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avait depuis longtemps eoutume de s aveugler de sa propre gloire. Et puis ce n'était rien de se retirer, il fallait vaincre; on allait retrouver derrière soi une opinion irritée qui demanderait compte pour la première fois du sang de la France. Déjà les armées russe, aulrichienne, bavaroise, étaient en marche sur le Rhin. Le politique forçait le général à la témérité. Voilà pourquoi le caractère de la bataille a été de chercher une victoire éclatante jusqu'au milieu de la crise du désastre. Ce sont là les motifs de ceux qui approuvent Napoléon davoir persisté dans l'attaque vers une heure. Ils vont même jusqu'à voir dans cette persistance une des grandes résolutions de sa vie.
Mais ceux-là mômes avouent qu'il en fut tout autrement le soir, à mesure que la nuit s'approcha, que la mauvaise fortune s'obstina, que l'ennemi s'accrut. 11 n'y avait plus aucune chance de voir paraître Grouchy, dont le canon s'entendait à plus de trois lieues. Alors il eût été sage de céder à l'impossible. Sans penser davantage à la victoire pour ce jour-là , il n'y avait plus qu'à se servir de la réserve de la garde pour couvrir la retraite et sauver l'armée. Et certes il y avait pour Napoléon une grande différence à quitter le champ de bataille à la tôle d'une troupe d'élite encore invincible, ou à se retirer en fugitif, laissant derrière lui son armée taillée en pièces; car la raison peut exiger que le général ne veuille pas l'impossible, et qu'il
lie brise pas contre cette impossibilité les instruments héroïques qui lui sont donnés pour vaincre.
Or, Napoléon, le soir même, à sept heures et demie, à rapproche des masses noires de Ziethen et de Pirch, s'obstine encore, lui seul , à forcer la fortune ; il se croit encore la puissance de tirer un éclatant triomphe de cette crise désespérée. Le mot de retraite ne peut sortir de sa bouche; il jette en avant son dernier bataillon , son dernier peloton d'escorte, son dernier homme. Il reste seul, sans songer encore à la retraite, comme si par cette persévérance il allait épuiser Tad* versité et contraindre le sort. Ce n*est plus là le génie du général toujours maître de soi ; c'est le caractère de l'homme qui éclate tout entier à ce moment suprême. On dit qu'Annibal a fait de même à Zama. Son armée était déjà enveloppée, les deux ailes en fuite ; il s'obstinait encore à arracher une victoire impossible. Peut-être est-ce à cause de cette dernière ressemblance qu'à tous les autres capitaines de l'antiquité Napoléon préféra toujours Annibal.
Voilà l'opinion des tacticiens. Ajoutons-y celle du moraliste : 1er plus grandes opérations stratégiques ont pour théâtre l'âme du général , et vous n'expliquerez jamais une journée telle que Waterloo, si vous ne vous rendez compte de ce qui se passait alors dans l'esprit de Napoléon.
Son activité avait diminué ^ mais non pas son in-
flexibilité de caractère. Celle-ci sétait même accrue de cette sorte de roideur qu'apportent avec elles les années, les victoires ou même les défaites, et de cette disproportion voici ce qui s'ensuivit. A Theure décisive, il se ramassa en lui-même dans une sorte d'immobilité stoîque. Comme il agissait moins, il laissa ses fautes produire tous leurs résultats ; le mal s'accumula jusqu'à se changer en un désastre non-seulement sans remède, mais sans exemple.
Dans sa jeunesse, il avait su plier à propos sous la nécessité. Il avait cédé quelque chose même à Arcole, et plus tard à Marengo, où il avait fait une retraite de deux lieues. Il avait cédé encore à Sain t-Jean-d' Acre; et même, à Essling, il avait repassé un bras du fleuve pour se chercher ailleurs une meilleure occasion sur un meilleur terrain ; mais ce fut là sa dernière complaisance pour la mauvaise fortune. Depuis lors il semble que ses cent victoires l'aient enchaîné, et que tout eût été perdu s'il eût cédé d'un pas.
Moscou, Leipzig, Waterloo, trois résultats uniformes du même enjeu, trois conséquences semblables de la même pensée: ne rien céder sur aucun point, tout perdre ou tout regagner d'un seul coup. Pour ne s'être pas retiré à temps de Moscou et de Leipzig, il avait trouvé les désastres de 1812 et de 1813; pour ne s'être pas retiré à temps de Waterloo, il irouva les désastres do 1815. Le même principe .amena la même calastro-
ne LA C41IPA(rNE DE 1815. 995
phe, mais tout ici renfermé et résumé dans quelques heures.
Plutôt que d ajourner la victoire, il aima mieux s'abimer, lui et son armée : grand spectacle pour celui qui n'envisage les choses humaines que comme une tragédie de Corneille, où le plus obstiné joue toujours le plus beau rôle; mais spectacle éternellement lamen* table, quand on songe quil s'agissait du meilleur de notre sang et du salut de la patrie. Un général chargé de moins de gloire et de puissance , un Turenne, un Hoche, un Kléber, un Joubert, n'eût probablement pas vaincu ; niais, comme il n'eût pas manqué de faire retraite vers deux heures, ou au moins vers six, il n'eût pas causé la catastrophe où l'imagination même reste accablée. De telles chutes ne sont possibles que chez les hommes dont nous faisons nos idoles ; car alors, s'ils perdent l'équilibre, ils entraînent tout avec eux. C'est du haut de leur piédestal qu'ils se précipitent tête baissée sur les peuples qui se sont mis à leurs genoux.
Deuxièmement, le parti que choisit Napoléon au moment de l'arrivée en ligne du corps de Bulow fut d'envoyer, quoique tardivement, le corps de Lobau et les réserves prendre position au-devant des Prussiens et leur barrer le passage. Ce moyen était prescrit par la force des choses ; nul n'a reproché au chef de l'armée irançaise de l'avoir employé; il semble répondre
à toutes les nécessités, et pourtant il n'a pu conjurer le désastre ni même le diminuer. Par là, on est conduit à rechercher s'il n'existait pas un autre parti à prendre, qui laissât au moins une chance de victoire, parti désespéré, aujourd'hui facile à indiquer, difficile à admettre dans la journée du 18, tant qu'il put rester une espérance de vaincre par les combinaisons ordinaires.
Cela posé, on reste convaincu que la coopération des Prussiens à la bataille de Waterloo ne laissait qu'une seule chance de victoire à Napoléon. Depuis le moment où Bulow se montra à Saint-Lambert jusqu'à l'instant où il entra dans Faction vers Planchenoit, il se passa trois heures et demie. Toutes les chances qui restaient aux Français dépendaient de l'emploi de ces moments. Au lieu de porter Lobau et ses réserves au-devant des Prussiens et de difTérer les nouvelles attaques sur les Anglais, une autre résolution, a-t-on dit, était possible. Napoléon, en supputant les trois heures et demie qu'il fallait encore à Bulow pour entrer en ligne, eût pu négliger ce corps sur son flanc droit, de la même manière qu'à Rivoli il avait négligé le corps de Lusignan, qui venait lui couper la retraite. Dans ce cas, il eût opposé à Bulow un rideau de cavalerie et de flanqueurs embusqués dans les bois de Lasnes pour retarder encore son arrivée. Sans un instant de délai, il eût renouvelé sur la gauche anglaise une attaque à
fond, désespérée. Cette même' cavalerie, qui s'est dépensée inutilement à l'endroit le plus difficile du champ de bataille, eût été lancée sur des pentes, là où la crête, en s* abaissant, lui eût offert un passage plus libre. D'ailleurs, ' elle n'eût pas été seule, elle eût été soutenue de tout ce qui avait été rassemblé du corps de d'Erlon, de toute Tinfanterie de Lobau, et cette infanterie elle-même eût eu pour appui les vingt bataillons de la garde à pied. On n'avait, il est vrai, que trois heures et demie pour vaincre; mais combien ces heures ainsi employées eussent pu produire de résultats ! La cavalerie seule a mis en grand péril la ligne anglaise ; que serait-il arrivé si cette même cavalerie eût été suivie de cette masse d'infanterie qui bientôt à son tour allait aussi se consumer inutilement et sans soutien ! Cerlainement on ne s'aventure pas beaucoup en avançant que la gauche anglaise eût été enlevée et toute Tarmée prise à revers. C'est là ce que craignait Bulow, ce qui lui inspira de se jeter prématurément dans la mêlée avec la moitié de son corps d'armée, le reste en arrière encore de plusieurs lieues.
Voilà une des choses qui pouvaient très-vraisemblablement arriver; mais il se pouvait aussi, quoique cela soit moins probable, que ces Irois heures ne fussent pas suffisantes pour emporter la gauche anglaise, que la crise ne fût pas assez préparée, que l'ennemi, ayant
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encore ses forces, ses réserves intactes, opposât à une attaque désespérée une défense également désespérée. Dans ce cas, Bulow arriverait presque sans obstacle sur les derrières de Tarmée française, qui aurait été tout entière engagée sur son' front, n'ayant plus un seul homme de réserve. La victoire lui aurait été encore une fois enlevée, mais plus tôt, quoique avec des suites, ce semble, moins funestes, puisque les corps de Pirch et de Ziethen ne pouvaient prendre part à la lutte.
Telles sont les deux chances qui se présentaient cl que peuvent peser ceux qui aiment à remplir l'étendue de ce grand désastre par des conjectures faciles aujourd'hui à former. Ceux-là arriveront à cette conséquence, que la seule chance de vaincre que Napoléon se fût ménagée par ses fautes était encore si pleine de périls et d'embûches, si contraire aux règles de la guerre, qu'ils hésiteront assurément à regretter qu'il ne Tait pas tentée. Il futprudent, la prudence le perdit.
Qui peut assurer que la témérité l'eût servi davantage?
FXAVEN DES JIT.EMENTS PORTÉS SUR LA CONDUITE DU MARF.CHAL
CROUCHY. — CONCLUSION.
Au reste, le nom de Grouchy a tout couvert : fautes, trahison, malheurs; fatalités, il dit tout.. Nous avons affaire ici à une opinion arrêtée, irrévocable; tâchons pourtant d'être juste, quand même pour cela il serait trop tard d'un demi-siècle.
C'est en effet une discussion , toujours pendante depuis quarante-six ans, de savoir ce qui serait arrivé si le maréchal Grouchy, suivant le conseil de Gérard, eût marché par le plus court chemin au canon de Waterloo. « Grouchy était à deux heures du champ de bataille, » a écrit Napoléon dans les relations de Sainte- Hélène. Deux heures! ces mots ont saisi toutes les imaginations. U n'en fallait pas tant pour faire travailler les esprits et donner matière à d'innombrables hypothèses. Tous, nous nous sommes représenté Grouchy débouchant, avant le soir, vers Planchenoit,
h la place des Prussiens, el faisant subir aux Anglais le désastre de Waterloo. Sans tenir compte des lieux, des distances, des obstacles divers, une seule chose nous a comme transportés et éblouis : cette terrible attente où Ton fut la journée entière du 18 juin sur la butte de Rossomme nous possède encore, dès que nous touchons à ces événements.
Chose singulière, entre tant de récits, tous diffôrent même sur le point capital, la distance qui séparait Grouchy du champ de bataille. La relation de Sainte- Hélène dit deux heures, Yalazé trois, Gérard quatre heures et demie, Jomini cinq heures, le colonel Charras huit ou neuf heures. J'ai fait mesurer exactement le chemin. Un homme à pied, marchant isolément au pas ordinaire par les chemins de voiture, va de Sart-les- Walhain par Moustier au clocher de Planchenoit en cinq heures vingt-sept minutes K Que Ton calcule sur celte donnée positive la marche d'un corps d*arméc
* Détail de cet itinéraire :
De Sart-lcs-Walhain à Walbain-Saint-Paul. . heure 20 minutci^.
De Walhain-SaiDt-PaulàNil-Saiiit.YinccDt.. — 55 —
De Nil- Saint-Vincent à Corbaix — 15 —
De Corbaix à Moustier i — 45 —
De Moustier à Cironx — 50 —
De Ciroux à Maransart — 40 —
De Maransart à rianchenoil — 42 —
Total 5 heures 27 minutes.
Ces chifTrcs et des noies topographiques sur cet itinéraire m'ont éli' fournis par MM. Lefcbvrc, qui ont bien voulu, d'après mes indications, parcourir les distances.
avec son artillerie, que Ton tienne compte du défilé sur les deux ponts étroits de la Dylc, et l'on se rapprochera des huit heures que M. le colonel Charras assigne à cette marche avec une exactilude dont j'ai trouvé la preuve à chaque pas.
Après les distances, considérez les lieux. Si Grouchy eût marché au canon, il eût trouvé devant lui jusqu'à Nil-Saint- Vincent un terrain découvert, de vastes prairies, puis, par delà Corbaix, un sol ondulé, qui se termine en ravin. Là, il fût descendu par une pente aisée vers la Dyle, large de sept mètres, profonde et rapide. Il l'eût passée sur les deux ponts maçonnés de Moustier et d'Ottignies, à un quart de lieue l'un de l'autre. De Moustier à Ciroux, d'abord un court défilé, puis bientôt des plateaux étendus sur une terre sablonneuse. C'est seulement sur le revers de ces plateaux, vers Maransart, qu'il eûl rencontré un terrain escarpé; mais alors il était près du champ de bataille, il le dominait; il serait vu de toute l'armée : ce voisinage doublerait ses forces. Ce n'est pas en arrivant au but qu'il pouvait le manquer.
Tels sont les lieux et le^ distances; voyons quelle lumière il en peut ressortir. Les uns pensent que Grouchy eût pu arriver sans obstacle, vers sept heures, sur le champ de bataille; ceux-là s'autoriseront de la facilité des lieux, tels qu'ils viennent d*élrc décrits. D'autres supposent, avec plus de raison, que l'armée
prussienne cùl attaqué Grouchy dans quelque position intermédiaire, rangée derrière la Dyle, et lui eût barré la roule; mais ils reconnaissent que, si la vietoire était devenue difficile aux Français, le désastre eût été infailliblement mmndre, puisque la moitié des troupes prussiennes n'eussent pu paraître à Waterloo. D'autres enfin, et de ce nombre est M. le colonel Charras, pensent que la marche de Grouchy au canon n'eût diminué en rien ni l'étendue, ni les chances du désastre; les motifs que M. le colonel Charras en apporte sont assurément considérables. 11 allègue, en effet, que les corps prussiens, partis de Wavre, à midi, ayant mis sept heures et demie pour atteindre le duc de Wellington, l'armée de Grouchy aurait mis certainement plus de temps, puisqu'elle avait un chemin plus long à faire ; elle serait arrivée à neuf heures, peut-être à dix, après que tout aurait été fini. En supposant que Blùcher eiït voulu arrêter Grouchy dans sa marche, il se serait contenté de lui opposer en tète, en queue et sur les flancs les corps de Pirch et de Thielmann, et il aurait continué d'aller frapper le grand coup à Waterloo avec le corps de Bulowet celui de Ziethen, dont la seule intervention à la fin de la bataille a suffi pour rendre la victoire au duc de Wellington. Tout ce qu'il y aurait eu de changé en suivant le conseil de Gérard, c'est que le corps de Grouchy aurait été enveloppé dans la déroute. Ce qui rendait ce ré-
sallat inévitable, c est la trop grande difTéi'ence numérique entre le corps de Grouchy, de 33,000 hommes, et les 90,000 de Blûcher; différence telle, que, même si Grouchy eût pris la ligne droite à partir de Gembloux, par Mont-Saint-Guibert, Tissue de la campagne aurait été encore la même. Quarante mille Prussiens auraient arrêté Groucliy vers Mont-Saint- Guibert. Cinquante mille autres auraient débouché à Waterloo, et Teflet eût été tout semblable.
Ces raisons sont graves : elles empruntent une nouvelle force de la précision savante avec laquelle elles sont exposées par H. le colonel Charras. Et pourtant ' il me reste plus d'un doute : malgré moi, je résiste. Soit habitude d'un préjugé difficile à déraciner, soit besoin de garder je ne sais quelle fausse espérance jusque dans le récit d'un désastre passé, soit enfin qu'une fois entré dans le champ des conjectures, on ne consente pas aisément à en sortir, je combats des suppositions par des suppositions. Aux observations profondes du colonel Charras je ne puis m'empécher d'opposer celles-ci : on ne doit pas mesurer exactement les distances par le temps que les corps prussiens ont mis à les parcourir, puisqu'il est constant qu'une partie de ces corps sont revenus sur leurs pas, ci ont perdu un temps précieux en inutiles contre-marches.
D'ailleurs, pour que deux corps d'armée agissent l!un sur l'autre, il n est pas nécessaire qu'ils se ren-
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conlrenl et qu'ils se louchent. Us se contiennent, ils se neutralisent à distance. La vue seule produit quelquefois autant d'efTet- que le choc. Aussi n'était-il pas besoin à Grouchy d'arriver jusque sur le champ de bataille de Walerloo pour exercer une grande influence sur l'issue de la journée. La seule apparition lointaine des colonnes de Gérard, de Vandamme, d'Exceimans, sur le plateau de Corbaix, eût produit un effet immanquable. N'a-t-on pas vu, dans cette même campagne, ce que peut un corps, même éloigné, qui se montre à l'improviste? Deux fois toutes les dispositions de Napoléon avaient été changées par la découverte d'une troupe encore éloignée et inconnue : à Ligny, par la ' vue de d'Ërlon; à Waterloo, par celle de Bulow. Il est donc permis de croire que l'annonce de l'arrivée de Grouchy eût produit un eiTet semblable sur l'ennemi. Dira-t-on que Blùcher aurait montré la résolution qui manqua à Napoléon? Le contraire est certain, puisque Blùcher avait suspendu son mouvement au seul rapport que les flanqueurs français s'approchaient de la Dyle. Qu'aurait-il donc fait, s'il eût eu derrière lui, non pas quelques flanqueurs, mais toute Taile droite française? Ce ne sont pas seulement quelques régiments prussiens qui se seraient arrêtés, de Bulow et de Pircli, mais vraisemblablement tous leurs corps. Cela eût pris du temps; il eût profité aux Français. Ziethen eût continué de marcher. Oui, sans doute;
mais, quand il serait arrivé, vers sept licures, prive de Bulow et de Pirch, il eût pu trouver Farinée anglaise en fuite. Voilà une des i^hances qui s'ouvraient par rinlervenlion de Grouchy.
El -qui peut dire quel trouble elle eût jeté dans Fesprit des généraux prussiens? Supposer qu'ils eussent agi en tout de la manière la plus conforme à leurs intérêts, c est leur attribuer la connaissance précise de la situation telle que nous la possédons aujourd'hui, et qu'ils ne pouvaient la posséder alors. Restait donc le grand chapitre des accidents et des fautes à commettre. Si Blûcher avait trompé Grouchy depuis trente-six heures, était-il impossible que Grouchy, avec sa nombreuse cavalerie, trompât durant trois heures le général Thielmann et le retint dans Wavre pendant qu'il passerait la Dyle trois lieues plus haut?
La différence de 33,000 Français à 90,000 Prussiens est sans doute immense; mais on a vu aux Qualre-Bras les 20,000 hommes de Ney arrêter les 50,000 Anglais de Wellington. Il n'était pas question pour Grouchy de vaincre; il s'agissait seulement de disputer le passage à Pirch, à Ziethen, de retarder au plus leur marche pendant quelques heures, et de les empêcher de submerger avant la nuit le champ de bataille. Cela eût suffi, non pour assurer une victoire décisive à l'armée française, qui depuis cinq heures n'avait plus de réserve, mais pour lui donner, avec le champ de bataille, l'avantage
de la journée. C'est du moins la conséquence qui semble la plus probable au milieu de ces conjectures opposées, où il est impossible de trouver un moûf éclatant de certitude.
Dans tous les cas, une question est résolue : Grouchy doit-il supporter seul la responsabilité de Tabsence de Taile droite à Waterloo? Ici, les faits, les choses, ne permettent plus de doute. L'art profond avec lequel a été cachée, dans le récit de Sainte-Hélène, cette partie de l'histoire de la campagne de i 815 a pu faire illusion pendant près d'un demi-siècle. Ce moment est passé; la légende se dissipe sur ce point, Thistoire la i*emplace.
Napoléon a quitté Grouchy le 16 à Ligny, à midi, avec la seule instruction vague de poursuivre les Prussiens. Depuis cet instant, aucune communication suivie avec son lieutenant, aucune lumière transmise à ce général; nul pressentiment de ce que se propose lennemi; le soir du 17, en atteignant Tarmée anglaise, les plus simples précautions omises; pas une seule reconnaissance sur la droite du côté de Grouchy; le défile de Lasnes laissé libre à rennemi,sans qu*on y'eut unseul poste; les éclaireurs de Bulow déjà sur le flanc à Ciroux et ignorés; pendant la nuit du 17 au 18, nulle instruction positive au commandant de Taile droite, alors que Wellington et Blûchercommuniquent à chaque instant toute cette longue nuit perdue dans Tincertitude, car
on ne peut croire h des ordres portés par un seul officier, dont il ne resle aucune trace, pas même dans les ordres postérieurs; et, le matin, le môme oubli persistant, quand déjà les hussard? de Blûcher sont en vedettes dans le bois de Frichermont, et y remplacent les avant postes anglais; Taveuglement ne cessant que lorsque les Prussiens débouchent en masse sur les hauteurs de Saint-Lambert; et à ce moment 'même, depuisnne heure jusqu'à quatre heures et demie, nulle mesure efficace pour leur disputer le défilé du bois de Lasnes, où, d'après leur propre aveu, quelques bataillons les eussent arrêtés; mais une espérance vague de voir Grouchy derrière eux, et cette espérance tenant lieu de toute précaution efficace pour les prévenir; dans le premier ordre envoyé à ce maréchal, vers dix heures, un peu avant la bataille, une simple instruction de lier les opérations; la marche sur Wavre approuvée et confirmée, mais pas même à cette heure-là Tordre formel de se rabattre en tout ou en partie sur Waterloo. Cet ordre n*est donné qu'à une heure après midi, sous le coup de la nécessité; il no parviendra à Grouchy qu'à sept heures du soir, à cinq lieues du champ de bataille, quelques instants avant que la catastrophe soit consommée. Ces fautes-là n'appartiennent pas à Grouchy; elles appartiennent toutes à Napoléon.
Le désastre de Waterloo n'est donc pas le résultat d'une faute seule, mais d'une série de fautes, les unes
éloignées, les autres immédiales^que Ton peut résumer ainsi : le peu d'élan donné à l'esprit public, la nation tenue endormie pendant trois mois sur l'imminence du péril : d'où la faible augmentation de l'armée, accrue seulement de 43,000 hommes ^ dés le lendemain de l'entrée en campagne, la lenteur de Napoléon à prendre un parti à Charleroi : d'où la perte de la matinée entière du 16, qui ne permit pas de profiter de la victoire de Ligny; les 20,000 hommes de d'Erlon en vue de Saint-Amand négligés et rendus inutiles; la nuit entière du 16 au 17 donnée à l'ennemi pour se refaire et se rallier, ce qui lui permit de se préparer à rentrer en ligne dès le lendemain avec les Anglais; toute la matinée du 17 perdue en vaine attente : d'où Timpossibilité de joindre les Anglais ce jour-là et de les battre séparément; l'erreur prolongée jusqu'au bout sur les projets de Wellington et de Blùcher, et cette erreur persistant au moment même où déjà ces projets s'exécutaient; le mépris d'un ennemi que l'on croyait détruit entraînant à ne plus le craindre; la matinée entière du 18 perdue dans une fausse sécurité, et les Anglais at* taqués trop tard à Waterloo, comme les Prussiens l'avaient été trop tard à Ligny; le plan de bataille changé après l'échec du général d'Erlon; la formation malheureuse du premier corps, cause de ce changement et de cet échec; les Prussiens de Bulow regardés comme un simple détachementi ce qui fit que l'on ne
prit nUe parti le plus sensé, qui était la retraite, ni le parti le plus audacieux, qui était de profiter du temps accordé encore pour vaincre, renouveler l'attaque à fond avec toutes ses forces et gagner de vitesse Tarmée prussienne; enfin, et comme résultat inévitable de ces retards, de ces ajournements, de ces incertitudes, de ces illusions, de ce mépris exagéré de Tennemi, les 60,000 Prussiens de Bulow, de Zietben et de Pirch inondant le champ de bataille.
La part d'erreur de Grouchy est manifeste ; il aurait dû, dès le 18 au matin, marcher par Mont-Saint-Guibert; ne l'ayant pas fait, il aurait dû au moins, vers midi, marcher de Sart-les-Walhain à Waterloo. Telles sont ses fautes ; elles ont été commentées, agrandies par l'imagination et par un travail de conjectures où se sont donné carrière tous les contemporains.
Les erreurs de Napoléon ne sont pas moins évidentes : elles sont plus nombreuses, elles datent de plus loin; mais, tandis que l'imagination des hommes a commenté les erreurs de Grouchy, elle a couvert et caché celles de Napoléon. On a écrasé la mémoire du lieutenant en le chargeant et de ses fautes et de celles de son chef. On a laissé au chef la gloire du désastre; mais la responsabilité lui a été épargnée. La gloire passée a empêché qu'il ne fût soupçonné d*erreurs par les contemporains, ceux-ci ayant mieux aimé accuser l'iîyustice de la fortune quç de s'exposer par
un examen plus attentif à trouver que Napoléon vaincu a été lui-même le premier auteur de sa défaite.
Au reste, si j'en crois les juges les plus compétents^ . on connaît bien peu de généraux qui eussent pris sur eux-mêmes la résolution conseillée à Grouchy; car, dans ces occasions suprêmes, l'élan guerrier ne suffit pas toujours. Il faut de plus un détachement subit de soimême tout entier et de sa renommée, une hauteur d*csprit, une fierté d'âme qu'étoufTcnt presque nécessairement la trop longue obéissance dans un rang secondaire et la crainte d'un maître. Kléber, Hoche, Joubert, Desaix eussent exécuté ce mouvement à leurs risques et périls ; mais l'Empire ne produisait plus de tels hommes : il en fut puni par sa ruine.
Pour moi, je ne croirai pas avoir perdu trop de jours dans le spectacle et lexamen de cette grande chute, si je contribue à ramener dans l'histoire cette vérité utile à tous, que nul ne périt que par sa faute. Napoléon a-t-il échappé à cette dure condition de la nature humaine? L'adversité prolongée n'avait-elle rien pu sur lui? N'avait-elle usé en rien sa force d'impulsion et sa foi en lui-même? Tous les autres étaient-ils diminués, et lui seul invulnérable? Non, une pareille inégalité ne s'est pas vue sur la terre. Si les autres avaient perdu quelque diose, lui aussi avait été atteint au de-
* Jornini, Précis, p. 224.
dans, quoiqu'il fût plus habile à le cacher. Plus lent à se décider que dans les autres campagnes (car il avait appris que lui aussi ne pouvait se tromper impunément), il ne donnait presque plus rien à la bonne forlune. En pesant toutes choses, il laissait l'occasion passer. L'ordre arrivait plus lard; il eût fallu qu'il eût été déjà exécuté quand il était à peine donné.
D'ailleurs, Napoléon avait enseigné la guerre à ses ennemis. Il leur avait surtout appris Taudacc. Celle de Blûcher, malgré ses soixante et dix ans, fut incroyable. Enfin on n'avait plus affaire aux armées d'Alvinzi et de Wurn^ser, qui se battaient seulement par métier. Les Prussiens montrèrent dans cette guerre une passion qui allait jusqu'à la fureur. Les nôtres furent ce qu'ils avaient toujours été : ce furent les anciens soldats vainqueurs dans cent batailles; mais Tennemi était différent. La haine d'une servitude longtemps subie, le désir des représailles, donnaient aux armées étrangères la force d'un soulèvement national. Ces armées étaient peuples, et les peuples étaient devenus plus hostiles que les rois.
Telles sont, autant que j'ai pu les rechercher par un travail persévérant, les causes naturelles du désastre de Waterloo. J'y ai insisté, persuadé que, pour dominer de si grandes calamités, la premiùre chose est de les comprendre. On n'y échappe qu'on les expliquant. I.oi*squ*à la douleur publique se joint un reste de su-
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perstition antique pour la fatalité, la raison d*un peuple en demeure bouleversée; la défaite entre jusque dans le cœur; car le pire en de pareils maux sera toujours ce que Timagination y ajoute de suppositions et de conjectures, mer sans fond où la pensée s'égare. Ramener les événements à leur cause, substituer aux imaginations la raison, aux conjectures la certitude, c'est en quelque sorte borner l'adversité elle-même.