PREMIÈRE PHASE DE U BATAILLE
^tait déjà oiiie heures et demie. Sur Textréme
'^ ^e, la fusillade éclate dans le bois d'Hougoumont.
^^ment en moment elle s'étend, elle gagne toute
^^ partie de la ligne. Les nuages blancs de salpêtre
' ^^Vent au-dessus des taillis. Dans la pensée de Na-
'^^^^, o^te attaque ne devait être qu'une feinte.
^^bre en arbre, les tirailleurs de Reille refoulent de-
^^t eux les bataillons de Nassau et de Hanovre, dans '
un terrain inégal, plein de ravins. Foy, à la tête de sa division, marche droit sur Hougoumont. Les gardes anglaises se replient, partie dans le sentier à la droite du château, partie dans Tavenue et le grand verger à gauche. Les nôtres se précipitent au pas de charge vers les clôtures. Ils atteignent cette fameuse haie de charmille qu'ils prennent pour la limite du jardin. Ils vont la franchir. Assaillis à brûle-pourpoint d'une grêle de balles, leurs coups à eux ne portent pas. Longtemps ils luttent ainsi inutilement, sans s'apercevoir que cette haie masque une longue muraille qui a été crénelée dans la nuit. Du haut de cette muraille, les gardes anglaises, embusquées sur des échafaudages, font contre eux impunément un feu plongeant auquel ils ne peuvent répondre. Ils couvrent déjà de leurs cadavres les avenues et la lisière du bois d'aunes; l'ennemi, retranché derrière ses abris, n'éprouve presque aucun dommage.
En cherchant une brèche dans cette sorte de forteresse, des soldats de Reilie, conduits par l'instinct, ont suivi des compagnies de Coldstream à l'angle ouest du château; ils ont pénétré pèle-mèle avec leurs adversaires dans la grande cour; mais la porte s'est refermée; ceux des nôtres qui ont franchi le seuil ont été massacrés. A Test, le verger, bordé de haies vives, est attaqué et défendu avec la même fureur. Suivant les divers incidents de la lutte, les Français se replient
et se pelolonnenl dans le bois; ils en sortent de nouveau; ils se jettent sur les mêmes clôtures, qu'ils prennent, perdent, reprennent plusieurs fois en peu d'heures. Tout le corps d'infanterie de Reille, c'est-à-dire 12,000 hommes, est occupé à ce combat de haies, de murs, de taillis, lutte de surprise et d'embûche. Les masses solides du château en brique et des dépendances rurales opposent une résistance invincible aux balles de nos tirailleurs.
Napoléon veut en finir : il fait envoyer douze obusiers de l'artillerie de Kellermann. Les bombes pieuvent sur Hougoumont, elles y allument l'incendie. Le château brOle, les flammes dévorent ceux des combattants qui n'ont pas le temps de fuir; mais le combat continue partout où il reste un enclos, une étable, une cour. A travers les nuages de fumée et de cendre qui s'élèvent des décombres, les batteries de Pire, ^de Jérôme et de Foy répondent aux batteries de la division Alten et de celle de Cooke sur la colline opposée. Le généjral Bauduin, chef de la 1'* brigade, est tué avec le tiers de ses hommes. Bientôt le général Foy, attdnt d'une balle à l'épaule, devra se retirer à Tambnlance. Jérôme aussi est blessé au bras et cède le commandement au général Guilleminot. Au lieu d'une feinte, c'est une lutte acharnée dont le principal résultat est d'attirer de ce côté qnelques-unes des meilleures troupes de l'ennemi .
Son attention est portée sur sa droite; c'est le moment de rompre sa gauche, conformément au plan que Napoléon a conçu. Cette grande attaque se pré pare ; elle s'ouvre par le feu de soixante et quatone canons qui battent l'ennemi du haut des monticules, en avant de la Belle*Alliance. De ce o6té, les lignes allon* gées du corps du général d'Erlon se plient en colonnes sur les hauteurs, d'où elles doivent se précipiter dans la vallée pour gravir la pente opposée, et couper en tronçons la ligne ennemie. Chacune de ces colonnes abordera le point qui lui est assigné; les chefs le considèrent d'avance, et en étudient les approches. Ney, placé sur la grande route, surveille le mouvement; il écrit au crayon, sous une grêle de boulets, ses dernières instructions : < Qu'il soit bien entendu que c'est L'échelon de gauche qui marchera en tète. » L'ordre de commencer le mouvement va être donné; on Tattend.
Mais, pendant que cette formation s'achève, un grave événement détourne au loin l'attention de Napoléon. Avant de donner le signal demandé, il a promené ses yeux sur rhorizon, et, là, p^endiculairement à sa droite, à une grande lieue du champ de bataille, sur la hauteur où pointe le clocher blanc de Saint- Lambert, il aperçoit comtne un nuage qui lui parait être des troupes. Le temps était très-brumeux; les objets se discernaient mal à une certaine distance. Les généraux qui l'entouraient tournèrent les yeux de ce
cdté : les uns soutinrent que c'étaient des arbres, d'autres des troupes en position. Il dit au major général : < Bfaréchal, que voyez-vous sur Saint-Lambert? — J'y crois voir cinq ou six mille hommes. C'est probablement mi détachement de Grouchy... » Il était alors une heure. Tel fut, d'après toutes les relations, le premier mouvement de Napoléon à la vue de ces troupes. C'était aussi pour lui l'avant-garde de Grouchy. II le répéta, soit qu'il le crût, soit qu'il feignit de le croire. Dans tous les cas, l'illusion fut courte.
Un de ses aides de camp, le général Bernard, s'élance au galop pour reconnaître cette colonne. A l'entrée du bois de Lasnes, il descend de cheval et se glisse à pied dans le fourré. En quelques instants, il s'approche des troupes en marche et les reconnaît distinctement. N'ayant plus le moindre doute, il revient en toute hâte auprès de l'empereur. Napoléon se promenait un peu à l'écart, le dos tourné à la bataille, sur les hauteurs de Rossomme. a Sire, ce sont les Prussiens. — Je m'en doutais. » Et aussitôt, se rapprochant des officiers de l'ëtal-majoret d'une voix haute, avec un visage assuré : c Voici, messieurs, Grouchy qui nous arrive. »
Napoléon pensait alors que ce n'était là qu'un corps peu nombreux; il s'obstinait, d'ailleurs, à croire que &rouchy suivait cet ennemi à la trace I La victoire, selon lui, ne sera que plus complète si ce détachement de l'armée prussienne est poursuivi en queue par Grou*
chy, tandis que lui, il l'attaquera de front. Ainsi il tournait cet incident même à son avantage, tant il avait besoin d'espérer et de voir des promesses de victoire dans les plus dures menaces de la fortune !
Grâce à ces hauteurs de Saint-Lambert qui dominent la campagne, les tètes de colonne prussiennes avaient été démasquées à l'extrémité de l'Iiorizon; elles ne tomberont pas à Timproviste sur le champ de bataille. L'avertissement est donné à l'avance du plus loin que la vue puisse s'étendre. Comment Napoléon en profitera-t-il? Il est indubitable que sa seule précaution à ce moment fut d'envoyer la cavalerie légère de Subervie et de Domon éclairer sa droite. Cette cavalerie prit position en potence en deçà du bois de Paris; l'ennemi put s'y engager sans trouver aucun obstacle. Les étrangers avouent aujourd'hui qu'une seule division d'infanterie embusquée dans ce bois aurait suffi pour arrêter longtemps Bulow au passage des défilés et le rejeter sur la droite, dans la ligne de marche du corps de Ziethen, qui n'atteignit pas le champ de bataille avant sept heures du soir. Il était, pensent-ils, d'une si grande importance de retarder ou d'empêcher la coopération des Prussiens, que l'empereur aurait pu même détacher dès lors contre eux tout le corps de Lobau; mais, après avoir laissé les Prussiens s'engager dans le défilé sans aucun empêchement, on les laissa encore se rallier, se former en toute sécurité sous le couvert du bois de
Paris, y organiser leurs mouvements comme dans un champ de manœuvre.
D'après les relations de Sainte-Hélène, il semble que Tordre ait été donné à Lobau de sortir des lignes et de se porter avec ses 10,000 hommes au-devant du corps de Bulow presque en même temps que la cavalerie de Domon et deSubervie; mais on est aujourd'hui unanime à contester cette partie de la relation. Les Anglais, les Prussiens, ont vu distinctement les premiers mouvements du corps de Lobau. Tout le monde s'accorde à dire que le mouvement de rinfanterie s*est opéré trèslongtemps après celui de la cavalerie légère, et.lorsqu*il était trop tard pour disputer les détilés. Autrement, il serait incompréhensible que Lobau fût resté, comme il Ta fait, dans la plaine ouverte, sans point d appui, en deçà du ravin, s*il avait été détaché assez tôt pour occuper et défendre le débouché du bois et du ruisseau deLasnes; mais l'ennemi franchit sans obstacle ce ruisseau, changé alors en marécage. La meilleure raison qu'on puisse donner de ces délais, c'est que Napoléon ne voulut faire qu'à la dernière extrémité un détachement de 10,000 hommes de ses meilleures troupes sur sa droite. Il hésitait à se priver si tôt de cette puissante réserve d'infanterie, à l'engager avec les Prussiens dans ie moment même où il allait exécuter sur son iront Tattaque décisive contre les Anglais.
En effet, pendant cette délibération, le corps du gé-
néral d'Erlon avait achevé de se former. Ce corps n'avait eu encore aucune rencontre sérieuse avec l'ennemi. Il était impatient de prendre sa revanche de la.joumée des Quatre-Bras,où il avait erré, sans coup férir, entre deux batailles. Napoléon, de la butte de Rossomme, était un peu loin pour que le détail des préparatifs n'échappât point à sa vue; mais il pouvait s'en fier à ses généraux du soin d'organiser leurs colonnes : c étaient de vieux tacticiens rompus à toutes les ressources de l'art. Comment croire qu'il pût y avoir le moindre inconvénient à les laisser faire, sans les surveiller de près, ce qu'ils avaient fait cent fois, et toujours avec la même infaillibilité?
Depuis deux heures, en avant de la Belle-Alliance, dix divisions d'artillerie de d'Ërlon, de Lobau et de la garde continuaient de battre le centre et la gauche de l'armée anglaise. Cette furieuse canonnade de soixante et quatorze bouches à feu avait frayé le chemin à l'attaque de l'infanterie. Conformément aux ordres, les quatre divisions Quiot ', Donzelot, Marcognet, Durutte, devaient marcher en échelons, la gauche en avant, afin de mieux tromper l'ennemi sur le véritable point d'attaque. Pendant que Téchelon de gauche abordera le premier l'ennemi et attirera ses forces de ce côté, les autres échelons se précipiteront sur l'extrême gauche
* Le général Alix, qui avait le ooromandement nominal de cette dhrision, était absent, en mission.
DE LA CAMPAGNE DE 1815. Sll
anglaise; ils la rompront. Yoilà les dispositions de détail par lesquelles s'exécutera le projet sur lequel repose la première conception de la bataille. L'ordre est donné. On s'ébranle.
Ici, nous touchons à Tune des phases les plus obs* cures, les plus extraordinaires de cette journée. Que s'est-il passé à ce moment? Quelle méprise a eu lieu dans la transmission des ordres? Il est certain qu'il se commit là une erreur des plus étranges, et peut-être la seule de ce genre dans toute la série de nos grandes guerres. Napoléon, à plus de quinze cents mètres de là, n'a pas connu les circonstances fatales de cette première grande attaque; le courage allait s'y trouver impuissant par là suite d'une fante que Ton ne sait encore à qui attribuer.
Une chose est avérée. Les Anglais, rangés sur les hauteurs, abrités comme par un épaulement ou couchés au bord du chemin creux, virent descendre len* tcroent, au milieu de la mitraille, quatre colonnes titinçaises, énormes, pesantes, espèces de phalanges antiques, profondes, sans intervalles, telles qu'il ne s'en était plus montré au feu, dans une attaque, depuis l'introduction de la tactique moderne. C'étaient des colonnes ou plutôt des phalanges de huit bataillons, tous déployés et serrés en masse les uns sur les autres, sans aucune distance entre eux. L'ennemi éprouva un grand êtonncment à l'approche de ces masses, et pourtant
elles offraient par elles-mêmes peu de péril, car elles n'avaient aucun des avantages ordinaires dans un ordre d'attaque ^ Elles ne pouvaient ni se déployer pour faire usage de leur feu et en couvrir l'ennemi, ni se rompre pour se former en carrés et se défendre sur toutes leurs faces, si elles étaient attaquées et enveloppées. Leur seule force était dans leur agglomération; mais cette multitude ainsi ramassée ne pouvait manquer d'être labourée, écharpée, désorganisée par l'artillerie, ou sabrée par la première charge de cavalerie sur ses flancs que cette ordonnance laissait entièrement à découvert et désarmés.
Quoi qu'il en soit, les quatre divisions de d'Erlon, ainsi formées, dépassent la 4igne de batteries qui les protègent; elles descendent dans la vallée et commencent à gravir les hauteurs opposées. La division Donzelot était sur la gauche. Une de ses brigades se détourne pour attaquer la ferme de la Haie-Sainte; le reste, appuyé à la grande route, continue de marcher en avant , en laissant un rideau de tirailleurs sur la gauche. L'ennemi attendait, couché ventre à terre le long du chemin creux; c'était, en première ligne, la brigade hollando-belge de Bylandt, ses tirailleurs déployés sur son front.
Les Anglais racontent qu'à l'approche de la colonne
* On dil pourtant que ce même ordre a été employé 4 Albuére et k la Moskova. Voyez Jomini, sur la balaille d'Essling.
française, qui couvrait le bruit des armes de ses cris de «Viveleropereurl» les Hollando-Belges cédèrent le terrain ; ils s'enfuirent en désordre, à travers les rangs anglais, au milieu des imprécations de l'armée. Les Français pénétrèrent dans la ligne, par cette trouée, de l'autre côté du chemin creux ; mais les Belges répondent à celte accusation que plusieurs de leurs bataiQons, qui jusque-là étaient restéscouchés en arrière du chemin, se relevèrent dès que les Français furent arrivés à portée de pistolet. Ceux-ci, au lieu de charger à .la baïonnette, s'arrêtèrent pour tirer. On se fusilla de si près, que la bourre des cartouches entrait avec la balle dans les blessures. En même temps, le général Picton, avec les deux brigades de Kcmpt et de Pack, déborde la colonne française et l'enveloppe de feux. La colonne cherche vainement à déployer sa lourde masse, elle ne peut y réussir. Bientôt écrasée, sans moyen de résister ou de se venger, elle repasse en désordlre le chemin creux, et redescend la pente qu'elle vient de gravir. Le général Picton s'avance pour la poursuivre: il est tué d'une balle qui lui traverse la tempe.
Un peu après Donzelot, les divisions de Quiot, de Marcognet, de Durulte, arrivent successivement sur la crête du plateau : elles traversent le même chemin creux, elles débouchent dans le plus grand ordre; mais, là, elles rencontrent les régiments déployés des
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highlanders qui les couvrent de feux croisés, elles ne peuvent y répondre que sur un point et par leur front. Dans les intervalles des bataillons écossais passent les escadrons écossais de la grosse cavalerie de Ponsonby. On les entend crier, en se reconnaissant : a Vive TÉcosse ! » Les lûtes de colonne de Quiot, de Marcognet et de Durutte, séparées du gros de leurs divisions parles accidents de terrain , sont fusillées et sabrées. Elles cèdent. Le reste de ces colonnes, qui gravissaient le c6té extérieur du plateau , entendant la raousqueterie en avant, croyaient n'avoir affaire qu'à des attaques d'infanterie; elles continuent d'avancer sans prendre aucune précaution contre des charges de cavalerie. Il arriva ainsi que la tète et la queue marchaient en sens inverse, la première reculant et la seconde avançant; elles se choquèrent au centre et commencèrent à se briser elles-mêmes.
A la sortie du chemin creux accoururent les dragons anglais ; ils se jettent sur les flancs et sur le front de cette infanterie, déjà désorganisée. Ils a\aient encore Tavantage du terrain en pente. Leur force fut irrésistible, lorsque, du haut de Tescarpement, ils s'abattirent sur ces masses, qui allaient se pelotonnant au fond de la vallée, sans pouvoir faire usage ni de leurs feux, ni de leurs baïonnettes. L'artillerie ennemie, partout où elle trouva une place pour ses coups, acheva de démolir ces épaisses murailles d'hommes.
Ainsi les quatre divisions du corps de d'Erlon, après d'inutiles efforts de courage, eurent toutes, par une même cause, un sort pareil. Lorsqu'elles regagnèrent les hauteurs de la ligne française d'où elles étaient parties, ce n'était plus qu'un rassemblement confus ; il en partait à peine quelques rares coups de fusil. La eaTalerie de Ponsonby, acharnée à la poursuite des quatre divisions, leur prit ou leur tua en peu de temps 5,000 hommes; c'était le tiers de l'infanterie du corps entier. Que serait-il arrivés! les cuirassiers de Milhaud, les lanciers de Jaquinot , à la vue de ce désastre, ne se fussent précipités à leur tour pour en recueillir les débris et châtier l'ennemi? Le général Subervie accourut aussi de sa personne ; je lui ai entendu dire que, sans ce prompt secours de nos cavaliers, pas un fantassin n'eût échappé.
La cavalerie anglaise paya cher son triomphe. Elle s*était élancée témérairement jusque sur la grande batterie, ravageant tout comme une nuée de sauterelles^; elle sabrait les canonniers ; elle avait déjà désorganisé trente pièces de canon . En un moment, la scène change : les cuirassiers de Milhaud fondent sur les dragons de Ponsonby, les lanciers de Jaquinot sur la cavalerie légère de Vandeleur. L'infanterie de d'Erlon est vengée : un régiment entier de la brigade de Ponsonby est taillé
' Relation du colonel lleymès.
tl6 HISTOIRE
en pièces ; ce général tombe mort, percé de sept coups de lance. Ce tourbillon de cavalerie est balayé au delà du plateau , jusque sur les réserves. C'est dans cette première charge des cuirassiers de Milhaud que les Anglais ont remarqué ce qu'ils appellent la gaieté de cœur de nos soldats, présage certain de la victoire. Nos cavaliers, armés de sabres plus longs, poussent lennemi à coups de pointe dans les reiiis. Ils riaient entre eux de ce facile triomphe.
Quoique vengé si promplement, ce premier échec ne laisse pas d'être considérable. Le corps entier de d*Erlon en reste ébranlé et presque désorganisé pour plusieurs heures. Il fallut le reployer derrière les hauteurs de la Belle-Alliance pour le reformer. La seule division de Donzelot se remit assez vite pour marcher à l'attaque de la ferme de la Haie-Sainte. Elle devait y suffire presque seule. Quant au reste du corps, on ne voit pas qu'il ait rien pu entreprendre de décisif jusqu'à la fin de la journée. C'était là sans doute un premier revers : la grande attaque projetée sur la gauche anglaise avait manqué, elle ne fut pas renouvelée ; mais ce qui fit de cet échec un vrai malheur, c'est qu'il obligea Napoléon à changer profondément son plan de bataille. Il est donc vrai qu'une simple erreur de tactique peut décider de la chute d'un empire ' !
* Aujourd'hui, c'est une grande question de sAvoir quelle put être h cause de la formation insolite, dC>9astreu$e du premier corps. — Ce fat
une folie, dit le plus récent et le plus complet écrivain de cette campagne, M. le colonel Chams, STec un accent tout militaire; mais par quel concours de choses, par quel liasard. cette folie p-t-elle été possible arec des chefs aussi consommés dans l'art de la guerre que l'étaient les chefe du i*' corps? Le général Jomini répond à cette question que ce fut peutrétre la faule de la pénurie de la langue militaire, laquelle n'a qu'un seul mot» iftmffMi, pour eiprimer des choses aussi différentes que le sont une simple compagnie et le rassemblement de quatre ou sii régiments. Cette hypothèse explique bien pourquoi chaque colonne se composait d'une diTision entière; mais elle ne donne aucune raison de cette formation monstrueuse de bataillons massés les uns sur les autres et déployés sans interralles sous le feu de rartillerie.
En y réfléchissant, il me semble qu'on peut en découvrir au moins la cause éloignée ; pour cela, il fout considérer que Napoléon, lorsqu'il re- BouTek le soir sur le centre l'attaque manquée le matin sur la gauche, disposa lui-même en personne les colonnes d'attaque. Il attachait tant d'importance à cette formation, qu'après plusieurs années il a pris- plaisir à la décrire en détail. Cette ordonnance, souvent employée d'ailleurs, était celle-ci : deux bataillons déployés, et sur les ailes deux bataillons en colonnes par division. Cela posé, n'est-il pas probable, n'est-il pas nisonnable de croire qu'il a voulu le matin quelque chose de semblable k la formation qu'il a lui-même dirigée le soir de ses propres mains, et qû, selon lui, réunissait tous les avantages, ceux de l'ordre mince et de l'ordre profond?
Toilà sans doute ce qu'il a voulu, vers deux heures, dans l'organisation des colonnes d'attaque du général d'Erlon : une redoute, un bastion vivant, dont les deux flancs pussent au besoin se plier en nombreux carrés prêts â se couvrir de feux et de baïonnettes, s*ils étaient assaillis. Par une méprise quelconque dans la transmission de ses intentions, la moitié seulement aura été exécutée. Les bataillons se seront déployés l'un sur l'autre, sans se rompre sur les ailes. On aura eu ainsi l'ordre profond sur vingt-quatre rangs sans aucun mélange de l'ordre mince : soit précipitation, soit crainte de redemander une explication d'un chef trop redouté, soit confiance aveugle dans la moindre partie de ses ordres, même imporbilement entendus; car il faut qu'une volonté très-haute ait pesé sur l'ordonnance de ces colonnes ; ce fut non pas erreur, hasard, oubli dans la mêlée, mais résolution arrêtée d'avance. Un des chefs de ces batatUon's, ayant voulu rompre le sien en colonne d'attaque, suivant la coutume en pareil cas, en fut empêché par ces mots du général Durutte : c Déployés 1 c'est l'ordre. • Ainsi l'art militaire, comme tous les autres arts, s'altère par son exagération même.