‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 13 sur 41 · DE LA GA1IPA6NB DE 1815. IM · texte numérisé non relu

DE LA GA1IPA6NB DE 1815. IM

^^ sardes anglaises tentent d'inquiéter la retraite. Ils *®^l chargés et contenus.

^^y se retire, mais pas à pas, et seulement quand la ^^il est arrivée; encore ne cède-t-il que le terrain qu'il s conquis; il se retourne pour peu que Tennemi de- Tienne importun. Pas à pas et fièrement il ramène ses troupes, jusque-là victorieuses, dans ses positions du matin, sur ces mêmes hauteurs de Frasnes. Ses avantpostes s'ai^ètent à une demi-portée de fusil de l'ennemi et retiennent un lambeau du champ de bataille. Quant aux Anglais, ils n'osent poursuivre plus loin Tavantage de la dernière heure, contents d'avoir repris ce qu'ils avaient perdu.

Les troupes du général d'Erlon ne rejoignent que vers neuf heures, lorsque tout est fini; elles relèvent celles de Reille, qui passent en seconde ligne. Toute la nuit, Ney Qiontra une v^ilance admirable; il y eut, dans les ténèbres, une fausse alerte, causée par la rencontre de deux patrouilles, et les deux armées coururent aux armes. Le silence du reste de la nuit ne fut plus interrompu, que par le feu des vedettes françaises au moindre mouvement de l'ennemi, ou par l'arrivée des renforts anglais, composés surtout de cavalerie.

Ainsi s'était terminé ce combat acharné des Quatre- Bras. Il ayait coûté 4,000 hommes aux Français, près de 5,000 aux Anglo-Belges. Il s'agissait pour les deux chefs d'empêcher que l'un d'eux ne portât son appui à

la grande bataille rangée qui se livrait le même jour, au mâme moment, & deux lieues et demie de là , dans les champs de Ligny. Wellington avait promis à Blûcher d'arriver à temps pour le soutenir. Ney, sans rien promettre, avait reçu l'ordre de se rabattre avec une partie de ses forces sur Ligny, si la chose était possible. Après neuf heures de combat, Ney est obligé de céder; mais il met deux heures pour se relier sur Frasnes. Avec vingt mille hommes, il oppose un mur d'airain à l'armée anglo-hoUandaise: il empêche le duc de Wellington de tenir sa parole, quand c'est sur cette parole qu'a été engagée la bataille de Ligny; il empêche qu'un seul homme de Tannée anglaise n'aille rejoindre l'armëeprussienne, quand cette jonction était toute la combinaison des généraux ennemis. Il cède les Qualre-Bras, mais il les cède quand ce terrain n'a plus aucune importance pour l'ennemi, et que le rassemblement des deux armées anglaise et prussienne sur ce point est devenu impossible. Il donne neuf heures à Napoléon, non-seulement pour vaincre, mais pour profiter de la victoire, sans inquiétude sur aes flancs, sans souci du concours du duc de Wellington, seul en champ clos avec les Prussielb, ayant en> core en réserve tout le corps de Lobau, qui n'avait pas tiré un coup de fusil, toute la division Durutte et la cavalerie Jaquinot, laissées presque sous sa main par d'Erion en se retirant. Voilà ce que Ney a fait ce jour-là.

Ces services insignes devaient-ils être transformés en opprobres? Plaise à Dieu qu'une Taute de ce genre soit commise le surlendemain, et que la droite fasse le 18 ce que la gauche a fait le 161 Dans ce cas, Waterloo sera un Âusterlitz.

Toulait*on qu'avec ses vingt mille* hommes postés en rase campagne autour des Quatre-Bras, Ney détruisit en détail d'abord le corps du prince d'Orange, puis la division dePicton, puis lé corps du prince de Brunswick, puis la division Cook, en un mot tout le corps de bataille du duc de Wellington, pour se rabattre sur l'armée de Blûcher et la détruire à son tour? Il y a des historiens qui sont allés jusque-là, et c'est le plus grand nombre. D'autres ont reproché même à Ney de ne s'être pas emparé avec un de ses escadrons du duc de Wellington, du prince d'Orange et du général Perponcher. Mieux vaudrait reprocher à ce maréchal de n'avoir pas tenu à lui seul la campagne contre les armées coalisées.

Encore une fois, ce que l'on pouvait raisonnablement attendre du maréchal Ney, c'est qu'il flt tête à l'armée anglaise et qu'il l'empêchât de rejoindre les Prussiens. Voilà le but. Peu importe, pour l'atteindre, qu'il lût placé en deçà ou au delà, ou par le travers de Tembranchement des routes. Ce n'était pas d'occuper tel plateau qu'il s'agissait, c'était de rompre la combinaison des ennemis. Il importait assez peu que Ney

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ne fAt pas sur la chaussée, pourvu qu'il emp(dii( reDnemi d'y passer. Mais l'arlifice de l'imagiDation a été de faire croire que le moyen, c'était le but, que tout consistait à occuper la croiséedes chemins, et que, si on n'était pas placé k tel endroit, le résultat était manqué; comme si les Quatre-Bras eussent été une forteresse, un camp, la clef de la portion. Exemide frappant de la lacilitë que l'on a de taire prendre aux hommes, et même aux générations, l'ombre pour l'objet, le moyen pour le but, l'apparence pour la réalité I

BSnUlTB DES PRUSSIENS. - D'OU TINT LINACTION DE NAPOLÉON DANS U KATDIÊB DU 17.— INSTRUCTIONS DONNÉES àU MARÉCHAL GROUCHT.

. Les àeax ailes de Tannée française passèrent la nuit i deux lieues et demie Tune de Tautre, à Ligny et à Frasnes. Napoléon était revenu coucher à Fleurus, loin des bruits importuns du champ de bataille. Dans les anciennes campagnes, il n'eût pas manqué de bivaquer à Ugny, au milieu des carrés de sa garde. Là, pas un mouvement de Tarmée ennemie ne lui eût échappé: il eût été à moins d'un quart de lieue de Bry, c'est-àdire des masses prussiennes qui y étaient refoulées. A minuit, il eût eûtendu Tarrière-garde décamper à la suite des corps de Ziethen et de Pirch. S'il ne voulait pas poursuivre cette armée à outrance, que ne la tenaitil au moins sons ses yeux? Ses regards auraient pu voir à travers les ténèbres dans lesquelles elle s'enveloppe. A Fleurus, il en sera tout autrement: trop

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éloigné, il n'apprendra rien que par intermédiaire, et sans doute ce sera trop tard pour agir ou même pour se décider. Il ne saura rien que par de Jents rapports, qui ne sont pas même demandés. Aussi, lorsque le maréchal Grouchy vint le soir au quartier général chercher des instructions, il ne put obtenir aucun ordre positif, excepté celui d'envoyer la cavalerie de Pajol et la division Teste sur la route de Namur. C'était la direction précisément opposée à celle que prenaient les Prussiens. '

Chose nouvelle pour Napoléon que ce tranquille sommeil de Fleurus ! Il devait lui être funeste, car la disposition d'une armée victorieuse à s'endormir après la victoire est naturelle ; elle devient insurmontable pour peu que le général en chef la partage. Les vainqueurs sont enclins à dormir parce qu'ils sont aussi fatigués que les vaincus, et que, de plus, ils n'ont rien à craindre. Au contraire, les vaincus ont alors une activité fiévreuse ^ la peur les éperonne et les empêche de fermer les yeux. Cette incroyable torpeur a été surtout condamnée par ceux qui en ont le plus profité. « Napoléon, disent-ils, se souvint trop alors de l'empe* reur et trop peu du général des guerres d'Italie. »

La nuit du 16 au 17 ne profita ainsi qu'à l'ennemi; mais il sut en tirer un bien grand avantage, et l'on peut dire que c'est pendant cette longue nuit d'inertie que la fortune commença à se lasser et à passer des

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Français dans le camp opposé. Pendant que tout re* pose du côté des Français, tout est en mouvement chez lesPrussiens. Le premier et le second corps se retirent par Tilly; ils y bivaquent quelques heures, sétendant jusqu'à Gentinnes et Mellery, où le maréchal Blûcher porte son quartier général. L*arrière-garde ne sort de Bry qu*à minuit. Le jour était levé lorsque le 3' corps, celui de Thielmann, se déroba de Sombref en une seule colonne à moins de mille pas de nos avant-postes, qui semblèrent ne pas l'apercevoir. Ce corps arrive à Gembloux à sept heures; voyant qu'il n'est pas poursuivi, il s*y repose jusqu'à deux heures après midi.

Ces mouvements s'opèrent avec un tel ensemble, ils sont si peu entravés, que l'ennemi a le temps d'en faire disparaître toutes les traces. Quand enfin on songea à poursuivre les Prussiens, on ne put ramasser ni un chariot, ni un débris de caisson, ni un prisonnier, ni un blessé, ni trouver un seul indice de la marche qu'ils ont suivie. Cette armée de 80,000 hommes toute sanglante, que l'on croyait dispersée» se rallie à travers les grandes plaines de Marbais, et maintenant elle chemine à grands pas, eflaçant derrière elle ses vestiges. Lorsque le vainqueur s'éveilla, les éclaireurs, envoyés tardivement, ne donnèrent aucune nouvelle certaine; le général Pajol, que l'on avait envoyé sur la route de Namur, ramassa avec ses coureurs quelques pièces

d'artillerie. Cela même servit à tromper sur la direction que suivait Tennemi. On verra plus tard combien ridée de le chercher du côté de Narour, qpii s'empara dès lors de l'esprit de Napoléon et de celui du marédial Grouchy, eut de funestes conséquences.

L'histoire détaillée des guerres serait stérile pour l'intelligence, si dans les grands mouvements des armées otf ne voyait pas tout dépendre du travail secret de l'esprit des généraux. Le principal enseignement, c'est d'assister au conseil intérieur qu'ils tiennent en eux-mêmes ; et, lorsqu'il s agit d'hommes tels que Napoléon, il est certain que, s'ils tombent dans Tinerlie, cela vient de certaines erreurs d'esprit auxquelles le génie lui-même n'échappe pas.

Ici deux causes expliquent l'inaction de Napoléon après la victoire : premièrement, l'habitude qu'il a prise de regarder comme détruits tous ceux qu'il a , frappés. Déjà il voit en imagination les Prussiens disperses regagner les bords de la Meuse et du Rhin. Aussi, dès le soir de'Ligny, il cesse de les croire redoutables, et il leur fait à peine l'honneur de compter avec eux. Voilà pourquoi il mit une si inconcevable incurie à les poursuivre.

Cette première erreur est fortifiée par une seconde, le peu de cas qu'il fait de son adversaire. 11 croit que le vieux maréchal Blùcher ne se départira pas de la stratégie vulgaire et surannée des généraux autrichieiâ.

laquelle lui conseille de faire retraite prudemment et méthodiquement sur ses renforts, par la Meuse. H se refbse à penser que oet ancien général de hussards, comme il TappeUe, aura l'audace de s'improviser une nouvelle ligne d'opération par Louvain, Maestricht. En un mot, Napoléon agit comme s'il avait afTaire à la Veille école d'Alvinzi ou de Wurmser. U ne voulut pas reconnaître que Blûcher avait appris quelque chose à l'école de Napoléon. On allait retourner contre lui les leçons de son propre génie, et il ne s'en apercevait pas : grave faute, la plus grave de toutes dans un chef, il se méprenait sur le caractère, le dessein de son adlersaire. Et, cette idée fausse se communiquant aussitôt à son lieutenant, c était là une source de dangers, un principe de ruine, si l'on n'y remédiait pas à temps par quelqu'une de ces lueurs soudaines qui, à d'autres époques, avaient éclairé tant de ténèbres plus épaisses encore.

Pour celui qui cherche h observer la succession des idées de Napoléon, il est important de savoir quelle a été la première instruction donnée par lui le matin du 1 7 . Dans sa lettre au maréchal Ney , il pense que l'armée anglaise est en retraite.' On occupera sans difficulté les Qnatre-Bras; il faut compléter les munitions, rallier les soldats isolés, faire rentrer les détachements. Tel est l'emploi qu'il veut faire de la dernière journée qui lui est accordée avant Waterloo; par où Ton voit qu'il

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était bien loia de Tidëe de Imer ce jour-là une second bataille, malgré ce qu on Ht à ce sujet dans les relations dictées par lui plusieurs années après.

Ce même matin du 17, le maréchal Grouchy vient au quartier général de Fleurus demander des ordres, car il prévoit qu'il sera chargé de poursuivre les Prussiens, et déjà cette responsabilité lui pèse. Sans lui donner aucun ordre, Napoléon monte en voiture et l'emmène avec lui sur le champ de bataille de Ligny. Les embarras du chemin obligent Napoléon à monter à cheval. Il arrive sur les lieux à neuf heures; et, depuis ce moment jusqu'à midi, aucune résolution, mais de longs silences, des revues dans les prairies de Saint- Amand, souvent immobile, et toujours le maréchal Grouchy à ses côtés, muet, attendant ses instructions. Il semble que Napoléon lui-même attendit d'avoir pris un parti auquel il ne s'est pas encore arrêté. Les deux armées ennemies sont séparées par une défaite. A laquelle s'attachera-t-il d'abord?

La même incertitude qu'il a montrée la veille au matin assiège encore son esprit. Pour la dissimuler à lui-même et aux autres, il se prodigue devant les soldats, rangés sans armes devant leurs bivacs. Il les loue sur ce qu'ils ont fait; il les encourage à ce qu'il reste à faire; il remarque avec éloge que, pour un cadavre de Français, il y en a cinq de Prussiens. Il fait relever les blessés, il visite, il améliore les ambulances : soins ex-

cellenls, s'ils ne prenaient un temps qui devait être employé à sauver un empire. A Saint-Amand, il met pied h terre. Un cercle de généraux se forme autour de lui, un long entretien commence; et parmi tout cela rien qui concerne la guerre, mais des paroles emportées, étrangères à ce qu'on a sous les yeux : les nouvelles de Paris, les débats des Chambres, l'opposition des libéraux, en qui il voit les anciens jacobins, et déjà des menaces, des accusations contre eux, comme si c'étaient là les ennemis les plus proches, les plus dangereux /profitant ainsi du bivac pour exhaler ses ressentiments, jusque-là contenus, contre la liberté, et reprendre le ton du vieil empereur. Il passe à accuser les factions de Tintérieur le peu d'instants que la fortune lui laisse encore pour se défaire des ennemis da dehors. Cependant les heures s'écoulent, et Grouchy, toujours cloué sur ses pas, ébloui ou stupéfait, et n'osant interrompre!

Marque infaillible des hommes ou des partis qui vont tomber. Grands ou petits, vous les reconnaîtrez tous à ce signe. Leur esprit cherche à se distraire; ils se dérobent; ils vont à d'autres objets. La crise est là, le gouffre est ouvert : ils y sont déjà plongés; mais ils ne le voient pas, ou ne veulent pas le voir. Ils détournent, par des propos étrangers, leurs yeux, leurs pensées, leur imagination, de ce point noir qui grossit.

Quand cela arrive, dites que ces hommes, ces partis se

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livrent eux-mêmes, car leur inertie volontaire, demain ils rappelleront fatalité.

Ces lenteurs, ces temporisations échappent au soldat, que la vue du chef et sa familiarité au bivae après la victoire remplissent d'enthousiasme; mais une inaclion si extraordinaire frappe les généraux, que les défaites des années précédentes ont ébranlés dans leur superstition pour la fortune de l'empereur. Ils attendaient des ordres de mouvement; ils s'étonnent de ces conversations étrangères à la guerre. Même le fidèle Drouot s'attriste; il soutient que Ton aurait pu, ce jour-là, arriver à Bruxelles; et quel n'eût pas été Teffet d'une prompte occupation de la capitale !

Quelques-uns murmurent tout bas. Gérard, Excelmans sont de ce nombre; leur impatience éclate, et ils se confient entre eux leur surprise, a Est-ce ainsi que l'on avait fait la guerse dans les campagnes heureuses? Où était la décision, la rapidité, le génie foudroyant qui ne laissait respirer ni les vainqueurs ni les vaincus? On avait rompu précédemment les coalitions, on avait battu l'ennemi lorsqu'il était trois contre un à Castiglione, deux contre un à Eckmûhl, à Ratisbonne; mais comment cela? Par des prodiges d'activité, par des coups impétueux, par des marches forcées, par des combats de jour et de nuit, qui avaient rétabli l'inégalité au profit du petit nombre. Maintenant, on avait affaire è plus de deux cent mille ennemis, et on leui

laissait, avec l'avantage da nombre, celui de la décision et des manœuvres; car il ne fallait pas se dissimuler que, la veille, on avait perdu six heures en attaquant à trois heures au lieu de neuf. En ce nioment, la même faute était répétée et aggravée. Toute la nuit et la moitié du jour avaieiit été perdus déjà, supposé que Ion veuille se i^jeter sur les Anglais, ou forcer les Prussiens à recevoir une seconde bataille, comme Beaulieu après Montenotte. Ce n*était pas ainsi que procédait l'ennemi; il ne s'endormait pas sur les dangers. Déjà il avait échappé, dans sa fuite, aux Français, et sans doute la victoire de Ligny, restée infructueuse, sera Uentdt à recommencer. On voyait bien que l'ennemi avait appris de nous à se comporter sur un champ de bataille; mais nous, Ta vions*nous oublié? »

Cela n'était encore prononcé que tout bas par quelques-uns. Yandamme, irrité des critiques que lui avait values son attaque de Saint-Amand, alla plus loin. Il lui arriva de dire : « Napoléon n'est plus l'homme que nous avons connu; » mais à ce blasphème presque tous répondaient que l'on avait envoyé aux nouvelles du càté des Anglais et des Prussiens, que Ton ne pouvait marcher à l'aveugle, que le maréchal ^Ney avait ajouté à toutes ses fautes de ne pas envoyer de dépèches (ce qui était inexact). On n'avait pas reconnu à [Saint- Amand la vigueur ordinaire de Yandamme; son],impatience était du mécontentement. D'ailleurs, sitôt que

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les reconnaissances donneront quelque nouvelle, la décision du chef se fera connaître. On pouvait être sûr qu'elle ne tarderait pas.

Voilà comme on trompait les heures dans les bivacs de Saint-Amand et de Ligny. Cette sourde inquiétude des esprits dans une armée si passionnée, si raisonneuse, n'était pas le moindre inconvénient d'une si longue inaction.

Cependant l'ennemi n'avait éprouvé aucune de ces tergiversations. Dans le même temps que Napoléon était en proie à ces incertitudes, le maréchal Blucher^ à peine relevé de cheval, avait ouvert la journée du 17 par cet ordre du jour à son armée : « Je vous conduirai immédiatement à l'ennemi; nous le battrons, car c'est là notre devoir; » et il marchait à ce rendez-vous. Vers dix heures du matin, Ziethen et Pirch, par Vilroux et Mont-Saint-Guibert, avaient atteint Wavre. Thielmann avait été rejoint à Gembloux par Bulov^, qui arrivait de Liège, n'ayant pris aucune part à la bataille de Ligny. Son corps était de 30,000 hommes. Il faisait plus que combler les vides de l'armée prussienne, qui maintenant, toute rassemblée, impatiente de venger sa défaite, allait concentrer à Wavre une masse de 90,000 combattants. C'étaient 10,000 de plus qu'à la bataille de Ligny.

A quel moment Napoléon s'est-il enfin décidé à faire poursuivre cette armée par une masse considérable de

ses troupes? Rien n'importe plus que ce détail. Si Ton s'en tient à la relation dictée par lui à Sainte-Hélène» il faut vraiment admirer l'art avec lequel il a dissimulé dans le récit le moment de la journée où il a chargé le maréchal Grouchy de la mission qui a rendu son nom tristement immortel. Dans les lignes qui précèdent, c'est à la pointe du jour que le général Pajol s'est mis en marche; c'est à la pointe du jour que le maréchal Ney a reçu son ordre; puis tout à coup viennent ces mots qui frappent pour la première fois l'attention : c Le maréchal Grouchy partit avec le corps de cavalerie d'Excelmans et le 3* et le 4* corps d'infanterie pour appuyer le général Pajol et suivre Blûcher l'épée 'dans les reins» »

Qui ne croirait, d'après l'habile contexture de ce récit, que le maréchal Grouchy a reçu son commandement et qu'il est parti presque à la pointe du jour^ ou du moins à six ou sept heures du matin, puisqu'il appuie le général Pajol, lequel est biçn réellement parti dans les premières heures du jour avec une division de cavalerie légère et la division d'infanterie Teste, du 6* corps? Or, il est certain que le tissu de ce récit, tout habile qu'il est, ne peut résister à Tévidence des faits.

C'est à midi seulement, et non pas à la pointe du jour, que le maréchal Grouchy a reçu, avec le commandement de 35,000 hommes, l'ordre de poursuivre les Prussiens. On venait d'apprendre par le général

Excelmans qu'il avait aperçu une arrière-garde du cdtë de Gembloux. C'est dans celle direction que devra mardier l'aile droite française pour atteindre Blûdier. Il est certain que le maréchal Groudiy aperçut dès le premier instant la difUcultè de la tAche dont il était si tardivement chai^. Il en Tut eflrayé, il voulut la refuser. Je tiens de la personne * à laquelle il a répété ses propres paroles qu'il s'élança aux pieds de l'empereur et lui dit : • Sire, donnez ce commandement au maréchal Ney, et prenez-moi avec vous. — Non, lui répondit Napoléon, j'ai besoin deNey avec moi. »

Alors le maréchal Grouchy in^sta avec anxiété sur les difficultés presque insurmontables de sa mission; il en était accablé d'avance. Il opposa que- l'armée prussienne était partie à minuit, qu'on lui avait ainsi laissé prendre une avance de douze à quinze heures. Pouvait-il espérer de regagner sur elle ces deux mar- ' ches? On ignorait encore dans quelle direction se retirait le gros de l'armée; et, comme il était question de chercher les Prussiens du côté de la Meuse, Grouchy ajouta qu'il était trop dangereux de s'éloigner i ce pmnt du corps principal formant la gauche française. D'ailleurs, les troupes n'étaient point encore rassemblées. Les soldats, comptant que la journée était finie, avaient démonté leurs fuuls pour les laver. Que de

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temps ne faudrait-il pas avant que les hommes fussent réunis et qu'ils se missent en marche 1 On ne pourrait s'ébranler qu'à deux heures, peut-être à trois. Dans cet mtervalle, on achèverait certainement de perdre toute trace des Prussiens.

Ces représentations lurent exprimées avec une sorte de véhémence qui étonna chez un homme ordinairement si soumis. Elles déplurent par tout ce qu'elles renfermaient de vrai. Napoléon ferma l'entretien par un mot amer qui ne souffrait pas de réplique : « Yod* kit-on lui donner des leçons? » Il ne restait plus à Grouchy quà obéir. Il réunit son corps d'armée, com* posé du 3* corps (Vandamme), du 4' corps (Gérard), de la cavalerie d'Excelmans et de cent bouches à feu. Quand les troupes purent se mettre en marche, il était entre deux et trois heures, comme Grouchy l'avait prévu. L'armée prussienne s'était retirée par Tilly et par Gembloux. Il y avait un avantage immense à pour» suivre par la route de Tilly, puisque ainsi on restait plus près de Napoléon, et en communication certaine avec lui. On prit, au eontraire, la route de Gembloux^ qui était la plus divwgente. La raison de cette prél%* renoe se montrera bientôt.

Chose qui semble d'abord extraordinaire, le corps d'armée du maréchal Grouchy mit sept heures à faire, de Soml»«f à Gembloux, le chemin que le corps du général Thielmann avait fait en quatre heures. On accuse

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le temps pluvieux, un orage, les chemins défoncés, et il est vrai que cette route n'était pas pavée. Quand Grouchy arriva à Gembloui, la nuit était noire; il avait perdu toute trace du général prussien. Déjà fort inquiet, il s'arrêta, jeta des escadrons dans la direction de Wavre, et surtout de Pervez. Cet infortuné général tâtait de tous cAtés les ténèbres, et il ne saisissait aucun indice, car il les cherchait principalement oiî il ne pouvait les trouver. Le plus grand malheur, c'est qu'une idée erronée s'était enracinée dans son esprit. Il croyait que le projet de.Blùcher était de prendre à dos l'armée française par un mouvement concentrique de la gauche prussienne sur Namur, Fleurus et peutêtre Charleroi. I! s'attendait à voir l'armée prussienne revenir sur la ligne d'opérations des Français et les couper de la Sambre. Obsédé de cette idée malheureuse, il ne cédait qu'à regret au peu d'indices que les choses lui montraient.

Comme il voyait faux dans l'esprit de l'ennemi, et qu'il lui attribuait des intentions directement contraires à celles qui s'eséculaîent, il était impossible qu'il rachetât par la sûreté de ses marches, par la rapidité de ses mouvements, l'immense faute de Napoléon et cette avance de quinze heures donnée à l'armée de Blilcher. Le lieutenant ne pouvait ainsi qu'aggraver l'erreur du chef. Dans le même temps que Grouchy marchait dans la direction de Wavre, il se ft-

gurait que le danger viendrait du côté opposé, c'est-àdire de Namur. Comment, dans une telle perplexité, aurait-il pu faire un mouvement prononcé, énergique? Les troupes étaient alourdies par la difficulté dos chemins, le général était arrêté par une illusion qui Tenchainait pour ainsi dire à chaque pas, et il s'arrachait comme malgré lui des champs de Ligny et de Fleurus. Il cherchait dans les ténèbres Tennemi sur sa droite ou sur ses derrières, du côté de Pervez, pendant qu'il aurait fallu, au contraire, appuyer sur sa gauche pour se rapprocher tout à la fois et de Tarmée française et de l'armée prussienne.

Après tout, c'est la pensée du chef qui donne aux troupes la sûreté, la rapidité, etieur fait faire des miracles. Si cette pensée est lumineuse, les troupes ont des ailes; si elle est incertaine, les cavaliers eux-mêmes sont appesantis et ne peuvent se mouvoir. Les ipêmes chemins sont bons pour les uns, mauvais pour les autres, suivant le génie qui les mène. Au fond de tout désastre militaire, il y a une grande erreur d'esprit; ne cherchez pas d'autre fatalité.

Dans cette mission, déjà rendue presque impossible par tant de retards, quelle instruction positive a reçue le maréchal Grouchy? C'est sans doute un général plein de bravoure et de bonne volonté; mais il peut être au-dessous de sa tâche, il le craint du moins. Et qu'a-t-on fait pour l'édairer, le rassurer, le diri-

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ger dans cette profonde nuit où il se trouve abandonné à ses seules lumières? Napoléon a partagé d'abord l'illusion que les Prussiens se retiraient par Namur sur la Meuse, et Ton ne voit pas qu'il ait rien fait pour détruire celte idée dans le marédial Grou-* chy. Lorsque ce général pressait ses instructions dans cette nuit inextricable de Gembloux, qu'y trouvait-il? L'ordre de poursuivre -les Prussiens : rien de plus. Mais dans quelle direction les chercher de préférence? Quelle peut être l'intention du général ennemi? De quel cdté était, sinon le certain, au moins le probable? C'est là queGrouchy aurait eu besoin d'être guidé par les lumières supérieures de Napoléon; mais sur tout cela Nèpoléon l'a livré à lui-même, sans lui dcmner aucune impulsion, aucune lueur pour s'orienter au milieu des incertitudes croissantes qui vont l'assaillir.

Il est vrai que, selon les relations de Sainte-Hélène^ l'ordre aurait été donné à Grouchy de se tenir sur une ligne intermédiaire entre l'armée française et l'armée prussienne. Or, c'est là ce que le maréchal Grouchy a nié péremptoirement, avec une persistance, un acharnement singulier jusqu'à la fin de sa vie, dans cette foule d'écrits, de notes de tout genre, où il n'a cessé de protester contre les récits de Sainte-Hélène. J*ai vu des notes manuscrites dont le maréchal couvrait ses livres; il revient constamment sur ce poîuf :

que Tordre donné le 1 7 était uniquement de pour* suiinre les Prussiens, qu'on les croyait en retraite sur la Meuse. « Je ne sache pas, ajoute-l*il dans les confi* dences qu'il semble se &ire à lui-même, que je pusse poursuivre les Prussiens et me lier avec l'empereur. 9

Le maréchal Grouchy ne sort pas de là; toute sa vie, il a répété la même chose avec une insistance qui a tous les caractères de la conviction et de la vérité; et il &ut avouer que Ton ne trouve aucune trace d'une instruction de l'empereur sur cette ligne intermédiaire qui semble être une idée imaginée après l'évé* nement, car les ordres subséquents ont été conservés : ils autorisent la marche sur Wavre, et sont en pleine contradiction avec cette instruction prétendue qui aurait assigné la direction de Mont-Saint-Guibert. C'est sous les yeux mêmes de l'empereur et avec son assentiment que la route divergente de Gembloux a été choisie. Pourquoi Napoléon a -t-il laissé Grouchy s'en* gager de ce cêté? Que ne l'a-t-il arrêté? Pourquoi ne lui ft4-il pas fait prendre la route de Bry à Tilly ? Les communications se seraient liées d'elles-mêmes; mais c'est dés le point de départ, à Sombrer, que les deux ailes se sont trouvées profondément séparées par l'angle le plus ouvert. Napoléon a tout vu, il a tout approuvé. Est-ce à lui maintenant de rejeter sur un autre la responsabilité de ce choix malheureux entre

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deux directions, Tune proche, lautré éloignée ? Telles sont les explications que le maréchal Grouchy a répétées sous mille formes au sujet de ce premier faux mouvement qui a engendré tous les autres.

Il est une autre preuve que Tordre de marcher sur une ligne intermédiaire n'a pas été donné ^ : c'est qu'un général aussi soumis que le maréchal Grouchy, qui, dans sa détresse, ne demandait qu'une instruction, une parole de son chef pour s'en couvrir, n'eût certes pas manqué de suivre la ligne intermédiaire^ si cela lui eût été formellement commandé. Il ne s'éloignait qu'à regret, avec effroi, de Napoléon. Combien Tordre de s'en tenir rapproché Teût débarrassé d'un lourd fardeau I

' Ces insti'uctions prétendues sont même en contradiction avec les relations de Napoléon. Dans ses écrits de Sainte-Hélène, on voit qa*il continue d'approuver la marche sur Wavre, et qu'il était, lui aussi, préoccupé de la pensée que l'armée prussienne pouvait se reporter de Gembloux aux Quatre-Bras, sur les derrières de l'armée française. (Voyei Notes et Mélanges.)

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MBTRAITE DO DTO DE WELLUIGTON SUR NONT-SAIKT-JEAiN.

On s'étonne que deux armées de 100,000 hommes^ séparées seulement par une dislance de deux lieues, puissent, après deux grandes batailles, ne rien savoir lune de Tautre.Il est néanmoins incontestable tpie le duc de Wellington ignora toute la nuit le résultat de la bataille de Ligny. Le matin, ne recevant aucune nouvelle, il examinait Thorizon; il vit au loin une vedette française sur la route par laquelle auraient dû arriver les. Prussiens. Il envoie un détachement de hussards en reconnaissance, et il apprend ainsi que les Prussiens sont eu pleine retraite sur Wavre et que Napoléon est resté immobile dans Ligny.

Cette nouvelle lui est confirmée par une seconde dépèche du maréchal Blûcher (la première avait été interceptée). Aussitôt le duc de Wellington prévient le maréchal Blûcher qu'il va se retirer sur Waterloo.

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Il s'y arrêtera, il y acceptera la bataille le lendemain 1 8, pourvu qu'il puisse compter sur le concours de deux corps de Tarmëe prussienne. Cet engagement pris, le général anglais, avec toutes ses forces maintenant rassemblées, n'avait plus d*autre but, en continuant d'occuper les Quatre-Bras, que de gagner encore quelques heures. Par là, il laisserait au général prussien cette journée entière et, s'il se pouvait, la matinée du lendemain pour achever son mouvement et venir le rejoindre en avant de la forêt de Soignes, où tous deux comptaient ressaisir l'occasion perdue à Ligny.

De son côté, le maréchal Ncy était dans la même Ignorance que le duc de Wellington. 11 envoya à l'empereur le général Flahaut, resté avec lui depuis la veille, n demandait avec instance des nouvelles de la bataille. Cette réponse arriva, elle semble incroyable. «Je crois cependant, écrit le major général Soult, vous avoir prévenu de la victoire que l'empereur a remportée.» Ainsi Ton ne se rappelle pas à Tétat-major général si l'on a donné avis à l'aile gauche de la victoire de l'aile droite I

Tant que dura cette incertitude sur ce qui s'était passé à Ligny, le maréchal Ney laissa ses troupes sous les armes, immobiles, sur les hauteurs de Frasnes; et véritablement pouvait-il faire autre chose? Si Napoléon, comme il était probable, avait gagné la bataille, quelle raison y avait-il pour Ney d'attaquer seul l'armée an-

If^

glaise, tout entière en ligne? Il n'y avait aucun avantage à se commettre seul avec elle. Plus cette armée s'arrêtait aux Quatre-Bras, plus elle courait risque d'être détruite par la double attaque de l'empereur et de Ney. Au contraire, si la bataille de Ligny avait été perdue, et si l'aile droite française se retirait, fallait-il que la gauche courût à une destruction certaine en se plaçant aveuglément, dès la pointe du jour, au milieu de 200,000 ennemis victorieux? Ce sont là les motifs par lesquels s'explique l'inaction du maréchal Ney dans la matinée du 17.

Enfin les premières colonnes de Napoléon parurent, mais seulement à deux heures. Elles auraient pu facilement être rendues de Ligny aux Quatre-Bras à sept heures du matin; et c'est là encore une occasion où les relations de Saint-Hélène, courant au-devant des reproches, pour empêcher que Napoléon ne fût accusé de cette nouvelle perte de six heures, se hâtent d'en ac^ cuser le maréchal Ney. Comme si ce n'était pas au corps le plus éloignëli se mettre le premier en marche, pendant que celui qui était aux Quatre-Bras était réduit à attendre I Mais le temps passé à Ligny en parades inaccoutumées se faisait cruellement regretter; la faute devenait flagrante, il fallait la rejeter sur un autre. Ney fut encore une fois chargé de ce fardeau. On Taccusa le 17, comme on avait fait le 15 et le 16. Napoléon pourtant était le premier moteur, c'était de lui que

partait la première impulsion; la lenteur de ses mouvements engendrait la lenteur de ses lieutenants. Voilà ce qu'il n'a jamais voulu reconnaître.

Le duc de Wellington donne Tordre de se replier sut Waterloo. Pendant que ses troupes défilent autour de lui| il se couche sur la terre, le visage couvert de ses dépêches, et semble dormir. L'infanterie se retire de onze heures à onze heures et demie. Ce mouvement est masqué par la cavalerie, qui reste immobile sur deux lignes étendues, parallèles à la route de Namur. A l'approche destroupes de Napoléon, ces deux grands rideaux se replient en trois colonnes sur la route de Bruxelles. Elles- sont suivies de près et harcelées par la cavalerie légère du général Subervie. La journée était brûlante» le ciel pesant. Une de ces pluies diluviennes, fréquentes dans les étés de Belgique, vint à tomber. En quelques moments, les grasses terres que Ton traversait furent changées en marécages. Les chevaux s'abattaient sur les genoux; à chaque pas, la poursuite devenait plus difiicile. D'ailleurs, ce n'était pas la retraite d'une armée ébranlée qui refuse le combat, c'était le mouvement d'une armée qui Ta de sang-froid chercher son champ de bataille, depuis longtemps étudié et préparé.

La cavalerie française s'acharnait sur ses pas des dent côtés de la route, les lanciers de Subenie en tète, les cuirassiers de Milhaud sur les flancs. Les fantas-

sins avaient peine à avancer, et pourtant ils firent le double du chemin dé Grouchy ce jour-là, sans doule parce qu ils marchaient sur une roule pavée, mais aussi parce qu'ils savaient clairement où ils allaient.

Au passage du dénié à Génappe, Tarriére-garde anglaise, serrée de près, se retourne. Lord Uxbridge déploie sur le plateau, en travers de la route, la grosse cavalerie de Sommerset et de Ponsonby. Les noires débouchent de la longue rue étroite et serpenlanle de Génappe; ils rencontrent ce iriur de cavaliers. Le 2* régiment de lanciers élait en léte, il opposa une forêt . Impénétrable de lances au T de hussards anglais et au l*' des gardes. Le colonel Sourd acquit dans cette mêlée une renommée populaire par un exemple peut-être unique de vigueur: blessé et amputé du bras droit, il remonte une heure après à cheval et continue de conduire lu charge. Une batterie française mit fin à ce combat de cavalerie. Depuis ce moment jusqu'à Tentrée du champ de bataille de Walerloo, Tarmée française sembla plutôt escorter que poursuivre Far mée anglaise: on cessa de la harceler, comme il arrive à l'approche du moment décisif; mais, en atteignant la Belle-Alliance, Napoléon voulut s'assurer si c'était là le terrain choisi par l'ennemi. Les cuirassiers de Milhaud se forment comme pour charger, quatre batteries d'artillerie légère ouvrent le feu. Les Anglais y répondent par cin-

quante ou soixante pièces de canon. Ils s'arrêtent : c'était la position de Waterloo.

Il était six heures du soir, le temps manquait pour attaquer cette armée. Napoléon a dit qu'il eût voulu avoir ce soir-là le pouvoir de Josué, pour arrêter pendant deux heures le cours du soleil. Ce pouvoir, il l'avait eu le matin, dans les champs de Ligny ; maintenant, il était trop tard pour regretter de n'en avoir pas fait usage.

Dans cette soirée, le duc de Wellington reçoit la réponse de Blûcher : « Je n'arriverai pas seulement avec deux corps, mais avec toute mon armée; bien entendu que, si les Français ne nous attaquent pas le i 8, nous les attaquerons le 19. » Sur cette assurance, le duc de Wellington établit son quartier général au gros bourg de Waterloo, à une demi-lieue en arriére de son front de bataille; Napoléon, dans la petite ferme du Caillou, au-dessus du hameau de Maison-le-Roi. Cette masure devait être le dernier de ses bivacs.

ffUlT QUI PBÉCÈDB U BATAILLE.

La •

**^ journée du 1 7 juin vient de se terminer. La pre- ^^^ ntioitié a été entièrement perdue pour les Fran- ^^^' Du côté des ennemis, les mêmes moments ont ^^ employés avec une ardeur fiévreuse par les Prussiens. Leur armée a été portée comme sur des ailes de fry à Hont-Saint-Guibert, de Sombref à Wavre ; ils y bivaquent maintenant à l'entrée de la nuit.

Quel usage fera Napoléon des derniers moments qui lui restent? Us sont bien courts; mais peut-être suffi-, ront-ils encore, s'il trouve une de ses inspirations accoutumées, ou seulement s'il pénètre enfin le projet des ennemis. Retiré dans la ferme du Caillou pendant que la pluie tombe par torrents et que les soldats allument leurs feui de bivac, tout dépend de ce qui se passe à ce moment dans ce puissant esprit. Napoléon, dans cette nuit suprême, n'appréhenda qu'une chose :

sa seule crainte fut que les Anglais ne profitassent des ténèbres pour décamper et se dérober à ses coups en passant la forêt de Soignes ; car alors ils iraient faire leur jonction avec les Prussiens sous les murs de Bruxelles. Ils l'attendraient au débouché de la forêt, retranchés et rassemblés au nombre de 180,000 hommes. Comment les attaquer dans cette position au sortir du défilé? Il le faudrait pourtant, sous peine de laisser aux Russes, aux Autrichiens, aux Bavarois le temps de passée le Rhin et de se saisir de la France, vide de soldats.

Telles furent les seules inquiétudes de cette dernière nuit. Napoléon n'admit pas un seul moment que Blûcher pût avoir l'insigne témérité de faire, en avant de cette forêt de Soignes, une marche de flanc pour tomber sur sa droite dans les champs de Planchenoit et de Frichermont. Toutes les fois qu'il interrogea sur sa droite l'horizon, il ne soupçonna, il ne pressentit, il ne vit aucun danger de ce côté-là. Ainsi le seul point qui le menaçait fut le seul qui ne lui inspira aucune crainte.

Cependant ce ne fut pas un sommeil tranquille comme à la veille d'Austerlitz ou d'Iéna. Napoléon ne put dormir. A une heure du matin, il sortit à pied avec celui devant lequel il se contraignait le moins, le général Bertrand. Il marcha sur la route jusqu'aux grand'gardes; la pluie contirmait de tomber à flots. Jamais

^ddts, àlaireille d*une bataille, ne passèrent une nuit plas difficile, sans vivres, sans abri, couchés dans une l^ue liquide, ou, ce qu*il y avait de pis, dans les seii*^ trempés d*eau; mais la fatigue était plus forte que '^ut le reste, et les deux armées, harassées par la faim, '^ marches ou les combats dès journées précédentes, ilaientprofondément endormies. Un silence majestueux régnait au loin ; l'horizon semblait tout en feu sur la iigne des bivacs. Napoléon prêta Toreille; il entendit le bruit d'une cavalerie en marche. Cela renouvela la crainte que les Anglais ne se retirassent; mais des déserteurs qu'on lui amena et d'autres rapports diminuèrent cette inquiétude. Rassuré, il regagna avant le jour la ferme du Caillou.

Tout allait ainsi au gré de ses vœux. Il n*est qu'un seul reproche qu'il eût pu adresser alors justement à la fortune : c'est de ne lui avoir pas envoyé, pendant celte '^^nnaissance de nuit, une de ces illuminations soudaines qui, en d'autres circonstances, lui avaient fait voir si clair dans les projets de l'ennemi. En effet, que d indices qui l'eussent frappé et éclairé infailliblement "^ autres époques de sa viel La lenteur calculée de la '^'^ile du duc de Wellington, la précipitation effrénée "ô Celle de Blûcher, la ligne d'opérations de celui-ci ^^ndonnée sur la Meuse, preuve certaine qu'il va re- ^^*^dre l'armée anglaise ! En d'autres temps, ces signes "^^ent été pour l'empereur autant de traits de lu-

miëre; mais, puisqu'au contraire il a fermé les yeux à toutes les lueurs qui pouvaient le sauver, il faut bien reconnaître dans cet aveuglement les ténèbres soudaines qui s'amassent dans Tesprit de l'homme le plus clairvoyant) lorsque son moment approche et que la fortune veut en finir avec lui.

Certainement, lorsqu'il prit son quartier général, à sept heures du soir, à la ferme du Caillou, il était bien tard pour remédier aux fautes commises; pourtant qui peut dire que cela était impossible, s'il avait enfin deviné la pensée de l'ennemi? 11 eût assiégé Grouchy de ses instructions, de ses prévisions; sa grande affaire eût été de se lier à lui par des communications certaines, incessantes; or, dans cette dernière nuit, Grouchy n'a pas reçu de Napoléon une seule ordonnance, une seule dépêche, une seule parole! Il est vrai que, d'après les relations de Sainte-Hélène, Napoléon a envoyé à Grouchy deux officiers, l'un à dix heures du soir, l'autre à quatre heures du matin ; mais ces assertions sont-elles exactes? Plusieurs les nient, et voici les motifs de leur incrédulité : ces deux officiers n'ont jamais été vus par Grouchy; personne n'a jamais pu indiquer leurs noms. Les ordres qu'ils sont censés avoir portés ne se retrouvent pas inscrits sur le registre de l'élatmajor.Bien plus, dans les dépèches qui ont suivi, Napoléon ne fait aucune mention de ces ordres qu'il aurait donnés pendant la nuit. Il n'insiste pas sur Texécution,

DE Là CAMPAGNE DE 1815. 183

il ne la rappelle même pas, contre Tusage invariable en pareille circonstance I

De tout cela, plusieurs historiens, en particulier M. le colonel Charras, induisent que les dépèches dont il n'y a aucune trace, qui prescrivaient à Grouchy de détacher 7,000 hommes sur la gauche, n ont jamais existé. Elles semblent avoir été imaginées après Févénement. Dans tous les cas, il est évident, par la faiblesse même de ce détachement de 7,000 hommes, que la pensée du mouvement en masse que préparaient les Prussiens n'entra pas sérieusement dans l'esprit de Napoléon. Il ne le crut pas possible; il ne fit rien de décisif pour l'empêcher ou seulement pour s'en assurer. Après tout, on doutait fort que le choc eût lieu le lendemain; c'est peut-être là ce qui explique le mieux qu'aucune grande mesure n'ait été prise pour Une bataille suprême à laquelle on ne croyait pas encore.

En effet, tandis qu'une division de cavalerie anglaise allait déjà jusqu'à Ohain, au-devant des Prussiens, leur ouvrir le champ de bataille, Napoléon méprisait d'éclairer sa droite à l'approche du défilé de Lasnes. Au moment où les bivacs français se formaient, le major prussien de Falkenhausen les observait déjà, à peu de distance, sur les hauteurs. Il peut compter à son aise ces feux tranquilles. Il court informer le maréchal Blûcher. Il raconte la sécurité du chef de l'ar-

mée française, Timprévoyancc de ces bivacs, qu'au* cune précaution n'a été prise à Fentrée du défilé et du bois de Paris, qu'assurément une attaque de ce cdté n'a pas é(é prévue. Une seule patrouille française a été rencontrée le matin vers Maransart. Le major Witowsky confirme ces nouvelles par un récit semblable, et elles fortifient Blûcher dans le projet de jeter toute l'armée prussienne,' ou au moins trois corps, vers le bois de Frichermont, sur le flanc de l'armée française.

Ainsi les Anglais occupent seuls Napoléon : il néglige le reste; mais rien n'est encore perdu pour cela. Même sans attirer à lui Grouchy, même sans envoyer aucune instruction nouvelle, il lui reste encore une possibilité de vaincre. Lui qui a tant de fois percé les ténèbres, s'il pressent enfin, au lever du jour, ce qui s*amasse sur sa droite, il profitera en toute hâte des derniers moments qui lui sont accordés ; il devancera à tout prix l'arrivée et Tattaque des Prussiens. La journée du 18 commence.

La pluie a cessé, le ciel s'éclaircit vers cinq heures. C'est un dernier sourire de la fortune, et comme un signe qu'il faut se hâter. Pourquoi attendre davantage le soleil d'Austcrlitz, puisqu'il refuse de paraître? Il suffit qu'il fasse jour. Napoléon, pressentant le danger, ne se laissera retarder par aucune considération tirée de l'indécision du temps, des terrains détrempés, de

la difficulté de mouvoir rartiUerie, genres d'observations que ne manquent jamais de faire les inférieurs, et qui disparaissent devant la nécessité d'une volonté inflexible. Qu'il se souvienne seulement de lui-même. N'a-t-il pas vaincu à Dresde par une pluie battante, à Eylau malgré la neige qui aveuglait son armée? A léna, en octobre, n'a-l-il pas commencé la bataille avant le jour, au milieu d'un brouillard impénétrable où il se faisait éclairer à la lueur des torches ? Si la pluie doit éteindre les feux de l'infanterie, comme à la journée de la Katzbach, ce sera à l'avantage de l'assaillant et de l'arme blanche. D'ailleurs, à ce moment même, le corps de Reille, parti de Génappe dans la nuit, vient d'arriver; il se forme le premier sur le champ de bataille, sans consulter Tétat du terrain. Ce que ce corps a fait après avoir marché trois heures, les autres peuvent le faire plus aisément. Dans tous les cas, la nécessité commande; il n'y a plus à délibérer. Une seule chance reste : il dépend de Napoléon delà saisir. Pour cela, les troupes sortiront de leurs bivacs dès qu'il fera grand jour; il attaquera à sept heures, ou au moins à huit heures du matin.

Mais, au contraire, trompé par une fausse confiance, aveuglé pour la première fois et jusqu'au dernier moment, s'il croit n'avoir pas besoin de compter avec le temps, si, après avoir perdu la matinée du 16, du 17, il perd encore celle du 18, s'il croit pouvoir attendre

18d HISTOIRE

que le soleil disperse les nuages, que la pluie s'éloigne, que la terre soit séchée, qu'aucun obstacle ne l'empêche de vaincre, ce pourra être le dernier délai qui lui sera accordé. De ces deux chances qui se présentent encore & Napoléon, voyons laquelle il va choisir.

'^^^ DE BATAILLE DES DBOX ARMÉES. - PLAN DE .N.lPOLÉOiX.

«^"^^ la nuit s'est dissipée la dernière inquiétude àe voir les Anglais refuser le combat. Les premiers rayons du jour, le i8 juin, les montrent immobiles dans leur position de la veille. Napoléon en éprouve "ne vive joie. Il promène de nouveau ses regards sur le champ de bataille. En découvrant sur sa droite, à lest, en pleine lumière, ce terrain découpé, ravineui, inontueux, boisé, il ne soupçonna pas plus que la veille 9n*Dn péril pût être caché dans ces étroits défilés qui <ie ce céié fermaient T horizon.

Cependant, vers dix heures, un régiment de hussards prussiens, sous le major Lutzow, s'approchait déjà en silence de la lisière du boisdeFrichermont. Ils remplacèrent les avant-postes anglais sans rencontrer un seul homme pour les inquiéter ou les surveiller. Ils étaient là à une portée de canon de l'armée française,

et ridée qu'il y eût quelque chose à craindre des Prussiens n'entrait encore dans Tesprit de personne. Si une seule brigade de cavalerie eût été envoyée pour éclairer cette direction, elle aurait bientôt immanquablement révélé la présence du corps de Bulow, car son avant-garde à ce même moment gravissait déjà les rampes opposées des hauteurs de Saint-Lambert; mais ce fut la même sécurité chez les nôtres que le soir précédent. Napoléon, certain du succès, ne fit pas même reconnaître cet ennemi qui était déjà caché sur ses flancs, tant il dédaignait ceux qui devaient lui porter le dernier coup ! Il semblait alors, non pas seulement les mépriser, mais les oublier.

Un peu auparavant, pendant que l'empereur déjeunait, le maréchal Ney était accouru ; il vient de visiter les avant-postes; il annonce, dès le seuil, que l'occasion a échappé, que les Anglais se retirent. Si Ton tarde un seul instant, ils vont se dérober, et la forêt de Soignes les couvrira bientôt. Napoléon ne partage ni cette crainte ni celte impatience; il a mieux vu que son lieutenant, il lui répond qu'il est maintenant trop tard pour les Anglais et qu'il ne leur reste qu'à livi^r bataille. En cela, il ne se trompait pas ; mais, comme si en ce moment ses lumières mêmes devaient servir à l'aveugler, il trouva dans cette certitude une raison de temporiser encore. On remarqua qu'il se plut à préciser mathématiquement devant ceux qui

Timtendaient les chances de la* journée. Elles étaient, suivant lui, de quatre-vingt-dix sur cent pour la victoire; il n'y en avait pas dix contre : encore est-il cet*tain que, dans ces dix chances contraires, il ne lit entrer pour rien l'intervention des Prussiens sur le champ de bataille. C'est à peine s'il devait y croire lorsqu'il la verrait de ses yeux.

La confiance de Tarmèe n'était pas moindre que celle du chef. Soixante et dix mille Français conduits par Napoléon et par Ney se sentaient une supériorité certaine sur 80,000 ennemis, dont 40,000 seulement étaient de vieilles troupes et le reste formé en partie de landwehrs. Jamais on n'avait été plus sûr de vaincre, et c'est là sans nul doute (bien plus que le mauvais temps) ce qui fit encore une fois différer la bataille; car il y eut dans cette matinée deux ordres du jour de Napoléon très-différents l'un de l'autre. D'après le premier, l'armée sera prête à attaquer h neuf heures du matin, et chacun sera à ce moment précis dans la portion indiquée la veille au soir. Un second ordre du }our, distribué un peu plus tard aux chefs de corps, éloigne de beaucoup le moment de l'action; celui-ci prescrit que l'armée soit rangée en bataille à peu pris aune heure après midij et l'attaque commencera aussil6t. Entre ces deux ordres d'attaque, il y a une différence de quatre heures, et la cause en est la sécurité complète qui s'était emparée des esprits après que les

Anglais n'avaient fait aucun effort pour échapper au combat. Du reste, ni l'une ni Tautre de ces instructions ne fut exécutée à la lettre; probablement elles furent remplacées toutes deux par des ordres donnés de vive voix.

On chercha longtemps quelque habitant du pays pour servir de guide à Napoléon. Un paysan qui s'était enfui comme tous les autres dans les bois revint le matin à Planchenoit; il se rendait à l'église, car c'était un dimanche. Des généraux l'envoyèrent à Napoléon, qui le garda près de lui sur les hauteurs de Rossonune. Cet homme des champs resta à cheval la Journée entière à côté de lui, dans les stations diverses qu'il occupa pendant la bataille. Pour rassurer ce paysan. Napoléon lui dit : d Parlez-moi, mon ami, avec franchise, comme si vous étiez avec vos enfants; x> et, le voyant interdit, il lui donna de son tabac, il le questionna sur les villes qu'il avait. vues dans sa jeunesse. Plus tard, il le réprimanda et lui reprocha de baisser la tète sous les boulets, ce qui pourrait faire croire de loin que l'empereur était atteint, ajoutant qu'on ne les évitait ni debout ni couché. Ce paysan reiparqua que Napoléon donnait ses ordres à ses aides de camp avec une grande douceur; dès qu'il osa parler, il nomma les villages voisins à mesure que l'empei^eur les montrait de la main, à gauche, parmi des ravins, les clochers en aiguille de Braine-la-Leud, de Merbe-Braine, à droite

DE LA CAMPAGNE DE 1815. i9i

Planchenoit» Lasnes, Ohain, et, à travers le feuillage bronzé des taillis, sur une hauteur, Chapdle-Saint- Lambert, qui n'éveillait alors aucun soupçon.

Le champ de bataille ^ où la destinée du monde allait se décider était alors bordé de forêts au nord et au nord-est comme un vaste champ clos. Un vallon séparait les deux armées; elles occupaient en face Tune de l'autre des hauteurs à peu prés parallèles dans la direction de l'est à Touest; la chaîne de collines où étaient placés les Français formait une ligne légèrement convexe et enveloppait le côté opposé. La partie la plus élevée de ces deux lignes parallèles est à leur milieu, en sorte que les deux extrémités, plus basses, sont cachées lune à l'autre; les deux ailes de la même armée ne peuvent s'apercevoir. Les points culminants sontcoupés par la grande route qui se déroule presque perpendiculairement à la position sur les hauteurs, en suivant les ondulations du sol. Du côté des Anglais, le bord du -plateau était marqué dans son étendue par un chemin creux, capable de mettre à l'abri le front de leur armée. En avant de cette sorte de fossé, le terrain se relevait brusquement en une vive arête ou escarpement difficile à gravir, surtout au centre. Au-dessous de cette crête prolongée éUient trois postes, comme des forts détachés en avant de .la ligne ennemie. Le premier,

' Voyez la description détaillée que j'ai publiée, en 1836, du champ de bataille de V?aterloo. ŒaTrea eomplites, t. VI, p. 369.

à rextrèmité de notre gauche, était le château d'Hougoumont, vaste tour carrée flanquée de granges et d'étables, environnée de bois, de vergers, de jardins et d'enclos; le second, au-dessous du centre, est la grande ferme de la Haie-Sainte, à mi-côte du ravin, sur le bord de la route; une cour fermée de hauts murs, une vaste porte surmontée d'une sorte de créneau la précède; le jardin, en terrasse, la défend par derrière; vers la droite, la vallée est fermée par le village de Smohain et le château de Frichermont; il fait le pendant du château d'Hougoumont, à l'extrémité opposée.

Ainsi un long plateau profondément ondulé, revêtu d'une crête ; au-dessous des hauteurs, parmi de larges bas-fonds, trois forteresses rustiques, Hougoumont, la Haie-Sainte, Smohain ; cet espace planté à gauche de taillis, partout ailleurs couvert de seigles, sans haies, sans ruisseaux, traversé par deux grandes routes pavées qui vont se rejoindre au sommet de l'angle, dans le bourg de Mont-Saint-Jean; tel était le champ de bataille. Les Anglais avaient immédiatement derrièi*e eux le village de Mont-Saint-Jean, qui se prolonge aux deux côtés de la route comme un faubourg, plus en arrière Waterloo, enfin la forêt de Soignes, plantée de hêtres, sans broussailles ni végétation embarrassée. On dispute encore si elle eût été un abri ou un obstacle dans la retraite. L'extrémité gauche de la position anglaise

aboutissait à un bois de pins et de chênes dominant ce côté du champ de bataille. Une armée qui se cûcherait darfô ces épais fourrés, coupés de quelques clairières, pourrait se glisser et déboucher à Timproviste; elle ne serait démasquée qu'au moment où elle prendrait part à l'action.

Le général anglais avait profité de ce terrain, qu'il a^ait étudié depuis longtemps. Sa première ligne couronna le bord du plateau; un vit comme une longue bande rouge se détacher sur la verdure des haies. La gauche se forma de la cavalerie légère de Vivian et de Vandeleur, de la division d*infanterîe Picton, de la division hollando-belge Perponcher et de la 8* brigade de Kempt. Ceux des alliés sur lesquels le duc de Wellington comptait le moins se trouvaient ainsi encadrés et contenus dans les rangs des Anglais. Â la droite anglaise de la grande route s'étendaient les divisions Aiten, Cooke, la 1'* et la 2* brigade des gardes. Ces troupes qui composaient le centre étaient serrées en colonnes par division, au-dessus et au-dessous de la crête, et elles atteignaient la route de Nivelles. Par delà, le corps de lord Hill s'appuyait à des ravins en arrière de MerbeBraine; à l'extrême droite, la division belge de Chassé occupait Brainela-Leud. En avant de la position, le château d*Hougoumont était occupé par quatre compagnies légères de Nassau, une compagnie de Hanovriens, une partie du bataillon de Lunebourg,

la 2* brigade des gardes formant la réserve; la ferme de la HaieSainte par le second bataillon de Hanovre, sous le major Baring; la ferme de Papelottepar un détachement belge; Smohain par le régiment d'Orange- Nassau, commandé par le prince de Saxe-Weimar.

Telle était la première ligne anglaise. La seconde se composait entièrement de cavalerie. Les colonnes par escadron, à intervalle de déploiement, se tenaient massées en arrière du plateau; elles échappaient à la vue des Français. Derrière la division Picton était la 2* brigade de Ponsonby.

Les réserves firent une troisième ligne : à la gauche et au centre, la division de cavalerie hollando-belge de Collaerts; la lO"* brigade anglaise dans Tangle d'intersection des roules; la brigade de Lambert près des fermes de Mont-Saint-Jean; à l'extrême droite, le corps de Brunswick entre Merbe-Braine et la route de Nivelles. Ainsi partout les Belges, les Hollandais et les milices de Hanovre et d Allemagne étaient flanqués et comme gardés à vue par les vieilles troupes britanniques. Chez celles-ci, Tinfanterie était formée sur deux rangs, mais prête à se doubler dès qu'elle serait menacée.

L'artillerie couvrait le front des divisions. Au-dessus de la Haie-Sainte, il y avait une batterie de vingt-^juatre pièces de canon. Ces dispositions prises, le duc de Wellington se plaça de sa personne à cent pas du bord

du plateau, à Tabri de Tescarpement. Il était là, au plus chaud de la bataille; il tenait son armée dans sa main : aucun détail d'exécution ne pouvait lui échapper.

Napoléon,. dans la reconnaissance qu'il venait de faire, avait jugé avec son coup d'œil ordinaire les circonstances du champ de bataille : il avait vu la droite et le centre de Tennemi protégés par les difTicultés du terrain, et, de plus, couverts par deux grands obstacles, Hougoumontet la Haie-Sainte, éloignés à peine de quatre cents à trois cents mètres de la ligne de bataille. Mais, lorsqu'il s'était arrêté en face de Taile gauche des Anglo-Hollandais, il avait remarqué que, de ce côté, la crête des terrains s'inclinait en pente douce. D'ailleurs, cette aile était séparée du château de Frichermont par un intervalle vide de seize cents métrés qui la laissait suspendue sans appui. Les colonnes d'attaque pourront aisément passer dans cet intervalle. C'est évidemment de ce côté que l'empereur aura prise le plus aisément sur la ligne anglaise.

Aussi n'y a-t-il aucun doute sur le plan d'attaque qu'il forma à ce moment; il le dicta à deux généraux assis par terre, autour de lui, sur une butte d'où son regard embrassait le terrain que les deux armées allaient se disputer. Il trompera l'ennemi par de fausses attaques sur Hougoumont et des démonstrations sur Merbe-Braine. Quand l'ennemi aura porté ses renforts de ce côté, Napoléon fera sa véritable attaque au côté

opposé, sur la gauche anglaise. En refoulant cette gauche qu'ils trouveront sans soutien, les Français se porteront sur Mont-SaintJean, à la croisée des routes. L'ordre est donné aux compagnies de sapeurs du corps du général d'Erlon de se tenir prêtes à se barricader dans ce village. De ce côté, la difficulté sera plus faible et la victoire infailliblement plus grande. Vaincus, les Anglais ne pourront se replier sur les Prussiens; ils seront môme coupés de la route de Bruxelles; il ne leur restera' que les défilés de Braiiie, et au loin TEscaut, puis la mer, où Ton achèvera de les précipiter. Napoléon se retrouve tout entier dans ce plan de bataille. Pourquoi, après avoir été essayé dans la pre- . mière phase de la bataille, a-t-il été si vite abandonné? C'est ce que la suite des événements ne tardera pas à montrer.

Tandis que Napoléon donnait ses dernières instructions à ses lieutenants, l'armée française se formait sous ses yeux. Dans la relation de Sainte-Hélène, il marque la position d'attente non-seulement de chaque corps, mais de chaque division, de chaque brigade, ^vec un soin de détail qu'il n'a mis dans aucun autre de ses récits. On dirait qu'en décrivant aussi minutieusement la place de chacun avant la bataille, il a voulu pour tous prolonger ces moments d'espérance, faire défiler devant lui son armée encore intacte, et en passer une dernière fois la revue.

Les troupes se formaient en eflet, comme pour une revue, sur un front de quatre mille mètres, entre les hauteurs de Frichermont, la route de Charleroi et celle de Nivelles. Onze colonnes se mirent à la fois en marche pour aller prendre.leur position. Pendant qu'elles défilaient toutes ensemble sur le sommet des collines, elles se déroulaient comme d'énormes serpents revêtus d'éblouissanles écailles; mais de ce chaos apparent Tordre ne tarda pas à sortir : l'immobilité remplaça le mouvemenl, un silence solennel se fît sur le champ de bataille. L'ennemi put contempler à loisir cet ordre nouveau qui ressemblait à une fète militaire.

Les deux premières lignes, à trente toises lune de lautre, étaient formées de l'infanterie de Ney. C'était d'abord, sur la droite, le corps du général d'Erlon, qui n'avait pas encore eu de rencontre avec Tennemi. II était rangé par inversion, sans doute par suite des contres-marches ^ de la journée des Quatre-Bras ; sa quatrième division était en tête, en face de Smobain, sa première à gauche, appuyée à la chaussée de Charleroi. Ce corps fut prolongé par celui de Reille, aussi sur deux lignes, depuis les hauteurs de la Belle-Alliance jusqu'à la chaussée de Nivelles, Bachelu à droite, Foy au centre, Jérôme à gauche. Les deux corps de cavalerie de Jaquinot et de Pire s'étendi-

* Je ne toU pas d'intre nisoo i donner de cette formation et de ce dkMf, qu'ivail déjà remirqaéa le génértl Jomini. [Précis, p. S04.)

lf)8 * HISTOIRE

rent sur trois lignes, au loin, sur les deux ailes, Tun observant Frichermont et jetant des postes sur Ohain, l'autre éclairant la plaine jusqu'à Braine-la-Leud. C'étaient là les lignes qui allaient aborder les positions ennemies.

A cent toises en arrière de ce premier front de bataille se développaient quatre immenses lignes de ca* Valérie. Là étaient d'abord les cuirassiers Kellermann et Milhaud, rangés derrière Reille et d'Erlon : ils étaient prêts à soutenir Tinfanterie dans son attaque; puis venaient anrës eux, encore à cent toises en arrière, et comme pour recueillir les premiers fruits de la vie* toire, les grenadiers à cheval, les dragons de la garde de Guyot et les lanciers de Lefebvre-Dèsnouettes. Toute cette cavalerie, étincelant de l'éclat des casques et des cuirasses, avait près d'elle, dans un intervalle de cent toises, le corps de Lobau comme une première réserve. Ce corps seul s'était massé en colonnes serrées sur les deux côtés de la chaussée de Charleroi, son infanterie à gauche, la cavalerie Domon etSubervie à droite.

Au sommet de cet ordre de bataille se déployèrent sur six lignes les vingt-quatre bataillons de la garde à pied. Ces bataillons, sombres et massifs, étaient là, au loin, dans la main du chef, au dernier rang, pour finir la lutte. Deux cent cinquante bouches à feu étaient distribuées sur le front des divisions, dans les intervalles, ou sur les flancs; Tartilierie de réserve, derrière les

lignes. Dans ces dispositions préliminaires, il était difficile de trouver un indice certain du plan d'attaque. Tous les pmnts de la ligne ennemie sont menacés. Le ducdeWellîngtonnepeut manquer de rester longtemps incertain sur les projets de son adversaire.

Plusieurs historiens ont mis en doute que ces évolutions préparatoires aient été réellement exécutées telles que je viens de les rapporter d'après les récits de Sainte-Hélène. Ceux-là allèguent que cette formation est plutôt une fête militaire qu'une disposition d'attaque. Le terrain onduleux permettait de se concentrer et de couvrir les masses. Ils ajoutent qu'il est absolument impossible que Napoléon ail perdu un temps si précieux à déployer inutilement des lignes démesurées qu'il faudrait rompre en colonnes dès qu'on en viendrait aux mains. D'autres se contentent de blâmer; mais il est certain, d'après les témoignages les plus dignes de foi, que ces mouvements ont été vraiment exécutés.

Sans doute, par ces vastes déploiements, Napoléon s'était proposé un but qu'expliquent des circonstances suprêmes. Il voulait donner à l'armée le spectacle de l'armée, ajouter par ce spectacle à la confiance du soldat, l'exalter de la pompe et de la grandeur de cette scène militaire. Il est sûr que, par le développement de ces lignes concentriques, que prolongeaient au loin les escadrons de cavalerie légère sur les deux ailes, il

semblait déjà déborder et envelopper rennemi. Nonseulement il est avéré qu'il déploya ainsi Tarmée entière, mais il passa devant les lignes pendant que les tambours battaient aux champs, et que les musiques jouaient au milieu des cris enthousiastes des soldats. Ceux qui ont assisté à cette fête militaire sont unanimes; il n'y avait pas là un homme qui, à cette vue, doutût de la victoire.

Il est vrai que les heures s'écoulaient; mais qui pouvait croire alors que ces heures d'enthousiasme prolilassent à Tennemi? Celui-ci gardait le silence. Ses colonnes, masquées par le terrain, serrées en mas'se, taciturnes, se dérobaient en partie tristement à la vue. Là, point de bruit de trompettes, ni de roulements de tambours, ni de vivat, mais une immobilité sinistre. Ainsi, grâce à ces dispositions préliminaires, Tarmée anglaise paraissait inférieure de beaucoup à l'armée française. Les nôtres avaient, outre tous les autres motifs d'assurance, la confiance du nombre.

Napoléon mit pied à terre sur la hauteur de Rossomme : il était à un peu plus de quinze cents mètres on arrière du front de bataille; mais son regard pouvait embrasser de là Tensemble du terrain que les deux armées allaient se disputer. On apporta d une chaumière voisine une petite table et une chaise de paille. Il s'assit, il déroula ses cartes; Taction venait de commencer.

Dans une action telle que celle de Waterloo, il semble que les incidents les plus décisifs devraient aujourd'hui être assez exactement connus pour quHl fût impossible à l'histoire de s'y méprendre, et c'est le contraire qui arrive. Pour peu que Ton entre sérieusement dans l'histoire de cette journée, on s'étonne de voir combien il reste encore d'obscurités, de contradictions, d'incertitudes dans le récit des événements importants. Telle phase de la bataille a-t-elle précédé ou suivi telle autre phase? tel village a-t-il été pris? telle ferme occupée? à quel moment perdue et reprise? Chaque relation diffëré sur chacun de ces points, et c*est pourtant de cet enchaînement de causes et d'effets que dépend le caractère réel d'une bataille. Il y a dans ces journées une chronologie implacable; si vous l'intervertissez d'un moment, tout vous échappe. Je me propose ici, non pas de réveiller les émotions du 18 juin, mais de marquer les phases principales de l'action dans Tordre exact où elles se sont produites. Je cherche la vérité telle qu'un examen de quarante-six années, admirablement rouvert et continué par M. le colonel Charras et le général Jomini, peut la révéler à un esprit impartial, s'il y en a de tels en semblable msCtière.

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