BOURGEONS DES BÊTES ET DES PLANTES
vous no vous ou doutez guère, tout droit à la bûche. Est-ce le cas do dire que tout chemin mène à Rome? Point. Quand j’ai pris le sentier de la mare à lentilles aquatiques pour observer l’hydre, puis le sentier sous-marin pour visiter le corail, j’allais directement au but, à la plante, dont j’avais à cœur do vous dévoiler tout d’abord le secret fondamental. Ce secret, qui nous expliquera plus tard une foule d«* choses sans lui inexplicables, le voici : un végétal est comparable à un polypier couvert de ses polypes. Ce n’est pas un être simple, mais un être collectif, une association d’individus, tous parents, tous étroitement unis, s’entr’aidant les uns les autres et travaillant au bien-être de l’ensemble.
C’est, de même que le corail, une ruche vivante dont les habitants ont la vie en commun et mangent au réfectoire.
Prenez un rameau de Lilas ou de n’importe quel arbuste; dans l’angle formé par chaque feuille et le rameau, angle qu’on Bourgeons <ie
nomme aisselle de la feuille , vous voyez un petit corps arrondi revêtu d’écailles brunes. C’est là un bourgeon , ou,
comme disent les jardiniers, un œil. Il est destiné à devenir un rameau implanté sur le premier, de même que ces autres bourgeons, les vernies nées sur h* corps de l’Iivdre, deviennent d’autres hydres implantées sur la mère. Eli bien, ce bourgeon, et par conséquent le rameau qui doit en résulter, est, pour l’ensemble de l’arbre, ce qu’un polype esl pour l’ensemble du corail. Il constitue un membre de la famille, un individu, un habitant delà ruche végétale. Mais c’est un habitant nouveau-né, faible encore, incapable de travail. Il ne prendra part à l’activité générale de l’arbre que le printemps prochain, lorsqu’il sera devenu rameau. Jusque-là, c’est un nourrisson alimenté aux frais de la communauté; il n’a rien à faire qu’à se tortiller et grandir, comme l’enfant dans ses langes et l’oiseau dans son nid.
Tout le travail revient aux rameaux couverts de feuilles, aux rameaux de l’année. Ils sont les nourriciers de la lamille. Vous les croyez inactifs, humant, insouciants, la fraîcheur du matin; détrompez-vous. Par l’intermédiaire desracines, ils puisent dans le sol; par l’intermédiaire des feuilles, ils puisent dans l’air; et, mélangeant, associant, combinant les matières premières arrivées par ces deux voies, ils préparent la purée gommeuse dont se nourrissent les bourgeons. Et ce n’est pas petite affaire que de donner à mangera cette foule de goulus, que de les approvisionner, de 1rs habiller chaudement et de les mettre à même de passer l’hiver sans encombre. Ah! comme ils travaillent bien, ces braves rameaux! Aussi, l’année prochaine, ils se reposeront, ils seront mis à la retraite; et les bourgeons d’an-
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jourdluii, devenus forts et développés en rameaux, travailleront à leur tour à l’œuvre commune jusqu’à ce que d’autres bourgeons les remplacent également. L’arbre se compose ainsi d’une série de générations annuelles échelonnées l’une sur l’autre. On peut les dénombrer en suivant de proche en proche les diverses ramifications depuis la tige jusqu’au dernier rameau. La génération actuelle est représentée par les rameaux fouillés. C’est là que réside l’activité végétale. Les bourgeons forment la génération immédiatement future. C’est pour eux surtout que l’arbre est en travail. Enfin la tige, les branches et leurs subdivisions, jusqu’aux rameaux feu i I lés, représentenUes diverses géné- ' rations passées. Ces générations d’un autre âge sont à la retraite; elles sont inactives, quelquefois même frappées de mort. Elles constituent en quelque sorte le polypier végétal, c’est-à-dire qu’elles servent de support aux jeunes généra-
tions.
Les bourgeons se forment à l’époque où la végétation est en pleine vigueur, non au hasard, cà et là sur des rameaux, mais en des points déterminés. En général, il en
apparaît un à l’extrémité du rameau, et un autre a l’aisselle de chaque feuille, ou plus rarement plusieurs, comme dans l’Abricotier. Celui de l’extrémité du rameau s’appelle bourgeon terminal; les autres prennent le nom de bourgeons axillaires , d’un mot signifiant aisselle. Ils ne sont pas tous également vigoureux. Les plus forts occupent le liant du rameau, les plus faibles le bas. Les feuilles inférieures en abritent même de si petits à leur aisselle, qu il tant un
2t HISTOIRE l>K LA BUCHE.
peu d’altention pour les apercevoir. Ces bourgeons chétifs dépérissent fréquemment sans pouvoir se développer. Sur nu rameau de Lilas, vous constaterez aisément ces différences de grosseur de bourgeon à bourgeon. Voilà donc, sur un même rameau, des bourgeons tous frères, ayant tous également droit, ce nous semble, aux félicités (b* la plante, aux sucs de la terre, à la fraîcheur, au soleil. Ils aspirent également à vivre, à se gonfler de sève, à s’épanouir; mais non : il v en a de forts et il v en a de faibles; et celui-ci monte d’un jet superbe, cet autre étale maigrement quelques petites feuilles, ce troisième périt desséché. Pourquoi
cela? Apparemment parce que l’inégalité est nécessaire à
l’harmonie do ce monde, même l’inégalité des bourgeons. > El maintenant, si vous vous demandiez un jour, comme des insensés, pourquoi nous ne sommes pas tous également forts, également lâches, également puissants; si jamais vous vous proposiez, devenus hommes, ces questions redoutables, rappelez-vous, enfants, le rameau de Lilas. L'égalité dans le bien-être est impossible. Alors nous tous, humbles bourgeons de l'arbre immense qui a nom l'humanité, contentons-nous de déployer nos maigres feuilles, si nous ne sommes pas appelés à faire davantage. Aux yeux de Dieu, maille des hommes ainsi que des Lilas, notre mérite n’en sera pas moindre.