‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 9 sur 41 · EX CAMPAGNE · texte numérisé non relu

EX CAMPAGNE

Le maréchal Ney venait d'atteindre à Charleroi le quartier général. Il était resté jusqu'au 11 dans l'ignorance de ce qui se préparait, seul à sa terre des Coudreaux, ne sachant même s'il aurait un commandement dans la prochaine campagne. La retraite d'un tel homme aux champs, loin de Tarmée, avait servi à dissimuler plus longtemps l'imminence de la guerre. Averti seulement le 11, il arrivait précipitamment^ avec un seul officier, sans équipages, longtemps retardé faute de chevaux. A Beaumont, il avait pu en acheter deux du maréchal Mortier. C'était toujours, à l'approche de l'ennemi, le même Michel Ney, invulnérable, la taille fiére, la face du lion au repos. Tout au présent, personne n'était plus que lui facile à l'espérance. Il arrivait impatient d'agir, certain de couvrir les calamités ou les reproches des derniers mois par

DE LA CAMPAME DE 1815. t>5

qoelque nouveau prodige de fermeté et d'audace qui le réconcilierait en un jour avec sa vieille renommée. Napoléon, en sortant deCharleroi, le rencontra sur la grande route, vers quatre heures et demie. Il Tac* çodlle avec joie, il lui donne le commandement des deux premiers corps (d'Erlon et Reille), auxquels il joint la cavalerie légère de Pire et la grosse cavalerie de Ketlermann. Cela forme un corps d armée d'environ 48,000 hommes, a Allez et poussez l'ennemi! » c'est par là qu'il termine ses brèves instructions, sans mettre pied à terre. L'aide de camp Heymès, à cheval à cAté du maréchal, n'en entendit pas d'autres.

Ney court rejoindre ses troupes sur la grande route de Bruxelles. A trois lieues, à Gosselies, il rencontre le général Reille avec deux division^; à une lieue plus loin, la division Baclielu et la cavalerie légère occupaient Frasnes. Mais le 1" corps, celui du général d'Erlon, est encore en arrière, et la division Girard a été détachée, sur la droite, vers Heppignies, à la poursuite d*une division prussienne. Le général Pire, envoyé en reconnaissance, rapporte que les Quatre-Bras sont occupés par la brigade du prince Bernard de Saxe-Weimar, et que l'armée du duc de Wellington se rassemble sur ce point. Il était dix heures du soir, la nuit déjà profonde ; le' maréchal Ney, arrêté par 1 obscurilé, fait prendre position à ses troupes sur le lerraîn qu'elles occupent.

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n tient à peine d'arriver; il ignore encore la force de ses régiments, le nom de leurs colonels, même celui des généraux. Il n'a encore sous la main que la moindre partie de son corps ; la nuit Toblige de s'arrêter ; et déjà dans ces premiers instants prennent naissance contre lui les plus violentes accusations, celles que Topinion publique a acceptées avec le plus de complaisance, et dont il semble impossible de la faire revenir, quand même on aurait pour soi Tévidence. C'est pourtant cq qu'il faut essayer ici. Je le ferai froidement, à la manière des géomètres. La mémoire d'un homme tel que Ney vaut bien, de la part des lecteurs, un moment d'attention.

La légende en effet commence à cet endroit, je veux dire un système de faits que tout le monde reçoit sans consentir à en examiner la vérité. Mieux que personne, Napoléon savait que des désastres tels que celui de Waterloo ont des causes éloignées. Aussi, avec son esprit fertile, a-t-il voulu en faire remonter l'origine au début même de la campagne; pour couper court à toute autre investigation, il lui fallait une grande victime qui pût porter dès la première heure la responsabilité et le fardeau du désastre. Le maréchal Ney a été cette victime jetée en expiation à l'opinion crédule. Sur sa tombe encore chaude ont été entassées coup sur coup les accusations, les condamnations de Sainte- Hélène; elles durent encore; elles pèsent aujourd'hui

du même poids sur le jugement du plus grand # nombre.

Interrogez en effet au hasard Tun de nous sur Teuverlure de la campagne, et en particulier sur les pre« miers pas du maréchal Ney. Tous nous avons notre Tersion reçue ; tous nous répondrons sans hésiter que Ney a compromis i les. affaires dés le début. Il tenait dans ses mains le sort de la France, et psir sa faute il Va perdue. N'airait-il pas reçu de l'empereur Tordre positif, impérieux, d'occuper le 15 dans la soirée, ou au moins le 16, à la pointe du jour, la position des Quatre-Bras? C'était la clef de toute la^»mpagne :il/ suffisait d'obéir pour s'assurer la victoire ; mais, la tète troublée par les souvenirs de 1 81 4 et de mars 1815^ le maréchal Ney n'exécuta pas Tordre prescrit, lorsqu'il dépendait de lui à ce moment de détruire l'armée anglaise en détail avant qu'elle fût rassemblée. Il ne fit rien de ce qui avait été ordonné ; pour comble d'égarement, oubliant tout un jour derrière \\}i un de ses corps d'armée, il avait d'avance paralysé les résultats que l'on pouvait attendre d'une entrée en campagne si vive, si soudaine, si digne des temps d'Arcole et de Lodi. Voilà la légende, telle que nous l'avons reçue dodlement, telle que le plus grand nombre de nos historiens la répètent. Examinons-la une fois impartialement.

Première question. Quel jour le maréchal Ney a-t-il

reçu Tordre d'occuper les Quatre-Bras? Napoléon, dans Tun de ses premiers récits, afSrme que Ney aurait dû s'en rendre mailre le 15 dés dix heures du matin. Napoléon avait donc oublié que le maréchal n'a reçu son commandement qu'à cinq heures du soir de la même journée? Exigeai l-on de lui qu'il prit position avant d'être arrivé de sa personne à l'armée? Exemple de cette impatience d'accuser, d'incriminer à l'aveuj^'le dans le premier ressentiment de la défaite! Voici au contraire ce qui s'était passé.

Ney, après avoir ordonné la vigilance la plus grande à ses avant-postes, était revenu de Frasnes à minuit auprès de Napoléon à Charleroi. Le maréchal partage le souper de l'empereur ^ « U mange avec lui le pain de l'amitié, » dit un aide de camp. Tous deux restent à conférer ensemble pendant que l'armée est profondément endormie dans ses bivacs. Que s'est-il passé dans cette conférence nocturne? Une grande résolution est-elle sortie de ces heures solennelles? Ney en a-l-il rapporté l'impulsion vive et décidée qu'il est allé chercher? Nul témoin n'a assisté à ce colloque; pourtant il n'est pas impossible d'en saisir au moins le résultat principal dans les explications, les lettres qui l'ont presque immédiatement suivi. Ney vient d'entrevoir l'ennemi sur la roule de Bruxelles. Avec la fougue d'un homme tout

* Heymès, Relation,

d'aclioD, il demande que Tannée marche à sa suite. C'est contre les Anglais qu'il faut se porter en masse par cette même route qu'il a éclairée. Cette armée est la plus redoutable; le coup frappé sur elle retentira davantage. Il suffira de contenir les Prussiens sur la droite. Telle est l'opinion que le maréchal Ney a toujours soutenue, et qu'il est permis de lui attribuer à ce moment.

Napoléon est moins impétueux ; son parti n'est pas pris encore. S'il rencontre les Prussiens, il leur livrera bataille; mais il ne pense pas qu'ils osent l'attendre. Le plus probable selon lui, c'est qu'il se décidera à marcher le lendemain au soir ^r Bruxelles avec sa garde, après avoir éclairé la route sur Gcmbloux. Dans celle incertitude, il est impossible qu'il ait communiqué une impulsion décisive, irrévocable à sa gauche, lorsqu'il ignore encore ce que fera sa -droite. Tout dépend des nouvelles qu'on aura des Prussiens. Le maréchal Ney quitte l'empereur le 16 à deux heures du matin, et va rejoindre ses avant-postes. A sept heures, à Gosselies, il dit au général Reille qu'il attend les ordres promis.

Ainsi la seule chose que Tonjpuisse induire de celle conférence, c'est que la résolution de l'empereur n'est pas encore formée ; elle ne le sera que dans la matinée du 16. Napoléon instruit alors Ney, par une dépêche, du projet que vient d'enfanter la dernière moitié de la nuit. Il partage son armée en deux ailes : il donne l'aile

gauche à Ney, la droite à Groucliy. Il garde sous ses ordres immédiats une puissante réserve, qu'il portera, suivant les circonstances, vers l'un ou vers l'autre. Dans tout cela, il ne s'agit encore que du principe général de la campagne.

Quant à un ordre précis, à une résolution de détail, pour la première fois le nom des Quatre-Bras est prononcé dans un ordre du 16, du major général : « L'empereur ordonne que vous mettiez en marche les l^'el 2* corps pour les diriger sur l'intersection des chemins dits des Trois-Bras. » C'est là un ordre formel, mais c'est le premier de ce genre que l'on puisse découvrir, et il n'est pas question de tomber tôle baissée sur l'ennemi, ou sur la position dont on s'est encore si peu occupé, que le nom même en est écrit imparfaitement. Il s'agit seulement de se diriger vers les Quatre-Bras. On savait donc bien que cette position n'était pas occupée par Ney, et l'on ne témoigne en rien l'étonnement, le mécontentement que Ion affectera plus tard. Ni reproches, ni surprise, ni hâte.

Seconde question. — A quelle heure cet ordre posi' tif a-t-il été donné? à quelle heure a-t-il été reçu? Napoléon, dans sa seconde version, ne s'approche guère plus de la vérité que dans la première, a Le maréchal Ney, dit-il, reçut danê ta nuit l'ordre de s'emparer des Quatre-Bras. Le comte de Flahaut, aide de camp général, porta cet ordre. » Par cette désignation, on avait

un moyen de s'assurer de l'exactitude du récit. Le général de Flahaul, interrogé sur ces détails, a répondu çu'il avait écrit Tordre à Charleroi, sous la dictée de iempereur, entre huit et neuf heures du matin. Or, il \ \ quatre lieues de Charleroi à Frasnes, où se trouvait le maréchal Ney . Le général Reille vit passer le comte de Flahaut à onze heures à Gosselies ; celui-ci avait encore une lieue à faire pour atteindre le maréchal.

Nous voilà bien loin des supputations de Sainte-Hélène. Le premier ordre de se diriger sur )es Quatre- Bras est du 16 et non du 15 an soir; il a été reçu dans la matinée et non dans la nuit, vers onze heures et demie et non à la pointe du jour. Dans tout cela, pour anîver à l'évidence, il n'est besoin d'aucun raisonnement. Les dates, les heures, les faits parlent d'euxmêmes.

Mais, dit-on, car comment renoncer si vite à une idée si aisément acceptée? il a pu y avoir une instruction verbale donnée sans témoin, directement par Vempereur au maréchal dans la soirée ou dans la nuit. Le maréchal Soult, major général de l'armée, qtti devait pourtant avoir connaissance des mouve^ ments importants, nie formellement l'existence de cet wdre. N'importe, on insiste, on accuse ; on accable ^ d'instructions imaginaires qui n'ont été ni vues,

ni contiues) ni entendues de personne. Sur cela, je

demande si l'histoire militaire doit échapper à toutes

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les règles de critique réclamées par la vérité dans les autres genres d'histoire. Peut-il dépendre d*un chef d'écraser la mémoire de Tun de ses lieutenants en se contentant d'avancer qu'il a donné telle instruction verbale, lorsque tous les ordres* écrits, tous les témoins les plus considérables contredisent son assertion? Dans ce cas, Thonneur des généraux est à la merci du chef; l'histoire militaire n'est rien qu'une

. consigne donnée à la postérité, qui doit la répéter de siècle en siècle sans l'examiner ni la comprendre. Ne sait-on pas que, dans les jours qui suivirent le désastre de Culm, Napoléon forgea après coup des ordres contraires à ceux qu'il avait réellement donnés? Ce qu'il a fait après Culm, qui empêche qu'il ne l'ait fait après Waterloo? Le besoin de rejeter le désastre sur autrui était-il moindre alors? Tant s'en faut. U n'est donc pas possible de prendre, les yeux fermés, ses déclarations comme la règle absolue de la vérité. En* corc Napoléon n*a-t-il pu maintenir dans sa seconde relation ce qu'il a avancé dans la première. Que reste*

. t-il donc h faire à l'historien en présence, non de témoignages et de faits, mais de suppositions gratuites? Dès que l'on se jette en dehors des faits positifs, les choses ne suffisent plus. Pour contredire des conjec' tures, il faut des raisonnements. L'ordre n'a pas été donné : cela est prouvé par ce qui précède. A-t-il pu l'être? C'est ce qu'il reste h examiner.

Dans celte seconde manière de présenter la questîon» œux-là n*ont été contredits par personne qui ont réduit la difficulté à h considération suivante : Napoléon à Charleroi se trouvait, avons-nous dit, au sommet d'un triangle don{ l'un des côtés était la route de Charleroi à Bruielles, passant par les Quatre-Bras, Tautre la route de Charleroi à Namur, par Sombref. La base de ce triangle était la chaussée de Nivelles à Namur, par les Quatre-Bras; elle servait de communication entre le duc de Wellington elle maréchal BIih clier : par où Ton voit qu'en occupant les Qualre-Bras on empêchait l'armée anglaise de se joindre aux Prussiens, de même qu'en occupant Sombref on empêchait les Prussiens de se joindre aux Anglais. Pour empêcher la réunion, il était indispensable de fermer à la fois les deux passages.

Si la gauche de l'armée française se fût portée avec Ney jusqu'aux Qualre-Bras sans que Sombref lût occupé, son corps d'armée pouvait être accablé à la fois parles Anglais et par les Prussiens. La même chose était à craindre si la droite française était aventurée au loin sans que le passage fût fermé aux Anglais, à Tinterseclion des routes, par la gauche : d'où la conséquence irrésistible que les deux débouchés devaient être occupés simultanément, pour que les manœuvres de l'armée française eussent une base solide. C'est la seule chose qu'ait pu accepter la raison de Napoléon.

i08 HISTOIRE

Par ]i s'ouvre un nouveau moyen de pénétrer dans le secret de la conférence de nuit entre Napoléon et le maréchal Ney. Pour savoir si l'ordrç a été donné à . celui-ci de pousser jusqu'aux Quatre-Bras, il suffit de savoir si Tordre a été donné à la droite de pousser jusqu'à Sombref;

Or, la question ainsi transformée se trouve résolue. H suffit pour cela de citer la déclaration suivante, qui a échappé, je ne sais comment, aui yeux si clairvoyants du général Jomini. Voici cette réponse : « Le 1 5 au soir, Tarmée ne resta pas à Charleroi, il était impossible d^occuper Sombref. L'intention de Napoléon était que son avant-garde occupât Flcurus, en cachant ses troupes derrière les bois, prèà de celle \\\le. Il se fût bien gardé d'occuper Sombref; cela seul eût fait manquer toutes ses manœuvres. » Qui dit cela? Napoléon. Et remarquez qu'il ne s'agit pas seulement d'un fait, d'un détail qui peut élre aisément oublié ou confondu avec d'autres ; il s'agit de la clef même des opérations de l'empereur. Cela seul eût fait manquer toutes ses combinaisons. Quel doute peut rester encore? Les historiens militaires réduisaient la question à savoir qr.cUe avait été l'intention de Napoléon sur Sombref. Lui-même fait la réponse; il dit ce que lui seul peut savoir, son projet, ses intentions, ses vues réfléchies à cet égard.

Il est donc permis d'affirmer que le problème dcâ

Quatre-Bras % tel qu'il a été posé par 'les principaux historiens de cette campagne, est résolu avec une évidence géométrique, puisque, ayant établi une simul- Unéité nécessaire entre l'occupation de ces deux points, Sombref et les Quatre-Bras, et Napoléon déclarant lui-même qu'il n'a pas voulu occuper le premier, par là s'évanouit la supposition imaginaire et fausse qu'il a voulu occuper le second. En s'aventurant jusqu'à ce point dans la soirée du 15 ou dans la nuit, le maréchal Ney n'aurait eu aucune raison de se croire soutenu par la droite dans un mouvement analogue. S'il l'eût fait, on l'eût accusé de témérité, et non sans motif; la simultanéité dans les deux opérations était si conforme aux plans de Napoléon, que, dés le premier ordre où il porte la gauche aux Quatre- Bras, il est en même temps question de porter la droite à Sombref, et réciproquement. La raison stratégique se joint ainsi à l'évidence des documents; et Ton voit comment, par leur méthode excellente, les historiens militaires qui méritent ce nom ont un moyen pour ainsi dire certain de faire jaillir la vérité qui se cache fe plus.

Cessons donc de répéter des versions que Napoléon lui-même eût rejetées, si le temps et la force des <^hoses lui en avaient révélé comme à nous la faus-

* Il ne s'agit toujours ieî que du 15 juin et de la nuit du 15 au 10.

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selè. N'accusons plus si légèrement la mùmoire de Michel Ney; n*a-t-il pas payé assez chèrement les fautes d*autrui? Fallait-il encore Taccabler de tant d'ordres, d'instruclions imaginaires? Était-ce bien sur lui qu'il fallait, de Sainte-Hélène, faire retomber les colères de la France vaincue?

L'histoire répétera, avec les documents inédits, avec la correspondance de Jomini, avec le sage et impartial auteur de la relation hollandaise, Lôben Sels, avec le colonel Charras, que Ney fut aux Quatre-Bras ce qu'il avait été dans ses grands jours; qu'il trouva dans le désespoir une énergie surhumaine ; que, son aclion étant subordonnée à celle de Napoléon, il dut attendre la décision, quoique tardive, du chef; qu'il empêcha qu'un seul Anglais ne se joingnît aux Prussiens à Ligny, quand c'était là toute la combinaison des armées ennemies; qu'il laissa ainsi à Napoléon le temps de vaincre et de saisir la fortune. Sont-ce là des preuves d aberration tV esprit^ comme parle la première relation? Mais n'anticipons pas *.

* J'ai lîit plus haut que la correspondance entre le duc d'Elching<^n cl le général Jomini est un modèle dans l'art d'appliquer la méthotle géom^lrique à la recherche d'une vérité importante de l'histoire miliuirc. Quand ceUe correspondance parut, en 1841, je fus frappé de voir que ie général Jomini gardait un doute parce qu'il supposait que Napoléon tw«» eu rintenlion d'occuper Sombrefle 15 au soir. Persuadé du conlwi^î' j'en cherchai la preuve; je n'eus pas de peine à la trouver, puisque Napoléon l'a foîirnie lui-même. C'est par là que je commençai mes recherches sur ta campagne de Waterloo. J'en formai un Mémoire que je

donnai eo 1846 au duc d'Elcbingen. Par quel hasard la déclaration posiiire de Napoléon, qui tranchait le problème si habilement débattu entre lesdeui auteurs de la correspondance, leur a-t-elle échappé? Par un de cet hasards qui font que ceux qui savent le mieux une chose en oublient <}iielquefois un détail important et décisif. En voyant cette dédaration fiamieUe de Napoléon, le duc d*Elchingen regrettait de l'avoir omise dans ncerrespondanee; il pensait que le général Jomini se serait rendu à tàHenee mathématique, M. le colonel Charras arrive aux mêmes conrfaswos par une autre voie non moins sûre

106 HISTOIilK

RETARDS DU DUC DE WELLINGTON. - CONCENTRATION DE L'ARUiS PRUSSIENNE. ~ TEMPORISATIONS DE NAPOLÉON.

Cependant le duc de Wellington avait reçu le 15, à quatre heures après midi, à Bruxelles, la première alerte dans une dépêche du maréchal Blûcher. Le général anglais se persuada faussement que l'attaque des Français menaçait d abord les Anglais dans la direction de Mons. Tranquille de ce côté, il ne change rien à ses dispositions. Seconde dépèche plus pressante de Blûcher à dix heures du soir; il fait connaître la force des Français, le passage de la Sambre sur trois points. A celte nouvelle, le duc de Wellington se contente de donner à ses troupes Tordre de se concentrer, la gauche (divisions Perponcher et Chassé) à Nivelles, le centre (divisions Clinton et Colville) à Grammont, la droite (divisions Stedmann et Anthing)

à Sotleghem, le contingent de Brunswick à Vilvorde, la réserve et la division Picton à Bruxelles. Ces précau-

tiofi$ prises, le duc de Wellington se rend au bal de la dochesse de Richmond. Là plusieurs heures se passent dans les fêtes, au milieu de la musique et des danses, soit qu'il ne pût croire à une attaque si impétueuse sur un seul point, soit désir de montrer une sècaritè affectée ou réelle.

A minuit arrive la dépêche du général de Doeremberg; elle annonce positivement que les Français néglîgentMons, passent la Sambre, débouchent en masse sur leur extrême droite. Alors seulement la f6te fait place à de sérieuses dispositions de guerre. L'armée anglaise reçoit Tordre de mouvement pour se concentrer aux Quatre-Bras. La division Allen se dirigera de Braine-la-Leud sur Nivelles; la division Cooke, d'Enghien sur Braiife-le-Comte; les divisions Clinton et Colville, d'Alh, de Grammont et d'Audenarde sur Enghien.

Ainsi, dès le premrer jour, le duc de Wellington, ne sachant où attendre l'ennemi, perd treize heures en temporisations ou en ostentations frivoles. N'ayant jamais commandé contre Napoléon, il ne devinait en rien son adversaire; et ce qui l'avait empêché de se décider plus tôt, c'est l'idée doublement fausse qu'il serait attaqué ayant les Prussiens, et qu'il le serait par sa droite. On verra combien cette idée persista chez lui, puisqu'elle se montre encore jusque dans les dispositions préliminaires de la bataille de Waterloo.

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Celle combinaison fausse eut plusieurs conséquences, dont la perte de treize heures ne fut pas la plus factieuse; mais la grande supériorité du nombre permettait aux généraux ennemis de commettre impunément des fautes. Napoléon, au contraire, ne peut en commettre une seule qui ne lui soit funeste.

On dit que le duc de Wellington, malgré tant d'avertissements, aurait encore tardé à s'ébranler, si le duc de Brunswick, 1q même qui devait mourir le lendemain glorieusement, ne l'eût arraché au milieu du bal à ses incertitudes. Au lever du jour, c'est-àdire vingt-quatre heures après le premier mouvement des Français, les troupes autour de Bruxelles quittent enfin leurs cantonnements. Le général anglais, parti à huit heures du matin, précède son armée aux Quatre- Bras. Dans cette nuit du 15 au 16, Napoléon avait eu son quartier général à Charleroi, Blûcher à Sorabref.

Quelques heures ont été perdues par les Français le 15, à l'entrée de la campagne: déjà, comme on Ta vu, on en fait un grave sujet de reproclies, même à des absents,- mais les Anglais ont pris soin parleur propre lenteur de réparer la nôtre. La balance penclie toujours de notre c6té. La journée du 16 commence, et l'on est précisément dans la saison où les jours sont les plus longs de l'année. Le soleil se lève à deux heures et demie. C'est le mois des batailles. Napoléon le sait mieux que personne. On reverra, ce jour-là, lespro*

DE LA CAMPAGNE DE 181.%. tOO

dîges (1 activité, de vigilance, de décision, qui ont fait la fortune des campagnes heureuses.

Déjà les Prussiens à sa droite, entraînés par leur ardeui^, viennent se placer témérairement au-devani de ses coups. Ils se concentrent au delà de Fleurus, à. deux lieues de scs^ avant-postes. Loin de se dérober, comme il avait pu le craindre, ils attendent, ils appellent, ils provoquent la bataille, seuls, sans leurs alliés; car, bien qu ils comptent sur cette coopération, il est certain qu'elle va leur manquer, et Ton peut compter surNey pour Tempécher aux Quatre-iBras. Napoléon, avec la droite de l'armée, a donc une journée entière pour profiter de cette fortune inespérée ; mais il faut, sans balancer, la saisir comme une faveur, car qui peut assurer qu elle se retrouvera , cl que les deux ar* mées prussienne et anglaise, dont toute la pensée est de se réunir, n*y parviendront pas dés le lendemain? Il faut donc que chaque heure de cette journée soit pleine, surtout que la bataille commence dès que les armées pourront être en présence, afin qu'on ait le temps, non-seulement de vaincre (chose dont personne ne doute), mais de tirer tous les avantages de la victoire. Et cela ne sera possible qu'à la condition de ne pas donner à Tennemi les premières heures de la nuit pour se refaire, se reconnaître, se rallier, peutêtre même pour se dérober.

Par malheur, Napoléon hésite encore à croire à tant

de témérité de la port des Prussiens. Comment penser qu'ils osent seub le provoquer? Cette idée était si loin de lui, qu'il crut inutile de se hâter. Chose inexplicable autrement, c est seulement à dix heures du matin, et sans aucune précipitation, qu'il quitta son quartier général de Charleroi. 11 s'avança vers Fleuras pour s'éclairer, par ses propres yeux, sur la situation des choses. C'était le moment même où le duc Wellington avait joint le maréchal Blûcher, sur les hauteurs, près du moulin de Bussy. De le, les deux généraux ennemis auraient pu voir Napoléon, qui obser* vait, de son côté, les mouvements de concentration de l'armée prussienne. Jusqu'à cet instant, le duc de Wellington s'était obstiné à croire qu'il était seul menacé. Le témoignage de ses yeux, la campagne pleine d'ennemis, la position des masses françaises, purent seul le convaincre que l'orage se tournait contre les Prussiens, tant une première idée entrée dans Tesprit d'un général résiste Ipngtemps même è l'évidence. Il n'y avait plus moyen d'en douter, un grand choc se préparait; le duc de Wellington promet au maréchal filûcher le concours de l'armée anglaise dans la ba* taille, désormais inévitable. Il promet son appui pour quatre heures, et va rejoindre ses troupes.

Malgi^ une assurance si formelle, on a blftmé les t^russiens d'avoir eu la témérité d'accepter seuls la bataille de Ligny, privés encoi*e de leur 4* corps^ celui

du général Ëulow, resié loin en arrière. Pour excuser leur audace, ils disent qu'ils n'auraient pu se retirer de Sombref sans rraoncer à leur ligne d'opération, chose à laquelle ils ne pouvaient penser, à moins d'y (be forcés par une défaite K En allant chercher là babille à Mont'Saint-Jean, ils n'auraient eu, en cas d'insuccès, d'autre retraite que la Hollande. Accepter la bataille en avant de Bruxelles, c'était, au moindre édiec, livrer à Napoléon la capitale de la Belgique et augmenter ses forces de toutes celles du pays envahi. Voilà une partie des raisons qu'ils assignent, sans parler de la promesse positive ^ue le duc de Wellington vient de faire à Blûcher de lui venir en aide à Ligny, après avoir passé sur le corps de Ney. Peut-être à ces motifs faut-il ajouter qu'un désir immodéré de gloire, de représailles,, de vengeance, l'impatience de se mesurer seul avec Napoléon, de lui tenir tête le premier, et surtout l'espoir de renverser le colosse sans en partager l'honneur avec personne, entrèrent aussi pour quelque chose dans la résolution du maré« chai Blûcher.

Ce qui autorise toutes ces explications, c'est la posi*' lion prise par l'armée prussienne dans les champs de Heurus; la pensée de Blûcher s'y montre à découvert; car cette position n'était pas seulement défensive^ elle

était hardiment oflcnsive. L'armée ennemie aurait pu, si elle n'avait songé qu*à se ménager la retraite, prendre position à Sombref et Boigne, ti cheval sur la ' grande route de Namur : par là, elle eût été plus rassemblée; mais les nombreux résultats que Ton poursuivait apportèrent un grand changement à ce plan. 11 y avait surtout pour les Prussiens deux buts importants ù atteindre : premièrement, garder la ligne d'opération sur Namur, et, pour cela, il fallait occuper Sombref et Tongrcnelle sur la gauche ; secondement, tendre la main aux Anglais; pour cela, il faut nonseulement appuyer fortement le centre à Ligny, mais prolonger la droite vers Saint-Âmand et Wagnelée. On se cramponneras! ces villages, que l'on défendra pied à pied jusqu'à ce que les alliés, en paraissant à l'improvistc sur le plateau de Bry, décident la journée. Le ruisseau de Ligny, encaissé, mais guéablc, s'étend sur le front de l'armée; il ajoute aux difficultés de la position, couverte par six villages, qui, avecleurs maisons de pierre, forment autant de bastions.

Le seul défaut de cette ligne est son extrême étendue de Tongrcnelle à Sombref, de Sombref à Ligny, de Ligny à Saint-Amand; et pourtant, si le 4* corps prussien était arrivé, on affirme qu'il eût été porté plus avant encore sur la droite, pour mieux assurer le débouché des Anglais, et menacer plus directement la gauche et les derrières de l'armée française. Ce^

buis difTérents sont aussi importants les uns que les autres; mais, pour vouloir trop de choses à la fois, ne oourt-on pas le risque de n'en atteindre aucune ? Et comment cette ligne immense, presque circulaire, ne sera-t-elle pas percée par un adversaire tel que Napoléon?

II lui avait suffi de monter l'escalier de bois d'un moulin à vent, au sortir de Fleurus, pour que ces masses d'hommes, qui lui étaient restées cachées jusque-là^ se montrassent tout à coup à ses yeux. Il ne dissimula pas son étonnement de tant d'audace en découvrant ces 80,000 hommes rangés sur de vasles glacis. Aucun d'eux ne se dérobait aux regards, excepté sous les massifs d'arbres dont les villages sont environnés. Quant aux Français, ils avaient cette bonne fortune que les terrains où ils étaient placés formaient de larges plis dans lesquels leurs réserves pouvaient être tenues à l'abri jusqu'au moment où elles seraient appelées à entrer dans l'action. Toute la ligne ennemie se dessinait avec la netteté d'une carte topographique. Les clochers aigus de Saint-Amand, de Wagnelée, de Bry, de Ligny, pointaient au loin à travers le feuillage des arbres, et marquaient l'emplacement des villages qui ne se découvraient pas en entier.

Le doute n'était plus possible à Napoléon. Non-seulement les Prussiens osaient l'attendre, mais encore ils

avaient la prétention de le déborder par sa gauche à

iU HISTOIRE

Saint-Amand et de l'envelopper, pour peu qu'il cédflt sur €6 point. Il s'attendait à les refouler devant lui sur la route de Namur; il les voit déployés sur son flanc. Il dut arrêter ses colonnes en marche et modifier subitement son ordre de bataille; ce qu'il fit par un grand changement de front de toute l'armée, la droite en avant. La menace de le couper de la Sambre ne pouvait être méprisée; elle l'oblige à laisser en arrière, en observation, le corps de Lobau dans la direction de Fleurus.

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