MARCHE DE LTNNEMI SUR PARIS
Cependant rien n'arrèlaii la marche des armées ennemies, et déjà elles se faisaient de la légitimité une machine de guerre ; car, si Ton a pu dire que le retour des Bourbons n'était pas un des buts avoués de la coalition de 1814, on ne peut rien affirmer de pareil en 1815. Le surlendemain de la i)a taille de Waterloo, le duc de Wellington, dans Vorgueil de la victoire, adresse un ordre du jourU ses soldats, et il déclare que les souverains étrangers sont les alliés du roi de France^ Cest donc bien pour les Bourbons que Ton a vaincu. Anglais, Prussiens, Hollandais, Hanovriens, tous ont une même cause, et cette cause est celle du roi légitime. Il faut, pour se tromper sur les intentions des ennemis, vouloir absolument être trompé.
Dans le même temps, Louis XVUI , appelé par le général anglais, se rend au milieu de Tarmëe d'inva-
sion. Il marche avec elle. Il somme de se rendre les places qui résistent, par exemple la citadelle de Cambi*ai, et elles se rendent : victoires funestes au vainqueur ; elles font du prince légitime un ennemi dès son premier pas. La maison de Bourbon payera cher un jour ces faciles conquêtes.
Pour le duc de Wellington, il sentait tout ce que pouvait avoir de périlleux Tinvasion de la France, à travers les trois lignes de forteresses qui, de ce côté, couvraient la frontière. Jamais elles n'avaient été violées. En 1 795, on avait vu l'Europe victorieuse s'arrêter devant ces lignes, et, saisie de je ne sais quelle crainte superstitieuse, consumer à des sièges obscurs des armées de deux cent mille hommes sans gagner ' un pouce de terrain. Cette religion des frontières du nord de la France n'était pas entièrement tombée; avant de l'affronter, le général anglais, pour se rassurer, voulut chercher son appui dans une opinion publique. Membre d*un État libre, il s'informait de l'esprit des Chambres, de la division des partis, bien différent en cela de Blûcher. Celui-ci ne demandait qu'à avancer; il ne s'inquiétait ni des espérances, ni des craintes de la nation française. Quant aux partis, il se faisait gloire de les braver et de les hair tous, quel que fût leur nom.
Ainsi les deux généraux ennemis s'entendirent pour exécuter le plan le plus téméraire, l'un parce qu'il
avait trouvé un appui dans l'ancienne royauté, Taulre parce qu'il crut pouvoir se passer de foute prévoyance. Ils négligeront sur la Sambre ce qui reste de l'armée française, ils ne la suivront pas sur sa ligne de retraite à I^on, à Soissons; mais, laissant à la fois derrière eux et l'armée française et la triple enceinte des forteresses, ils marcheront sur Paris, sans dévier ni s'arrêter. S'il faut jeter des ponts sur l'Oise, le duc de Wellington prêtera au maréchal Blûchcr son équipage, l'armée prussienne, dans son impatience, n'ayant pas voulu s'alourdir d*un embarras de ce genre.
Ce plan, semblable à celui d'une incursion, fut aussitôt exécuté. Les deux armées ennemies franchissent la frontière française le 21, et, le lendemain, jour de Tabdication, Wellington adresse aux Français une proclamation à la fois douceâtre et barbare. Il y menace d* enlever leurs propriétés à tous ceux qui seront trouvés absents de leur domicile. Par un singulier rallGncment, il date celle proclamation de Malplaquet, comme si Waterloo n'eût ^pas suffi I C'étaient donc les étapes de nos désastres que suivait l'armée anglaise! Pour le maréchal Blûcher, il nous tit grâce au moins de ses proclamations et de ses sourires. Sa haine ne lui permet pas de telles avances. II garde le silence, tout entier à sa colère, à sa précipitation, à son désir d'arriver le premier au but, de nous couper le premier de l'Oise, le premier de la Somme^ et, s'il le peut, de Paris.
Et qui sait s*il n y réussira pas? car il a laissé à une journée en arrière Tarmëe anglaise. Il marche à tired'aile par Beaumonl et Saint-Quentin sur TOise. Il l'atteint le 27 à Compiègne, à Creil, avant les Français. D'Erlon, qui conduit Tavant-garde de larmée ralliée, arrive une heure trop tard à Compiègne. La route de Paris est fermée ; la ville et les ponts sont déjà occupés par une brigade prussienne. Après un combat d'une heure et demie, par lequel il masque sa retraite, d'Er- Ion se rejette sur la route de Soissons à Senlisv
La même chose était arrivée à d'autres détachements français lorsqu'ils s'étaient présentés à Creil. Ifs avaient trouvé le corps de Bulow qui leur avait barré le passage. Ainsi déjà la ligne de l'Oise était assurée aux Prussiens. Ils avaient leurs grand'gardes le 27 aux environs de Yillers-Cotterets.
A Compiègne, à Crespy, à Senlis, on se heurta condxî l'ennemi; et dans ces engagements les corps prussiens, isolés, morcelés par leur marche désordonnée, se trouvèrent aussi compromis que les Français. Les uns et les autres étaient . également aventurés, les premiers par une confiance excessive, les seconds par les hasards d'une retraite précipitée. Plus d'une fois les tètes de colonne prussiennes se trouvèrent enveloppées par ceux qu'elles croyaient cerner; mais la nécessité de gagner Paris et l'imagination qui grossissait l'ennemi empêchèrent qu'on ne profitât de l'occasion.
A Senlis, le général de Sidow, ayant en télé le général Kellermann et en queue le général d'Erlon, parvient à se dégager de cette périlleuse rencontre. A Yillers-Cotlerels, Pirch, qui surprend Grouchy , est lui-même surpris par Vandamme, et il ne réussit à s'échapper que par une marche forcée de trente-huit heures» fuyant devant les fuyards. La première division prussienne était dispersée sur la Fère, Yillers^Cotlerets, Crespy, GiUicourt. Les autres divisions n'étaient pas mieux rassemblée, et le gros de l'armée à deux jours des Anglais. Cette dissémination de Tennemi eût pu lui coûter cher; mais il croyait pouvoir tout oser.
Il y était encore encouragé par le peu de résistance de plusieurs des villes frontières, tombées à la première sommation. En deux jours, Avesnes, Guise, Cambrai, Ham, s'étaient rendues, et ce n'était pas seulement le moral de la France qui tombait avec les places : elles servaient dépeints d'appui à l'invasion. La marche sur Paris, qui semblait d'abord désordonnée, eut une base assurée.
Grouchy avait reçu à Soissons le commandement en
chef; il revenait à la tète du 6' corps et de la garde. Il atteignit Levignon, que les Prussiens de Zielhen avaient déjà dépassé. Cette route fermée, Grouchy se détourne à gauche vers la Marne, et il achève sa retraite par Assy, Meaux, Claye et Yincennes. La même raison fit que Vandamme se dirigea par la Ferlé-Milon et Meaux.
Il passe la Marne à Lagny et traverse Paris pour occuper, sur la rive gauche, le plateau de Monlrouge. Vivement pressé, Reille, avec le 2^ corps, avait rejoint d'Erlon. Au delà de Nanteuil, le prince de Prusse leur avait fait 2,000 prisonniers; mais il n'avait pu lesempAchcr d*arrivcr au but sans trop de dommage : ils rejoignirent par Saint-Denis le gros de Tarmùe.
Pendant que les Français, après une perte de quelques mille hommes seulement enlevés dans la retraite, rentraient ainsi dans Paris en se couvrant de la Marne, les Prussiens arrivaient en face de la plaine de Saint- Denis. A leur marche furieuse, on eût dit que Paris serait le prix de la course; mais, là, ils furent subitement arrêtés par les lignes de retranchements qui, de ce côté, défendaient la capitale.
C'était d'abord, de la Yillelle à Saint-Denis, le canal do rOurcq, large de trente pieds, rempli d'eau. Il fermait la courbe de la Seine. Le long du bord intérieur, une haute digue formait un excellent parapet, dans lequel avaient été pratiquées des eml>rasures pour l'artillerie de gros calibre. La ville de Saint-Denis, servant d'appui, était fortifiée, le terrain inondé aux environs, et le poste d'Aubervilliers occupé à une portée de fusil en avant de la ligne. De fortes batteries et des travaux protégeaient les barrières de Paris et les mettaient à l'abri d*un coup de main. Une tète de pont sur la rive gauche de la Marne cx)uvrait le pont de Charenlon.
Trois cents pièces de grosse artillerie armaient ces travaux. La ligne entre Saint-Denis et Vincennes était défendue par les l**, 2^ et 6' corps, la garde en réserve à Ménilmontant, la cavalerie au bois de Boulogne. Vandamme, aveeles 3* et V corps et la cavalerie d*Excelmans, avait pris position sur la rive gauche; mais, là, les travaux de défense étaient à peine commencés.
L'armée qui venait couvrir Paris comptait encore 70,000 hommes. Ajoute^^y 17,000 tirailleurs fédérés, presque tous anciens soldats. Les 50,000 hommes de la garde nationale élevaient ce chiffre à 117,000 combattants. Que ne pouvait-on attendre encore de ces 117,000 Français appuyés sur les retranchements que je viens de décrire et combattant pour leurs foyers ! Les Anglais et les Prussiens, après les détachements qu'ils avaient dû faire pour masquer ou bloquer les places du Nord, n'étaient pas beaucoup plus nombreux.
En entrant dans Paris, Grouchy, que les accusations commençaient à entamer, et qui douta trop de lui ou désespéra trop tôt de la patrie, donna sa démission. Le maréchal Davout le remplaça dans le commandement; il établit son quartier général à la Villetle.