PLAN DE BATAILLE DE NAPOLÉON
Les vastes plaines de Belgique ne sont jamais si unies qu'il ne s'élève quelque part une éminence, un tertre, un monticule boisé, et dans une surface si plane la moindre inégalité du sol vous cache l'horizon. Deux armées de quatre- vingt mille hommes peuvent se dérober l'une à l'autre et ne s'apercevoir qu'au moment de se toucher. C'est ce qui venait d'arriver. Cette même disposition du sol a conduit à des surprises de ce genre dans presque toutes les guerres livrées sur le sol de la Belgique. Nulle contrée n'est plus propre aux embûches que ces terres rases, cédées par la mer, où l'on croit tout voir, et qui, derrière un rebord de quelques pieds, peuvent cacher des multitudes d'hommes. Le maréchal de Luxembourg l'a éprouvé à Steinkerque. César n'a été surpris qu'une
fois : c'est le jour où il a mis le pied sur ces mêmes bords évasés de la Sambre.
* En sortant de Fleurus, au nord, par la grande route de Namur, la plaine se déroule en immenses nappes de terrain à peine ondulées. Sans haies, sans fossés, sans murs, la terre ne forme qu'un seul champ ouvert de tous côtés. Sur la gauche, deux de ces vastes plans inclinés s'abaissent en forme de glacis naturels l'un vers l'autre. A l'endroit où ils se rapprochent le plus, ils se terminent à leur base, non par un ravin, mais par un large bas-fond où coule le Ligny. Ce petit ruisseau, de sept ou huit pieds de large sur trois de profondeur, serpente si lentement, que Ton a peine à reconnaître qu'il se dirige du sud-ouest au nord-est, et la lenteur de ses eaux montre combien la pente des lieux est peu sensible. Les deux années occupaient en face Tune de l'autre, sur les deux rives opposées de ce ruisseau limoneux, chacun des deux grands plans inclinés. Aujourd'hui celle plaine est partout perforée de crevasses, de puits profonds pour l'extraction des minerais de fer; mais alors aucune aspérité du sol n'interrompait Tuniformité de ces pentes, où les bataillons pouvaient se déployer sans trouver d* autres barrières que les blés, qui étaient dans toute leur hauteur et les cachaient souvent plus qu'à mi-corps.
Dans ces vastes bassins, le front de la position des Prussiens était surtout marqué par trois villages. A
lear droite, au pied de la ligne de hauteur, Saint- Amand, en murs de brique, qui forme trois hameaux, car les maisons y sont éparses, séparées par des prés, des bouquets de bois, de petits ravins où coule le Riz de Saint' Amand . Au centre, à un quart de lieue et dans un pli de terrain, le village de Ligny, composé principalement de deux rues que séparent Tune de l'autre des champs, des clôtures, le cimetière. Ces rues longues, interminables, pleines en toute saison d'une fiinge épaisse qui embarrasse le passage, sont bordées de maisons attenant les unes aux autres, en grosses pierres, et couvertes de chaume. Au-devant de ces maisons s'étendent de petites cours emmuraillées, dont chaque face crénelée peut devenir un petit fort. Ce village de. granit, alors flanqué d'un château, doit évidemment former le grand obstacle; mais le ruisseau de Ligny ne couvre pas le village du côté des Français : il traverse seulement la partie basse qui regarde Tarmée prussienne. Enfin, à l'extrême gauche de l'ennemi, un peu en arrière, sur le plateau, le gros bourg deSombref domine la» plaine et rattache fortement l'armée prussienne à la route de Namur, sa ligne d'opérations.
Telle était, à dix heures du matin, la position de Tarmée ennemie. Elle était prise en flagrant délit, sui* vant l'expression dé Napoléon. Que se passa4-il alors dans son esprit? Qui le saura jamais? Pourquoi atten-
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dit-il cinq heures encore avant de commencer l'attaque? car il ne s'y décida que vers^trois heures après midi I Quels graves motifs le forcent à retarder sans mesure la bataille , quand il a si grand besoin de ta journée entière pour consommer la destruction de l'armée prussienne? Il a dédaigné de s'excuser sur ce point comme sur tous les autres, n'ayant jamais chercbéà se justifier qu*en accusant, et ici personne ne peut être responsable de ces retards. Est-ce qu'il voulait donner au maréchal Ney le temps d'écraser les Anglais et de tomber à bras raccourci sur les derrières des Prussiens, en se rabattant sur lui à la dernière heure, conforiAément à la pensée sur laquelle il est revenu tant de fois dans ses commentaires de la bataille de Ligny? Mais cette coopération de Ney, tardivement réclamée, pouvait être facilement illusoire ; d'ailleurs. Napoléon avait sous la main tout ce qu'il lui fallait pour battre les forces opposées.
Les uns ont dit qu'il était souffrant, les autres que sa pensée était tout occupée de ce qu'il appelait les menées des jacobins à Paris, car il donnait ce nom à la liberté depuis qu'il avait autour de lui une armée; d'autres prétendent que la liberté, même éloignée, paralysait son génie. Quoi qu'il en soit, ce retard devint une première cause de ruine; et je pense que la meilleure explication à donner, c'est que l'adversité rend le génie timide et temporisateur, parce que la première
chose qu'elle 6te aux hommes, même les plus forts, c'est h foi en eux-mêmes. Faute de cette foi, qui n'est pas le génie, mais qui en est la compagne nécessaire, Yiction devient plus difficile et plus lente. Elle ne suit que de loin le projet; quand ellq arrive, il est trop tard pour consommer le miracle.
Napoléon lui-même, plusieurs années après, est convenu de tout cela, et il a donné son secret, lorsqu'il a dit^ : « Il est sûr que, dans ces circonstances, je n'avais plus en moi le sentiment du succès définitif. Ce n'était plus ma confiance première... Toujours est-il certain que je sentais qu'il me manquait quelque chose. » Cette explication est I9 vraie; elle renferme toutes les autres.
Au reste, si le 16 juin il a tardé à agir, il n'a pas trop tardé à concevoir son plan d'attaque. La position ennemie reconnue, il a fixé ce plan par les considérations suivantes : s'il attaque les Prussiens par leur gauche, il trouvera plus d'obstacles, car il faudra gravir à découvert la pente jusqu'au village de Sombref; d'ailleurs, on ne fera que précipiter le mouvement des fnissiens vers les Anglais et hâter leur jonctioi). C'est donc sur la drmte et sur le centre qu'il faut porter les grands coups, quoique l'ennemi soit bien préparé de ce cAié. Par là, on rendra la jonction impossible; on re*
< Mémorial de Smnte-ttélène, t. VII, p. 163.
jettera Tannée vaincue vers la Meuse, dans la direction la plus opposée à celle de ses alliés. L'action se décidera dans le pli de terrain, à Sainl-Amand et Ligny,
que Ton domine; on y arrivera en plongeant.
D'après ce qui a été dit plus haut, on peut prévoir quel sera le caractère principal de cette journée : des attaques de villages, des batailles de rues, la plus meurtrière des actions de guerre, les régiments, les divisions qui fondent et disparaissent, engloutis dans d'étroits détilés de maisons de pierre, jusqu'à ce que la victoire demeure à celui qui aura su conserver une réserve et la lancer à propos dans cette mêlée de mourants et de morts. Qui saura se ménager cette réserve? Toute la question était là.
Du côté des Prussiens, quarante bouches à feu à Ligny, trente-deux à Saint-Amand, quarante-huit sur leur gauche, à Hont-Potriaux et Tongrenelle, défendent l'approche des villages; une artillerie égale y répondra du côté des Français.
Placées en amphithéâtre en arrière, les deux armées descendront dans les villages successivement par brigades, par régiments, comme deux fleuves de fer, pour remplacer les morts et alimenter la bataille. Et dans ces rues étroites, ce ne seront pas seulement des combats de soldats sous le drapeau, ce sera une guerre atroce de peuple à peuple, de race à race, dans un endos, dans une ferme, dans une chaumière. Que chacun
se choisisse un adversaire comme dans un duel à mort. Point de quartier : nul n'en demande, nul n'en veut aœorder. Aucune autre tactique que celle qui va le mieux à la fureur : Tarme blanche, la baïonnette dès que Ton pourra s'atteindre. Voilà les instructions que les soldats se donnent à eux-mêmes; elles circulent de rang en rang.
Dans ces circonstances, la cavalerie jouera difQdlement un rôle prépondérant : des deux côtés, masquée derrière les hauteurs, elle assiste en spectateur à ce qui se passe au-dessous d'elle. A travers les nuages de fumée d'où jaillissent les flammes de l'incendie, elle cherche à voir de quelcôlé tourne la fortune, et, $e]on que les villages sont pris ou perdus , elle pousse des hoorras de colère ou de joie, attendant le moment de crise pour s'abattre sur la plaine et achever les vaincus.
Mais, quoique immobile, la cavalerie, par les positions qu'elle occupe, pèse d'un grand poids, même sans combattre, sur l'issue de la journée. Le maréchal Blùcher a massé quarante-huit escadrons à sa droite, >'er8 Saint-Amand; par là, il montre clairement son projet d'envelopper la gauche française et de la précipiter sur la Sambre. Un projet si ouvertement annoncé <)evra diflicilement réussir. Napoléon a fait tout le contraire. Il a serré en masse sa cavalerie, cinquante-sept escadrons, du côté opposé, vers sa droite, en face de
Tongrenelle et de Sombref, où il n'a dessein de rien entreprendre de sérieux. Ce rassemblement de cavalerie est fait pour tromper l'ennemi. Celui-ci croit qu'un grand effort le menace de ce côté, il y retient inutilement tout le S"" corps prussien, celui de Thielmann; mais l'endroit par où Napoléon veut percer l'armée prussienne est précisément celui où il ne montre ni cavalerie ni réserve. Les troupes destinées à porter le dernier coup seront tenues la journée entière à l'écart loin du champ de bataille, vers Fleurus; elles ne s'ébranleront, elles ne se démasqueront qu'au dernier moment; alors elles devront quitter la gauche pour se porter précipitamment au centre. Leur mouvement sera si rapide, qu'il devra tromper toutes les prévisions du maréchal Blûcher. Sans doute abusé par ces démonstrations, Biûcher aura porté ses dernières réserves sur sa droite, à Sainl-Amand : ce sera le moment de le culbuter, en perçant le centre à Ligny. Napoléon montre de loin à Gérard le clocher de ce village: voilà le point décisif qu'il le charge d'enlever.
Telle est la conception de la bataille par le chef de l'armée française. Ces dispositions, que je sache, n'ont pas trouvé de critiques. Dans la manière dont Napoléon masque son dessein pendant la plus grande partie de l'action, ses plus vifs adversaires ont reconnu l'eai" pereur.