ABDICATION
Quand il n'y a plus aucun principe en jeu, que tous ont été détruits les uns par les autres, alors vient pour un moment le règne d'une certaine espèce d'hommes qui sortent subitement de l'ombre; ils s'apprêtent à perdre celui qui est perdu. M. de Talleyrand avait joué avec grâce ce rAle l'année précédente; M. Fouché répéta le même rôle en 1815, mais avec audace et comme s'il n'était plus besoin de garder aucune précaution.
II s'était fait le ministre de Napoléon avec le parti pris de lui rester fidèle s'il était le plus fort, de le précipiter et de l'achever s'il s'avisait d'être le plus faible. Et ce n'était pas de loin qu'il préparait ses trames, c'était dans l'antre même du lion qu'il ourdissait ses pièges et qu'il tendait ses toiles. Pendant les cent jours de cet étrange ministère, il est là, épiant si
le mailFe qu'il sert, traqué par l'Europe/ se relève ou s'abat, décidé dans le dernier cas à le livrer lui-même et à le châtier de sa défaite.
Chose plus extraordinaire encore, Napoléon voit ces pièges ; il les voit, et il les laisse se nouer autour de lui. Il sait quelles mains ourdissent ces trames, et il s'en laisse enlacer jusqu'au moment où il ne peut plus même tenter de se délier. Déjà envelojppé, il n'a jpas un moment de révolte, pas une parole indignée. Il connaît, il mesure l'embûche et il y tombe sciemment; il laisse faire jusqu'au bout son ministre, soit lassitude, soit dégoût de sa destinée, soit un reste de faiblesse pour le complice de son ancienne puissance, soit volonté de périr par l'instrument de sa domination passée, soit plutôt qu'il comptât sur la victoire pour rompre en un instant les fils d'araignée qui l'entouraient. Fouché, dans un même moment, conseillant, patronnant, aveuglant et livrant Napoléon, c'est là une des grandes instructions de cette histoire qui en renferme tant d'autres.
Fouché eut le mérite de voir que Napoléon, battu à Waterloo, était frappé à mort ; de ce moment, toute délibération cessa : il ne s'agissait plus que de livrer sans péril celui qui avait le tort d'être le plus faible. Voici comment ce dernier dénoûment fut préparé.
Napoléon insistait encore sur la nécessité de dissoudre ou de proroger l'assemblée. Fouché combattit
cet avis; lui qui savait mieux que personne combien la Chambre des députés était hostile, combien la défaite lavait rendue irréconciliable, il conseille de s'en remettre à la Chambre. C'est en elle que Napoléon trouvera le salut de son trône, un appui véritable ; et en même temps tous les incidents des conseils tenus à rÊIysée arrivaient par des voies obliques aux oreilles des représentants, les menaces, les projets de violence, puis le retour à la confiance, la lassitude de tant de pensées opposées. Le lion était à demi vaincu; on le livrait endormi, mais il fallait se hâter.
Et, comme si pour abattre Napoléon le génie de la ruse ne suffisait pas, la vertu elle-même, se leva dans la personne de M. de la Fayette. Il avait appris de la bouche môme de Fouché, de Regnault de Saint-Jeand'Angely, les projets de Napoléon contre rassemblée; il gagna de vitesse l'empereur, et, sans prendre le temps de consulter personne, il rompit le silence des vingt dernières années par la proposition que « toute tentative pour dissoudre rassemblée serait considérée comme une trahison. x> Par cette hardiesse, la question fut résolue. Tous ceux qui hésitaient encore se mirent du côté de ceux qui osaient davantage; car, en ces moments suprêmes, on prend l'audace pour le gage assuré de la force. Même Tauteur de l'acte additionnel, Benjamin Constant, s'était déjà désabusé de son œuvre; il poussait en secret la Fayette à le délivrer prompte-
ment de son héros. « Vous voulez renverser l'empereur, lui disait-il, vous avez raison; c'est toujours un tyran*. »
C étaient là autant de déclarations de guerre. Napoléon lescntil enfin, mais trop tard. Il s'était trompé sur les intentions de ses adversaires dans l'assemblée comme sur les' projets des généraux ennemis dans le champ de bataille. Pourtant la nuit lui fut encore laissée ; et c'est alors qu'il revint à ses projets, cent fois repris, cent fois abandonnés, de disperser l'assemblée et de s'emparer de tous les pouvoirs. Parmi les causes qui Tempéchërent de prendre cette résolution, l'illusion eut une grande part. Pour retenir sa colère, qui redevenait menaçante, quelqu'un eut l'idée d'affirmer que son abdication, jointe à une prompte soumission aux volontés des Chambres, assurerait le trdne de son fils. Cet appât grossier fit tomber ses projets de violence. Il goûta celte amorce en souriant, comme s'il n'en eût pas fait l'épreuve, il y avait à peine quelques mois, dans l'abdication de Fontainebleau. Il devait pourtant savoir ce que valait le trône de cet enfant quand il n'était plus là pour le défendre.
Napoléon sans force et sans audace était un spectacle si surprenant et si nouveau, que chacun sentit qu'il avait fini de régner. Le matin du 22, un homme obscur
* Mémoirefdu général la FayetUy l. V, p. 23.
(c est par des inconnus que la nécessité se révèle le mieux), M. Duchesne, proposa dans rassemblée l'abdication. Toute l'assemblée se leva, et d'un cri unanime répondit : « L'abdication ! approuvé. »
Cette nouvelle mît Napoléon hors de lui ; il s'écria que le temps perdu en vaines menaces contre des révoltés pouvait encore être réparé ; mais ce fut la dernière résistance d'une volonté qui s'éteignait. Même ses frères. furent de l'opinion qu'il était trop tard pour résister; ils le pressèrent de se dépouiller du pouvoir qu'on allait lui reprendre. Déjà, au lieu de l'abdication, on menaçait de la déchéance.
Ceux qui ont assisté à celte agonie d'une grande volonté racontent que, tant qu'il médita sérieusement des projets de violence, il les renferma en lui«mème, ou Ile s'en ouvrit qu'à quelques-uns. Lorsque le temps en fut passé, il s'exhala en menaces ; bientôt même ces menaces furent oubliées. Comme si elles n'eussent été qu'apparentes, quand on le pressa de nouveau et qu'il se vit au moment d'être forcé, il dicta d'une voix rassise la déclaration d'abdication en faveur de son lils à ce même Lucien qui avait été le plus obstiné à conseiller la force.
Alors on revit ce que l'histoire a rencontré cent fois, mais jamais peut-être avec de si grands contrastes, l'abandon, le silence autour de ce fils de la renommée, ses familiers eux-mêmes se retirant un à un, le palais
désert à peine gardé par une sentinelle, la foule même, ce courtisan de la dernière heure, se dispersant au loin et sans espoir, de vagues menaces d'assassinat circulant dans ces solitudes, et, comme si l'abandon n'était pas encore assez profond, l'invitation, puis bientôt l'ordre à ce maitre des maîtres de se retirer plus loin, hors des regards de Paris, dans l'obscurité de la Malmaison.
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