‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 28 sur 41 · NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS

L'ennemi était aux portes, il n'était plus possible de l'ignorer. Soit que la commission du gouvernement crât réellement que Napoléon était le seul motif de guerre, soit qu'elle aflectât de le croire, elle envoya des plénipotentiaires aux commandants en chef des années alliées. Quelques-uns de ces commissaires atteignirent le duc de Wellington à Étrée, et ses dépêches^ contiennent à ce sujet de graves déclarations.

On y voit clairement que l'assemblée, par ses négociateurs, avait deux ou plutôt trois langages, l'un pour le peuple et l'armée,» l'autre pour les alliés, le troisième pour les politiques. Elle avouait, par ses mandataires, au duc de Wellington que son plus vif désir

1 Gurwood, tfie Dispatdm of the fleJXirmarchal the dnke o{ YfeU . HngUm, toI. XII.

était d'ouvrir les portes à la Restauration ; au peuple qu'on proclamait Napoléon II ; aux étrangers que cette proclamation n'était qu'un leurre; aux soldats qu'il s'agissait de défendre la patrie; aux coalisés que les soldats étaient un danger de guerre civile ; à l'armée que Napoléon II était son chef; aux rois que tout autre que Louis XYIII ne serait qu'un usurpateur. Dans ce conflit de paroles opposées, la seule chose qui parut certaine, c'est qu'on voulait la Restauration sans avoir l'air d'y être forcé.

Quelle autorité pouvaient exercer sur nous ces mots ambigus dans une crise semblable? Quelle résolution pouvait sortir de là, ou même quelle habileté, puisque dès ce temps ce mot sembla surnager seul dans le naufrage de la langue elle-même ?

Le jugement^que l'histoire portera sur cette assemblée sera sévère. Elle vécut à peine un mois; dans cet intervalle, elle renversa un maitre abattu, elle fut impuissante dans tout le reste. En dehors du despotisme militaire, il n'y avait que deux choses (car il ne faut pas croire que les formes de gouvernement soient en nombre infini) : ce qui a précédé TEmpire et ce qui l'a suivi, la République ou la Restauration. Et, comme personne n'osa seulement prononcer le nom de la pre< mière, que l'armée empêchait que Ton avouât ouvertement la seconde, il ne resta que la ressource des paroles détournées, des subterfuges, des subtilités :

triste berceau de la liberté à venir, dans lequel disparut un moment la nation française.

N'osant rien atte<ster, ni de la France nouvelle, ni de la France ancienne, ni de la Révolution, ni de la Restauration, cette assemblée ne put conserver la tradition d'aucun droit: ni empêcher l'invasion. Pour ce dernier point, elle ne le tenta pas même; mais elle nous laissa dans le gouiïre. Tout ce qu'elle nous apprit, c'est ce Aineste secret : que l'on peut, sous de vains subterfuges, faire illusion sur les dangers les plus criants, que la grande affaiœ désormais est d^avoiv Vair, que le temps des Subtilités de Byzance est revenu, et que l'esprit français, jusque-là simple et lumineux, même dans ses erreurs, entrait dans sa période d'ambiguïtés et de sophismes.

Dans le péril suprême, l'action de Cette assemblée fut nulle, son héritage funeste. Pour nous qui avions €fu à peine le temps de la connaître, nous ne sûmes ni la r^gretter ni l'accuser. Elle disparut sans bruit dans le naufrage de tous. L'oubli la sauva des reproches.

Waterloo n'avait été qu'un désastre ; les négociations furent pis. On souffre en lisant ces notes, ces instructions, ces correspondances sur des négociations qui n'existent pas, qui ne sont qu'un leurre grossier, dont le mensonge éclate à chaque mot. Pourquoi remplir ces dernières heures par tant de paroles dérisoires? Que ne se taisait-on comme en 18147 Le silence eût

cent fois mieux valu. Un pays tombe sous le poids de six ceat mille ennemis : cela est simple et peut être digne. Mais ces vides colloques au nom de la liberté, qui concluent à une prompte servitude sous Tétranger ! c'élait déjà ce langage elfacé-sous lequel devait disparaître un jour, chez nous, jusqu'à la dernière trace des énergies de Tâme.

La vraie calamité de 1815, la voici : dans Tinyasion de Tannée précédente, Napoléon seul avait paru responsable ; mais ici la liberté se montra, et ce fut seulement pour prendre la responsabilité de la dernière heure dans une cause perdue. Ainsi, ce qui aggrava toutes choses, après Timpuissance du despote on vit rimpuissance de la liberté; il sembla que Ton assistait à la défaite de Fesprit après la défaite des armes.

Que Fon-ait pu croire à Tefticacité des négociations, qu'un manque si absolu de pénétration et de clairvoyance ait été possible, que les commissaires de l'Assemblée aient si obstinément fermé les yeux à l'évidence, que les outrages n'aient pu leur rendre la conscience d'eux-mêmes et des choses, cela semble incroyable. Nous le déclarerions impossible, si nous n'avions vu nous-même de quel aveuglement peut être frappé un parti au moment où il touche à sa ruine.

Le duc de Wellington renvoya les négociateurs avec ces mots : a qu'il ne voudrait pourtant pas leur faire perdre leur temps ; » et, comme ils insistaient pour

rester, il leur offrit de les diriger vers les souverains alliés, qui étaient alors à Heidelberg. Les négociateurs firent ce long et inutile voyage jusqu'à Haguenau : les rois refusèrent de les voir et les renvoyèrent à leurs ministres; les ministres les congédièrent sans réponse.

Ici encore, la haine de Blûcher fut moins nuisible, car elle ne permit pas l'erreur. Il ne consentit pas même à échanger une parole avec les négociateurs français. Un de ses aides de camp répondit pour lui, avec une franchise barbare, a qu'il suspendrait les hostilités quand il serait entré dans Paris, pourvu que Napoléon lui fût livré. » Cela n'empêcha pas le maréchal Davout de tenter directement de nouvelles ouvertures; sur quoi, Blûcher prit occasion d'eihaler sa haine dans la réponse suivante : «Voulez-vous assumer sur vous le sac de Paris comme celui de Hambourg? Mous voulons entrer dans Paris pour garantir les honnêtes gens contre le pillage dont ils sont menacés par le peuple. »

Ainsi celte accusation de pillage, c*est de notre ennemi le plus acharné que nous la tenons. Que de fois nous l'avons entendue depuis ce temps-1^ et toujours dans le même sens ! Le maréchal Blûcher l'a fait entrer dans notre langue politique. Toutes les fois qu'il s'est agi de montrer quelque énergie, quelque courage d'esprit, quelque hauteur d'ftme, ou lorsqu'il aurait

fallu défendre une podtion morale, une idée acquise, upe vérité obtenue au prix de millions de vies, le mot de Blûcher a été répété : « Vous voulez donc le pillage? » et Ion a ouvert les portes et cédé jusqu'à ce qu'il n'y eût plus riôn à défendre.

L'assemblée des Cent-Jours en a appelé dans ses derniers moments à la conscience des générations futures. Nous sommes ces générations, et nous répondons que nous avons été fraudés. C'était à die de nous léguer le désastre sans l'augmenter de ces prosternations. On n'a pas le droit d'exiger d'une assemblée l'héroïsme d'un autre temps, cela est vrai ; mais on doit reprocher à celle des Cent-Jours d'avoir servi de jouet aux ennemis en se laissant amuser jusqu'au bout par des négociations dérisoires. Le plus grand mal que l'on puisse faire à la liberté, à la justice, à Thcmneur, à toutes les belles choses de ce monde, c'est de leur faire jouer le rôle de dupe : infaillible moyen d'en dégoûter les hommes.

Dans ces entrefaites, Foudié n'avait cessé d'être en communication suivie avec les ennemis. Il était décidé à agir conformément à leurs vues. La première chose était de gagner un grand nombre de députés. Il y réussit sans trop de peine, tenant à chacun un langage différent* Son dernier effort fut de préparer les Chambres à la restauration de la légitimité ; pour cela, il fallait trouver une phrase, un mot qui mit à l'aise

toutes les défections. Ce Hiot fut alors la conservation de la capitale: On faisait à chacun par là un devoir civique de se livrer sans résistance; la pusillanimité même devenait une vertu .

Quand on a fait aux hommes une dignité de leur propre faiblesse, il faut admirer avec quelle unanimité ils se précipitent, car on a à la fois les bons et les mauvais. Cette unanimité ne manqua pas à Fouché. Sous sa dictée, la chambre des représentants adressa une proclamation aux Français, modèle de ce langage tortueux qn*oa n'avait plus revu depuis la dernière journée de Florence en 1527. Dans cette proclamation, on parlait d'abord de Napoléon avec complaisance, mais sans «icune hostilité pour les Bourbons; puis il y avait des caresses pour les libéraux et en même temps une première voie ouverte au droit divin. Enfin d'ambages en ambages, de circuits en circuits, on arrivait à une conclusion toute semblable à la proclamation de Louis XYIU. Ainsi cette adresse aux Français parlait de Bonaparte pour arriver aux Bourbons, et sur un ton guerrier « des nécessités d'une imposante attitude militaire » pour conclure à la reddition et soumission sans coup férir.

Avant de disposer de l'assemblée, Fouché s'était emparé de Davout. L'un et l'autre, quoique sûrs du concours de tous les pouvoirs, redoutaient encore 'impression publique. D*abord ils allèrent à leur but

avec une exti-ëme circonspection au milieu d ordres, de décisions conlraires, qui se délruisaient les unes les autres; puis, trouvant partout des complices, la hardiesse leur vint. Dès le 26 juin,Davout était en communication secrète avec le parti des Bourbons; le 27, en plein conseil, il avait déclaré que la France était perdue, si elle ne se hâtait de traiter avec Louis XVIII; le 29, il fut même surpris par une dèputalion des Chambres en conférence avec Taffidé de ce parti, M. de Vitrolles^ Cela pourtant n'ouvrit les yeux à personne. Le lendemain parut une fiëre déclaration contre les Bourbons; elle était signée de Davout. La complaisance ou Tillusion devait tout couvrir jusqu'à la dernière heure.

A rapproche du dénoûment que Ton aperçoit déji, M. le colonel Charras fait éclater des paroles indignées, ardentes, qui couronnent noblement son ouvrage. Pour moi, accoutumé depuis trop longtemps à réprimer mes plus justes indignations et à n'en laisser échapper que ce que je ne puis ëtoufler, je ferai effort pour terminer ce récit comme je Fai commencé.

* Mémoires ée M. de VUrolles, cilés par M. Duvagier de HtoraDDo, Uitlotre parlementaire.

INYESnSSEMBNT DE PARIS. — AFFAIRE DE VERSAILLES.

Des négociations fictives jointes à la demande réitérée de suspendre les hostilités ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'accroitre outre mesure la confiance des ennemis. Elle alla bientôt jusqu'à la témérité. Certains, par les intelligences qu'ils avaient avec Fouché, qu'il suffirait de frapper un grand coup sur les esprits, ils formèrent une résolution dont ils ne se seraient pas avisés l'année précédente, même avec des forces supérieures. Ce fut encore Blûcher qui se chargea de l'exécuter.

Une reconnaissance rapide en avant de la plaine de Saint-Denis lui avait appris que ta position ne pouvait être emportée de ce côté de la Seine qu'après une* bataille. Vaincre l'armée française retranchée dans ses lignes était difficile, et un échec suffirait pour détruire tous les résultats inespérés de la campagne. Mais, si

la rive droite de la Seine présentait de tels obstacles, on savait que la rive gauche était sans défense ; probablement on n*y rencontrerait que des détaciiements isolés. L'apparition soudaine de l'armée prussienne sur ce point, où elle n'était pas attendue, achèverait de consterner les habitants; et l'on entrerait à Timproviste au cœur de la capitale par le défaut de la cuirasse.

Sans doute, c'était là une témérité insigne, de se porter au delà d un grand fleuve en laissant ses alliés sur l'autre bord. On risquait d'être détruits successivement, sans pouvoir se rallier; mais laadace avait réussi jusque-là : pourquoi y renoncerait-on, si près de toucher le but? Les Anglais masqueront le mouvement devant les lignes de Saint-Denis et de Montmartre, pendant que les Prussiens déboucheront par les deux ponts de Saint-Germain et de Maisons, dont on vient justement de s'emparer. Ce plan à peine conçu, on commence à l'exécuter; mais l'expérience ne tarda pas à montrer combien il eût pu coûter cher à l'ennemi.

Le soir du 30 juin et dans la nuit, le i*' et le 3* corps prussiens se mirent en marche pour Saint-Germain, l'un par Blancménil et Âulnay, l'autre par Gonesse et Argenteuil. Le 4* corps resta en position au Bourget, avec ses avant-postes à Stains et Aubervilliers. L'armée anglaise avait sa droite sur les hauteurs de Richebourg, sa gauche au bois de Bondy. La hflte de Blû-

cher était si grande, qu'il aventura le colonel de Sohr avec deux régiments de cavalerie légère pour le pré* céder jusque sur la route d'Orléans. Le général prussien comptait sans doute que l'arrivée de sea édaireurs dans une direction si éloignée, coupant à la fois les communications avec la Normandie et la Loire, ferait tomber tous les projets de défense. Le colonel de Sohr, après avoir passé la Seine à Saint-Germain, bivaqua à Marly; le lendemain, n'apercevant aucun obstacle, il se hasarda plus loin : à midi, il occupait Versailles.

Cependant un mouvement si téméraire n avait pu échapper aux Français. Excelmans, qui avecYandamme couvrait le sud de Paris, ayant appris que des hussards prussiens s'étaient jetés sur Versailles, résolut de les enlever. Avec les 5*, 15% 20' dragons et le 6* de hus* sards, il marche par Montrouge et Plessis-Piquet. En même temps, la cavalerie l^ère de Pire, avec le 44* régiment d'infanterie, est détachée par Sèvres sur les flânes et les derrières de la brigade prussienne. Dans l'après-midi du 1^ juillet, dei Sohr rencontre les fantassins de Vandamme. II se retire et tombe au milieu des chasseurs de Pire et des dragons d'Excelmans. U revient sur Versailles. La garde nationale, postée aux barrières, Faccueille par un feu nourri qui l'oblige de se rejeter sur Roquencourt. Traquée de village en village, il ne restait plus de cette brigade que 150 hommes. Ils sont culbutés dans le village du Chesnay. Le

colonel de Sohr y est grièvement blessé. Le» soldats mettent bas les armes jusqu'au dernier.

Que serait*il arrivé, si les deux corps de Yandamme et la garde avaient soutenu cette attaque d'Excelmans? L'armée prussienne, morcdée à droite et à gauche de la Seine, était certainement en péril; mais les espéran* CCS que ce succès avait réveillées ne devaiait pas durer. Sans en recueillir aucun avantage, Yandamme et Excelmans reçoivent l'ordre de se retirer, la droite sur la Seine, la gauche sur Montrouge, le caitre en arrière du village d'Issy. Les avant-postes qui avaient occupé Montenotte, Rivoli, les pyramides, Yienne, Madrid, Lisbonne, le Kremlin, sont maintenant repliés à Châ* tillon, Clamart, Meudon, Sèvres et Saint-Cloudl

Le lendemain 2 juillet, Blûcher, à qui on avait laissé le temps de concentrer son armée sur la rive gauche, marche en plusieurs colonnes par la vallée de la Seine et par les hauteurs qui de Saint-Germain se rattachent à Meudon. A trois heures, Zietben avait atteint Sèvres. Les Français s'y défendirent et se retirèrent sur les Moulineaux, de là sur Issy, et dans la nuit sur le faubourg de Yaugirard. Pendant cette dernière nuit, les armées ennemies occupent les positions suivantes : Ziethen, sa droite è Clamart, le centre à Meudon, la gauche aux Moulineaux; Thielmann à Châtillon, Bulow en réserve à Yersailles. L'armée anglaise était immobile sur le front des lignes fortifiées, au côté nord de

Paris; le duc de Wellington avait jeté un pont à Ârgen teuil, et, par Asnières, Courbevoie, Suresnes, il avait lié ses communications avec les Prussiens.

Ainsi, le 2 juillet, les Français étaient enfermés de tous côtés dans leurs lignes, et à ce moment leur situation put paraître désespérée; mais avait-on fait, du 29 juin jusqu'à ce jour, le nécessaire pour empêcher les choses d'empirer au point où elles étaient maintenant arrivées? On avait laissé trois jours à l'armée prussienne pour se jeter sur la rive gauche, s'y rassembler, s'y déployer. Le succès de Vandamme n'avait pas été poursuivi; au contraire, les combats livrés à Sèvres, aux Moulineaux, à Issy, avaient paru plutôt des démonstrations pour masquer la retraite que des projets de résistance véritable. Dans ces feintes, on voit Texécution du dessein formel de céder Paris et la France sans coup férir. Où étions-nous donc tombés pour que le héros d'Eckmûhl et d'Auerslaedt ne servit plus qu'à couvrir Fouché ?

Le jeu convenu fut joué avec une parfaite assurance; le gouvernement provisoire commença par répéter sa demande ordinaire d'un armistice aux généraux alliés. Le duc de Wellington excellait dans celte diplomatie militaire. Il répondit avec son flegme accoutumé que, le grand obstacle à l'armistice ayant été éloigné avec Napoléon, la question se réduisait, selon lui, aux termes suivants : les Anglais et les Prussiens entreraient dans

Paris le 7; Tannée française évacuerait la capitale et se retirerait de l'autre côté de la Loire jusqu'à ce que le roi (à sa rentrée, le 8) en avisât autrement. Sa Grâce s'olTrit même àtenter d'obtenir que le prince Blûcher retint deux jours ses troupes dans leur position de Clamart et deMeudon; mais, en même temps, elle déclara qu elle ne pouvait consentir à suspendre les hostilités tant qull resterait un seul soldat français dans Paris. Ayant reçu cette déclaration expresse de la part de Sa Grâce, les commissaires se retirèrent.

A force de haine, Blùcher rendit aux choses le tragique et le sérieux que tant de dissimulation leur enlevait. Comme on lui avait envoyé pour commissaire un simple général, il requit d*aboi*d du maréchal Davout un négociateur plus autorisé. Enfin, il indiqua pour signer la capitulation le palais de Saint-Cloud, et il se hâta d'y porter son quartier général. Pour couronner rhumiliation de la France, il voulut que la capitulation fût signée dans le même palais d'où étaient sortis tant d'ordres absolus pour la Prusse et l'Europe.

3*1 UISTOIRE

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GO?(SEiL DE GUERRE. » COiNVBNTION. DE PABIS.

Le projet de capituler allait s'exécuter comme il était convenu; mais il fallait le déguiser encore aux yeux du grand nombre. Voilà pourquoi, avec un éclat singulier, on réunit un conseil de guerre formé des principaux généraux ; mais, en même temps, on ne le réunit que dans la matinée du 2 juillet, lorsqu'on était enveloppé de toutes parts. Avec une ruse dû il est impossible de ne pas reconnaître la main de Fouché, on posa la question de la défense quand elle put paraître résolue aux yeux mêmes des meilleurs. Si Ton voulait combattre, c'est le 29, le 50 juin qu'il fallait s'y résoudre; mais, le 2 juillet, il était trop tard: la délibération ne pouvait plus servir qu'à masquer les conciliabules avec Tennemi.

Rien de plus imposant que la réunion des généraux à la Yillette, et pourtant il n'est pas croyable que la pos-

lérité ratifie la décision qu'ils prirent de i*endrc Paris sans combat. Quelle dirférence on \il alors entre 1814 et 1815! L'année précédente, en des circonstances plus désespérées, les maréchaux Mortier et Marmont, avec une vingtaine de mille hommes, n'avaient pas hésité un instant à livrer bataille sous Paris, à la Yillette, à Believille, jusque dans les faubourgs et aux barrières même. Ils ne s'étaient retirés que lorsque toute résistance avait été épuisée. Cela n'avait étonné personne. On n'aurait pas même compris qu'il pût en être autrement. Et maintenant, dans les mêmes lieux fortifiés par l'art, avec 80,000 soldats appuyés de 17,000 tirailleurs, de 50,000 gardes nationaux rangés derrière la position presque inexpugnable du canal de VOurcq^ en face d'un ennemi partagé, on se décidait à se retirer, à céder Paris et la France sans brûler une amorcel Pourtant on avait vu, dans les combats de Compiégne^ de Senlis, hier encore à Versailles, par le coup de main d'Excelmans, que c'étaient des Français que Ton commandait, et qu'ils savaient encore aborder l'ennemi t

Que sétait-il donc passé? Le voici. Dans l'intervalle de cette année, on avait fait cette étrange découverte, qu'il est trop dangereux pour l'ordre de défendre une capitale, que l'on fait courir par là un trop grand risque aux arts, au commerce, à Y amélioration def mœurs (car ces singulières considérations furent alléguées par le gouvernement dans sa proclamation).

Comme si Tannée précédente il n'y avait point eu de beaux-arts et de mœurs à améliorer ! comme si les étrangers avaient hésité jamais à Jivrer bataille sous leur capitale pour la sauver ou la reprendre : les Autrichiens sous les murs de Vienne, à Essling et à Wagram; les Espagnols sous Madrid, à Somo-Sierra; les Russes sous Moscou, à la Moskova, et dans cette même campagne les Anglo-Belges à Bruxelles!

Il faut bien admettre que, dans ce conseil suprême de la YiUette, ces hommes si familiarisés avec la mort ne l'ont pas crainte pour eux-mêmes ce jour-là plus que les autres jours de leur vie; mais ils subirent la force des choses, qui se montrait partout. Bonaparte tombé, le bonapartisme avait disparu. A sa place ne se montra aucun principe qui semblât valoir qu'on s'ensevelit avec lui.

Les militaires, comme les autres hommes, en des circonstances trop fortes, laissent entrer dans leurs jugements pratiques, sur ce qu'ils savent le mieux, des considérations étrangères à leur profession . Quand cela arrive, tout est perdu, car ils peuvent couvrir de la gloire qu'ils ont acquise dans vingt batailles les sophismes de la lassitude ou de l'incon* stance. Et qui alors, dans une question militaire, peut résister à leur autorité? quelle voix serait entendue? Lorsque tous les maréchaux, moins un seul, Lefebvre, opinaient pour la reddition, il ne restait qu'à opposer

chacun d'eux à lui-même. Que le prince d'Eckmûhl, le prince d'EssIing, le duc de Dalmalie se souviennent seulement de Davqiit, de Masséna et de Soult. En effet, il n'y avait pas là un seul homme qui n'eût, en d'autres temps, engagé quelque affaire avec des chances beaucoup moins grandes. Davout, le plus décidé à capituler, n'avait-il pas, avec 30,000 hommes, battu les 90,000 Prussiens d'Auerstaedt? Mais maintenant la raison stratégique ne servait qu à couvrir la raison politique.

Pour quelle cause se ba{trait*on à outrance? La Révolution? Napoléon se.vantait de l'avoir détruite. Le bonapartisme? Il avait abdiqué avec son chef. La patrie? Elle avait été violée Tannée précédente. La liberté? On avait appris pendant quinze ans à s'en passer . L'égalité ? Était-ce donc à des princes, à des ducs, à des comtes, à des barons de s'immoler pour elle? Restait le mobile sacré, l'intérêt ; et il est certain qu'il y en avait un évident à ne pas se compromettre davantage avec la Restauration et à lui ouvrir les portes sans tarder.

D^aîlleurs, l'accusation de pillage reparut, et cette fois contre les soldats français, les défenseurs étant, disait-on, plus à craindre que les ennemis. Et cela se répétait à la vue même de cette armée qui n'avait rapporté pour butin que ses blessures. Quant au chef, le prince d'Eckmûhl mit fin aux dernières hésitations

en déclarant qu'il avait vaincu depuis quelques jours j;e8 idées et ses préjugés. Celle difficulté écartée, il était bien entendu, en effet, qu'il ne^estait plus aucun niotif de combattre.

Les masses de Tannée eurent un instinct différent, puisqu'on assure qu'elle voulut se donner un autre général. EllQs'oflrit, dit*on, à Yandamme; mais legénéral Vandamme avait été des conciliabules du prince d'Eckmûhl, et il pensait exactement comme lui. Ne trouvant donc plus de chef illustre et ne voulant pas se donner à un chef obscur» d'ailleurs ne pouvant sauver le gouvernement et TAssemblée malgré eux, il ne resta à cette armée décapitée qu'à se retirer derrière la Loire, jusqu'à ce qu'elle fût licenciée.

La capitulation de Paris s'explique par la prostration et les embûches de l'esprit politique. Au point de vue militaire, elle ne se eompraod plus. Admettez on principe que, dans Tintérèt d'une capitale, une armée de'défense, sous ses murs, doit la céder à l'ennemi sans combattre; il n'y a pli|s aucune garantie pour la sécurité ou l'indépendance d'une nation. Car il suffirait à l'ennemi de surprendre quelques marches et de se présenter devant la capitale pour que la nation fût aux abois et dût se rendre sans merci.

Les Russes, les Autrichiens, les Bavarois avaient déjà, il est vrai, passé le Rhin. Hs pouvaient faire leur

jonction dans quinze jourç, et cet ennemi absent agit sur les esprits comme s'il eût été présent. Il pesa de tout son poids sur la décision du conseil de guerre. Pourtant quel essor une bataille gagnée sous Paris n'eût-elle pas donné à la France? Qui sait les combinaisons nouvelles qu'un grand succès eût amenées? La France en eût été pcut-élre toute changée.

D'ailleurs, si Ion se refusait à battre l'ennemi présent par la considération que l'on aura peut-être affaire plus tard à des ennemis encore absents, il faudrait renoncer à la guerre. N'avait-on pas vu des causes ruinées subitement relevées par un seul coup? La posté* rite répondra que, puisque Napoléon s'abandonnait, il ne fallait pas s'abandonner soi-même, qu'il ne doit pas être permis de désespérer quand on a encore 100,000 hommes sous la main, sans compter les corps de Rapp, de Suchet, de Lamarque. Et, au pis aller, que pouvait-il arriver? Que la bataille fût perdue, et que l'honneur fût sauvé.

Dans cette crise suprême, on cherche les traces d'un homme que Thistorien Niebuhr admirait comme un ancien RoiAain, qui avait autrefois sauvé la France, et que Napoléon avait repris, mais en l'affaiblissant à son insu d'un titre féodal, Carnot. Lui aussi (et rien ne montre mieux l'embûche) désespéra de la défense de Paris au moment où la question fut posée. Avec Carnot, la patrie sembla se voiler et s'abandonner

elle-même; mais, ce moment exceplè, ses avis gardèrent quelque chose de la trempe des temps inébranlables. Après Waterloo, il avait voulu que Napoléon, descendu au palais de TÉlysée, retournât sur-le-champ à l'armée pour la rallier. Après la capitulation de Paris, il voulait que TAssemblée et le gouvernement se retirassent au milieu des troupes, sur la Loire, pour continuer la défense et appeler la France aux armes. Tels furent ses avis. Le seul que Ion accepta fut celui où il avait désespéré. Cet homme antique s'adressait à des hommes nouveaux qui ne Tentendaient plus. Aussi cette capitulation, déguisée sous le nom de convention, a-t-elle été si funeste, que tous les partis qui y ont prêté la main, tous les gouvernements qui s'y sont associés de près ou de loin, ont péri les uns après les autres, frappés d'impuissance ou soupçonnés de défection .

Au milieu de ces ruines, la chambre des représentants récapitula les vœux du peuple. Comme première garantie, elle demandait une constitution délibérée par la représentation nationale, la liberté politique, le système représentatif, la liberté de la presse, la responsabilité des ministres, l'abolition de la noblesse ancienne et nouvelle. Prises pour devise dans le combat, ces paroles eussent pu avoir une grande puissance ; mais, jetées au hasard, avant de se rendre sans résistance, elles ne devaient rien produire de durable.

Vains simulacres par lesquels de faibles assemblées couvrent leur retraite et leur abandon de la chose publique, d'autant plus que personne ne prend la responsabilité de semblables protestations. On jette au vent des mots fastueux; à leur abri, on court prêter un nouveau serment au plus fort. Rien n*a plus usé la parole chez les Français que ces déclarations qui ne sont suivies d aucun acte, d*aucun sacrifice. C'est par là que la langue française a été comme exténuée. Dans tout cela se trouvait déjà le germe de ce que nous sommes devenus.

La liberté même sembla se parodier, quand, au milieu de ce manque de résbhition, un député osa reproduire tes paroles de Mirabeau : « que Ton ne céderait qu'à la puissance des baïonnettes.» Tous les membres se levèrent : ils s'écrièrent qu'ils resteraient inébranlables à leurs places. Le lendemain 7 juillet, les portes étaient fermées; des troupes en interdisaient l'approche aux députés. Le général la Fayette se présenta pour entrer; on lui cria à travers les grilles qu'il y avait ordre de ne laisser entrer personne. Encore une assemblée française expulsée par des soldats! Du moins, ce jour-là, ils étaient étrangers '•

< Mémoires du général la Fayette, t. IV, p. 4']i8.

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