BATAILLE DE LIGNY
A deux heures et demîei Yandaiume fait aborder le village de Saint-Amand par la division Lefol; celle de Berthezène la suit. On a dit que les nôtres s'élancèrent en chantant ^ Leur ardeur est si grande, que les Prus* siens sont culbutés. Deux régiments de renfort accourent pour les soutenir, ils sont renversés à leur tour. Dès ces premiers moments, la division prussienne de Steinmetz a déjà perdu quarante«six officiers et deux mille trois cents soldats; mais, sitôt que les Français Yjeulent débouchei* de l'autre côté de Saint-Amand, à la naissance du ravin, ils sont écrasés par les batteries de Ziethen et obligés de rentrer dans leurs abris. A leur gauche, la division Girard déborde le village ; elle s'avance en colonnes sur l'extrémité de la ligne
* Yanlabelle.
iU HISTOIRE
prussienne. Le maréchal Blûclier lance au-devant d'elle la division de Pirch II. Cette division ne réussit qu'à pénétrer au milieu du village; elle cède devant les soldats de Girard. Blûcher la ramène au feu. Il galope au-devant des bataillons; on l'entend-crier avec fureur : «t En avant I au nom de Dieu ! » Il ramène les siens dans le village. Yandamme, menacé d*ètre accablé, reçoit pour renfort les lanciers Colbert et une division de la jeune garde. Nouvel assaut des Français sur le front et sur les deux côtés du village. Les lanciers de Colbert fondent sur les batteries; ils sont chargés par les dragons de la reine. En même temps, des hauteurs de Wagnelée débouchent neuf bataillons prussiens et trois brigades de cavalerie. Nos tirailleurs, cachés dans les blés, les arrêtent et les rejettent en arrière.
Cependant le grand nombre permet aux Prussiens de retirer du feu leurs troupes épuisées, qu'ils remplacent par d'autres. De notre côté au contraire, point de repos pour personne. Les mêmes brigades qui ont commencé l'attaque la poursuivent et Tachèvent. Mutilées, désunies, elles restent en première ligne. Les troupes de Pirch II, qui se sont épuisées contre Yandamme, vont se reformer hors du feu, en arrière de Bry. Leur place est occupée par une troupe fraîche de trois régiments d'infanterie et par la cavalerie de Jurgas. Déjà trente-neuf bataillons prussiens se sont jetés et usés dans Saint-Amand; De notre côté, la division
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Girard, qui a occupé le point saillant de l'attaque à lextrème gauche, reste en première ligne contre un ennemi qui se renouvelle sans cesse. Dans cette lutte inégale, cette division a perdu son chef, le générât Girard, atteint d une balle au moment où pour la troisième fois il débouche au delà du ravin. Les deux généraux de brigade, Yilliers et Piat, sont blessés et mis hors de combat. C'est un colonel qui commande ^ Le tiers des hommes de cette division couvrent de leur corps les débris fumants du village; mais, en mourant, le général Girard laisse à ses soldats son caractère invincible. Il tombe, et son esprit reste debout. Dans le même temps, au centre, le village de Ligny était attaqué sur trois colonnes. La, les Prussiens ont vu, sous la fumée, une masse profonde s'élancer des hauteurs en facQ d'eux. C'est le i? corps français dirigé par Gérard. Le c6té du village qui se présente à lui n'offre qu'une longue ligne et comme une muraille continue et crénelée. L'abord en est plus difficile que celui de Saint-Amand. En outre, deux batteries prussiennes sont placées aux deux extrémités de cette longue rue, qu'il faut prendre à revers. C'est principalement par les issues particulières de chaque maison que les nôtres pénètrent dans le village. Ce ne sont pas, comme à Saint-Amand, de vastes espaces ouverts
' Voyex une note i la fin du Tolome.
m HISTOIRE
OÙ Ton peut se porter en masse et d'où les Français et les Prussiens se refoulent alteinalivement les uns après les autres. A Ligny, les troupes ont plus de points d'appui pour résister dan*s chaque enclos, et, une fois maîtresses d'une partie du village, elles le sont plus longtemps. Pendant un carnage de trois heures, l'œil ne peut suivre la bataille dans l'intérieur des cours, des hangars, des masures. C'est au bruit de la mousqueterie, aux coups redoublés des haches sur les portes, au cliquetis des baïonnettes, mêlés de cris, d'imprécations et même de courts silences, comme dans une citadelle prise d'assaut, qu'il faut suivre les alternatives du combat et deviner quel est le vainqueur ou le vaincu.
Gérard a déjà tenté deux attaques par les deux extrémités du village et par le centre. Quatre bataillons de la division de Henckel sortent de leurs abris et se présentent à tous les débouchés; ils appellent à eux leurs réserves» ils réussissent à se maintenir comme dans une vaste forteresse. Gérard renouvelle ses assauts, et cette fois il dirige ses principales attaques contre le centre et l'extrémité basse de Ligny, qu'il menace de tourner par sa droite. Les obusiers ont mis le feu au vieux château; Tincendie s'est rapidement propagé sur les toits de chaume attenant les uns aux autres; mais les fortes murailles de ces masures de granit résistent à la flamme. Nos tirailleurs, cachés dans les blés, ar*
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rivent jusqu'aux haies, aux jardins, aux portes de derrière des maisons; ils y pénètrent, les Prussiens se retirent dans l'intérieur. Une fois introduits au rez-de* chaussée de ces masures, les soldats ont le temps de . s'assaillir corps à corps avant que les toits et Tétage supérieur sefîondrent et s*abtment sur eux. Pendant que la lulte se dérobe aux regards, les batteries sur les hauteurs prennent en écharpc, des deux côtés, les masses qui descendent, pour se joindre aux combattants, dans l'intérieur des rues incendiées. Une immense fumée s'élève du château de Ligny, qui s'écroule; lir flamme des toits de chaume brille de plus en plus vive sur la tète des combattants.
Les Prussiens ont repris la portion avancée du village; la division de Jagow est venue soutenir celle de Henckel. Toutes deux essayent de déboucher. A l'issue, elles rencontrent des bataillons français serrés en colonnes. Tous font halle sans pouvoir se déployer dans cet étroit espace : les tètes de colonne s'abordent et se fusillent à bout portant; mais les Prussiens ont entendu la fusillade sur leurs derrières, ils sont tournés; fasillès en tète, mitraillés en queue, ils se rompent, ils s éloignent. Les Français s'emparent du cimetière, ils y placent deux pièces de canon.
Ordre au général prussien Krafll de reprendre le ^lage. Une artillerie de renfort le précède; la huitième <livision marche après lui, celle de Langen. Six fois le
21'' régiment prussien recommence ses attaques, toutes sont repoussées; les Français restent mattres de ce qui est à la droite du ruisseau. Le général Krafll envoie au chef de l'armée un de ses aides de camp; il annonce que le village lui a échappé, qu'il va être rompu et rejeté en deçà du Ligny. Réponse du général Gneisenau : « Qu*on tienne encore une demi-heure! »
Au même moment, le général Pirch I* iiait dire au maréchal Blûchcr que ses brigades sont écrasées; qu'en disputant Saint-Amand, elleâ ont épuisé leurs munitions, même celles dont on a dépouillé les morts. Réponse : « Que le deuxième corps se maintienne dans son poste; qu'il attaque à la baïonnette. »
Le moment est venu d'en finir. Pendant que Blûcher a dépensé ses réserves, Napoléon a gardé les siennes. Certain de vaincre, il a déjà donné à sa garde Tordre de se mettre en mouvement; il trompe son adversaire par une retraite feinte de quelques troupes avancées de Gérard. Blûcher croit à la défaite des Français; il ordonne la marche de tous les bataillons disponibles sur Saint-Amand. Tandis que l'ennemi découvre ainsi son centre, Napoléon n'a plus qu'^ frapper; mais un incident l'arrête : cet étrange événement suspend tout; il faut, jusqu'à ce qu'il soit éclairci, éloigner le moment de la crise.
Le général Yandamme vient d'apercevoir, en arrière de l'extrême gauche, un corps d'armée qui se dirige
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à grands pas sur le champ de bataille. Quelles sont ces troupes? Sonl-ce des Français ou des ennemis? Le côté de l'horizon par lequel elles arrivent est formé d'une ligne de monticules qui ne permettent pas à la vue de s'étendre au delà d'une petite lieue. Voyant cette armée si près de lui, le corps de Yandamme, incertain, étonné, a cédé une partie du terrain qu'il' vient de conquérir; la division Girard, plus exposée, s'est reârée plus loin encore. Yandamme fait dire que, s'il n'est pas soutenu, il sera forcé de rétrograder vers Fleurus. Un aide de camp de Napoléon part au galop pour reconnaître le corps qui est en vue. Une heure après, Fintiuiitude a cessé. Les troupes qui se sont montrées un moment sur le rebord d'un bassin sont des troupes françaises. Napoléon le sait, il en a une connaissance certaine, et il ne donne aucun ordre pour attirer à lui ee renfort inespéré. Yingt mille hommes de toutes armes sont là sous sa main; qu'ils fassent encore un pas dans la même direction, ils envelopperont la droite de l'armée prussienne. Déjà ébranlée, cette armée est perdue jusqu'au dernier homme; mais pour cela il faut un mot, un seul, de l'empereur. Ce mot n'est pas prononcé.
Ces troupes ne recevant aucune direction formelle de l'empereur, on les a vues bientôt faire volte-face, redescendre Téminence, retourner sur leurs pas et
disparaître. C'est la bonne fortune de Napoléon qui
s'est montrée encore à lui comme dans ses plus beaux jours. C'est l'occasion de Marengo, dléna, d'Eylau, de Bautzen, qui se présente d'elle-même sans être appelée. Il ne Ta pas saisie aux cheveux, elle disparait. Est-il sage d'espérer qu'elle reviendra dans la même campagne?
Durant cette attente, plusieurs heures ont été consumées sans résultat. La journée approche de sa fin; il est huit heures. Il ne reste plus que quelques moments avant la nuit pour exécuter les projets du matin. Napoléon fait avancer cette formidable réserve que, depuis plusieurs heures» il tient suspendue, sans que l'ennemi ait pu savoir quel point elle menace. Douze bataillons de la garde à pied, toute la grosse cavalerie de Milhaud, c'est-à-dire huit régiments de cuirassiers, les dragons et les grenadiers à cheval de Guyot, forment cette réserve; elle traverse la moitié du champ de ba^taille, et tout à coup elle se détourne et fond sur ligny. En même temps les batteries de la garde rapprochent leur feu. Sous la protection de cette canonnade, le général Gérard lance la division Pécheux pour achever de déloger les Prussiens de la partie du bas village où ils se cramponnent encore. Les Prussiens voient sur leur gauche une colonne sortir de l'épaisse fumée. Le village de Ligny est tourné. Les cuirassiers Milhaud longent le chemin creux qui le borde; ils s'élancent vers le ruisseau, qu'ils remplissent de morts.
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L'eau, déjà rouge de sang, disparaît sous les cadavres. L'eDBemi se retire m carrés.
Cependant le maréchal Blûeher, qui vient de porter loi-mème ses réserves à son extrême droite, reconnaît qu'il s'est mépris, et que son centre est entamé. Aura-t-U le temps de repousser cette dernière attaque? Des hauteurs de Saint-Amand, il se précipite vers Ligny avec trois régiments de cavalerie. Ces régiments, vî^nent à bride abattue se rompre contre les colonnes françaises. Brisés trois fois, le vieux Blûcher les rallie. Il se met à leur tète, il les* ramène à la charge. Son cheval, blessé d'un coup 'de feu, l'entraîne quelques pas et se rmverse m(»i sur lui. a Je suis perdu, NestiltE ] » dit en tombant le maréchal Blûcher à son aide de camp. Gelui-d met pied à terre et reste immobile auprès de son général. Les cuirassiers français passent au galop auprès d'eux sans les voir, car il faisait d^à obscur. Bientôt les cuirassiers sont ramenés par une dernière charge de lanciers prussieas. L'aide de camp eut peine à se faire reconnaître. Six cavaliers, descendus de cheval, enqportent dans leur^ bras le vieux maréchal presque sans connaissance. On le conduisit à deux lieues en arrière du champ de bataille, à Gentmnes.
Les historiens prussiens ne cachent pas à ce moment la détresse de l'armée prussienne. Les chefs de corps venaient eux-mêmes de toutes parts chercher
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des ordres. Obligés de céder le terrain, nul ne savait de quel côté se retirer. Abandonnerait-on la ligne d V pérations de Nénnur? renoncerait-on à toutes les combinaisons qui avaient été formées? Quelques-uns pariaient déjà de se retirer sous le canon d'Anvers. Le chef d'état-major Gneisenau mit tin & ces perplexités en ordonnant de changer la ligne d'opérations et défaire retraite sur Wavres pour rejoindre les Anglais. Cet ordre audacieux, promptement obéi, relève l'espérance et le moral de Tarmée ennemie. Vaincu, on se prépare à se venger de sa défaite.
Sur ces entrefaites, la nuit est arrivée. Il manque deux heures de jour pour s'emparer des fuyards et recueillir les résultats de la victoire. La garde impériale s'arrête sur les hauteurs, à quelques centaines de pas de Bry, que continuent d'occuper les^ troupes de Pirch. De rares feux de tirailleurs et d'artillerie se font encore entendre par intervalle, sur le plateau, dans la ^emière moitié de la nuit, comme pour empêcher le vainqueur de dormir. Trop sûr d'avoir vaincu. Napoléon ne prend aucune mesure pour surveiller le mouvement des Prussiens et pénétrer leurs projets. Tout est mouvement, activité chez les vaincus; tout est repos et sommeil chez les vainqueurs. Yandamme bivaque en avant de Saint-Amand, Grouchy en arrière de Sombref, qu'on laisse à l'ennemi, Gérard en avant de Ligny, Loban en arrière; Napo-
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léon, de sa personne, quitte le champ de bataille et se relire au loin à Fleurus. On ne prévient pas même Ney, à l'aile gauche, du résultat de la journée, soit oubli, soit fatigue, soit qu'on attendit de plus grandes nouvelles pour le lendemain.
Les résultats méritaient pourtant qu'on les fit connaître sans délai : l'armée ennemie en retraite, 10,000 morts, 8,000 hommes dispersés des conlingodts du Rhin, de Westphalie et de Berg, qui vont porter jusqu'à Louvain et Aix-la-Chapelle la nouvelle de la déroute des Prussiens; seize pièces de canon seulement, il est vrai, et point de prisonniers, car on a refusé de se rendre, tant est grande l'animosité entre les deux armées, et, de notre côté, 6,800 tués ou Uessés.
C*est une journée glorieuse qui s'ajoute à tant d'autres; mais trois causes peuvent empêcher qu'elle ne porte ses fruits : premièrement, le retard que Ton a mis à l'attaque; secondement, l'occasion échappée, la fortune méprisée qui voudra se venger, les 30,000 hommes qu'elle a amenés sur le champ de bataille ayant été négligés et rendus inutiles. Ces deux fiiutes pourront encore être réparées, si Ton met une activité extraordinaire à poursuivre l'armée que l'on vient d'entamer ; mais, au lieu de œla, si, la croyant plus découragée, plus intimidée, plus afbiblie qu'elle ne l'est en effet, on lui laisse la
nuit entière pour se remettre, cette illusion du vainqueur se payera chèrement, et cette troisième faute, ajoutée aux deux autres, pourra les rendre irréparables.
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SOUTEIIENTS ET GOimffi-VARCHE DU CORPS DE D'ERLON. - QUELLE Blf