LE RALLIEMENT DE L'ARMÉE
La postérité s'étonnera que la France ait été accablée par la perte d'une seule bataille. Ceux qui ont vécu en ce temps-là se Texpliquent facilement. Dans la plus grande partie de la France, la nouvelle de Waterloo et celle de l'abdication nous parvinrent presque à la fois. Dès que Napoléon s'abandonna, tout parut consommé, comme s'il ne s'agissait que de lui dans cette mêlée. L'ombre même d'une volonté nationale avait disparu. Ces mots de droit, de salut public, de garanties, de franchises, d'indépendance même, ne se rapprennent pas en un jour. D'ailleurs, s'il faut tout dire, l'invasion avait perdu ce qu'elle avait de plus odieux, l'inconnu . On y avait survécu une fois, on espérait bien y survivre encore; dans l'esprit du plus grand nombre, il y avait plus de stupeur que de désespoir, tant l'homme s'accoutume vite aux maux et aux jougs les plus intolérables.
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J'ai raconté ailleurs ^ comment les soldats de Waterloo arrivaient du champ de bataille, par bandes, désarmés, un bâton à la main, pareils à des voyageurs. Nous allions au-devant d'eux, à l'entrée des villes, des bourgades, et nous les interrogions. Les vieux soldats hochaient la tête et gardaient le silence. Les plus jeunes répondaient. Ils racontaient qu'ils avaient été trahis vers le soir, au moment où ils étaient victorieux, que les chefs les avaient livrés, que l'ennemi approchait, et que sans doute il ne tarderait pas à paraître, car toutes les portes lui étaient ouvertes. Nous allions à notre tour répéter çà et là ce qu'ils avaient dit. Le sentiment de la trahison entrait sous chaque toit, à chaque foyer. Ainsi de proctie en proche se répandait l'idée de la fatalité, et avec elle la panique. Tous, se sentant les bras liés, attendaient avec résignation l'arrivée de l'ennemi.
Hais déjà même, à ce moment, une partie de Tarmée s'était ralliée. Les plus fidèles s'étaient réunis, armés ou non, dès qu'on avait pu s'arrêter quelque part; à Beaumont, à Philippeviile, le' noyau s'était déjà reformé. Là, on avait revu ces drapeaux sauvés par miracle^ Le général d'Erlon avait réuni 5,000 hommes, le général Reille 6,000. En y joignant la garde, c'étaient déjà plus de 20,000 hommes qui s accroissaient
* Histoire de mes idées, t. X, Œuvres complètes.
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à chaque pas de tous les hommes é|[arés qui cher* chaient le drapeau. Bientôt on ferait la jonction avec les 30,000 soldats que Grouchy ramenait intacts par Rocroy, Réthel, Soissons. C'était là toute une armée qui, n'ayant subi aucun échec, se sentait la force de réparer tous les autres. EUe arrivait, en bon ordre, se replacer sous le commandement immédiat de Napoléon ; et si, l'année dernière, avec 50,000 hommes il avait disputé pendant trois mois le territoire à l'Europe entière, que ne pourraiMlfaire encore avec ces hommes éprouvés, reste de cent batailles I II s'agissait seulement de donner quelques jours à la France pour respirer et se remettre du saisissement de la défaite.
Les soldats cherchaient des yeux Napoléon. Ils le demandaient, ils l'appelaient comme Tespérancc. Lui seul, en effet, eût pu à ce moment raffermir les esprits, empêcher par sa présence les soupçons,* les accusations, et ces terribles incertitudes dans lesquelles se jette une armée quand son esprit est une fois déchaîné. Où était-il? Qu avait-on fait de lui? Il avait disparu. Et n'était-ce pas là encore une nouvelle trahison de l'avoir séparé de l'armée? C'est pour lui que l'on avait combattu. A quoi bon rester sous le drapeau, si lui-même est forcé de le quitter? Et que peuvent les soldats quand ils sont vendus par les chefs?
Voilà ce que faisaient entendre les soldats, non pas en de sourds murmures, mais au milieu d'impréca-
tions. Quant aux chefs, ils voyaient clairement que, puisque Napoléon avait couru loin des siens se livrer à SCS ennemis, rien ne pouvait le sauver. Il perdait sa cause par son départ de l'armée. Pourquoi suivre son étoile, qu'il ne suivait plus lui-même? Lui absent, les conjectures étaient libres, et à Laon déjà les généraux, certains qu'ils n'avaient plus de maître, se demandaient quel serait, d'ici à peu de jours, le nouveau gouvernement de la France, quel était celui qu'il fallait préférer. La plupart, comme si déjà l'empire était vacant, opinaient, en présence de l'armée, pour le duc d'Orléans.
C'est en marchant qu'avaient lieu ces délibérations, ces discussions de l'armée, car l'ennemi ne faisait trêve nulle part. Arriver avant lui à Paris semblait difficile. A mesure que l'on approchait, le bruit de l'abdication se répandit dans' les rangs, et ce fut un désastre au milieu d'un désastre.
Napoléon avait pensé que, deux jours après son abdication, il n'y aurait plus d'armée. Il n'en fut rien pourtant. On vit des essais de révolte et de désertion. Quelques-uns, dans leur colère, brisèrent leurs armes, et on les entendit s'écrier : « Pour qui nous battrionsnous ? Il n'y a plus d'empereur. » I..es plus désespérés étaient la garde et le bataillon de l'ile dElbe. La paix, la guerre, tout leur semblait impossible sans celui pour lequel ils avaient vécu. Était-ce pour le perdre
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de nouveau qu'ils avaienl accompli le miracle du retour de Tile d'Elbe, qu'ils l'avaient ramené sur le pavois? Cependant, même parmi ceux-là, la discipline fut plus forte que -le désespoir. Le devoir les retint, un devoir sans enthousiasme, sans confiance. Ils demeurèrent sous le drapeau, comme si c'était là tout ce qui restait de la patrie; ce ne fut pas chez ces hommes une médiocre vertu, puisque plusieurs de leurs généraux s'étaient hâtés déjà de les quitter. Le prétexte, c'est qu'ils n'avaient plus de troupes; la vérité, c'est qu'ils se précipitaient vers le pouvoir nouveau. Au reste, plusieurs d'entre eux avaient été pris de remords, et l'exemple des soldats avait ramené les chefs.
L'armée revenait ainsi ébranlée sous Paris, sachant bien que c'était là qu'elle devait trouver la fin de toutes ses incertitudes, mais capable encore d'un grand effort, si on le lui demandait au nom d'une grande cause. L'assemblée des représentants avait envoyé des députés à sa rencontre. Dans le nombre était le général Mouton-Duvernet. Il s'arrêta, au delà de Soissons, devant les premiers fuyards qu'il rencontra. Il les pria de reprendre leurs armes, il les adjura, non plus au nom de Napoléon, mais au nom de la liberté, de la constitution, de l'indépendance, et lui-même rapporte qu'il leur arracha de grosses larmes. Que ne pouvait-on tenter encore avec de pareils hommes?
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Tout dépendait du gouvernement et de Topinion que Ton allait trouver dans Paris.
Le maréchal Grouchy commandait en chef. On n'avait point encore rejeté sur lui le désastre. Les accusations n'avaient pasreu le temps de le perdre. Il avait, au contraire, grandi, parce qu'il ramenait son corps intact. On était prêt à lui tenir compte de sa fidélité comme d'une victoire.