LES DEUX ATTAQUES DE LA GAROB
Pendant ce temps, l'attaque du maréchal Ney con tre le centre n'avait pas été abandonnée. Les masses de cavalerie dans les bas-fonds ne sont pas restées longtemps immobiles. Les cavaliers qui peuvent agir encore se distribuent en tirailleurs. Ils harcèlent Tenr nemi, ils Tempèchent de respirer. Us attirent à eux le feu des batteries; ils s'étendent en rideau pour protéger de leur dernier effort l'infanterie épuisée comme eux, et qui de nouveau se jette en avant. C'est encore la division Quiot et la division Donzelot. L'une et l'autre à ce moment semblent renaître. Après leur désastre du matin, après un combat acharné de quatre heures, elles portent encore sur le front d'attaque tout le poids de la bataille. Ace moment, quel incident, quelle parole, quel ordre a aiguillonné ces braves et les a mis hors d'eux-mêmes? Ney court à d'Erlon et lui dit :
<r Toi et moi, nous devons périr ici, car tous deux, si la mitraille anglaise nous épargne, nous sommes destinés à être 'pendus. » Il semble que tous les soldats des divisions de gauche de d'Erlon aient entendu ces paroles, tant ils mettent de désespoir et de furie à re*nouveler leur attaque. Le souvenir de leur effort suprême a été longtemps confondu avec les derniers moments de la garde; c'est par Taveu des historiens anglais qu'on peut restituer à cette portion de la ligne la gloire qui lui revient.
l^es deux divisions ralliées sortent de la Haie-Sainte par toutes les issues. Elles se répandent en nuée de tirailleurs sur la pente des plateaux. Courbés dans les blés comme des moissonneurs, les soldats de Quipt et de Donzelot avancent jusqu'au-dessous de l'escarpement. Là, ils couvrent de leurs feux les troupes harassées d'AIten, d'Ompleda, de Mailland. Ces feux hardis, incessants, succédant aux grandes charges, ne laissent pas à l'armée anglaise un intervalle de repos. Us l'exténuent et la désespèrent. Ce fut comme un essaim de guêpes qui se jettent sur un corps abattu et sanglant. Tel fut le caractère de la bataille sur le front depuis cinq heures jusqu'à sept. Les Anglais avouent qu'à ce moment leur armée n'offrait plus qu'un lambeau de ce qu'elle avait été le matin. De tous côtés, les chefs envoyaient demander des renforts; il ne restait , disaient-ils, de leurs corps que les squelettes. A ces de«
mandes la réponse du duc de Wellington était uniforme : qu'il fallait rester jusqu'au dernier homme. Les brigades de Sommerset et de Ponsonhy ne formaient plus que deux escadrons. Les bataillons étaient réduits à des poignées d'hommes. On n'entendait qu'un seul commandement : Serrez les rangs! Du haut du plateau, Wellington apercevait au loin le clocher de Planche • noit ; mais les incidents de la lutte sur celte partie éloignée du champ de bataille lui échappaient. Il ne savait qui l'emportait, des Français ou des Prussiens. Dans son anxiété, il envoyait ofGciers sur officiers à Blùcher pour le presser d'arriver.
Napoléon sentit que le moment était venu et qu'il fallait tout oser. Restaient encore en réserve dix bataillons de la garde à pied, les seuls qui n'eussent pas été engagés. Ils attendaient, l'arme au pied, sur les hauteurs de la Belle-Alliance. Malgré tout, la certitude de vaincre était encore entière chez eux. Les cinq premiers bataillons sont formés en colonnes d'attaque, et ils doivent se succéder, à quelque distance, par échelons ; les batteries marchent avec eux dans les intervalles. Napoléon, à gauche de la route, galope sur l'éminence. Il montre de la main la position anglaise. Les soldats se répètent ses paroles : « Mes amis, je veux aller ce soir souper à Bruxelles. » Il enflamme de ses regards cette poignée d'hommes, en qui il a mis sa dernière espérance. Ils lui répondent par des cris
enthousiastes qui tous veulent dire: «Sois tranquille.» En déGlant à gauche de la Haie-Sainte, ils rencontrent les cavaliers démontés qui s'y étaient réunis en grand nombre; ils les raillent en passant avec une gaieté héroïque : «C'était à eux d enlever TalTaire a la baïonnette I » et ils marchaient Tarme au bras, alignés comme à la parade.
Ici, les Anglais interrompent le récit pour rapporter une chose qui parait impossible. Ils racontent qu'à ce 'moment suprême un officier français de cuirassiers galopa vers eux et passa dans leurs rangs. II prévint que leor ligne allait être attaquée par la garde impériale et Napoléon en personne. On cite les colonels, les généraux auxquels cet officier fut adressé.
Vérité ou mensonge, le duc de Wellington n'avait nul besoin de cet avertissement. Les préparatifs de Tat* taque étaient assez visibles: Pour la troisième fois, le général anglais répare la brèche qui s'est faite dans son centre. De la gauche, il rappelle la cavalerie Vivian et Vandeleur; elle se replie en toute hâte derrière le front. Il comble avec les bataillons de Brunswick les vides ouverts entre la brigade de Nassau et celle de Halkett. La division Chassé se masse en colonnes profondes à la gauche de la brigade Maitland. Pour donner quelque apparence à la brigade de Nassau, on déploie derrière elle, sur un seul rang, les restes- des Écossais gris et des hussards de la légion germanique. Sur la
gauche, rinfanterie était déployée derrière la haie, le long du chemin creux, un régiment en carré, à Tangle des deux routes. Sur le front de l'armée, rartillerie est presque entièrement désorganisée.
A ce moment de crise, un événement extraordinaire attire l'attention des trois armées. Une fusillade se fait entendre à l'extrémité droite de la ligne française : c'est la fusillade nourrie, ardente, précipitée d'une troupe fraîche qui se hâte de prendre part à la bataille. Elle tourne ses coups contre Textrèmc gauche anglaise, formée de la brigade du prince de Saxe-Weimar; celle-ci, atteinte par ce feu imprévu, s'effraye, lâche pied. On la voit se disperser en arrière à un quart de lieue du champ de bataille. A ce bruit, au specfacle de cette fuite, des cris de joie se font entendre sur toute la ligne française : voilà enfin Grouchy qui arrive! Napoléon fut plus que personne empressé à croire à ce retour de la fortune. II envoie son aide de camp Labédoyèrc répandre dans les rangs cette nouvelle, que Grouchy arrive, qu'il est là sur la hauteur de Smohain ; on Ta reconnu à ses coups.
Cette nouvelle, confirmée par la fusillade qui ne fait qu'augmenter vers la droite, porte au comble l'exaltation 'des troupes chargées de frapper le dernier coup. Toute la ligne^ d'Hougoumont à la Haie-Sainte, à Papelotte, avance avec la garde. Les blessés rentrent dans les rangs. Les tirailleurs de d'Erlon, de Quiot et
de Donzelot couvrent la garde d'un rideau de fumée ; ils la précèdent rapidement, .pendant que, loin derrière eux, les tambours battent la charge et annoncent l'approche des colonnes d'attaque, qui les suivent au pas. Il faut que le feu de ces tirailleurs, exaltés .par l'approche et l'exemple de la garde, ail été terrible en effet pour que les historiens anglais déclarent que l'armée anglaise était absolument hors d*état d'y réjwndrej et qu'elle était sur le point d'être romjnie. En peu d'instants, sous ce feu désespéré, le iT régiment anglais perd plus de la moitié de son monde. Une batterie française, en avant du jardin de la Haie-Sainte, marche avec les tirailleurs ; elle foudroie le carré de gauche de la brigade deKielmansegge, à cent pas; un des côtés de l'autre carré est broyé ; le reste se forme en triangle. Bientôt après, sous la mitraille, il se réduit à une poignée d'hommes. Le prince d'Orange, à la tète de la brigade de Nassau, tente de charger les tirailleurs; il est frappé d'une balle à l'épaule. Déjà Alten^ Halkett, presque tous les officiers supérieurs de la y division ont été blessés ou tués.
Enfin le rideau des tirailleurs s'entr'ouvre, la garde le dépasse; elle s'avance seule. Ney la conduit. A mesure qu'elle approche, elle pousse de grands cris. La seconde ligne anglaise ne voyait rien encore des tètes de colonne en marche; mais ces cris seuls la terri^ fient. Elle recule et va lâcher pied. Les dragons de
Vandeleur serrent les rangs el ferment le passage à ceux qui sont tentés de fuir. L*artillerie anglaise concentre son feu sur ces 2,900 hommes qui s'avancent, Tarme au bras, à la rencontre de toute une armée. Ils ne répondent pas au feu, mais ils serrent leurs rangs diminués; ils s'alignent, en passant sur leurs morts, comme dans un jour de revue. L'artillerie ennemie redouble à cinquante pas. Priant est blessé, Michel tué ; Ney est renversé de cheval (ç est le cinquième qui a été tué sous lui dans cette journée). Il se relève, l'cpée ù la main. Le V bataillon s'est arrêté. En voyant celte légion de héros chanceler sous la mitraille, Ney s indigne. Il leur crie : «Lâchesl ne savez-vous donc plus mourir?» Le général Poret de Morvan mêle ses cris à qeux du maréchal. La colonne reprend le pas de charge; elle a atteint le sommet de l'escarpement. Sur cette éminence, quand les grenadiers, avec leurs hauts bonnets à poil, couronnèrent la cime, ils semblèrent gigantesques à Tennemi^ Devant eux se présentent en colonnes serrées les bataillons de Brunswick. Ces bataillons sont dispersés ; ceux de Nassau les remplacent. La garde avance ; les soldats de Nassau sont rejetés jusque sous la télé des chevaux du 10* de hussards anglais. Wellington s*élance au-devant des Brunsvirickois; il les rallie, puis il court a la batterie placée à la
* Siburnc*
droite de Maitland. Cette batterie prend m flanc les colonnes de grenadiers. Ils avanœnt encore; ils touchent à l'endroit où étaient couchés à terre les régiments des gardes. Une voix crie : « Gardes, debout, et visez bien ! d Les régiments se dressent de terre en une ligne étendue, et ils ouvrent leur feu. En un instant, les premiers rangs français sont abattus. Le colonel Mallet, les chefs de bataillon Cardinal, Âgnés, les deux frères Angelet tombent morts ou blessés. On vit alors les of&ders se détacher en tète et sur les flancs des colonnes mutilées, et commander de déployer pour se servir de leur feu; mais, à mesure que les tètes de colonne se reformaient, elles étaient continuellement broyées sous la fusillade et la canonnade croisée de
toute une armée. Les plus rapprochés lourbillonnent sans vouloir céder le terrain, ou ils disparaissent sur les flancs, pendant que d'autres en arrière font feu par-dessus la tète de ceux qui les précèdent. L'espoir reste encore d'emporter le centre anglais, si la dernière réserve, laissée à quinze minutes en arrière, arrive à temps; mais cette réserve est encore loin, et Ton dit que, sur les 3,900 hommes qui ont gravi le plateau, il en reste à peine 700 en état de combattre. Étonnés, ceux-ci redescendent des hauteurs. Les blessés les précèdent en foule et se dispersent. Cette nouvelle incroyable se répand que la garde a été rcpous- ' sée, qu'elle bal en retraite. A ce premier bruit, les
SOS iiisToine
rangs d'une partie de la ligne commencent à flotter.
Mais il reste un grand espoir. La première attaque de la garde a échoué ; il s'en prépare une seconde. C*est Napoléon lui-même qui, cette fois, range les cinq nouveaux bataillons presque encore intacts qui viennent de la Belle-Alliance. Ce qu'il ne faisait jamais dans les guerres précédentes, il le fait à ce moment suprême. Il marque aux soldats leur place, il forme deux bataillons en bataille, deux autres comme arcsboutants, en colonnes sur la di*oile et sur la gauche ; la seconde brigade suivra en échelons. C'est ce même ordre de bataille qui a été irrésistible au Tagliamento, dans la dernière journée des guerres d'Italie; c'est aussi la disposition de la division Desaix au soir de Marengo. Qui sait si ces souvenirs ne brillèrent pas aux yeux de Napoléon à ce dernier instant de sa vie militaire? Le général Priant, qu'on emportait blessé, lui dit que tout allait bien sur le plateau, que l'ennemi serait infailliblement rompu dès que cette réserve déboucherait. Napoléon reprend espoir : il s'obstine à vouloir forcer la fortune.
'La nouvelle colonne se composait du l*' bataillon de chasseurs, de deux bataillons du 2% de deux bataillons des 2^ et Z"" régiments de grenadiers. Sans s'inquiéter de ce qui se passe dans le reste de l'armée, elle s'avance seule, à soh tour, vei's le plateau déjà pris et nbandoniié tant de fois. Les troupes de Mailland, qui
Taperçoivent, se retirent en désordre par-delà l'escarpement ; elles vont se reformer sur quatre rangs de profondeur. On a pu réunir un petit corps de cuiras^ siers français qui protègent d'abord l'attaque. Ces cuirassiers font 'un dernier effort centrales batteries anglaises; mais, trop affaiblis, ils sont renversés. La colonne se trouve encore une fois seule et sans soutien sur ses ailes. Le 52* régiment anglais en profite pour venir audacieusement se déployer sur le flanc gauche. En tète, elle a les masses encore profondes de Maitland, de Chassé, des gardes, sur sa droite la batterie Napier. C'est dans ce triangle qu'elle se jette tète baissée. Quand le régiment anglais l'eut débordée tout entière, il ouvrit son feu à brûle-pourpoint. La colonne, surprise, s'arrêta, et, déployant ses bataillons de gauche, elle répondit à la fusillade qui l'écrasait ; mais alors la batterie de Napier se démasque sur son front à soixante pas, et la mitraille. Au même instant, sur son flanc droit, elle essuie les décharges de la plus grande portion de la ligne des gardes anglaises. Ce n'était plus là un combat soumis aux chances de la guerre, mais une extermination. Le moment était venu où aucun effort de la bravoure humaine, aucune inspiration du soldat ne pouvait plus conjurer le désastre et remédier aux illusions obstinées du chef. El pourtant c'est encore aujourd'hui un débat entre les Anglais et leurs alliés de savoir qui a porté les derniers coups à cette
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poignée d'hommes. On ne peut, ce me semble, disconvenir qu'une batterie des UoUando-Belges, celle de Vandermissen, ne soit venue aussi se démasquer à une portée de pistolet ; elle vomit sa mitraille sur la colonne déjà écharpée, et contribua ainsi à lui arracher lé champ de bataille. Cette gloire ne peut être refusée à ceux qui la réclament.