‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 22 sur 41 · RETOUR DE NAPOLÉON AU PALAIS DE L'ELYSÉE · texte numérisé non relu

RETOUR DE NAPOLÉON AU PALAIS DE L'ELYSÉE

Pendant ce temps-là, que faisait Napoléon? Arrivé à Laoïi et encore inspiré pat* le champ de bataille, il avait d'abord voulu s'arrêter et rallier l'armée autour de lui. C'était l'instinct du salut qui lui parlait encore; mais ses familiers lui conseillèrent, au contraire, de quitter l'armée et de se hâter vers Paris, pour se fortifier des Chambres. Chose nouvelle cliez lui, il céda sans nulle résistance. On put vo^r alors que sa puissance de volonté avait été brisée dans l'efTort suprême du soir de Waterloo, et ce premier abandon de sa volonté se renouvellera à chaque épreuve dans les jours qui vont suivre. Il sentait pourtant, mieux que personne, combien serait désastreux l'eflet de ce retour précipité. Les comparaisons funestes se présentaient d'elles-mêmes. C'est ainsi qu'on Tavail vu revenir de Moscou, puis de Leipzig, et toujours seul,

sans armée I Hélait donc vraiment marqué par la fatalité. Pourquoi n'était-il pas resté à la tète de ses soldats? C'est qu'il les avait abandonnés, ou qu'il ne lui en restait plus, ou qu'il venait mettre à exécution des projets sinistres contre la ville désarmée. Napoléon vit clairement ces conséquences; il sentit qu'il se perdait, et, malgré cela, il obéit à ses conseillers au même moment où il condamnait et rudoyait leur avis. « Ma vraie place était ici I J'irai à Paris, mais vous me faites faire une sottise. »

Carnot était d'avis que l'empereur retournât sur-lechamp à l'armée. L'événement a prouvé que cette vue était juste. En se séparant de l'armée. Napoléon perdit la seule force qui pouvait le soutenir encore. Il s'isolait de ses amis, il se livrait à ses ennemis. Chercher dans les Chambres une résolution qu'il ne devait chercher qu'en lui-même, c'était montrer qu'il n'avait plus le sentiment véritable ni de sa force ni de sa faiblesse. Ainsi, poussé malgré lui par les conseils de quelques-uns, étonné de ne plus diriger sa fortune, Napoléon rentra à Paris dans la nuit du 20 au 21 . Avec un rire convulsif *, il accusait Ney, Grouchy, Vandamme, d'Erlon, les troupes du 1"' corps; mais ni à ce moment, ni plus tard, il ne songea à s'accuser . lui-même.

* Mémoire* de la Valette; Histoire du gouvernement parlementaire ^ de H. Du?ergier de Hauranne.

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Au reste, il ne reparut pas, comme après Moscou et Leipzig, dans le palais des Toileries. Il cliercbe une^ demeure obscure, éloignée des regards. Comme s il se fût déjà senti tombé du trône et qu'il eût fui lui-même les murs témoins de ses prospérités, il court s'enfermer dans le palais suburbain de TËlysée. Si, par le choix de cette demeure écartée, il voulut éloigner tout soupçon sur l'emploi de la violence contre ses ennemis du dedans et amortir la défiance ou la haine en se montrant désarmé, il se^trompa. Cette modestie inaccoutumée ne servit qu'à accroître l'audace de ses adversaires. Les uns y virent un piège; les autres l'aveu de sa chute irréparable; la plupart pensèrent que l'occasion était venue de se défaire de lui. C'est alors qu'apparut dans tout son jour l'impossibilité de l'alliance entre les amis de la liberté et Napoléon. 11 y avait une arrière-pensée des deux côtés. Vainqueur, il eût détruit la liberté, dont il disait que « cela durerait deux ou trois ans; » vaincu, c'est la liberté qui va le détruire.

Instruit par le désastre, Ndpoléon savait que, pour retrouver sa force, il lui fallait rentrer dans le pouvoir absolu. C'était là son principe, sa tradition, son instinct; ce fut aussi là son premier mot; ce que les autres appelaient despotisme, il l'appelait dictature. Hélait dans le bain, quand le maréchal Davout est introduit. Avec un bon sens tout militaire, celui-ci, se

rappelant que son maître est le fils de la force, conseille la force. Que Tempereur proroge les assemblées ; c'est son droit écrit dans la constitution; qu'il en use, mais promptement, sans délibérer davantage; l'occasion menace de disparaître bientôt. Cet avis est soutenu par Lucien : il se souvient d'avoir présidé les Cinq-Cents; il s'offre pour recommencer son œuvre. N'avait-il pas rèassi une fois? Selon lui, la chose est plus facile qu'on ne pense. 11 s'agit seulement d'oser; c'est à l'empereur de sauver sa couronne avant qu'on vienne la reprendre.

Au milieu de ces conseils emportés, on a vu Napoléon, incertain, n'oser faire usage de son droit et laisser échapper l'occasion. Plus que tous les autres, il sent qu'il est condamné par l'entraînement des choses, car il ne se retrouve pas lui-même. Nulle résolution, nul parti arrêté; ne sachant sll faut garder ou quitter le pouvoir, espérant qu'on lui offrira cette autorité suprême dont il balance à se saisir : de là une attente vague, stérile^ qui ne profite qu'à ses ennemis ; demandant encore une heure pour se décider, cherchant sa destinée dans les yeux de ceux quiFentouraientl En un moment il passe de l'abattement à l'audace, deFouché à Camot. Rien ne ressemble moins au Napoléon des temps heureux que le Napoléon de l'adversité. De longs silences, des paroles précipitées, et, comme le rapportent ses familiers, une sorte de catalepsie morale d'où il sortait

par moments pour amuser les siens de vains projets de retraite dans sa demeure de la Malmaison. Là, il vivrait seul, loin des afTaires, visité rarement de quel* ques fidèles, sans donner d'ombrage à personne. Et de nouveau par intervalles le désir de tout ressaisir encore une fois ; il en aurait les moyens, s'il le voulait, et il se plaisait alors à énumérer ses forces. Ses soldats approchaient. Déjà il avait sous la main les dépôts de la garde : 6,000 de ses grenadiers, 17,000 tirailleurs de la garde nationale, tous à lui, sans compter cette foule dont les acclamations se faisaient entendre autour du palais dans Tavenuè de Marigny. Hais ces acclamations mêmes ne pouvaient le fixer à une résolution énergique, et il retombait dans ses incertitudes; il savait trop bien que cette foule, qui a quelquefois abattu un pouvoir, n'a jamais su en défendre ou en sauver un seul.

Dans ces tergiversations, tout se retirait de lui. Le mot d'abdication avait déjà été prononcé autour de lui par un de ses aides de camp dés l'arrivée à Laon ; maintenant, ce mot était dans toutes les bouches, comme la parole de la nécessité. Chacun, persuadé que l'Empire n'avait plus de «raison d'être, voulait se ménager l'honneur d'avoir été le premier à se détacher d'un pouvoir désormais impossible. En effet, l'audace de l'assemblée croissait avec les hésitations de Napoléon,on le sentait doublement vaincu, sur le champ de ba-

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taille et dans le conseil ; on se hâtait de profiler de l'occasion qu'il perdait. Presque tous en vinrent à lui marchander même une heure.

Voyez alors, si vous avez quelque impartialité d'esprit, éclater ici la justice de l'histoire I II avait beau jurer qu'il ne venait pas porter atteinte aux libertés des Chambres, ces Chambres n'en pouvaient rien croire; elles revoyaient dans Napoléon reparaître, mais vaincu et désarmé de sa gloire, ce même général Bonaparte qui avait dispersé au 18 brumaire parles baïonnettes la dernière assemblée libre qui se fût montrée en France. Ceux-là mêmes qui avaient le plus applaudi à cette journée la rappelaient maintenant pour la tourner contre lui. Ils disaient que c'était là le même homme qui n'avait pas craint de faire chasser par ses grenadiers les élus de la France. Ce qu'il avait fait victorieux, pourquoi tue le ferait-il pas vaincu, s'il lui en restait seulement la force? Pourquoi respecterait-il aujourd'hui ce qu'il avait écrasé il y avait seize ans? En quoi espérait-on qu'il fût changé? Ne savait-on pas que, dans les champs de Ligny, il avait montré autant de haine pour l'assemblée que pour l'ennemi luimême?

Ces soupçons, ces impossibilité^ d'oublier, ne firent qu'augmenter quand Napoléon eut l'idée désastreuse d'envoyer son frère Lucien aux deux Chambres en qualité de commissaire. Ce choix donna à penser à tout le

monde. Était-ce bien le président du conseil des Cinq- Cents dans la journée du 18 brumaire qui pouvait rassurer les deux assemblées sur les intentions de son frère? Ne savait-on pas que Lucien ne voyait de salut que dans celle date et qu'il voulait la recommencer, comme si c'était Je droit public des Français? Parce choix, Napoléon acheva de se trahir lui-même; car dans ces moments de cri^e rien ne soulève plus les imaginations que Taspect subit de celui qui rappelle et personnifie le danger que Ton veut le plus éviter.

Napoléon balançait entre une usurpation nouvelle et une obéissance inaccoutumée; et, sans examiner encore de quel côté il penchait davantage, toutes les circonstances que je viens de dire jetèrent rassemblée dans une sorte de vertige. A chaque instant, on s'attendait à le voir pacaitre à la tète de ses grenadiers, comme dans la salle de l'Orangerie. D*autres Tois, on pensait que son frère se chargerait de ce soin, tant les imaginations des uns et des autres étaient remplies du souvenir du passé.

Ainsi cette journée du 18 brumaire se dressait à cette heure entre rassemblée et Napoléon, et empêchait qu'aucune réconciliation pût s'établir entre eux. Le 18 brumaire accabla à ce moment Napoléon, qui ne put même s'expliquer par les siens; il endura, par l'effet d'une justice suprême, après la défaite, tout ce qu'il avait fait endurer d'humiliations et de revers

aux institutions libres à l'hctire de sa prospérité. Le 2i juin 1815 et surtout le lendemain, cette même assemblée des Cinq-Cents, librement élue, que Ton croyait dispersée et évanouie depuis 1799, renaît de ses cendres avec ses colères et ses désirs de représailles; d'un mot elle oblige à disparaître et à s*évanouir pour toujours le maître qui Tavait dispersée. La justice s'accomplit; mais, en même temps, la liberté va périr avec rindépcndance; tant il est vrai que des journées telles que le 18 brumaire, où la conscience d'une nation succombe, ne laissent après elles tôt ou tard que ruine et désastre pour ceux qui font ces journées et pour ceux qui les subissent ou les acclament.

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