‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 27 sur 41 · Y II · texte numérisé non relu

Y II

LA CHAMnilE DES RErRÉSENTANTS.

AParis, Tefiel de Tabdication avail été naturellement plus faible dans le peuple que dans Tannée. La surprise ne s'y ajoula pas ; on avait vu heure par heure le pouvoir de Napoléon céder et disparaître. Comme s'il eût dû représenter à jamais la force pour être adoré^ dés que la force lui manqua , il y eut pour lui de la pitié dans les masses; avec la pitié commencèrent Texamen, la critique, et bientôt le blâme de Fidole. Chacim se désintéressa de la chose publique, soit que ce root de fatalité, prononcé si souvent et de si haut, eût glacé tous les cœurs, soit plutôt qu'on se fût accoutumé à tout renfermer, passé, présent, avenir, dans un seul homme. Lui tombé, il ne restait plus rien qui valût la peine d'un sacrifice. Chacun se retira comme d'un spectacle public après que le rideau est baissé.

On n'aurait jamais imaginé qu'un tel homme, relevé

par un si grand prodige, pût tomber de nouveau et disparaître dans un tel silence de peuple. Pas une protestation, pas un essai de soulèvement contre la destinée nouvelle, quand rien n'eût pu empêcher le peuple de montrer ses regrets et qu'il avait l'armée pour complice, mais une prompte et muette obéissance, et, après que l'acte d'abdication fut consommé, pas un murmure! On se hâta d'obéir à cette dernière volonté du maître, sans chercher si elle était libre ou forcée. Quant à nos provinces, pas une parole, pas même un adieu au vaincu. Sur cette longue roule triomphale de Cannes à PariB, partout le même silence, l'abandon ou la soumission à ce que nous avons appris à nommer fatalité! L'ennemi s'approchant par masses de village en village, les plus fidèles ou les plus signalés enterraient leurs armes et leurs drapeaux.

Au milieu de cette stupeur, toute la vie parut concentrée dans l'assemblée des représentants. C'était à elle de combler le vide laissé par Napoléon. Celte assemblée des Cent-Jours fut alors ce qu'elle pouvait être avec l'éducation reçue de quinze ans de silence, d'oubli, d'inaction morale : un désir de liberté, mais sans savoir laquelle; la lassitude d'une longue servilité et l'impatience d'en sortir sans pouvoir dire par quelle route; nulle tradition et pour ainsi dire nul souvenir, car personne n'aurait osé rappeler les traditions de la Révolution, même dans ce qu'elle avait de meilleur, et

se rattacher à ces grands jours; ils avaient été dégradés par tant d'injures encore récentes! De là une assemblée où personne ne se connaît, lille de la Révolution française et n'osant l'avouer; nul principe déclaré, nul étendard déployé, nul chef de parti qui osât se faire des partisans; les meilleurs, fidèles à leur passé, mais en secret, et sachant bien que nul ne les suivrait, s*ils osaient l'invoquer; pour les autres, des hommes nouveaux, formés en plein esclavage, étonnés d'être libres, bientôt effrayés de n'avoir plus de maître, empressés à en chercher un autre, comblant ce vide tumultueusement, aveuglément par le nom d'trn enfant. Napoléon U, dans les mains de l'ennemi, et ne faisant rien pour que cette déclaration devienne sérieuse; les plus avisés, certains que ce n'est là qu'un leurre pour amuser les regrets de Tarmée et du peuple; le plus grand nombre, se complaisant dans une demi -duperie où s'abritait leur conscience; tous, voyant ou pressentant que la restauration du droit divin était au fond de leurs œuvres, mais croyant avoir assez fait contre lui parce qu'ils ne l'avaient pas nommé.

On ne peut rattacher cette assemblée par aucun lien à nos grandes assemblées nationales de la Révolution, qu elle tint toujours à honneur de répudier. EUe aurait eu honte de se dire républicaine, elle qui avait renversé le destructeur de la République. Ni républi-

caine, ni bonapartiste, ni royaliste, qu élail-elle donc? II lui eût éië impossible de le dire.

Rien au monde de semblable à rembarras de celte assemblée quand elle se trouva n'avoir plus de maître. Elle n'osa avouer qu'elle était libre. Quand on lui demandait au nom de qui elle rendait les lois, elle ne savait que répondre.

Dans ce vide profond des Chambres qui n osaient même se souvenir des temps antérieurs au 18 brumaire, une voix s'écria avec ironie : « Pourquoi ne nous proposez-vous pas une république ?» Ce mot jeta une clarté subite dans ces esprits troublés. Tous sentirent qu'il n'y avait en effet de possible que le droit commun ou la restauration; le premier faisant peur par son nom seul, chacun se prépara en secret à accepter la restauration du droit divin, qu'il proscrivait en public. Le seul parti qui avait sauvé la France de l'invasion fut ainsi le seul dont personne n'osa prononcer le nom en public et pas même en secret.

Ils sont si bêtes! disait Fouché, qui ne se donnait plus la peine de feindre. En effet, quand une assemblée se met en dehors de tout principe, de toute tradition, il est incroyable à quel point l'intelligence, la clairvoyance, le discernement, peuvent se retirer de ces grands corps comme d'une chose inanimée, lis gardent la puissance de parler avec art, et leurs paroles ne servent qu'à leur masquer la réalité, que

les enfants mêmes aperçoivenl clairement; car nous , voyions Tenncmi arriver à grands pas, et rassemblée seule n'en voyait rien ou n'en voulait rien savoir, certaine de charmer le maréchal Blûcher et ses hulans par quelque amendement envoyé aux négociateurs.

Effet d un silence qui avait tout stérilisé, celte assemblée se réveillait comme Épiménide: mais, offusquée de ce long sommeil, ellejnarchait à tâtons, les yeux fermés, au-devant de tout ce qu'elle voulait éviter. Les moins novices, craignant de se rappeler leurs ancêtres, n'étaient qu'une contradiction perpétuelle. Ce même Manuel, que nous devions voir un peu plus tard si ferme, si lucide, si intrépide, semble la dupe de tout ce qu'il rencontre. Cet homme si droit est l'instrument aveugle de Fouché, dont il partage la demeure. Ce républicain a horreur de la République; cet ami de l'égalité réclame l'hérédité du sénat; ce bonapartiste ouvre la porte aux Bourbons, qu'il maudira demain.

Ne faisons pas à ces hommes de trop vifs reproches; l'esprit politique ne se retrouve pas en un jour. A ceux qui avaient désappris la liberté, il fallait un nouveau noviciat pour la rapprendre.

On n'a vu qu'une fois dans le monde, en 89, des assemblées apparaître tout armées, fières, intelligentes, éclairées de mille flambeaux au sortir de l'esclavage; mais dans cet esclavage il y avait eu la parole

de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, et ces grands tribuns de lesprit humain avaient dominé tout un siècle. En 1815, au contraire, on se réveillait après un silence qui n'avait été rompu far personne. Une femme seulement, madame de Staël, avait osé laisser échapper quelques véi*ilés voilées ; mais elles avaient été à peine entendues d'un petit nombre ; Fauteur était proscrit, et Ton craignait, en recevant la vérité de sa bouche, la contagion de l'exil. Il fallait donc s'attendre à toutes les méprises qu'enfante» chez les meilleurs, la désuétude de la vie publique et même de la pensée.

En 1815, nous ne comprenions plus un seul des grands ouvrages politiques nés d'une âme libre. C'était là pour nous un vocabulaire perdu. On sut un gré in-fini à Manuel et à d'autres qui en reproduisirent quelques échos. M. Dupin se trouva être Torateur etl'ftme de cette époque. On ne cherchait pas même quel était le sens caché sous des mots souvent équivoques, et l'embarras de ce premier bégayement de la liberté servait les espérances les plus contraires. Le plaisir de la parole après un si long silence suffisait aux rares esprits qui formaient alors la tète des partis; mais le peuple, la foule, devaient rester longtemps encore sourds à cette puissance qu'ils avaient oubliée ou qu'ils n'avaient jamais connue.

C'est, sans doute, une des conditions de la France que

cet évanouissement successif de la conscience publique. Quelques hommes restent debout et rendent aux autres le sentiment d*eux-m6mes. Après cela, tout disparait de nouveau et se rétablit de la même manière. La nation semble prendre je ne sais quel plaisir à ce jeu cruel, où se perdent et se retrouvent ses destinées.

Telle était cette assemblée, image de la France asservie et deux fois vaincue. Parmi tant d'illusions, presque toutes volontaires, il en est pourtant une à la* quelle échappa la chambre des représentants. Avec une promptitude étonnante, elle vit que le despote d'hier ne supporterait pas longtemps le frein des lois ; que, pour s*en défaire, il n*attendait que de redevenir le plus fort. Aussi moutra-t-elle sa répugnance, sans attendre la défaite. Dès l'ouverture de la campagne, quand tout paraissait favorable, elle n'avait laissé passer aucune occasion de foire éclater ses soupçons. Ils allaient déjà presque jusqu'à la haine, car elle avait d'abord refusé avec ironie de déférer à Napoléon le titre de sauveur, puis celui de grand homme, lorsque les choses étaient encore incertaines; mais c est plus tard qu'elle s'était surtout dévoilée. A la nouvelle de la bataille de Ligny, sa première pensée avait été de chercher des garanties contre l'empereur, marquant ainsi qu'elle redoutait les victoires de Napoléon, presque autant que ses revers ; tant le divorce était pro-

fond, Falliance impossible entre l'ancien maître et les libertés nouvelles.

Et maintenant qu'il était vaincu, les ressentiments privés se déchaînaient au nom du salut public. Comme Napoléon avait excité toutes les espérances dans ses prospérités, il excitait dans sa chute toutes les colères. On ne voyait plus de dangers et même de difficultés qu'en lui ; les 500,000 ennemis qui avaient franchi les frontières disparaissaient, on y pensait à peine. Il était désormais le seul ennemi : qu'il s'éloigne, qu'il disparaisse, et tout sera sauvé I Se débarrasser de l'idole d'hier était le seul désir, mais ce désir était une passion irrésistible. On serait délivré de tous les maux à la fois, si l'on se délivrait du mattre encore présent ; même tombé et précipité, il remplissait seul encore les esprits.

YIII

FOCCBÉ.

Du sein de celle assemblée, un homme surgil pour un moment, Fouché de Lyon et de Nantes, maintenant duc d'Olrante, qui ne pouvait prendre son essor qu'en des temps pareils, nourri de nos misères, caché dans nos ruines, et qui se trouva en ce moment avoir le tempérament de notre adversité. Il reçut les pleins pouvoirs de TAssemblée, impatiente de se démettre entre ses mains, et il devint le maître de la France dans le gouvernement provisoire. Car, des cinq membres qui le composaient : Fouché, le général Grenier, Quinette, Caulaincourt, Carnot, le premier fut nommé président, elle pouvoir ne résida réellement qu*en lui. Admirez ici le vide fait par une longue servitude : après Napoléon, il ne resta que Fouché ! M. de la Fayette ne put même réussir à être un des cinq empereurs, comme on les appelait alors, tous les partis s'étanl réunis

pour exclure cet homme incommode, qui, dans la ruine publique, ne représentait que le droit et la justice. Luimême accuse les anciens républicains de l'avoir repoussé comme ennemi des titres de l'ancienne et de la nouvelle noblesse. Craignaient-ils de se commettre avec lui, parce qu'il leur rappelait leur passé dans ce qu'il avait de meilleur?

On reproche à Carnot de n'avoir pas été le cœur d'airain qu'il avait été autrefois; mais que pouvait celte austère figure où l'héroïsme avait quelque chose de la placidité de la science? Depuis quinze ans, son nom n'était plus prononcé. Avec notre faculté d'oublier, nous ne le connaissions plus. Où étaient ses partisans, ses compagnons, ses amis, tous ceux sur lesquels le souvenir eût pu agir encore? Persécutés, foulés, on avait fait de leur nom une injure; le peuple, pour lequel ils avaient sacrifié plus que la vie, les ignorait, ou, selon sa coutume, ajoutait a l'insulte. Comment ces hommes ensevelis vivants pouvaient-ils en une heure retrouver leur autorité ? Il ne suffit pas d'être fort, il faut encore que votre force ait quelque rapport avec ce qui vous entoure. Ils essayèrent^ de reparaître, mais timides, balbutiant comme les autres des phrases sur la licence, étonnés eux-mêmes de se voir si changés par l'ingratitude et l'outrage de deux générations.

Et ce n'étaient pas seulement les hommes de la

Révolution que l'Empire avait désarmés ; tout ami de la liberté avait été compris dans le même analhéme : ou niais ou jacobin. Nous avions sucé avec le lait le mépris, la peur, le dégoût de tout ce qui avait précédé Torigine sacrée, le 18 brumaire; ce monde*là nous avait été dépeint cent fois comme un chaos plein de monstres, et, s*il restait quelque représentant de l'héroïsme de ces temps, nous nous le montrions au doigt, il faisait peur. Lui-même se taisait sur un passé glorieux pour lui ; il semblait demander pardon au pays de l'avoir sauvé une fois. Comment de cette prostration, de cette humiliation des forts, de cette lapidation continue des meilleures renommées par toute une génération, aurait pujsortir une résolution héroïque? Déjà les enfants commençaient à renier leurs pères.

D'ailleurs, si Napoléon lui-même avait été annulé par les événements, que l'on juge des autres! Le péril, rinconnu, l'attente, les glaçaient, sans nul doute, c'est là ce que les anciens appelaient fatalité, destin, quand les esprits sont liés, aveuglés, et qu'aucune évidence ne peut percer leurs ténèbres. Dans cette société foudroyée, un homme reste debout, un homme conserve ses facultés, un homme garde son sang-froid au milieu de la stupeur publique : c'est Fouché.

Chez les autres, Tintelligence est suspendue; ils sont là frappés de cette sorte d'hébétement sacré qui suit

DE Là campagne DE 1815. 509

les coups trop violents du sort. Fouché seul pense pour tous, et chacune de ses pensées est une fraude. Lui seul agit, et chacune de ses actions est un piège. On le prend dans ses embûches; il en rit, et l'on en rit avec lui. Ses lettres de connivence à Tennemi sont interceptées, il s*en moque; surprises, il les fait lire audacieusement à la tribune, et ceux qu'il livre par ces lettres s*en déclarent satisfaits. Fascinés, éblouis, hébétés (de quel mot se servir?), ils applaudissent de leurs mains liées à ce Judas au triple visage.

Dans cet évanouissement de tous les autres, il grandit d'une grandeur monstrueuse. Non-seulement ses facultés ne sont pas paralysées, elles s'aiguisent, elles atteignent leur plus grand développement. Il a trouvé son milieu, son élément naturel dans la ruine, et il se joue dans cette calamité suprême avec l'agonie d'un peuple. Son terne et livide langage se colore. Qu'est-ce que Napoléon pour lui? « Un grand homme devenu foui » Et la proscription qu'il médite contre ses amis auxquels il serre la main? « Un arbre toufTu pour les garantir de l'orage. »

Chacun vient chercher auprès de ce sphinx le mot de Ténigme. Quand celle-là est dénouée, il en invente une autre. Et c'est d'une nation qu'il s'agit, de la plus grande de toutcsl Quel jeu! quel enseignement I quelle chute incroyable, et qu'il en coûte cher de s'être abandonné une fois au pouvoir et aux fantaisies d'un seul!

l 370 HISTOIRE

Tous subissent à leur tour la fascination de l'aspic dans les ruines; Napoléon d'abord, pois LouisXVIII, puis le comte d'Artois. Ni la révolution, ni la contre-révolution, ni la terreur rouge, ni la terreur blanche, ne peuvent se passer de lui. Il est à tous leur ministre fatal, ou plutôt il est le maître, le tribun, le roi, l'empereur dans cet interrègne de la justice et du droit. Il trône dans ce vide. Voyez! cette figure domine tout, remplit tout; ce pâle visage acéré, qui va de l'un à Tautre, voilà ce qui reste à ce moment de la glorieuse France, de la maîtresse des peuples et des rois!

C'est ici que doivent triompher ceux qui mettent la réalité au-dessus de la poésie; car il est certain qu aucun ouvrage d'art des poètes ne renferoie un personnage si complexe, si multiple que celui que l'histoire nous montre à ce moment. Dans les imaginations des poètes, Narcisse, Macbeth, lago ne suivent à la fois qu'une seule trame, et ils y sont absorbés. Fouché n'a pas une trame seule : il en a dix, vingt à la fois; il y travaille comme un tisserand sur son métier. S'il est surpris, il en ourdit une nouvelle, et c'est là son chefd'œuvre. Tous sont ou troublés, ou désespérés; lui seul est inaccessible au deuil. Il est heureux; il triomphe dans l'universelle ruine.

Mais laissons ce personnage. Aussi bien nous en sommes arrivés à ce point que dans l'histoire il n'est plus convenable de parler de défections, de trahisons*

our toutes ces choses, nous avons des mois indulgents qui sont le vrai savoir-vivre. Il y a pourtant un inconvénient à cela. On dirait que l'âme humaine est morte, et c*est après tout la pire des catastrophes.

IliSTOIttE

NAPOLÉON A LA 1IAL1IAIS0.\.

Dans le même temps, le 25 juin, Napoléon, obéissant à des ordres que Ton décorail encore d'un autre nom, se retirait à la Malmaison. Là, celte solitude, remplie des prospérités du Consulat, le réveille comme d'un songe. A peine arrivé, il s'étonne de son isolement. Pour en sortir, il veut faire entendre une fois encore sa voix à Tarmée. Dans une première proclamation dictée à la hâte, il oublie qu'il a renoncé à Tem- . pire. Il se plaint, il accuse, il commande ; et (out à coup, se souvenant que ce n'est plus le maître qui doit parler, il change de ton : il adjure, il encourage. Ce sont les adieux d'un général à des compagnons d'armes; mais, même sous cettejforme, qui ne laisse plus rien paraître de l'ancien empereur, ses paroles ne parviendront pas à ceux auxquels il les adresse. Fouché s'y oppose. Napoléon n'a plus le pouvoir de faire in-

sérer mënoe ses adieux dans le Moniteur ! 11 apprend à son tour ce que c'est qu*un cri de Tâme étoufTé par une main de police; comme si cela n'eût pas été nouveau pour lui, il n'en témoigne ni surprise ni dou- leur.

C'était déjà comme une sorte d'exil; car on ne voyait plus autour de lui que ceux qui avaient résolu de s'expatrier avec lui, s'il le fallait, au delà de l'Océaiil Et ceux-là, pour la première fois, n'attendaient plus rien des inspirations soudaines de son génie, qui s'a- • bandonnait lui-même. Us faisaient déjà leurs apprêts de départ ; chacun apportait son avis, comme si l'adversité avait déjà mis entre eux je ne sais quelle égalité. Le duc de Rovigo conseillait de recourir une dernière fois aux armes, le duc de Bassano de se résigner, le duc de Caulaincourt de se bâter . d'écbapper aux ennemis qui s'approchaient. Même- le secrétaire du cabinet, M. Flemry de Chaboulon, apporta son opinion, qui était de s'en remettre aux généraux alliés et de s'offrir en victime, sans essayer de se dérober par la fuite.

Au milieu de tant de contradictions, tantôt défiant» tantôt crédule, toujours incertain, Napoléon pèse, dis* cute tour à tour ces opinions, n s'enferme avec ses conseillers et les retient suivant que leur avis lui semble préférable ; puis tout à coup il en ouvre lui-même un nouveau, et alors il semble qu'il ne veuille rien que

tromper les heures et donner une pâture d'un moment à son imagination et à celle des autres. En ces instantslà, il se voit déjà par delà TAtlantique, en Amérique, cultivant ses troupeaux conmie le premier homme, cherchant, trouvant enfin la paix au Mexique, à Caracas, en Californie; car il s'attache à tous ces noms; mais, bientôt réveillé de cette aventure, il revient au projet tout réel de se jeter dans les bras des soldats. On le contredit alors; il se rend au premier mot«- «Allons! j(^ voi& bien qu'il faut toujours céder,» ajoute-t-il, comme si chacun de ses projets n'était qu'une imagination vaine. Ce mailre du monde est à ce moment plus faible qu'un roseau; le moindre souffle le pousse en des sens opposés.

D'autres fois, cette lamentable incertitude lui pèse; il s'interrompt, il écoute, il demande si le peuple, l'armée ne s'émeuvent pas pour lui. Les soldats ne viendront-ils pas l'arracher à son inertie, qui est déjà un commencement de captivité? On l'entend s'écrier : « Comment Paris ne me demande-t-il pas? » 11 tressaille au bruit lointain des armes. .Quelque^ détachements qui passent sur la grande route font encore çà et là retentir t'air de leurs acclamations; mais ils ne se détournent pas, en corps, vers la demeure de Napoléon : il attend des autres un élan, une impulsion que l'on est accoutumé à recevoir de lui I S'il se montrait seulement, s'il agissait, qui sait ce que sa pré-

sence seule pourrait encore produire sur les hommes? Mais, renfermé, invisible dans les murs de cette maison écartée, il espère vainement que la multitude prendra pour lui la résolution à laquelle il ne peut ni s'arrêter ni renoncer. En voyant un tel homme réduit à rinaction, tous crurent qu'agir était devenu impossible. L'inertie dont il donnait l'exemple gagna promptemenl les plus déterminés. Tous l'appelèrent comme lui résignation. En effet, qui pouvait croire encore à sa bonne for(jane, quand lui-même avait cessé d'y croire ?

A ce long supplice de l'attente, l'outrage manquait encore. On annonce que le général Bekker arrive, chargé d'arrêter Napoléon au nom du gouvernement provisoire. On se trompait. Le général Bekker n'était chargé que de le surveiller, sous le prétexte de garantir sa sûreté. Par quelques mots, Napoléon subjugue sou gardien, et il en fait son mandataire auprès du gouvernemenl. Sur les nouvelles que le général apporte de la position des ennemis. Napoléon a conçu l'idée de punir Blùcher de sa marche téméraire en avant des Anglais. Il propose de déboucher par Saint-Denis; il s'engage à battre isolément les Prussiens avant que leurs alliés puissent se trouver en ligne. C'est là sa dernière conception militaire. Qu'on la lui laisse seulement exécuter. Cette victoire suprême obtenue , il partira, il*s*éloignei-a par delà les mers. Tout ce qu'il

\eul, tout ce qu'il demande, c*est de donner par ce dernier triomphe un appui au gouvernement français pour négocier.

Le général Bekker, entraîné , convaincu, se hâte de porter les propositions de son captif au gouvernement. Déjà les chevaux de bataille sont sellés dans la cour de la Malmaison. Chacun se prépare à courir aux armes. Napoléon attend ; il reprendra le commandement ou partira pour Texil. Trois heures se passent dans cetle incertitude entre 1^ trône reconquis ojt le bannissement.

Napoléon crut-il sérieusement que sa proposition avait une seule chance d'être acceptée de la part de ceux qui déjà l'avaient mortellement oflensé? C'est donc qu'il voulut espérer contre toute évidence. Commander, pour lui; c'était régner; et, s'il ne se donnait pas la peine de reprendre le pouvoir de vive force, comment pouvait-il imaginer que ses adversaires le lui rendissent par complaisance? Déjà ils l'avaient trop frappé pour ne pas craindre en lui le pire des ennemis. Il semble que cette proposition ne fut qu'un de ces splendides changements de scène dont il amusait alors son imagination et celle des autres sans y attacher fortement son esprit. On dit pourtant que Carnot fut d'avis de lui rendre le commandement; mais il fut le seul. Fouché repoussa la prière de son ancien maître avec un persiflage msuUant, Davout avec^la

rudesse d'un soldat : « Votre Bonaparte ne veut pas partir. Il faudra bien qu'il nous débarrasse de lui. S'il ne part à l'instant, je l'arrêterai moi -même. »

Ces paroles sont rapportées à Napoléon, il répond qu'il est prêt à tendre la gorge. Plusieurs années après, dans le silence de Sainte-Hélène, revenant sur ces événements, il dicta en quelques mots la défense de Davont, comme s'il n'avait attaché lui-même que peu d'importance et nul regret au refus d'une proposition qu'il n'avait pas jugée très-sérieuse. Quand lui-même cédait et s'abandonnait aux circonstances- avec une si grande facilité, il s'armait d'indulgence pour ceux qui y cédaient comme lui. Il avait un si grand respect de la force, sa seule divinité, qu'on ne le surprit jamais à blâmer sévèrement quelqu'un d'y avoir cédé. D'ailleurs, il était trop bon calculateur pour ne pas savoir que ce qu'il avait demandé ne lui serait pas accordé. L'empire, une fois abandonné, se reprend, il ne se donne plus.

S'il était résolu à reprendre le commandement, ce ' n'est pas la complabance de Fouché qu'il fallait invoquer : il n'avait qu'à se porter avec ses aides de camp vers le premier rassemblement de troupes ; elles l'eussent mis sur le pavois. Mais, comme disait celui de ses familiers qui le connaissait le mieux, la peur de tout compromettre s'était emparée de lui. La même irrésolution qu'il avait montrée dans les champs de

Lîgny, le lendemain de la baiaille, reparaissait bien plus grande encore à i'Élysée, à la Malmaison, à mesure qu'approchait le dénoûment. Sa seule décision arrêtée fut alors de courber la tête sous les événements ; il se dissimulait à lui-même cl aux autres cette inertie par des projets subitement conçus et plus subitement abandonnés.

La première chose qui s'use dans l'homme, c'est la force de vouloir et d'agir. Ce fut aussi, pendiamt les Cent-Jours, la seule partie qui se montra atteinte dans Napoléon. Comme un éditice hardi, resté intact dans tout le reste, si l'équilibre manque aux fondements, tout ce magnifique ensemUe qui éblouissait les yeux chancelle et s'abime au même instant. Ainsi il ne manquait qu'une chose à Napoléon pour être ce qu'il avait été jusque-là : la résolution soudaine, énergique, inflexible. Ce point ayant cédé, tout l'édifice de celle prodigieuse fortune perdit l'équilibre et s'écroula en un jour. Nous vîmes avec stupeur les plus magnifiques projets tomber en poussière, parce qu'ils n'avaient plus d'appui dans la volonté de celui qui les avait conçus.

Si, au 18 brumaire, Napoléon eût tergiversé au lieu d'agir, si, laissant à ses adversaires le temps de se reconnaître, il les eût suppliés d'entrer dans les projets qu'il avait de se rendre maître d'eux et des autres, est-îl bien sûr que son entreprise se serait accomplie avec la même facilité? Les temps étaient changés, dit-

on. Oui, sans doute, ils Tétaient; mais il avait encore pour lui l'armée et le peuple ; et, puisque, avec cet appui de tous les bras, il fut réduit à une si grande impuissance de rien tenter pour lui, pour les siens, pour la France, n'est-ce pas le plus grand aveu que son règne était fini, et que le système auquel il avait donné son nom était devenu impossible?

Le 29 juin, à cinq heures du soir, il monte en voiture précédé de ceux qui doivent être ses compagnons de captivité. Il semble d'abord n'avoir que Timpatience de s'éloigner. « Je m'ennuie de la France et de moi,» disait-il; mais bientôt il ralentit sa marche, il s'arrête à Rambouillet, demandant encore si on ne le rappelle pas. La nuit se passe dans cette oisive attente. Le jour vient. Napoléon reprend maintenant sans espoir son morne voyage vers VOcéan.

Il ne se retrouva lui-même que sur le Bellérophoiu, L'Angleterre fit alors une chose inutilement odieuse: elle eut l'incroyable bassesse de vouloir ôter.à.ce prisonnier son épée. L'amiral, à la létc de se;3 officiers, vint lui faire cette inconcevable injonction. Sans répondre. Napoléon, par son regard, repoussa l'amiral et les officiers, qui se retirèrent les yeux baissés, honteux de cet opprobre. Celte victoire fut la dernière de Napoléon. A mon avis, ce ne fut pas la moins grande.

Page 1