PROJETS DE NAPOLÉON
Voilà ce qu'étaient devenus ces projets mystérieux médités la nuit dans le secret du palais de TÊlysée. En quoi consistaient-ils réellement? Napoléon a eu soin plus tard de nous en instruire lui-même. « Se-rendre, le 22 au point du jour, au palais des Tuileries, y convoquer toutes les troupes de ligne qui se trouvaient dans la capitale, les six mille hommes de la garde impériale, les fédérés, la garde nationale, le conseil d'Ëlat, les ministres, et ajourner les Chambres. Que si elles résistaient, les contraindre ; se livrer, s'il le fallait, aux actes les plus terribles, gouverner au besoin par la hache des licteurs, d
Telles étaient, en eflet, les conditions du problème que Napoléon avait rapporté avec lui de Tile d'Elbe. Ces conditions, qu'il aurait dû prévoir nettement, mûrement, dès la première idée qu'il se forma de son
DE Là GAHPâGKE de 1815. 539
entreprise, lui apparurent seulement à cette dernière heure; et cette nouveauté l'accabla) d autant plus que de pareilles mesures doivent se méditer de loin, et quelles ne s'improvisent pas en une nuit. Il fil alors ce qu'il n'avait jamais fait, et ce qui est la marque la plus certaine que le génie vous abandonne. Il voulut un résultat, il le voulut avec passion, et il ne voulut pas ce qui le rendait possible. Par là, il rentra dans la classe de ceux qui ne sont plus faits pour commander. Il descendit à grands pas des sommets de l'histoire, et sa vie publique cessa plusieurs jours avant son abdication.
Car il est certain que, dans le retour de l'ile d'Elbe, le plus difficile n'était pas de rentrer à Paris. La question n'était pas seulement de ressaisir la France, qui se donne si facilement à qui a l'audace de la prendre; c'était là le côté brillant, éblouissant de l'entreprise. La question véritable, c'était de défendre la France au dehors contrôles puissances coalisées, au dedans contre SCS propres inconstances, et dans ces deux choses Napoléon a échoué. Si tout devait être abandonné et perdu à la première «opposition de l'intérieur, reconnaissez que l'entreprise était plus séduisante que solide.
Après un dèmi-siècle, on peut se demander qui l'eût emporté de Napoléon ou de l'assemblée, s'il eût engagé la lutte ; l'histoire convenue répond sané hésiter qu'il eût été vaincu. Ceux qui refont ce passé avec des
souvenirs vivants, non avec des traditions aveugles, garderont au moins le doute ; et l'une de leurs principales raisons, c'est que la liberté échappée d'un si long servage, se retrouvant à peine, née de quelques jours, était plus faible qu'on ne pense. Des généraux sans soldats, des chefs de parti sans partisans, des démocrates sans peuple, voilà ce qui s*opposait à Nacpoléon. Les amis de la liberté qui avaient survécu au despotisme se trouvaient eux-mêmes dans un isolement aussi grand que l'empereur. S'il n'avait plus d'armée, eux n'avaient plus de peuple derrière eux, celui-ci ayant été eiïacé depuis quinze ans, tant le vide avait été fait dans les esprits, tant on se trouvait désarmé et impuissant dès que Ton sortait du pouvoir absolu I Hors de lui, il n'y avait que Tabime. Le maître et les sujets s'y plongèrent h l'envi, et ainsi par toutes les routes on se précipitait au but préparé, l'anéantissement du peuple dans un seul, et avec la chute de celui-là la chute de tous.
Notre génération avait été élevée à poursuivre de ses risées la deniière assemblée libre. Dans les récits, les histoires, les tableaux offerts à nos yeux, nous l'avions vue livrée à tous les genres d'opprobres. Combien nous avaient paru ridicules les députés, les représentants de la loi, désarmés, obligés de fuir par les fenêtres de l'Orangerie, devant les intrépides soldats qui s'étaient avancés, baïonnette basse, front haut, comme
à la bataille I Que l'altitude des premiers nous avait paru misérable, sans épée, sans défense, sans abri I Si Napoléon en 1815 eût lancé de nouveau ses grenadiers contre une assemblée qui avait eu à peine le temps de se nommer, s'il y eût mêlé les accusations de trahison, dont l'eflet est presque immanquable, s'il eût osé comme en brumaire, il avait bien des chances de nous trouver comme en brumaire (je parle de Timmense masse anonyme) courtisans de la force et dévoués à qui l'évoque même contre nous, ne connaissant que lui, ne voulant que lui, indifférents aux choses, pourvu qu'on nous en donne l'ombre.
D'ailleurs, quel nom nous attirait dans cette assemblée? Aucun. Ceux qui rappelaient les grands jours de la Révolution étaient peut-être ceux qui nous étaient le plus étrangers; la langue même qu'ils parlaient, celle du droit et de la liberté politique, était comme une langue morte, nous ne la comprenions plus. Quinze années suffisent chez nous pour oblitérer les noms, les choses, les événements les plus mémorables. Dans ce naufrage surnageaient, il est vrai, la Fayette, Carnot; mais euxmêmes, nous ne les connaissions plus, ils avaient à refaire leur renommée.
On se ligure aujourd'hui que le parti libéral existait dès lors dans toute sa force, et qu'il aurait pu servir de base. Il n'en est rien, ce parti n'avait encore que quelques têtes et point de corps. Les masses étaient
restées idolâtres de leur servitude; il fallut, durant les années qui suivirent, le travail de quelques hommes, à la tribune, dans la presse, pour refaire en nous les notions, les idées, les sentiments même que nous avions perdus; en sorte que nous avons vu, dans la première partie de notre existence, ce double phénomène : quelques hommes extirper chez nous toutes les notions de liberté et quelques hommes les faire revivre toutes; grand motif d'espérance dans les mauvais jours et de vigilance dans les bons.
Voilà ce que nous étions; mais lui avait changé, et il prit pour iin obstacle invincible la défiance qui était entrée dans son esprit; il a trop douté de son ouvrage. Mieux éclairé par son génie, il eût mieux vu dans l'avenir, il eât rendu plus de justice à ses œuvres, il eiH mieux vu que ses coups avaient porté, et qu'il n'avait affairé qu'à un fantôme. Mais ici, comme à la guerre, il devait périr par l'illusion, au dehors pour avoir trop méprisé l'ennemi, au dedans pour l'avoir trop estimé. On raconte que ceux qui parlaient le plus haut de déposer leur idole se ravisèrent dés qu'ils apprirent que l'empereur était près d'eux. Ils se reniaient de nouveau au seul bruit de son retour. Combien à plus forte raison se seraient-ils reniés, si, au lieu d'un Bonaparte désarmé, incertain ou suppliant, ils eussent revu devant eux leur ancien dieu de la guerre I
Par tout cela, il semble que Napoléon après Waterloo
a trop vile cédé à la mauvaise fortune, et que la liberté lui a fait trop aisément peur. Il me parait qu'il eût pu encore une fois s'en défaire sans trop de péril; au moins il devait à sa tradition de le tenter. Je ne dis pas qu'il eût triomphé de tous les obstacles, mais au moins il avait une chance, et dans le parti qu'il a pris il ne lui en restait aucune. La force, c'était -là son génie, hors duquel il n'avait plus de raison d^étre ; et puis il est trop périlleux de changer sa nature. Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu un despote gagner quelque chose à cesser de l'être.
Qui avait fait la- situation nouvelle? Napoléon. Lui seul en était responsable, c'était donc à lui de la résoudre. L'entreprise du retour de l'ile d'Elbe supposait les résolutions, l'énergie de l'homme de brumaire; mais, cette force de résolution n'existant plus, elle ne pouvait être suppléée par personne. En revenant de nie d'Elbe contre les lois existantes, Napoléon s'était donné la tâche de sauver la France avec les lois ou contre les lois. Il se résigna, dit-on; mais ce n'est pas avec la résignation qu'on sauve les États après les avoir amenés au bord du gouffre : en tout cas, il eût mieux valu se résigner à Porto -FerraJQ qu'à Paris.
Par ces considérations, on arrive à cette conclusion, que la liberté n'a rien fait pour Napoléon,^ et qu'au contraire elle l'a détruit. Ce fut chez lui une idée fausse de s'y appuyei^ après l'avoir brisée. En cela, son génie
le trompa, ou, ce qu'il y a de plus vraisemblable encore, il \it que tout était perdu, et il voulut laisser à d'autres, avec la responsabilité de ses fautes, une situation qu'il désespérait de sauver.