‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 15 sur 41 · CHANGBXENT DU PLAN N) BATAILLE · texte numérisé non relu

CHANGBXENT DU PLAN N) BATAILLE

A la vue de la cavalerie anglaise qui poursuivait les troupes de d'Erlon, Napoléon avait quitte les hauteurs de Rossomme ; il avait gagné au galop celles de la Belle- Alliance. Lorsqu'il y arriva, Téchec était vengé : les cuirassiers et les dragons, après avoir nettoyé le champ de bataille, revenaient à leur position. Sans avoir vu de près le désordre de Finfanterie, il voit le triomphe de cette cavalerie ; il la loue, il lui sourit en passant dans ses rangs, et en ce moment même il médite un nouveau plan d'attaque.

Plusieurs conditions, en elTet, ont manqué à celle qui vient d'être tentée. Le 6^ corps d'infanterie, cehii de Lobaû, qui, dans la première pensée du chef, devait appuyer le général d'Erlon, n'avait pu le suivre. On avait dû garder Lobau en réserve pour l'opposer aux Prussiens dès qu'ils déboucheraient. De ce moment.

la pensée de rompre la gauche anglaise et de la déborder ne se montre plus dans aucun des efTorls de la journée. Ce projet abandonné, c'est désormais sur le centre seul et la droite que Napoléon portera ses coups. Malheureusement, aucun des avantages qui se présentaient dans le premier plan ne se retrouve dans cette autre partie du champ de bataille. D*abord, au-dessous des hauteurs de la Belle-Alliance, un ravin profond; au delà, à mi-côte, la ferme de la Haie-Sain le, déjà assaillie plusieurs fois, et dont la résistance est acharnée; plus haut, la route coupée par un abatis, et au sommet cette même cràte de terrain qui se prolonge sur tout le front, mais là plus difficile aux fantassins, presque impraticable aux cavaliers.

Dans ce changement du plan d*attaque, la ferme de ia Haie-Sainte, cette lourde citadelle rustique, est le premier point qu'il faille enlever. Ney est chargé de ce soin. La division de gauche. du corps de d'Erlon, celle de Quiot, soutenue bientôt de deux bataillons de Donzelol, enveloppe sur trois faces les bâtiments de la Haie-Sainte. Les soldats de Donzelot pénètrent d'un premier élan dans le verger et le jardin; ils en sont chassés, ils y reviennent. Arrivés au pied des murs crénelés, ils saisissent les fusils à travers les meurtrières, et s^efTorcent de les arracher des mains des assiégés.

Sur la chaussée, la grande porte est ébranlée par

les nôtres à coups de hache; elle .résiste. Les cuirassiers de Milhaud vont aussi à Tassaut de ces murailles d'élables et de granges ; ils soutiennent les bataillons jusque sur le seuil; les toits d'ardoise protègent la ferme contre le feu, mais l'incendie s'allume dans Tinteneur de la cour. Les assiégés Téteigncnt. Déjà 2,000 des nôtres ont jonché de leurs corps les clôtures de la ferme. Enfin la porte de Touest, qui de la cour conduit au verger, est enfoncée, quoique murée à Tintérieur. La ferme est envahie, les bataillons de Hanovriens et de landwehrs qui Toccupaient, sont chassés ou détruits. Le major Baring et ce qui lui reste de sa garnison se retirent par le jardin et le côté droit de la route.

Il est trois heures et demie. Le grand obstacle du centre a disparu ; il est dans nos mains. A ce moment, toute la ligne française a fait un grand pas. Elle est* descendue des hauteurs qu elle occupait le matin. La position nouvelle s'étend un peu obliquement des clôtures d'Hougoumont h la Haie^Sainte, et de la Haie- Sainte à la ferme de Papelotte. Ce grand succès ne peut rester stérile. Le premier ébranlement de la ligne ennemie imprime à la ligne française un élan irrésistible : chacun croit que le moment de la crise est arrivé. Le maréchal Ney répète à Drouot, qui lui apporte des ordres, que Ion va remporter une grande victoire.

Sans doute, pour achever la trouée, il faudrait de fortes colonnes d'infanterie; mais celles de Lobau, sur

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lesquelles on comptait, viennent d'être détachées sur la droite, vers Planchenoit, contre un autre ennemi. Déjà elles ont manqué deux fois, par la même cause,, aux nécessités de Fattaque. Il est vrai que Tinfanterie de d'Erlon est sous la main de Ney ; mais, à peine remise du grand choc par lequel elle est entrée dans Taction , cette infanterie, éparpillée maintenant en tirailleurs jusque vers Smohain, n*est plus propre à un tel eflbrt contre les réserves anglaises, dont aucune n*est encore engagée.

Sur la gauche, les trois divisions de Reille, concentrées presque entièrement autour d'Hougoumont, suffisent à peine à en disputer ou à en garder les ruines. Elles ne présentent du côté de la Haie-Sainte que de faibles lignes, souvent interrompues, amincies déjà par le canon. Ces troupes ont usé le premier front de l'ennemi ; mais dans cette lutte elles se sont consumées. Il en faut de nouvelles pour poursuivre leurs avantages, ou seulement pour remplir les vides qu el* les laissent à cet endroit de la ligne de bataille. Combien ne dut-on pas regretter alors les 5,000 hommes de la division Girard et les 5,000 laissés en arrière, à Ligny et à Fleunis ^ !

Mais, si déjà, à cette heure de la journée il n'y a plus d'infanterie disponible, excepté la garde, il reste en-

Rtpoléon, liv. IX, p. 1S6.

nî HISTOIRE

core, en arrière de ces deux lignes de fantassins épuisés, les quatre lignes immenses, superbes, de cavalerie qui sont demeurées immobiles , au même endroit, dans le même ordre où elles étaient au commencement de Taction. De ces nombreux cavaliers, tous hommes d'élite, les cuirassiers de Milhaud et les lanciers de Jaquinot sont les seuls qui aient été engagés dans une charge rapide et glorieuse. Les autres sont restés, sans faire un pas, à leur place de bataille, spectateurs de l'action qui se passe dans le ravin et sur les hauteurs opposées. Sous les détonations des batteries, les chevaux secouent la tète et frémissent avec un grand bruit de fev4 mais les hommes restent immobiles et silencieux, ils ont encore le sabre dans le fourreau. Là sont les vieilles réserves de Lefebvre- Desnouettes, de Guyot, de Kellermann. A peine si un boulet perdu les a effleurées ; jamais elles ne se sont ébranlées que pour frapper le dernier coup sur les armées que l'infanterie leur livre à moitié entamées et détruites. Elles attendent, dans le repos de la force, le signal non de vaincre, mais d'achever le vaincu.

Pendant ce temps, Tartillerie française, avec deux cents bouches à feu sur tout le front, rouvre l'attaque. Comme par la disposition des lieux cette artillerie tient l'arc de la corde formée parla ligne anglaise, les Français concentrent un feu supérieur et enveloppant sur la position de Wellington. Les plus vieux soldats

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n'ont jamais assisté à une canonnade soutenue avec tant de furie. Pour se soustraire à cette pluie de boulets, rinfanterie anglaise s'est retirée le long du bord intérieur du plateau. Couchée sur la terre, elle ne pou* Tait être vue; mais elle n'échappait pas aux boulets qui ricochaient au milieu des colonnes serrées, ni aux obus qui se déchiraient sur le sol. Les artilleurs anglais restent seuls en vue sur le front de l'armée.

De notre côté cependant, Fartillerie se tait, et la première ligne de cavalerie se met en marche et la dépasse. De ces 5,400 cavaliers qui s'avancent au trot, il n*y en a pas un seul qui ne croie aller à une victoire certaine et déjà décidée. C'est pourquoi aucune brigade, aucun détadiement ne resta en arrière. Qui pouvait songer à conserver un seul escadron de réserve, quand tous étaient si persuadés qu'il s'agissait de poursuivre l'ennemi et de le ramasser prisonnier? Napoléon, à côté de la route, leur sourit au passage; ils le saluent, comme au défilé d'une revue, de leurs cris enthousiastes : « Vive l'empereur I » et déjà les boulets prussiens commençaient à se croiser sur la route avec les boulets anglais.

Plus loin, Ney reçoit cette cavalerie formée en plusieurs colonnes. C'étaient les cuirassiers de Milhaud, vingt et un escadrons; la cavalerie légère de la garde de Lcfebvre-Desnouettes, sept escadrons de lanciers, et douze escadrons de chasseurs, en tout quarante esca-

drons. Mey se met à leur tète; il les conduit d'abord dans les bas-fonds, à la gauche de la Haie-Sainte; les lignes en arrière obliquaient à gauche, et le front d'attaque s'étendait ainsi de la route de Charleroi aux clôtures d'Hougoumont,cest-à-dirccontreloul le centre et une partie de la droite des Anglais.

Comme les escadrons français gravissaient la pente extérieure du plateau, l'artillerie française continua de suspendre son feu. Les batteries anglaises redoublèrent le leur; les cuirassiers marchaient en tête. Leurs casques, leurs cuirasses qui élincellc^t, les désignent de loin aux pointeurs et servent de point de mire. Les premiers rangs sont troués de part en part, avec un bruit sourd, par les boulets. Cette pluie de fer ne causa aucun ébranlement apparent dans les colonnes. Les Anglais auraient pu croire que le fer ne pouvait rien sur ces hommes de fer. Ils arrivent à la gueule des canons. L'effet de la décharge fut terrible; mais la trompette sonne, les canonniers anglais s'enfuient cl aban> donnent leurs pièces : ils se jettent en arrière sous la protection des baïonnettes. Les cuirassiers couronnent la crête et s'élancent au galop par delà le chemin creux. Ils échappent un moment à la vue des escadrons qui les suivent ; les lanciers et les chasseurs de la garde les rejoignent. Tous se trouvent bientôt sur le plateau. Dès leur premier élan, ils ont traversé la mitraille de soixante bouches à feu. Celte artillerie est en leur pou-

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teir; mats on a vu les artilleurs^ en fuyant, emmener avec eux les avant-trains. Ainsi on possède les pièces, et onne peut les enlever. Si du moins on les renversait comme à là Moskova!

Sur le revers du plateau, un spectacle inattendu se présente. Au lieu d'une armée en retraite, toute Tinlanterie anglaise est là; elle semble enracinée dans le sol. Elle est formée sur quatre rangs, partagée en une multitude de carrés en échelons; la plaine en est couverte. San& parler de cette formation compacte, dont la force a déjà été éprouvée, ces carrés, ainsi disposés, se soutiennent mutuellement, comme les bastions, les forts avancés, les redans d'une vaste citadelle qui présente partout et dans tous les sens plusieurs fronts et plusieurs lignes convergentes. C'est un réseau de feux directs, obliques, croisés, qui gardent justement entre eux rintervalle nécessaire pour que Tassaillant soit enveloppé de toutes parts et foudroyé à bout portant. Cest entre ces murailles d*hommes et dans ces défilés de baïonnettes et de feux de trois rangs qu'il faut se précipiter tète baissée. A l'angle de chacun des carrés, qui est le point faible, rartillerie des divisions a été rassemblée; elle vomit sa mitraille. Tout ce que Wellington a pu réunir de sa cavalerie est là aussi, prêt à se joindre aux deux autres armes. Du fond des ravins, Finranlerie française du 1*' et du 2* corps voit la cavalerie de Ney passer au trot, sans pouvoir la suivre.

Celle-ci s avance seule, sans soutien. L'ennemi est immobile; il attend.

Le sabre haut, les escadrons français se prëcipitenl sur les carrés; ceux-ci réservent leur feu, ils rouvrent à trente pas. On vit alors sur de plus grandes proportions ce que Ton avait vu Tavant-veille aux Quatre-Bins. Sous le feu croisé et compacte de Tinfanteric, il arrivait souvent que la tète de Tescadron se rompaitet obliquait è la droite ou a la gauche, et le reste de la colonne, suivant instinctivement cette direction, passait sur les flancs du carré, dont il absorbait les feux . Souvent aussi les premiers rangs de rinfanlerie anglaise étaient écrasés sous les chevaux et mis en pièces; mais ils se reformaient. Par moment, il se fait des brèches dans ces murailles humaines; elles s'entr'onvrent sous le flot toujours renouvelé et les coups redoublés; presque aussitôt ces murailles se relèvent et se réparent. Les carrés diminuent, ils se rétrécissent à vue d œil, ils semblent se fondre ; mais un commandement se fait entendre : « Serrez les rangs ! » et ils sont encore debout I

A l'approche de la tempête de cavalerie qui s'est déchaînée sur son centre, Wellington a fait revenir de Braine-la-Leud et de sa droite les divisions Qinton et Chassé, qu'il y avait placées le matin, faute d'avoir deviné son adversaire. C'est sa droite qu'il replie précipitamment sur son centre. La brigade de cavalerie hol-

landaise passe entre deux carrés et se déploie sur trois lignes. Partout où il reste un intervalle entre les masses de l'infanterie de l'ennemi, sa cavalerie accourt pour la soutenir et s'opposer à la nôtre.

Ainsi, à travers les échelons des carrés comme à travers les rues en droite ligne d'une ville de fer et de feu les escadrons se jettent sur les escadrons. Français, Anglais, Hollandais, Belges, Allemands se mêlent. L'armée anglaise semble toudier à sa ruine. Vienne un seul renfort d'infanterie à nos cavaliers, le centre de cette armée sera percé, les deux ailes rompues. La terreur a saisi des régiments entiers. Un régiment de hussards, celui de Hanovre, refuse d'entrer dans la mêlée. 11 tourne bride. U fuit, son colonel en tète, sur la route de Bruxelles, et avec lui la foule des blessés, des hommes isolés, des équipages.

Mais, en même temps, les vainqueurs périssent dans leur victoire, s'ils ne sont promptement soutenus. L'artillerie à brûle-pourpoint fait de larges trouées dans leurs rangs, comme le témoigne la foule de cuirrasses qrie Ton ramassera sur le plateau percées à la poitrine et au dos par l'énorme trou des boulets. Nos cavaliers, le sabre teint de sang, tourbillonnent; ils se croisent, ils se partagent, ils se rallient, ils se précipitent de nouveau dans ce labyrinthe de baïonnettes et s'y frayent un chemin. Sans souci d'eux-mêmes, ils entourent Termemi comme ses propres troupes. Maîtres

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du plateau, ils y sont en spectacle aux tms armées française, anglaise, prussienne. De momenten moment, ils allendent que notre infanterie vienne s'établir sur le terrain conquis. Ney voit périr les siens au milieu de son triomphe. Il envoie son aide de camp, le colonel Heymès, à Napoléon pour demander cette infanterie sans laquelle la victoire va lui échapper. L'aide de camp trouve Napoléon revenu en arrière sur les buttes de Rossomme. « De l'infanterie ! répond Napoléon à Heymès avec humeur; où voulez-vous que j'en prenne ? Voulez-vous que j'en fasse? » Heymès, vieux soldat accoutumé à tous les mécomptes de la guerre, vit bien qu'il était trop tôt pour se réjouir. Il se hâte de porter la réponse de l'empereur au maréchal.

A celte nouvelle, Ney prend son parti; c'est celui qui lui coûte le plus : il fait sonner le ralliement. Nos escadrons haletants redescendent au pas une partie de la pente. Souvent ils s'arrêtent, et les hommes et les chevaux reprennent haleine sous la mitraille. Ney les ramène dans les vastes bas-fonds de champs de seigle, à l'ouest de la Haie-Sainte. II espère qu'ils trouveront là un abri dans un pli du terrain; mais cet endroit, comme tous les autres, reste ouvert au feu de l'en* nemi.

Les artilleurs anglais, sortis des carrés, se sont déjà élancés vers leurs pièces. Les carrés se sont rompus, ils se sont déployés en ligne au bord de l'escarpement;

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et maintenant soixante bouches à feu, soutenues de la mousqueterie de toute la ligne anglaise, écharpent dans les bas-fonds la cavalerie française, serrée en masse, que Tépuisement, les blessures des hommes, des cheirauz, retenaient immobile autant que la volonté du chef. Se retirer plus loin est impossible sans jeter Tébranleroent, peut-être le découragement dans toute larmée; rester à la même place ne se peut davantage.

Indigné de voir cette cavalerie héroïque, victorieuse, se fondre de loin inutilement et sans gloire, Ney se décide à la jeter de nouveau en avant dans le cratère ouvert au sommet du plateau; mais il se fera suivre de la réserve de Kellermann, que Napoléon lui envoie pour soutenir cette nouvelle attaque : sept escadrons de dragons, onze de cuirassiers, six de carabiniers. Même la brigade de grenadiers à cheval, tenue un moment en réserve, suivra la charge. Pas un escadron, pas un homme ne restera en arrière. On s'était déjà ébranlé, lorsque Ney aperçoit dans la plaine labrigade de carabiniers. Il court à elle, il lui reproche son inaction, il lui ordonne de se précipiter sur des carrés an* glais placés en édielon sur la pente, près du bois d*Hougoumont, et qui prenaient les colonnes en écharpe. CTétait la dernière réserve de 1 ,000 chevaux, sur laquelle Kelleitnann comptait pour renouveler au besoin le miracle de Marengo. Kellermann s'élance

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pour Tarréter; mais il est trop tard, la brigade est déjà engagée.

Trente^sept escadrons nouveaux s*ajoulcnt aux qua* rante que Ney a ralliés. Ils forment maintenant dans sa main une seule masse de soixante-dix-sept escadrons; on n'avait pas vu un pareil effort de cavalerie depuis la bataille d'EyIau. Ney prend encore une fois la tête de la charge; il montre de Tépée le chemin du plateau, ayant soin d'incliner davantage vers sa gauche, car à cet endroit la crête semble moins escarpée, et le chemin creux moins profond. Tant d'héroïsme serat-il inutile? Ce sont 10,000 hommes d'élite qui s'élancent sur le front de Tennemi.

Suivant les relations des Anglais, quand limmense masse de cavalerie commença à s'agiter sur un terrain onduleux, Tespace entre la Haie-Sainte et Hougoumont leur parut comme une mer houleuse pleine de brisants tout à coup soulevée par Touragan. Qu'est-il arrivé dans cette seconde attaque désespérée? Encore une fois la cavalerie a gravi le plateau ; elle le possède. A peine les batteries anglaises ont-elles tiré» les formidables colonnes de soutien débouchent ; le feu de cent pièces de canon a été comme perdu sur ces masses : cuirassiers, lanciers, carabiniers, chasseurs, dragons, couronnent les hauteurs.

Mais, si l'attaque a la même furie, la résistance est aussi acliarnée. Les mêmes carrés se sont reformés,

en première ligne par bataillons, en seconde par régiments et par brigades. De nouveau les fantassins anglais paraissent submergés au milieu d une mer d*hommes. De nouveau les escadrons français se précipitent à travers les intervalles ouverts des bataillons. Les plus intrépides ou les premiers arrivés se jettent sur la face la plus proche des carrés; ils en essuient les feux, et laissent une meilleure chance à Tescadron qui suit. Partout où se trouve un point faible, il est forcé; on écarte ou l'on rompt les baïonnettes. Là où le sabre ne peut entrer, on se fait jour à bout portant à coups de pistolet.

L'artillerie seule, il semble , eût pu achever de dé* molir à mitraille et à brûle-pourpoint le réseau de carrés dont chacun sert d*appui à Tautre; il lui a été impossible de suivre les escadrons au delà de Tescar • pement de la position. Douze fois les charges recomnencent ; mais il y a une différence entre les nouvelles attaques et les précédentes : on ne s'élance plus indistinctement en masse sur l'ennemi dès qu*on Taperait, comme s'il était déjà en fuite. Les mouvements sont mieux combinés, plus réfléchis : d'abord on modère l'élan des chevaux, et ce n'est qu'en approchant de Tennemi qu'on se jette sur lui à pleine carrière. (Jne partie reste en réserve pour fondre sur la cavalerie anglaise, dès que celle-ci débouche par les nombreux carrefours des lignes d'infanterie ; l'autre partie

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s'acharne sur les divers échelons dont se compose la dernière ligne anglaise. Deux de ces échelons sont rompus; les autres, ployés, mutilés, tiennent encore.

Cette lutte inouïe s étend alors jusque sur les pentes en avant d'Hougoumont. Les cuirassiers ont pénétré de ce c6lé entre le château en flammes et Tabatis qui ferme la route de Nivelles. De l'extrême gauche anglaise, l'efTort a été ainsi porté successivement jusqu'à la droite; il n'est pas un point du centre qui ne soit assailli au même moment. Wellington attire à lui ses dernières réserves, il forme lui-même la brigade du général Adam en arrière des bataillons de Brunsv^ick; il la replie sur quatre rangs de profondeur. A peine les autres réserves paraissent-elles au-dessus d'Hougoumont, elles sont chargées à fond, sans avoir le temps de se reconnaître.

L'armée anglaise est à bout. Le général Asten est grièvement blessé; sa division perd du terrain. Au centre, la brigade Halkett , chargée onze fois, est détruite aux deux tiers. Le ôO"* régiment et un bataillon de Hanovriens ont été sabrés. Six drapeaux sont pris dans les carrés ; des lanciers les ont portés à l'empereur, que ce terrible choc a rappelé vers la Belle-Al* liance : il les reçoit comme un gage assuré de la vie* toire.Tout l'état-major de Wellington est mis hors de combat. Les brigades de Sommerset et de Ponsonby, derrière les débris de la brigade d'Ompteda, avaient

dû s'étendre sur un seul rang, pour tromper sur leur épuisement. Lord Uxbridge ordonne à cette cavalerie eiEténuée de se retirer plus loin, hors du feu. Son commandant, Somraerset, répond que, s il fait un seul pas en arrière, la cavalerie hollando-belge, plus ébranlée encore, quittera incontinent le champ de bataille. Sommerset reste en position et réussit à tromper par ce faible rideau. Dans Tinfanterie, les soldats qui n'ont plus de cartouches, harassés ou découragés, s'éparpillent en arrière; 18,000 hommes isolés empoilent les blessés, 18,000 sont blessés ou morts. Il ne reste pas 50,000 hommes dans les rangs ; mais un espoir les soutient, et cet espoir empêche la décomposition de Farmée anglaise. Elle tend la main aux Prussiens ; déjà elle voit le corps de Bulov^ se développer en amphithéâtre sur le flanc droit de l'armée française ; elle suit attentivement des yeux le corps de Lobau, seule réserve de Napoléon. Ce corps, qui , de la position de la Belle-Alliance, avait menacé d'abord de se joindre aux attaques de la cavalerie, s'éloigne; il change de l)ut. C'est contre un ennemi nouveau qu'il est oblige de se détourner.

Le duc de Wellington aperçoit ce mouvement; il se sent sauvé. Au contraire, la cavalerie française entend gronder en arrière le canon des Prussiens : elle s'étonne ; mais elle a reconnu sur les mamelons de la Bdle-AUiance quelques bataillons déployés de la vieille

garde. Cette petite troupe d'élite lui ôte toute inquiétude sur sa ligne de retraite. Elle avance encore ; elle reprend un terrain repris vingt fois. Si Napoléon peut encore soutenir sa cavalerie par le 6* corps ou au moins par la garde, nul doute que la victoire ne lui reste. Mais il lui arrive à ce moment ce qui est arrivé tant de fois à ses adversaires : il se trouve obligé d'employer ses dernières forces, pendant que l'ennemi garde encore des troupes pour le moment décisif.

Sur le plateau, l'épuisement des Français est égal à celui des Anglais. Sept généraux sont blessés gravement, Lhéritier, Donop, Blancard, Picquet, Delort, Travers, Colbert. Personne n'a donné l'ordre de retraite, personne n'a fait sonner le ralliement. Les rangs diminués, éclaircis par la mitraille, par la fusillade et par le sabre, désunis par trois heures d'une lutte sans exemple, l'anéantissement des forces chez les hommes et plus encore chez les animaux, la nécessité qui met des bornes à tout, ont tenu lieu d'un ordre formel.

Cette cavalerie est redescendue lentement, en* bon ordre, au pas, toute sanglante, toute déchirée, ayant laissé SUT le teirain plus du tiers de ses soldats, et ceux qui restaient, exténués, étonnés de faire un pas en aiTière, les chevaux harassés» incapables d'obéir à l'éperon. A peine si les Anglais ont tenté de le suivre. Chez eux aussi, les forces humaines ont été outre-

passées. Us se bornent à revenir au bord de la position, où ils s'épaulent de la crête du plateau. Les carrés se rompent, ils rouvrent le feu. Les divisions en seconde ligne mettent Tarme au pied ; elles se reposent. La cavalerie française, si magnifique il y a peu d'heures, maintenant accablée, abtmée par sa propre victoire, se ramasse entre la Haie-Sainte et Hougoumont, dans le fond du bassin. Mutilée, elle prête le flanc aux batteries, qui ont rouvert leur feu sur sa tête et la prolongent en tous sens. Sans aucun abri sur ces pentes ouvertes, elle couvre du moins de sa masse le centre de larmée française, qu'elle est incapable de protéger autrement qu'en recevant, sans les rendre, les coups de l'ennemi. Est-ce ainsi qu'elle doit périr, sans se venger, immobile, en bon ordre, à son rang de bataille? La moitié des escadrons ont mis pied à terre. Seul, sans ofliciers, Ney passe et repasse devant le front des régiments. Il les harangue sous une épaisse mitraille : «Français, ne bougeons pas 1 » Il ajoute dune voix forte un mot que Ton n'entendait plus sur les champs de bataille : a C'est ici que sont les [clefs de nos libertés! »

S3e HISTOIRE

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GROCCttY ENTEND LE CANON DE WATERLOO. - GÉRARD CONSEILLE DK MARCHER AU FEU. — POURQUOI CE CONSEIL EST REPOUSSÉ.

Comment les Prussiens ont-ils échappé à la pour* suite du maréchal Grouchy et sont-ils arrivés sur le champ de bataille de Waterloo? C'est le moment de l'expliquer. Nous avons laissé Grouchy à Gembloux^ toujours incertain de la direction prise par l'ennemi. A deux heures du matin, il reçoit de ses éclaireurs la nouvelle qu'un corps de Prussiens s'est dirigé par Sartles-Walhain sur Wavre. Il en conclut que la pensée de Blûcher pourrait bien être d'envoyer un fort détachement rejoindre Wellington ; mais cette lueur ne fit que traverser son esprit. L*idée 'que le général prussien méditait un retour ofTensif sur les derrières de l'armée française par sa gauche persistait encore chez lui ; elle l'empêchait de voir ce qui devenait évident. En proie ù cette perplexité, il hésitait à faire un mouvement quel* conque, qui, il le sentait, ne pouvait manquer d'être

décisif* Voilà pourquoi, partagé jusqu'au dernier instant entre des résolutions contraires dans cette matinée suprême du 18, il n'avait mis son armée en marche qu'entre six et sept heures, attendant des instruc^ tfons, des lumières qui ne devaient pas venir. Le général Gérard, le plus désespéré de ces délais, ne put même partir qu'à huit heures.

Ici se répéta la même erreur qu'en parlant de Ligny. Une fois que Grouchy s'était fixé sur la direction de Wavre, il avait deux moyens d'arriver à ce but. Une route s* ouvrait à lui sur la gauche, qui, passant à Mont* Saint-Guibert, ofTrait l'immense avantage de le teni^ plus rapproché de deux lieues do l'armée française, avec laquelle il resterait nécessairement en communication. Par celte route, il arriverait plus vite, plus sûrement à Wavre, et, dans tout le parcours, il tendrait la maiu aux corps français engagés avec lesAnglais.11 y avait une autre route, celle de Sart-les-Walhain, plus longue, qui l'éloignait de deux lieues de Napoléon, mais qui le rapprochait d'autant de la direction imaginaire qu'il attribuait à l'armée prussienne. C'est cette seconde route que Grouchy avait malheureusement choisie. Il y marchait en une seule colonne, flanquée à gauche par la division de cavalerie du général Yallin.

A onze heures et demie, Grouchy, toujours plus incertain à mesure que Tévénement approciie, arrive à Walhain-Saint-Paul. Là, pendant que les troupes tra-

versent le village, il s'arrête dans une maison. Pour tromper Tanxiété qui le ronge, il s'assied à table avec cette sorte d'indifTérenoe qui saisit quelquefois les hommes accablés d'un trop lourd fardeau, et les jette dans une torpeur fatale à rapproche des grandes crises* Il mangeait des fraises, lorsqu*un oflicier entre dans la salie. Cet officier s'écrie qu'en se promenant dans le jardin de la maison, il a cru entendre sur la gauche le sourd retentissement du canon. On se lève, on court à l'endroit indiqué. «Les officiers appliquent l'oreille contre terre. Le bruit augmente; on ne peut plus s'y tromper : cinq cents bouches à feu font trembler le sol. « C'est une nouvelle bataille de Wagram, » dit Grouchy ; mais aucun ordre nouveau ne suit ces paroles.

A ce moment s'approche le général Gérard. Depuis deux jours, il évitait tout entrelien avec Grouchy, dont les fausses manœuvres le navraient et le consternaient. Cependant alors il l'interpelle, il éclate, et ses paroles doivent être conservées pour son éternel honneur : « C'est au feu qu'il faut marcher, car on ne sait plus même où sont les Prussiens. C'est sur le champ de bataille seulement qu'on est certain de les trouver. La cavalerie de Yallin, qui est sur les flancs, est plus proche du canon ; elle ouvrira le chemin. Le 4* corps débouche dans Sart-les-Walhain ; il n'a qu'à changer de direction à gauche. Le corps deVandamme, plus avancé

à NiUSamt-Vincent, appuiera de son côlé sur la Dyle. Par un bonheur inespéré, les deux ponts maçonnés de Mouslier et d'Otlignies n'ont pas été coupés; ils sont entiers. Les Prussiens n'ont là que quelques vedettes, et plus loin aucun obstacle jusqu'à Saint-Lambert et Frichermonl. Ainsi c'est la forlune qui a gardé ces passages. Qu'on en profite sans retard. Le général Yalazé a sous la main un guide qui offre de conduire l'armée en moins de quatre heures. C'est donc bien avant le coucher du soleil que Tarmée aura rejoint la gauche et concourra à la destruction des Anglais et des Prussien»; car il faut être aveugle pour ne pas voir qu'ils font à ce moment leur jonction. Si le Aiaréchal Grouchy refuse cette occasion unique, s'il ne veut pas engager toute son armée dans ce mouvement de flanc, au moins qu'il laisse le général Gérard Texécuter sous sa responsabilité et pour son compte. Il ira seul avec le V corps. Qu'il y soit seulement autorisé ! »

Valazé joint ses instances à celles de Gérard. Par malheur, Balthus, commandant Tartillerie de Valazé, est d'un avis opposé à celui de son chef : exemple mémorable du peu de cas qu'un chef doit faire des impossibilités que soulèvent les inférieurs, sitôt qu'on les consulte dans les moments suprêmes ^ car ils voient les inconvénients et non la nécessité qui veut qu'on les oublie. Le général d'artillerie Balthus soutient qu'il est impossible de faire passer le canon dans les che •

mins de traverse que Ton propose de suivre. 11 appuie cet avis de sa longue expérience du métier au moment même où toute Tarlillerie de 60,000 Prussiens défile, pour ainsi dire, sous ses yeux impunément, dans les mêmes lieux, à travers ces mêmes obstacles qu'il juge insurmontables.

Cette raison fut une de celles dont se couvrit le maréchal Grouchy : il la saisit avec avidité ; mais dans le fond ce qui Tempéchait d'agir, c'étaient Tidée fausse qu'il s*était faite du mouvement de l'ennemi et le poids de sa propre responsabilité. Elle l'écrasait au point de lui ôter tout autre sentiment. Quand il eût fallu improviser des manœuvres, il se contentait de s'attacher a celle qu'il avait commencée. D'ailleurs, comme il arrive toujours, les motifs à alléguer pour persévérer dans l'inertie ne lui manquaient pas. « Il avait ses mslructions, c'était à lui de les suivre. La guerre d'inspiration ne convient qu'au chef; le lieutenant doit obéir. La maxime de marcher au canon n'est pas toujours la bonne. On vient de retrouver la trace des Prussiens è Wavre ; est-ce le moment de les quitter de nouveau pour s'engager dans une direction inconnue? Savait-on ce que l'on trouverait dans cette longue marche de flanc on le général Gérard voulait qu'on s'engageât? Quels défilés, quels escarpements, el peut-être quelles impossibilités ! Avait-on mesuré les distances? Ne savait-on pas à quel point les guides se trompent

sur le temps néœssaire i une armée? Fallait- il recommencer la faute de Ney, de d'Erlon, et ne se trouver sur aucun champ de bataille, ni à Mont-Saint-Jean, ni i Wavre? Et, si les quatre corps prussiens réunis sur les hauteurs de Wavre saisissaient Toccasion de cette marche de flanc, qu'arriverait-il? Comment ses divisions, désunies par la marche (et il ne faut pas oublier qu'il n'a que 52,000 hommes), ne seraient-elles pas compromises au passage de la Dyle, où l'attendront 90,000 hommes rangés sur l'autre bord? C'est donc une armée battue et dispersée qu'il amènera à Waterloo? Imagine-t-on que les Prussiens lui laisseront faire ce long chemin sans l'inquiéter sur la Dyle ou à Saint- Lambert, dont on aperçoit le défilé? A peine aura-t-il fait un pas dans la direction proposée, les éclaireurs du maréchal Blûcher l'en instruiront aussitôt, et Ton verra les corps deBulow, de Ziethen, de Pirch, tomber sur les flancs des Français. Au contraire, par la route que Ton suit, on va, bien rassemblés, en bon ordre, aborder la masse des Prussiens à Wavre. Si, comme il est probable, ils veulent revenir par leur gauche sur les derrières de l'armée française, on sera là pour les en empêcher. D'ailleurs, la volonté de l'empereur est formelle. »

Après ces paroles, que j'ai empruntées au général Gérard et au maréchal Grouchy eux-mêmes, les colonnes françaises, qui avaient fait halte un moment, se

remettent en marche ; il était midi, elles étaient à trois lieues de Wavre.

Les accusations amëres répétées contre Ney dans les loisirs du bivac de Ligny avaient fait une impression profonde sur Groucliy. Il était bien décidé à ne pas s'en attirer de semblables, et, par conséquent, à marcher réuni sur une seule colonne et à ne rien tenter qu'avec toutes ses troupes rassemblées sous sa main. Ainsi le blâme injustement jeté sur Ney eut pour conséquence d'augmenter l'irrésolution et les lenteurs de Grouchy.

Le maréchal Grouchy avait été, pendant la retraite de Russie, le chef de l'escadron sacré dans lequel les gé« néraux servaient comme capitaines et les capitaines comme soldats. Quand on l'avait vu une fois, on ne pouvait l'oublier : il était grand, la tête haute, le visage osseux, les pommettes des joues étonnamment saillantes, les yeux noirs trés-écartés et comme éblouis. Il laissait l'idée d'un brillant général d'avant-garde, mais non pas assurément de l'un de ces hommes rares sur lesquels la fortune d'un Ëtat peut se reposer sans crainte en des circonstances critiques. Lui-même le sentait. Il en donna deux fois la preuve : la première, lorsqu'il refusa le commandement à Ligny; la seconde, lorsqu'il s'en démit dès sa rentrée en France.

Au moment même de cette discussion entre les chefs de Taile droite française, la masse prussienne se dispo-

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sait à déboucher de Wavre^ dans la direction de Waterloo, avec l'impulsion d'une résolution depuis longtemps préparée. Aucune délibération n'avait suspendu ses mouvement^. Cette armée, aprte avoir passé la nuit k Wavre et s'y être refaite, marchait au rendez-vous marqué par le chef de Tarmée anglaise. Le corps de Bulow, qui n'avait encore eu aucun engagement avec les Français, ^e mit le premier en marche. Un incendie dans Wavre retarda jusqu'à midi une de ses divisions; il devait passer par Saint-Lambert, point culminant d*où il ne pouvait manquer d'être aperçu de loin. Pirch suivait; Ziethen devait longer la forêt de Soignes à travers de vastes bassins où son approche resterait cachée jusqu'à l'entrée du champ de bataille.

Ainsi dans cet espace compris entre Wavre et Waterloo s'avançaient parallèlement trois noires colonnes prussiennes, Bulov? en tête, 30,000 hommes, Pirch en seconde ligne, 17,000, Ziethen à droite, 13,000, total 60,000 hommes. Au moment où les flanqueurs de gauche de Grouchy, en sortant de Sart-les-Walhain, s'approchaient de la Dyle, ils furent aperçus des vedettes prussiennes. Blùcher est aussitôt averti; il crut que les Français renonçaient à marcher sur Wavre pour se diriger à leur tour sur le canon; il fut confirmé dans cette idée lorsque les tètes de colonne d'Expelmans et de Tandamme se montrèrent à la hauteur de Corbais, comme si elles allaient déboucher à Moustier. Dans la

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cmnte de ce mouvement, Blûcher fait suspendre la marche de Pirch; il ordonne à Ziethen de se rabattre sur la Dyle. Il ramène ainsi ses colonnes en arrière du côté de Grouchy; mais, ayant bientôt reconnu que celui-ci poursuivait son mouvement vers Wavre, le général prussien, pleinement rassuré, ordonne une nouvelle contre-marche : il reporte ses troupes dans la direction de Waterloo. Quant au corps de Thielmann, 18,000 hommes, il le laisse à Wavre pour couvrir le mouvement et amuser le maréchal Grouchy le plus longtemps possible sur les deu^ bords de la Dyle. Si ce maréchal, sans se laisser tromper par ce rideau, marche au canon de Waterloo, Thielmann a Tordre de Ty suivre en toute hâte.

L'apparition des éclaireurs de Grouchy eut encore d'autres conséquences que de jeter un moment l'irrésolution dans Tarmée prussienne. Nous connaissons aujourd'hui dans le plus petit détail les mouvements de cette armée, que la rapidité de sa fuite avait dérobés à nos soldats. Tout était obscur dans sa marche, et l'événement restait inexplicable. Il s*éclairc maintenant par les détails qui suivent.

En arrivant près de Yieux-Sart, la cavalerie française de Yallin se trouva un moment entre la tète et la queue du corps de Bulow. Dès que le détachement français fut signalé, le général prussien laissa en arrière deux régiments de cavalerie de la réserve pour lui faire tète.

La même chose arriva au général Pirch. Il reçoit la nouvelle que Favant-garde d'Excelmans se montre sur les hauteurs en avant de la Baraque; aussitôt Pirch laisse en arriére la brigade de cavalerie du lieutenantcolonel de Sohr, le 11* régiment de hussards et quatre pièces d* artillerie attelée. Toutes ces troupes manqueront à la bataille.

Ainsi une démonstration involontaire de quelques troupes légères de Grouchy sur ss^ gauche a porté,un trouble réel, profond, dans les dispositions de l'ennemi. Déjà, à celle seule apparence, que de faux mouvements de la part des Prussiens ! quelle marche désunie I Blûcher lui-même un moment incertain, le corps de Bulow séparé en deux par un intervalle de plusieurs lieues où les nôtres ont pénétré, Pirch affaibli d'une partie de ses troupes» la réserve de cavalerie et celle d'artilierie 4e la V et de la 8* brigade arrêtées et paralysées, le détachement de Ledebur coupé du reste de l'armée et obligé de se rouvrir un chemin de vive force, tout cela à la seule apparition d'une avanl-garde de cavalerie! Que sera-ce donc si Grouchy se ravise, si, au lieu de quelques éclaireurs épars, aventurés, c'est tout son corps qui marche résolument, de propos délibéré, dans les flancs des Prussiens! Il est peut-être temps encore de revenir à la résolution audacieuse du général Gérard; outre les circonstances que je viens de dire, il en est une autre qui conseille la hardiesse. Le gros de Tar-

mée ennemie est en ce moment retardé sur les ponts étroils de Wavre; elle a peine à déboucher.

Si la discussion du matin n'avait pas persuadé Grouchy, elle l'avait du moins profondément agité. Il galopait seul, en avant et sur le flanc de ses colonnes; il s'avança de sa personne jusqu'à Textrémité du bois de Limelelte. Là, il écouta de plus prés le retentissement croissant de la bataille qui n'avait pas encore de nom* il chercha^ des hauteurs où il était, à pénétrer les secrets de l'horizon, vers Saint-Lambert; puis tout à coup il se rassure : la dépêche que Napoléon lui a envoyée à dix heures du champ de bataille vient de lui parvenir. Il se hâte de s'en prévaloir; on l'entend s'écrier : « Nous sommes sur la bonne route. L'empereur nous approuve; il iious ordonne de marcher sur Wavre; c'est à Wavre qu'il faut aller. » Et, l'esprit dégagé d'un grand poids, il achève tranquillement le mouvement funeste où il s'est engagé avec anxiété

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