L'ABDICATION
COMBATS DE WAYBE. - RETRAITE DB GROUCHT.
La plupart des historiens terminent ici l'histoire de la campagne de i815. Ils ne signalent pas même les combats de Grouchy, par ressentiment, par oubli, ou parce que ces combats sont stërileSi tout ayant été décidé ailleurs et le drame ayant fini avec lespérance.
Au moment même où Bulow était entré en ligne à Waterloo, le maréchal Grouchy avait atteint les hau-
Mt HISTOIRE
leurs de Wavre. Au bruit de la canonnade lointaine, il avait pressé le pas. Il aperçut enfin des troupes ennemies en position à moins d'une demi-lieue : c'était le corps de Thiclmann. On en était séparé par une vallée étroite et surtout par la Dyle, qui, grossie par les pluies des jours précédents, débordait dans une prairie marécageuse. Les collines étaient plus hautes du cété des Français, plus roides du cdté des Prussiens. Au milieu de la vallée s'étendait la petite ville de Wavre, presque tout entière sur l'autre rive, à l'exception de quelques maisons disséminées dans la plaine.
Tandis que Grouchy croyait avoir devant lui le gros de l'armée prussienne, Thielmann au contraire croyait, à cause de la mollesse que l'on avait mise à le poursuivre, n'avoir affaire qu'à un simple détachement. 11 s'apprêtait à suivre le mouvement général vers Waterloo. Déjà même il avait envoyé une de ses brigades vers Saint-Lambert, lorsque les Français parurent. Il se disposa à leur disputer vivement le dénié. Les débouchés des ponts furent occupés, les troupes massées dans les rues parallèles, les réserves tenues à distance, sur les hauteurs, en face de diaque point de passage.
Grouchy, de plus en plus excité par le tonnerre de ces quatre cents pièces d'artillerie qui grondait sans intervalle au bout de l'horizon, prit à peine le temps
de reconnaître les lieux. II se décida seulement à tomber tête baissée sur Tcnnemi par le plus court chemin. Dans rimpatience de s atteindre, on commença Tac-
lion de loin par une vive canonnade des hauteui*$ opposées, dés que l'on s'aperçut. Sous celte voûte de féu, nos tirailleurs se précipitent dans la vallée. Ils bordent la Dyle et s'engagent, à travers cette étroite rivière, avec les tirailleurs déployés snr Tautre rivo. Derrière ce rideau se forment les colonnes de Yandamme. Les ponts n'avaient pas été coupés; on y court. Une lutte de plusieurs heures commence. A peine les nôtres ont-ils franchi les ponts, les têtes de colonne ennemies débouchent des rues transversales. C'est là, eijicore une fois, un de ces combats de rue où l'attaque trouve un obstacle à chaque pas. L'impétuosité ne peut rien qu'à force de patience et de temps. Onze fois le corps de Yandamme s'est brisé dans ces attaques de front. Grouchy tente alors le passa^'e à travers le moulin de Bierge, situé plus haut, n douze cents mètres de la ville, en rase campagne. Mais, là aussi, la résistance est vive, l'obstacle difficile : un pont étroit, flanqué de deux murs, qui débouche dans une cour partout crénelée, cl au-dessus, en amphithéâtre, la 12* division prussienne déployée, avec une batterie qui commande le passage. Un bataillon do Yandamme a déjà été repoussé. Grouchy, que l'impatience gagne, met pied à terre. Il prend avec lui un
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bataillon du 4* corps et le porte à Tatlaque du pont de Bierge» Le général Gérard marche en tête. Lui seul avait alors le dair pressentiment des calamités prochaines. Mécontent de son chef, il semblait cherdier la mort, n tombe frappé d'une balle qui lui traverse la poitrine. L'attaque est manquée.
Terrible jeu de la guerre qui mêle dans le même moment l'espérance et le désespoir ! La seconde dépèche de Napoléon, écrite à une heure, est remise alors à Grouchy. « Ne perdez pas un instant pour vous rapprocher de nous et pour écraser Bulovir, que vous prendrez en flagrant délit. » Quel abîme sépare le moment où ces paroles ont été écrites de celui où elles ont été reçues I Écraser Bulow ! il était alors aux prises avecLobau, dans Planchenoit, à quatre lieues de làl Cependant la crise imminente éclaira Grouchy, et il fit ce qu'il eût dû faire dés le commencement de l'attaque. Il tourne Wavre à Limale. Là, les hauteurs, s' abaissant brusquement sur la Dyle, favorisent une attaque impétueuse de la division Teste. Elle s'élance à l'improviste sur le pont, qui n'a pas même été barricadé; elle le traverse. Deux divisions de Gérait la suivent au pas de course. Les trois bataillons et les trois escadrons prussiens qui gardaient le pont sont renversés. L'infanterie de Vichery et la cavalerie de Pajol couronnent les hauteurs perpendiculairement à tout le corps de Thielmann..
La nuit était arrivée; le combat se prolongea longtemps encore. Au milieu de l'obscurité, les Prussiens tentent avec leur réserve de rejeter dans la Dyle les troupes de Pajol et de Gérard; mais les ténèbres étaient déjà si profondes, que les assaillants ne purent garder leurs lignes de direction. Ils se choquèrent les uns les autres, et se retirèrent vers le bois du Pointdu-Jour. Grouchy bivaqua dans la position où il était, ses deux corps séparés par la Dyle. Il venait d'envoyer le général Berton avec sa cavalerie sur la route de Namur à Louvain, tant la pensée de chercher l'ennemi dans la direction de la Meuse persévérait encore chez lui longtemps après que l'événement avait décidé du contraire I
A minuit, dans Limale, Grouchy, sans nouvelles, projetait de faire, à la pointe du jour, un grand effort pour refouler l'ennemi; il se rabattrait alors avec toutes ses forces vers l'empereur, qu'il supposait vainqueur, et il n'était pas sans espérance de réussir dans ce mouvement, quoique encore incertain de n'avoir pas devant lui Blûcher et Bulow. Ainsi la même action qui lui avait semblé impraticable le matin, quand elle était possible et que Gérard la conseillait, lui semblait avoir des chances de réussite depuis que l'empereur l'avait ordonnée et qu'elle était devenue impossible !
Plein de ces projets aventureux par lesquels il trompait son angoisse , Grouchy écrivit à minuit à Van-
damme de venir le rejoindre en toute hâte sur la rivo gauche. C'est au nom de la patrie qu'il l'adjure d'arriver sans retard pour concourir à l'effort décisif qu'il prépare. Comment de semblables paroles, en de semblables moments, peuvent-elles rester sans effet? Vandamme ne vint pas ; il resta sourd à ces ordres suppliants. Ses trente et un bataillons demeurèrent sur l'autre rive, en face de Wavre. Celte étrange inaction eut sans doute pour cause que les ponts étaient demeurés au pouvoir des Prussiens. D'ailleurs, là aussi, le combat s'était prolongé jusqu'à onze heures du soir. La nuit profonde, l'épuisement des hommes avaient pu seuls l'interrompre ; et, comme l'écrivit plus tard Grouchy à Napoléon, <x on n'entendait plus le canon de Votre Majesté. x>
La nuit s'acheva dans celle attente sans apporter aucune nouvelle certaine de la bataille. Personne ne doutait dans le corps français que Napoléon ne l'eût gagnée. Au contraire, le général Thielmann avait reçu une première indication vague encore de ce qui s'était passé à Waterloo, et sur cette rumeur il pensait que Grouchy se hâterait de faire retraite. C'est ce qui décida Thielmann à prendre audacieusemcnt rinitiativc à l'aube du jour, le 19, lorsque Grouchy et Vandamme étaienl encore séparés par la Dyle. Les Prussiens s'avancèrent avec la confiance exaltée que leur donnait la première renommée de Waterloo; ils poussaient
des hourras. Les Français, qui croyaient achever la victoire de Napoléon, marchèrent avec la même assurance, en sorte que les deux armées prirent en même temps TofTensive.
Grouchy avait sa première ligne formée de la divi-. sion Teste et de deux divisions de Gérard, la troisième en réserve. Il occupait le plateau de Limale, la gauche en face du bois de Rixensart , la droite en face de Bierge; la cavalerie de Pajol, à Texlréme gauche, menaçait de tourner la droite des Prussiens. Us cédèrent, et les nôtres s'emparèrent du bois ; mais cet échec de Tennemi fut bien vite compensé, car, à huit heures, le général Thielmann reçut la nouvelle authentique de la victoire de Waterloo, et que le corps de Pirch avait été envoyé pour couper la retraite à Grouchy sur la Sambre. Dès lors la tâche des ennemis était facile : soit qu ils parvinssent à retenir Grouchy devant Wavre, soit qu'ils Tentralnassent à les suivre dans leur retraite, celui-ci semblait perdu dans tous les cas.
On vit alors, pour la première fois peut-être, deux armées aux prises soutenues, Tune par la certitude absolue de la victoire. Vautre seulement par une vague et tenace espérance, et c'est celle qui n'avait que l'espérance qui remporta. Les nôtres avaientperdu le bois de Rixensart; ils le reprennent. Sur la droite, à neuf heures, la division Teste s'empare du village et du pont de Bierge. Le corps de Vandamme débouche, les Prus-
siens sont délogés de Wavre. Thielmann se retire en plusieurs colonnes par Ottenbourg à Rhode. Sainte-Agathe ; la cavalerie française les suit. Tout le corps de Grouchy est dans la joie. Et comment croire, en effet, qu'en suivant sa victoire il ne fit qu'avancer dans un gouffre? La perte des Prussiens a été de 2,476 hommes ; on ignore la nétre. Aucun rapport ne Ta constatée, soit précipitation, soit que la perte de quelques milliers d'hommes ait été négligée, comme insignifiante, dés que l'on connut le désastre de la veille.
11 était onze heures du matin. Grouchy, en pleine victoire, avait dépassé Rosière, quand l'officier envoyé des Quatre-Bras dans la nuit finit par Tatteindre. Cet officier avait mis douze heures à faire le trajet. Il n'apportait pas de dépêches, il raconta seulement ce qu'il avait vu. En l'entendant, le maréchal Grouchy pleura, et dans ces larmes données à Tannée il y avait aussi lé pressentiment que le désastre lui serait attribué et pèserait sur sa mémoire.
D'autres disent que la pensée d'un malheur irrévocable n'entra d'abord que faiblement dans son esprit : il était vainqueur, et il croyait que Napoléon l'était aussi. De cette double victoire, il était jeté en plein dé* sastre. L'homme ne passe pas ainsi sans révolte d'un excès à lautre ; et l'on rapporte que Grouchy, inspiré par VandammCf eut l'idée un moment de convertir la défaite en triomphe en se jetant avec son corps par
Bruxelles sur les vainqueurs, qu'il prendrait à revers dans le désordre et Timprévoyance de la victoire.
Que le désespoir ait inspiré ce projet à des hommes de cœur dans le premier moment d'émoi où le conseil de guerre fiit rassemblé, cela est naturel et vraisemblable ; mais la réflexion fit bientét évanouir ce projet, et Grouchy n'y arrêta pas sa pensée. 11 jugea avec raison que son corps était trop faible pour une pareille entreprise, qu'il serait infailliblement cerné par les masses ennemies. Tout ce qu'il pouvait faire était de sauver les 30,000 hommes qu'il lui restaient encore. Ses larmes essuyées, il ordonna sagement la retraite.
Commencée lé 19, quatorze heures après la bataille de Waterloo, cette retraite était elle-même déjà une entreprise assez périlleuse. On eût pu la croire impossible. Il fallait, en effet, à tire-d*aile revenir par une ligne parallèle à celle de Napoléon, se jeter dans Namur, y passer la Sambre, aller chercher^ sans savoir où, sur la ligne de la Meuse, les débris de l'armée ; mais dans cet intervalle que de fois la retraite pouvait être coupée I Elle pouvait Têtre en deçà de la Sambre ou au delà, dans le long défilé que suit la route en côtoyant la Meuse. Et les Prussiens n'avaient que la peine de vouloir; on a vu que, le soir même du 18, le corps de Pirch avait été envoyé du champ de bataille audevant de Grouchy. Pirch, ayant marché toute la nuit, se trouva le malin du 19 à Miilery, entre l'aile droite
Trançaise et la Sambre. Ainsi la relraile de Grouchy élait coupée avant même qu*il eût appris la perte de la bataille et qu'il songeât à se retirer. L'ennemi, car il y eut aussi des fautes chez les vainqueurs, ne profita pas de cette fortune insigne. Pirch, persuadé que le corps français avait échappé, arrêta ses troupes; il perdit vingt heures. Cela fit le salut de Grouchy, qui, menace en queue et en tète, enveloppé de tous côtés d'armées victorieuses, semblait être une proie oubliée de Waterloo.
El il faut dire que ce général tant accusé, dont le lot est devenu si pesant, ne manqua pas à la fortune dès que tout fut perdu et que l'excès des revers lui eut ôté l'incertitude. Il sait agir depuis que l'adversité, en le délivrant de l'embarras du choix, l'a délivré de la nécessité de délibérer. Il sait alors tromper l'ennemi, se hâter, lui dérober ses marches, toutes choses qu'il semblait avoir oubliées dans les hésitations de la veille. La calamité a fait luire le jour dans son esprit.
Pour tromper Thielmann, il laisse son arrière-garde a VYavre, à Limale, jusqu'au soir. Sa feinte lui réussit : il gagne toute l'après-midi du 19. Lui qui n'osait faire un détachement en présence d'une armée battue, il se partage au milieu d'une armée partout victorieuse. 11 lient à la fois la roule de Gembloux et celle de Limale à Sombref. La cavalerie d'Excelmans, huit régiments
de dragons le précèdent, ils vont bride abattue s'assurer de Namur. Hier, tout était difficulté, impossibilité, leschemins, les guides, le temps, la pluie; aujourd'hui, les obstacles ont disparu. Est-ce bien le même homme qui s'arrêtait indécis à chaque croisée de route? Il court, il a des ailes, tant il est vrai que les pires des obstacles, à la guerre comme ailleurs, sont dans l'obscurité de resprit. Mettez-y la lumière, tous les objets changent de face.
Trompé par cette retraite à la fois précipitée et mesurée, Thielmann n'en a eu connaissance que le soir du 49, entre Bhode-Sainte-Agathe et Louvain. Il ne commencera la poursuite que le 20, il n'atteindra Grouchy qu'à trois quarts de lieue de Namur. Pirch est déjà aux prises avec l'arrière-garde française; mais l'infanterie de Yandamme a profité d'un bois qui couvre les abords de la ville, elle y arrête longtemps les Prussiens et leur tue plus de 1 ,200 hommes. Quand elle se retire avec le corps d'armée, la division du général Teste reste seule dans la ville; elle y barricade les portes, les rues, les ponts qu'elle ne peut détruire.
Cette faible division montra ce que peut faire, dans une circonstance extrême, une poignée de braves dirigés par un homme de cœur. Sans artillerie, elle repousse tous les assauts furieux des Prussiens. Les officiers ramassent les fusils des morts, des blessés; ils redeviennent soldats. Le plus grand ordre est maintenu
dans la ville. Les blessés, les munitions, les bagages, sont déjà éloignés sur la ligne de marche* Quand il n'y a plus un seul caisson à sauver, le général Teste fait filer ses bataillons sur les parapets des ponts, à la rive droite de la Sambrc. En même temps, des masses de bois et de paille avaient été entassées sous les portes; on y met le feu, cela relarde encore l'approche des Prussiens. On ne leur laisse prendre possession de Namur qu'à neuf heures du soir, désunis, excédés, incapables de suivre les Français. Teste se retire lentement parla route de Dinant jusqu'à ProfondevîUe. La, il fait reposer sa division pendant trois heures. A minuit, il la remet en marche, et rejoint le gros du corps de Grouchy à Dinant, à quatre heures du matin.
Cette retraite si hardie, cette contenance si ferme, montrent combien le moral de ce corps était resté intact. S'il avait été, par son absence involontaire, une des causes du désastre, c'était à lui de le réparer. Ce fut là, en effet, l'attitude des soldats, des officiers, des généraux cl de Grouchy. Tous furent au-dessus d euxmêmes, ayant quelque chose à faire oublier ou pardonner. Dailleurs, ils gardaient un plein espoir : aucun d'eux, en parlant de la bataille du 18, n'égalait de loin ses craintes et ses imaginations à la réalité.
A Paris, on était dans l'attente; mais la victoire de Ligny, que Ton était occupé à célébrer, saluée le i8 par le canon* des Invalides, en faisait présager une
autre. Voici comment le secret de la déroule de Waterloo transpira pour la première fois. Le soir du 20, plusieurs personnes étaient réunies chez le ministre de rintérieur Carnot; elles l'interrogeaient sans en tirer de réponse. Pour se soustraire à ces questions importunes, Carnot s'approche d'une table à jeu et s'y assied avec trois de ses amis. II distribue les cartes. Celui de qui je tiens ce récit ^ était en face du ministre, et il jouait. Par hasard, il lève les yeux sur Carnot; il voit ce grave visage sillonné, inondé de larmes. On jette les cartes; on se lève. « La bataille est perdue I » s'écrie Carnot, qui n'avait pu se contenir plus longtemps. La nouvelle se répandit le soir même dans Paris.
> M. de Gérando.