‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 29 sur 41 · L'INVASION. - SECONDE RESTAURATION · texte numérisé non relu

L'INVASION. - SECONDE RESTAURATION

C'était donc là ce que la France avait gagné en se mettant à la discrétion d'un seul : d*abord des victoires éclatantes qui tenaient du prodige, puis des victoires plus durement achetées, longtemps incertaines, suivies d'avantages douteux; enfin, dans les dernières années, des entreprises plus gigantesques, plus éblouissantes que solides, Tespérance prise pour la réalité, l'imagination poup les faits I Et pendant qu'on avait rcveiUé chez les peuples étrangers le désir de l'indépendance à force d'oppression, on avait étouffé chez nous la liberté, qui seule pouvait faire les miracles : de là le vide au dedans et les invasions infaillibles aussi longtemps que le régime eât duré.

En 1792, les armées étrangères s'étaient consumées dans quelque siège obscur sans oser entamer un pouce du sol sacré. Elles avaient été arrêtées par le prestige ou la superstition de la révolution française au moins

autant que par les armes; mais le rempart moral qui nous avait protégés était tombé avec notre liberté même. Les idées, les principes qui nous avaient dé* fendus comme des forteresses, nous les avions laissé démanteler. Cent jours n'avaient passuiB à les refaire; et c'est par cette grande brèche ouverte, non point f)ar une autre, que Tennemi entrait maintenant de toutes parts et sans obstacle.-

C'est par là que faisaient irruption les Russes de Barclay, les Autrichiens de Schwartzenberg, les Bavarois, après avoir franchi le Rhin à Mannheîn, à Bàle, à Oppenheim. Les armées poussaient les armées. Derrière elles, les prédications des enthousiastes poussaient les peuples contre nous; et que nous restait-il à leur opposer? A qui pouvions*nous faire croire, des Allemands, des Prussiens, des Anglais, des Italiens, des Espagnols, que l'obéissance passive était la continuation de la liberté, que les institutions de Charlemagne étaient les institutions delà Constituante? Grâce à une éducation particulière qui nous avait isolés du genre humain, nous avions pu nous jpénétrer péniblement de ees maximes; mais, quand même les étrangers eussent compris ces choses bizarres, quel prestige pouvaientelles exercer encore sur eux? Ce que l'on appelle les idées nouvelles présentées sous la figure d'un maître absolu leur parut ce qu'il y avait de plus vieux et de plus insupportable. £t, en effet, il n'est pire chose au

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monde que la servilité qui prend lé masque de l'indépendance.

A toutes les revendications de la liberté nous avions eu beau opposer le Code civil ; les universités de Prusse et d'Allemagne nous avaient répondu, par la bouche des Fichte, des 6oerres,des Jahn, des Thibaut, que le code de Justinicn lui-même n'avait pas eu la prétention de remplacer la vie morale, libre, détruite par l'empire de Byzance. Et ils ajoutaient a qu'il n*était pas une des maximes de 1789 qui n'eût été abandonnée ou reniéa, que cent jours n'avaient pas changé l'ouvrage de quinze ans, et qu'on n'avait plus aflaire à la révolution française.» Nous nous trouvâmes ainsi désarmés plus encore que par nos défaites ; car nos simples maximes avaient été remplacées par des con tradictions telles que celle-ci : m que la liberté s'établit par le despotisme. » Dans cette idée fausse devait succomber deux fois la France, en 1814 et 1815 ^ Le monde entier lui-même y périrait, si Ton pouvait réussir à l'armer pour ces subtilités.

Louis XVllI reparut; et, comme si on eût* voulu marquer que la guerre seule avait tout fait, il rentra dans Paris le lendemain même du jour oii les Anglais et les Prussiens en avaient pris possession. Rien ne dissimu-

^ a II n'y a plus de France tant que Ic^ armées étrangères occupent notre territoire. » (Madame de Staël, Considérations sur la Hé\u>lution rançaise.)

lait plus les armes ëlrangëres. Le roi n'avait plus, comme en 1814, des rois pour compagnons et pour introducteurs. L'empereur Alexandre n'était plus là pour se faire pardonner la victoire par ses sourires. C*étaient des généraux ennemis, couverts du sang nouvellement versé, qui ouvraient le chemin. L'un d'eux menaçait déjà de renverser les monuments qui lui rappelaient ses défaites.

Ainsi nul artifice ne dissimulait aux yeux les dures conditions de la force et de la nécessité. Elles apparaissaient dans toute leur rigueur en dépit des acclamations. On oublia même d'aller, comme Tannée précédente, à l'église Notre-Dame rendre grâces à Dieu de ce Irône reconquis ; mais on se hâta vers le palais des Tuileries par le plus coyrt chemin, soit précipitation après ce nouvel exil, soit que Ton cnlt inutile de dissimuler. Don funeste que cette couronne ainsi reçue, sans intermédiaire, des mains de Blûcher et de Wellington, que M. de Chateaubriand appelait alors notre nouveau Turenne ! Les Bourbons auront raison de soutenir qu'il n'y a eu entre eux et la nation ni conditions ' ni contrat ^ Ils ont pour eux le droit de la guerre, et il est presque impossible qu'ils ne finissent point par s'en prévaloir. Ce jour-là, l'excès même de leur droit

* « Fouché, déji ministre da roi, annonça que les alliés le ramenaient impérieusement sans négociations ni pacte, » (La Fayette, Mémoires, l. V, p. 478.)

sera leur ruine, car les mêmes hommes qui veulent bien aujourd'hui se rendre à merci Toublieronl dès demain. Bientôt ils s'indigneront qu'on leur dispute les garanties qu'ils ont refusé de défendre.

Entre les Bourbons et la masse des Français que restait-il des illusions et des espérances de l'année précédente? Désormais on se connaissait trop bien, et Ton avait appris que nul n'était changé. Le roi savait qu'il pouvait être abandonné de ses sujets, et ceux-ci qu'ils pouvaient élre asservis sous prétexte d'être affrandiis.

Ce jour-là, un seul homme put triompher sans«rainte de l'avenir : c'était Fouché. Ministre de Napoléon, il se voyait ministre des Bourbons. Au pied du trône qu'il relevait, au milieu de la stupeur d^ peuple qu'il changeait en acclamations, il dut croire dans le cortège que lui seul était infaillible et nécessaire; mais c'est lui, au contraire, qui devait être le premier désabusé par l'exil et par une mort obscure et misérable.

Qui eût pu lire dans l'avenir eût vu que celle admirable entrée préparée par Foliché ne devait profiter à personne. Le bonapartisme y trouvait sa ruine, la. Restauration un motif permanent de reproches, puis d'accusations, enfin sa perte. Quant au parti constitutionnel, il ne s'était montré que pour ouvrir les portes aux ennemis : fatal commencement qui devait aussi se retourner contre lui et contré nous !

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