlin la disposition du sommeil. 101 les s’endorment à cette titillation continue, comme s’endort le marmot au refrain monotone de sa nourrice.
Jusqu’à quel point le sommeil des végétaux ressemble-t-il au nôtre? Il est impossible de le dire. Tel qu’il nous est connu, ce n’en est pas moins un des faits les pl ns remarquables de la vie des plantes. Vai-
Feuilles «rOsaBs â l'état de sommeil. neilient 011 SC (lit (}UC c’est là
un pur résultat mécanique occasionné par la présence et l’absence alternatives delà lumière, dont l’action sur tous les êtres organisés est si manifeste; d’autres faits protestent, et, bon gré mal gré, il faut admettre dans les plantes une grossière ébauche de la vie animale. Citons quelquesuns île ces faits: — La Sensitive est une plante herbacée, originaire des Antilles. Recherchée à cause de son extrême irritabilité, qui Ta rendue célèbre, elle est cultivée en pots dans nos jardins. Elle a des feuilles deux fois pennées, une tige armée d’aiguillons crochus et des Meurs disposées en petites houppes globuleuses. La plante, je suppose, est au* soleil ; toutes les feuilles sont étalées. Ou touche légèrement une foliole, une seule, celle par exemple de l’extrémité d’une feuille. Aussitôt cette foliole se redresse obliquement; sa compagne du côté opposé* fait de même, et les deux viennent s’appliquer Tune contre l’autre par la face 'supérieur!' au-dessus du pétiole. Ce n’est pas tout L’ébranlement se
LA SENSÏTI V K.
propage; un mot d’ordre semble circuler d’un bout de In rangée à l’autre. Voilà en effet que la seconde paire de folioles se met en branle et se relève comme la première paire; la troisième en fait autant ; puis la quatrième, la cinquième, etc., si bien que, de proche en proche, toutes les folioles se redressent et se couchent l’une sur l’autre, d’arrière en avant. Vous connaissez les capucins de cartes ali-
Rameau de Sensitive, dunt une feuille s’est repliée.
gnés debout sur la table. Le premier, en tombant, ‘culbute le second, qui abat le troisième, etc. ; en un instant, toute la rangée est couchée. Les folioles de la Sensitive rappellent les capucins de cartes. Si la paire chef de lile se, replie, les autres paires se replient aussi, à leur tour, ni plus tôt ni plus tard. La comparaison pèche en un point. Chaque carte en tombant culbute la suivante, et le mouvement total n’est que le choc de la première transmis de proche eu proche. Pour les folioles de la Sensitive, il n’y a pas de choc coin-
mu niqué ; une paire ne s’ébranle pas sous l’impulsion de la paire qui précède, mais chaque foliole se meut bel et bien par ses propres énergies. 1 ne seule chose se propage: c’est la nouvelle de l’événement survenu à l’extrémité de la feuille, l’avis du choc que la première foliole a reçu de votre doigt. Aussitôt la nouvelle reçue, les folioles suivantes, pour conjurer le danger, font les mortes à l’imitalidn d’une foule d’insectes qui se pelotonnent et ne bougent plus dès qu’ils se croient en péril. On ignore de quelle nature est le courrier porteur de la nouvelle. Il est visible toutefois que, si bonnes que soient ses jambes, il ne peut avertir toute la file à la fois. Il lui faut un certain’ temps pour aller d’une paire à l’autre, et voilà pourquoi les folioles se redressent par ordre. Si l’événement a peu de gravité, l’avis en est transmis seulement dans la banlieue; les trois ou quatre paires voisines sont averties et se mettent sur la défensive ; les autres ignorent le fait et ne remuent pas. Il est inutile, pour si peu de chose, d’envoyer un courrier ventre à terre aux extrêmes contins de la feuille. Si le choc est plus rude, les folioles se replient précipitamment., lès pétioles partiels se rassemblent en un faisceau, le pétiole commun pivote sur son point d’attache et s’infléchit vers le bas de la tige. La fâcheuse nouvelle plonge la feuille entière dans la consternation, tandis que les feuilles’ non touchées continuent à rester gaiement étalées au soleil. Si le péril est sérieux, si quelque secousse violente compromet la communauté, oh! alors l’émoi est au comble. Les courriers sont en nage, les télégraphes fonctionnent à se détraquer. En un clin d’œil,
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la nouvelle est propagée cl toutes les feuilles pendent flétries, portant le deuil de la calamité publique. Je voudrais, entants, vous montrer une Sensitive, non plus en image, mais en réalité; je voudrais vous la taire toucher du doigt. Kl lorsque vous la verriez frémir, se crisper, taire la morte, l’apologue, bien sûr, vous reviendrait en mémoire; vous vous demanderiez s’il y a aussi loin qu’on le dit de la plante à l’animal, si la sensibilité, la douleur, sont le partage exclusif de ce dernier.
Le danger est passé; la Sensitive se rassure. Déjà ses folioles s’entrouvent à demi comme pour regarder craintives si l’ennemi n’est plus là.. Les pétioles tournent lentement sur leur base, les feuilles se redressent et s’étalent. C’est fait. La plante remise, de son émotion sourit au soleil qui la console. Mais au premier danger la même panique va la gagner. Et comme il en faut peu pour effrayer une Sensitive! Le -coup d’aile d’un scarabée qui passe, le choc d’un grain de sable chassé par le vent, un rayon de soleil trop fort, l’ombre d’un nuage, cela suffit pour la faire tomber en pâmoison. Pauvre plante, qui pour un rien se meurt! La Fée te l’avait bien dit, qu’une vie supérieure est un rude fardeau. D’autres te l’auraient dit encore, d’autres aussi impressionnables que toi. Le feu, dit-on, circule dans leurs veines. Pour une idée, ils sont pris d’un saint enthousiasme ou d’un sombre désespoir. Le goujat, dont rien ne trouble le sommeil dur et l’âpre digestion, rit de ces natures d elite, de ces amants de l’idée. En notre langue on leur dit : les poètes.
ha Dionée attrape-mouche vient de la Caroline. Elle a des feuilles arrondies dont les deux moitiés peuvent jouer au-
Itioni'c nttrapp-mmirlip.
tour de la nervure médiane comme autour d’une charnière et s’appliquer l’une contre l’autre. De longs cils visqueux en couvrent la surface. Si quelque insecte vient à s’y poser, la feuille rapproche vivement ses deux moitiés à la manière d’un piège à loups, et saisit la bestiole dans le filet de ses cils entre-croisés. Elle ne se rouvre et ne lâche sa proie que lorsque l’aninlal ne bouge plus, exténué de fatigue ou tout à fait mort. Etrange passe-temps que de tendre des pièges aux moucherons pour ey jeter après les cadavres au vent!
LA SENSITIVE
0„ P l'Araignée tisse sa toile pour arrêter an vol quelque mouche étourdie, rien de mieux : il faut qu’elle dîne, et la mouche est le menu habituel de ses repas. Mais, sans but aucun.
Que l'Araignée lisse sa toile, rien de mieux.
se livrer au brigandage, eu aucune langue cela n’a de nom, parce que nulle part, même chez les cannibales, ne se \oil telle horreur. — Je me trompe. Cela se voit, ici, chez nous, en nos pays civilisés. L’atroce gamin tue pour le plaisir de tuer, torture pour le plaisir de torturer. J en ai connu un, et vos foudres dormaient, grand Dieu vengeur! j’en ai connu
un qui, surprenant une Alouette sur ses umts, prit la pauvre mère, la pluma vivante, et la jeta sanglante, endolorie dans le buisson bourré d’épines ! L’histoire des Caligula ne rien à mettre en parallèle avec cette juvénile scélératesse. Vous avez pardonné sans doute au barbare moutard, o l'ere des
HISTOIRE HE LA liUCIIE.
miséricordes, comme vous pardonnez à la Dionée, qui ne sait pas ce qu’elle fait. Détournons les yeux de ces atrocités Gela se voit une lois, mais ne se voit pas deux. Ce serait à désespérer d’une nation.
Outre ces mouvements brusques provoqués par des excitations étrangères, la plante en possède d’autres qui sont spontanés et continus. On les observe principalement dans un Sainfoin du Bengale nommé le Sainfoin oscillant. Les
en i 1 les se composent de trois folioles, 1 une terminale assez grande et deux latérales très-petites. La grande est soumise simplement à l’alternative de la veille et du sommeil. Les leux autres, nuit et jour sans discontinuer, surtout lorsque e temps est cbaud, se trémoussent par petites saccades, ïomme l’aiguille à secondes d’une montre; mais les mouvenonts sont inverses : quand 1 une monte, 1 autre descend, l’esl un perpétuel jeu de balançoire où, à tour de rôle, diaque foliole s’élève ou s’abaisse par soubresauts. Dans îos serres, le Sainfoin indien a des oscillations moins près-
LA SENSITIVE
les que dans son pays natal; il lui arrive même de tromper ses longues heures d’exil par un sommeil prolongé. — Des mouvements analogues, mais bien plus faibles, s’observent dans les feuilles du Dois et du Haricot. 11 est donc à croire que beaucoup de végétaux, même de ceux qui nous sont le plus familièrement connus, offriraient des mouvements spontanés comme ceux du Sainfoin, si nous les examinions avec le soin nécessaire. En général, ils nous échappent a cause de leur extrême faiblesse et de leur lentcui .
Harmonie et hasard. — La spire de la Mousse et la spire de lîabel. — Comment bâtit la plante. — Les Gramons, ca|)tateurs d'héritages. — Les petites misères de nos habitntions. — Comment les feuilles sont étagées pour ne pus s’incommoder entre voisines.— Cycle et angle de divergence. — L’escalier spiral de l'Aulne, du Souchct et de l’Orme. — Mathématique du feuillage. — Le Cerisier, maître en profonds calculs. — La science d'un cône de l'in. — État civil des écailles. — Feuilles verticillées.
Votre attention s’est-elle jamais arrêtée sur l’ordre que les feuilles affectent en se succédant de la hase au sommet du rameau? Ce n’est guère probable. Pourvoir, les yeux ne suffisent pas; il faut encore la perspicace prunelle de la réflexion. Vous n’avez donc pas observé la disposition des feuilles, ou plutôt vous ne lui avez accordé que ce coup d’œil vague, irréfléchi, que l’on donne aux choses en soi nidifié-