‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 4 sur 41 · RESTAURATION DE · texte numérisé non relu

RESTAURATION DE

Au commencement de 1814, les Français s'étonnaient encore d'avoir été vaincus ; ils cherchaient sur qui ils pourraient faire peser la responsabilité de leur défaite. Bientôt la maison de Bourbon, qui avait le plus profité des désastres, en parut la première complice. Dès lors cette dynastie put voir combien c'est un don liuieste et difficile à garder que celui d'un trône reçu de la taain de l'étranger. En peu de mois, la nation avait bit cette découverte que son principal ennemi, c'était son gouvernement. Chacun sentait déjà ce qu'il y a d'insupportable dans une paix imposée. Ceux qui avaient espéré goûter au moins le repos dans la Restauration s'étonnaient de trouver en toutes choses une guerre intestine, l'étranger, d'autres mœurs, un autre siècle, et comme une autre race d'hommes que l'on ne connaissait plus. De son côté, la légitimité reprochait comme une félonie aux hommes de la Révolution Tat-

lâchement qu*ils gardaient à leur^ souvenirs el à leurs intérêts.

La sincérité même des passions de la Restauration était pour elle une cause de faiblesse. Nul gouvernement n'a mis tant de bonne foi et de franchise dans ses haines : il a combattu à visage découvert le siècle nouveau; par là, il a été le plus éloigné de Tesprit politique qui a fini par prévaloir. La Restauration a toujours ignoré ce grand secret que nous avons si Ibien appris, qu en accordant aux hommes de nos jours les mots, les apparences, il est possible de leur enlever les clioses, presque sans qu'ils s'en doutent. Le caractère du gouvernement de la légitimité est d'avoir attaché aux mots, aux couleurs, aux cocardes, aux oripeaux, à ce qui frappe les yeux de la multitude, autant d'importance qu'aux afTaires elles-mêmes. La moindre concession de langage sur ces points lui était odieuse; elle mit ainsi tout le monde dans la confidence de Thorreur qu'elle éprouvait pour les bienfaits de la Révolution. Il en est résulté que tout est devenu signe de ralliement contre une dynastie qui procédait avec la témérité passionnée d'un autre siècle au milieu des calculs du nôtre.

Quand le peuple lui-même eût voulu se tromper, il n'aurait. pu y réussir. La Restauration, en affichant partout sa victoire, la dénonçait à la haine publique. f^ gouvernement des Bourbons, pour le vain plaisir

d'humilier ses anciens adversaires, risquait à cliaquc moment son existence. Il jouait pour une cocarde le trône de France. Même les numéros des régiments leur furent ôtés, coAme si on leur eût enlevé par là leurs souvenirs !

Quelle n*a pas été Tinfluence du drapeau blanc substitué au drapeau de la Révolution! Le peuple, qui ne lit pas, juge de tout par les signes, par Tapparence; et d'ailleurs une certaine simplicité, qui élait le fond de l'esprit français, l'avait protégé jusque-là contre les subtilités : la nation portait dans la lutte la même loyauté que son gouvernerftent. Tous les deux ne suivaient que leurs passions crédules, sans y mêler presque aucun artifice. Eu voyant arboré le drapeau de

l'ancien régime, les masses voyaient déjà en imagina-

lion le retour de la dîme, de la corvée, des droits féodaux, de la noblesse et du clergé, c'est-à-dire de tout ce que l'on avait appris à haïr et à craindre depuis un quart de siècle. Au contraire, les couleurs proscrites réveillaient en un clin d'œil les espérances les plus éloignées. Il faut avoir vécu dans ce temps-là pour Savoir ce que produisait sur la foule l'apparition d'un lambeau de drapeau enfoui et sauvé par hasard. C'était la bonne fortune, l'honneur, la vie heureuse, qui revenaient, car on avait déjà oublié le sang versé. Que serait-ce donc si ce drapeau était rapporté miraculeusement de nie d'Elbe I

Ainsi la nation se sentait blessée dans les petites choses autant que dans les grandes, et, comme l'occasion ne manque jamais pour les premières, la blessure était de chaque instant ; l'irritation croissait à vued'œil. La honte, le ressentiment de la défaite chez un peuple alors fier, qui avait subi des calamités, mais point encore de flétrissure, la menace perpétuellement suspendue de perdre ce que Ion avait sauvé, l'intérêt, la peur même, tout ce qui peut exciter l'esprit d'une nation se réunissait peu à peu contre le gouvernement de la Restauration ; plusieurs l'appelaient déjà le gouvernement de l'invasion. Avec sa mobilité surprenante, Paris avait oublié qu'il s'était pavoisé des couleurs de l'ennemi, du moins il s'efforçait déjà de le faire oublier aux autres.

Dans ces circonstances, les germes des passions et des haines qui devaient renverser ce gouvernement par la main de la nation elle-même en 1830 étaient déjà tout Jbrmés. En se développant, ces germes ne pouvaient manquer de détruire un édifice si mal cimenté, qui, à peine commencé, penchait déjà vers sa ruine ; mais il pouvait aussi se faire que cette ruine fût hâtée, précipitée avant l'heure même par Teffort d'une volonté seule.

Si, avant que la nation soit prête à faire explosion, il se trouve un homme qui serve de ralliement aux passions nouvelles, qui ait gardé dans sa chute le prestige

DE LA CAMPÂG?iE DE 18*15. 45

delà prospérité; si, usant de Thabileté qui a manqué à la Restauration, il s'enveloppe de ces signes, de ces apparences, de ces drapeaux, qu'elle a rejelés, et s'il confond ainsi sa cause avec celle de la France, alors cet homme pourra devancer de quinze ans l'œuvre de la nation entière.

Qu'il vienne, qu'il se montre seulement ! Sans lui demander de gages, tous l'accepteront d'abord comme une délivrance, par cela seul qu'il s'agit d'un changement. Les ressentiments s'uniront pour lui ouvrir le chemin. Ce ne sera pas l'acclamation naïve d'un peuple entier qui n'a jamais été trompé! Ce sera le silence d' un peuple qui attend un vengeur; et, comme la haine et non l'amour sera le principal mobile des actions, la concorde ne se montrera qu'un moment. Tous seront unis jusqu'à ce que le gouvernement imposé soit renversé; celui qui doit le détruire ne trouvera point d'obstacles. Les difficultés ne recommenceront pour lui que lorsqu'il sera redevenu le maître.

Cependant, au congrès de Vienne, les empereurs de Russie, d'Autriche, les rois, les princes, les plénipotentiaires de tous les États d'Europe refaisaient, parmi les fêtes, la carte du monde. L'Angleterre, la plus avide, se payait, sur tous les rivages, de ses subsides, par Malte, le Cap, l'Ile de France. La France perdait ses frontières du Rhin; elle restait ouverte à la Prusse, à TAutriche, à la Bavière. La Pologne disparaissait.

quoiqu*on lui laissât son nom ; TKalie élail rendue à rAulriche, la Sicile à Naples, les Espagnols étaient livrés poings liés à Ferdinand YII. Et dans cet abandon de tout droit, c'était le peuple le plus libéral — les Anglais — qui exigeait comme sa récompense la servitude du monde. Ceux-là surprirent par leur facilité à oublier leurs promesses. Toute leur haine se montra quand on les vit, eux puissance protestante, demander impérieusement que la France fût soumise au bras séculier du catholicisme sans mélange de liberté pour les autres cultes. L'aversion fut ce jour-là plus sincère que la foi. Un si grand désir de nuire cl d'offenser sous des paroles pieuses étonna, quoiqu'on s'y attendit. Au reste, dans cette paix encore sanglante, un point semblait menacer. Cachée dans les flots, l'Ile d'Elbe effrayait par le voisinage. Quelques-uns cherchaient un lieu de proscription qui ne pût être aperçu d'aucun rivage; ils avaient déjà prononcé le nom de Sainte- . Hélène.

0£ LA CAMPAGNE fiE 1815. 4j

Page 1