POURSUITE DE NUIT
Blûcher communique sa fureur à ses officiers : il veut que la poursuite soit une extermination. Bulow et Ziethen suivront les fuyards Tépée dans les reins. La cavalerie du 2* et du 4" corps a déjà passé sur le front, à travers les intervalles de Tinfanterie. Pirch retournera en arrière vers Ayviers; il passera la Dyle pour couper la retraite à Grouchy et l'envelopper, lui aussi, dans la déroute. Déjà, entre Rossomme etMaison- Ic-Roi, on a pris la plus grande partie de rartilleric et des bagages : les artilleurs ont coupé les traifs de leurs chevaux et se sont dérobés.
La nuit vint, et, ce que Ton n'avait jamais vu à la guerre, elle n'apporla aucun répit aux vaincus. Au contraire, elle redoubla leur détresse. Dans toutes les guerres précédentes, les troupes victorieuses avaient craint de se commettre dans les ténèbres, qui rétablis-
sent Végalité entre le fort et le faible. Sur la Bérésina même, la nuit avait été une trêve. Ici, le sentiment que tout était fini avait envahi les deux armées; il empêche l'une de résister et l'autre de s'arrêter dans son triomphe. Après tant de calamités, on connut la détresse d'une poursuite de nuit, dernière innovation de la haine. Dans les ténèbres, on tenait pour ennemis tous ceux qui approchaient, et les fuyards dispersaient les fuyards. D'ailleurs, la lune se leva, et elle aussi vint en aide au vainqueur. A peine les nêtres se sont-ils réfugiés par groupes dans une cour, une étable, une ferme, ils y sont découverts, pris ou taillés en pièces. Les blessés sont arrachés de la paille sanglante où ils sont étendus. On accuse, je ne sais si c'est avec raison, le général Zielhen d'avoir joint ses insultes à celles de ses soldats.
A onze heures du soir, cette masse d'hommes, qui ne forme plus même une seule compagnie, arrive au défilé de Génappe. Napoléon croyait que le pont était de la même largeur que la chaussée ; en réalité, il était moins large de moitié. La Dyle était là peu profonde, mais elle était retenue par des écluses, et la berge dominait de haut le cours encaissé de la rivière. Tout va s'encombrer, au bout d'une rue sinueuse, sur le pont, déjà barricadé et obstrué par les voitures du parc. Personne n'indique les gués qui se trouvent au-dessous. Napoléon mit près d'une heure à traverser la foule
compacte, immobile, frappée de slupeur. Il échappe avec peine, sans escorte, presque seul. Sa voiture n a pu franchir le défilé. Elle reste aux mains de l'ennemi, et, comme tout s'amplifie dans la bouche du peuple, j'ai entendu les habitants de Génappe raconter qu'elle était pleine de diamants.
Ney arrive aussi près de ce même défilé. Il est encore a pied ; mais un officier qui mérite que son nom soit conservé, Schmidt, lui donne son cheval: l'ennemi ne se glorifiera pas d'avoir pris à Génappe le héros de la Moskova. Lobau est moins heureux; il a tenté de former une arrière-garde et n'a pu y parvenir. Son cheval s'abat sous lui au milieu de la cohue. U est enveloppé et pris; sans respect pour tant d'intrépidité et de persévérance, on lui arrache ses insignes et jusqu'au portrait de sa femme, cadié sur sa poitrine.
Les Prussiens , arrivés sur les hauteurs, y établissent des batteries. Comme si la haine les éclairait , ils font pleuvoir h minuit dans ce gouffre une grêle de mitraille et d'obus sur la foule, que les ténèbres ne protègent pas ; car elle se trahit par ses cris, ses gémissements, ses imprécations, sans répondre par un seul coup de fusil. Les blessés qui ont pu se trainer à pied jusque-là succombent à cet endroit. Les voitures chargées des plus gravement atteints se renversent au bord du chemin; il en sort des plaintes qui se perdent
dans la détresse universelle. Quant aux hommes valides, le désespoir leur fait trouver des issues; mais dans ce chaos tout achève de se mêler. L'armée fugitive, débandée, méconnaissable, devient à elle-même la plus grande cause d'épouvante.
A minuit, filùcher arrive à Génappe ; il s y arrête, comme pour jouir pleinement du désastre. Cest de là qu'il date sa première dépèche aux souverains réunis à Heidelberg. Dans la maison où il plaça son quartier général se trouvait le général Duhesme, qu'une grave blessure avait forcé de s'arrêter. Les Prussiens disent qu'il a été recueilli et soigné par leurs chirurgiens ; les habitants affirment qu'étant sur la porte de la maison, il fut égorgé par des hussards, déjà mourant de sa blessure de Planchenoit. L'inscription de son tombeau, que j'ai vue à Huy, est moins explicite ; on y lit : Atteint d'un coup mortel au champ (Thonneur^ le i 8 juifiy décédé le 20 à Génappe^ soit qu'on ait ignoré la vérité, soit qu'on l'ait trouvée trop odieuse pour la consacrer sur un tombeau.
Au delà de Génappe, un tambour prussien monte sur un des chevaux dételés de la voiture de l'empereur, et, battant la charge, il entraîne après lui les troupes prussiennes dans l'ivresse et l'orgie de la victoire. Les Français ne marchaient plus que par groupes de cenlaines d'hommes. A peine reprenaient-ils haleine dans un bivac, ils étaient forcés de le quitter. Il sufGsait
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alors d'un bruit de trompettes ou de tambours pour disperser cette armée, deux jours auparavant inirin* cible dans ces mêmes lieux. Et ce qui faisait que Ton ne tentait nulle part de résister, c'était d'abord la nuit, qui grossissait partout l'ennemi , mais c'était surtout la persuasion que l'on ne pouvait rien contre l'universelle trahison dans laquelle on se croyait enveloppé. La poursuite fut acharnée jusqu'à Frasnes.Là, les Prussiens crurent apercevoir un fort détachement de cavalerie française; ils s'en approchèrent : tout avait disparu. Le général Gneisenau, à la tète de ses escadrons, atteignit l'auberge qui porte encore, par une sorte de dérision de la fortune, cette enseigne : A l'Empereur. Il s'y arrêta et y attendit le jour.
Un peu auparavant , à une heure du matin. Napoléon avait mis pied à terre aux Quatre-Bras. Tout était horrible autour de lui, sur ce champ de bataille du 16. Les morts n'étaient pas encore enterrés; mais ils étaient dépouillés et nus. A la lueur de la lune, quarante mille hommes dispersés s'écoulaient à grands pas au milieu de ces cadavres de trois jours. C'est de ce lieu sinistre que Napoléon instruisit Grouchy du désastre de Waterloo. La nouvelle d'où dépendait le salut de tout un corps d'armée fut portée par un seul
officier, qu'un accident pouvait facilement arrêter. On
se fiait à lui du soin de tout raconter de vive voix. I^e temps, le lieu, ne permettaient pas d'écrire. On dit
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qu'on fit chercher dans les ténèbres la division Girard, laissée en arrière à Ligny ; mais elle avait disparu sans que Ton sût comment. Elle s'était rejetée vers Charleroi, aux premières rumeurs. On ne put la trouver.
Une lieue avant Charleroi, Napoléon descendit de nouveau de cheval; il fit à pied le reste du chemin, accompagné du général Bertrand et de cinq ou six de ses officiers. Sur les bords de la Sambre , il trouva quelques cavaliers qui l'avaient précédé. Ayant tra* versé Charleroi sans y donner aucun ordre , il s'arrêta dans une prairie nommée Marcinelle, de Tautre côté de la ville. On lui fit en plein air un feu de broussailles et on lui apporta à boire ^ Tandis que son cheval mangeait tout bridé, tant la hâte était grande, il s'approcha un instant d'un bivac et partagea la grossière nourriture d'un soldat; sur quoi il remarqua, dit-on % c combien il faut peu de choses à l'homme pour vivre. » Philosophie tardive chez celui qui venait de jouer et de perdre en quatre jours l'empire du monde et la fortune de la France.
Vers six heures du matin , il repartit en voiture ; après lui, l'armée, affamée, désespérée, entra dans Charleroi ; et bientôt, comme il était arrivé dans les guerres précédentes, cette ville , où l'on croyait pouvoir respirer et se refaire, ne fut plus qu'un lieu d'hor-
' Ces déUiU sont tirés de la relation de son guide. * Mémoriat de Sainte-Béline.
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rcur. Au milieu desopprovisionnemcnlsdc toute sorte, on souffrait la disette. Le vin , Teau-de-vie, coulaient dans les rues, et les soldats mouraient de faim et de soif à la porte des magasins; puis aucune disposition cette fois encore pour faciliter la retraite ; un seul pont, une seule issue; il faut s'y précipiter sans prendre aucun repos. A peine a-t-on touche ce que Ton croyait devoir être un abri, il faut rentrer dans le torrent de la déroute. « C'étaient, dit un écrivain que j'aime à citer, les horreurs de Yilna aux portes de la France *. »
. Napoléon, arrivé à Philippevilie, presque seul, y est rejoint par son secrétaire et quelques-uns de ses aides de camp, Drouot, Labédoyère, Dejean. Il se jette sur un pauvre lit d'auberge, une larme tombe de ses yeux. C'est dans cette maison d'auberge qu'il dicta le bulletin de la bataille. Il le fit lire devant ses généraux. Ceux-ci le trouvèrent exact, à l'exception d'un seul point. Napoléon avait tout avoué, hormis la prise de sa voiture. Ce détail avait quelque chose d'humiliant pour lui; il avait voulu se l'épargner, sachant bien que l'imagination des foules glorifie les grands désastres et dégrade les petits. Ses généraux insistèrent; il c^da. Alors tout fut consommé. La France et le monde apprirent de Napoléon lui-même ce que renfermait le nom encore inconnu de Waterloo.
' Le colond Charras.
RteUMÉ DBS OPINIONS ÉNiSES SUR LA BATAILLE DE WATERLOO.
Telic fut celte bataille de Waterloo, qui retentira d?ns la plus lointaine postérité, avec celles d'Arbelles et deZama, quoique, à vrai dire, elle soit sans exemple dans l'histoire par la prodigieuse fortune qui s'écroula en un moment. Les Français y laissèrent 25,000 hommes, sur lesquels 6,000 prisonniers. Cinq généraux avaient été tués, Bauduin, Desvaux, Jamin, Michel, Duhesmc, dix-huit blessés. On avait fait en hommes des perles presque doubles à des journées tenues avec raison pour des victoires, par exemple à la Moskova. Les Anglo-Hollandais perdirent 15,094 tués ou blessés, près du quart de leur armée; les Prussiens, 7,000 hommes, Ceux-ci tirent un orgueil légitime des forces que Napoléon dut leur opposer. Us en font Fénumération suivante : Lobau, 16 bataillons; la garde, 14; la division Durutte, 8; total, 38 bataillons, auxquels il faut joindre
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les 3,000 chevaux de Domon el de Subervic. C'est donc presque la moitié de Tannée française qui a été occupée par l'armée prussienne.
Des historiens ont compté jusqu'à treize fatalités dans cette courte campagne. Réduisons-les à une seule. S11 y eut des traîtres, ils furent, Dieu merci, en trop petit nombre pour avoir pu influer sur les événements. Napoléon, pendant ces quatre jours, ne fut trahi que par son génie.
Dés que la matinée du 18 avait été perdue par une confiance trompeuse qui laissait aux corps prussiens le temps d'arriver, la journée était presque sans ressource. Quant à l'excuse du mauvais temps et de la pluie, personne que je sache ne l'admet aujourd'hui ; il est trop évident que cette justification couvre mal la sécurité fausse dans laquelle on est resté. Deux heures ne sufSsent pas pour étancher des terrains tels que ceux de la Belgique. C'était la première fois qu'on avait vu la volonté de Napoléon céder à de pareils obstacles. D'ailleurs, le corps de Reille, qui avait passé la nuit à Génappe, se mit en marche le 18 à trois heures du matin; il était le premier en ligne à Waterloo. Ce que fit ce corps, les autres le pouvaient faire. Rien au monde n'empêchait que l'action ne commençât à huit heures au lieu de midi, et que le coup de collier ne fût donné dis neuf heures du matin ^
« Jomini, Précis, p. «24.
Napoléon resta aveugle sur les mouvements des Prussiens jusqu'au moment où il lui fallut bien reconnaître à leurs coups que les troupes en vue à Saint- Lambert étaient des ennemis. Quand Blûcherse montra au loin, ii y avait trois partis à prendre, qui certainement s'offrirent à l'esprit de l'empereur.
Premièrement, la retraite. Personne ne dit qu'il y ait arrêté un seul instant sa pensée; et pour moi, je l'avoue, je n'ai pas le courage de lui reprocher de ne s'y être pas décidé vers une heure, quand assurément la retraite était très-possible et qu'il ne tenait qu'à lui. d'aller chercher un autre champ de bataille. Nous voyons, nous savons aujourd'hui que c'eût été le parti le plus sage. Cest à quoi se seraient probablement résolus César, Turenne, le prince Eugène, Frédéric, et c'est ce que M. le colonel Charras démontre avec beaucoup de force; mais on était déjà dans une telle situation, que la plus grande prudence était dans la plus grande hardiesse. Etait-on sûr, d'ailleurs, que cette avant-garde de Bulow cachât derrière elle les trois autres corps? Fallait-il, à cause d'un danger probable, se jeter dans une quasi-certitude de ruine? Si l'ennemi avait le bonheur insigne de recevoir un renfort, ne pouvait-on pas compter sur une bonne fortunedumême genre? Quand Napoléon interrogeait l'horizon, le souvenir de Desaix à Marengo, de Ney à Ëylau, se dressait devant lui. Il .voyait Grouchy derrière Bulow; car il