RETOUR DE L'ILE D*£LBE. — L'ACTE ADDITIONNEL
c Napoléon a débarqué à Cannes le i"^ mars ! » J*entends encore à mon oreille le retentissemenl de ces mois la première fois qu'ils furent prononcés devant moi. Pendant quelques jours, les nouvelles restèrent interrompues. On ne savait que penser, lorsqu'on apprit que l'empereur était à Grenoble, et presque aussitôt à Lyon, à Màcon, à Châlon. On le sent passer invisible à quelques lieues comme un tourbillon qui entraîne tout après soi. Les détachements, les bataillons, les régiments que Ton voulait éloigner de lui s'arrêtent, ils se retournent, ils ont changé de cocarde, ils rentrent dans son orbite. Ce fut une force d'attraction irrésistible, aveugle; l'étonnement d'abord, puis Téblouissement, puis l'admiration nous conquirent presque tous au même moment.
Mais ce moment fut court ; il dura aussi longtemps
que la marche merveilleuse de Cannes à Paris. Dès que le succès fut assuré et qu'il n'y eut plus lieu de craindre pour Ventreprise elle-même, l'imagination tomba; les plus enthousiastes cédèrent à la réflexion. Napoléon et la France se regardèrent en face et se trouvèrent changés, comme s'ils eussent été séparés par des générations nouvelles. Ils eurent peine à se reconnaître Tun l'autre.
Napoléon ne revenait pas tel qu'il était parti; il avait appris une grande chose dans l'exil : son génie tout seul, soutenu de son art consommé, ne sufQsait plus à porter le poids des difficultés. Pour y faire face, il fallait le concours de la volonté et des énergies de la nation française. Revenait-il converti à la liberté? Ce serait se montrer trop crédule de le penser; mais il avait entrevu qu'elle peut être une force ; à ce titre, il consentait à en faire l'essai.
Pour nous, nous avions non pas goûté, mais aperçu la liberté comme une espérance, et cette chose si nouvelle nous avait séduits déjà par son ombre même. II semble donc que l'accord dût être facile entre l'ancien maître, qui proposait de se réconcilier avec la liberté parce qu'elle pouvait lui être utile, et la nation, qui la voulait aussi parce qu'elle la croyait alors le premier des biens et le plus nécessaire, celui sans lequel tous les autres ne sont rien; mais cet accord fut au contraire le point impossible à réaliser. Chacun devait
apprendre bientôt à ses dépens qu il n'est rien de plus illusoire que de prétendre changer la nature des choses.
Le jour de la rentrée de Napoléon dans Paris, Benjamin Constant, qui venait de l'attaquer la veille, se crut perdu. Je tiens de celui-là même qui lui fournit alors un refuge que Benjamin Constant ne songeait qu a en finir avec la vie; déjà il avait commencé ses apprêts, certain qu'il ne ferait que devancer ainsi de quelques heures le châtiment. Une dépêche le mande aux Tuileries. Il obéit non sans crainte. Napoléon le reçoit d'un air riant. C'est à lui qu'il veut parler de libertéret de constitution ; c'est à lui qu'il veut s'ouvrir. Et d'abord il lui dira ce qu'il ne dit à personne, que la guerre est inévitable. D'ailleurs, pourquoi serait-il opposé à la liberté? Il la veut, puisque la France croit la vouloir; mais elle lie l'a pas toujours voulue. Et, sachant qu'il s'adresse à un écrivain, c'est la liberté de la presse qu'il invoque; il est pleinement converti sur œ point. L'interdire serait un acte de folie. Qu'au reste Benjamin Constant lui apporte ses idées, ses vues; il est p^êt à accepter ce qui est possible. Tout cela entremêlé de sourires et de caresses, comme en ont les maîtres du monde. Ces discours ne durèrent pas moins de deux heures. Le tribun se retira ébloui des confidences et de la conversion du maître. Il ne pense plus à mourir. De cet éblouissement va sortir le préambule
(le l'acte additionnel, compromis funeste qui perdra tout à la fois la liberté et le despote.
Était-ce en effet pour Napoléon une nécessité de se réconcilier en 1815 avec la liberté? Le devait-il? le poyvait-il? Au lieu de convoquer les Chambres, que ne se contentait-il de réunir les armées? Qu'avait-ii à gagner à changer sa nature? Y réussirait-il? Était-il sage, après avoir désespéré quinze ans les amis de la liberté, de les prendre pour appui? N'était-ce pas tout perdre que de renoncer au pouvoir absolu, qui avait été jusque-là la règle de sa vie? Toutes les fois que ces questions et d'autres de ce genre se sont présentées à l'esprit de Napoléon, il a renvoyé pour y répondre à ce qu'il appelle le livre X de ses Mémoires^ où ces matières, dit-il, sont approfondies ef, lon(juemetit traitées. Mais ce livret, qui devait contenir le secret de sa pensée, où est^il? 11 n'existe pas; Napoléon n'en a pas écrit une seule ligne. Pour savoir ce qu'il devait contenir, nous sommes réduits à nos seules conjectures.
Aujourd'hui que nous avons appris combien les hommes aiment à se payer d'apparence, combien ils préfèrent les mots aux réalités, nous devons être étonnés que la constitution donnée par Napoléon sous le nom d'acte additionnel ait été si mal accueillie par les contemporains. Il semble qu'ils eussent dû savoir gré de ses concessions à un despote qui revenait de si loin, puisque tous les mois qui servent à prendre les
DE L\ CAXPÂGKE DE 1815. 49
hommes sont prodigués à chaque ligne de l'acle additionnel. Quelques historiens ont cru que le mal est venu de certaines dispositions paHiculières qu'il eût ëtélacile de changer. En cela, ils se Irompënl. L'acte additionnel eût été la plus parfaite des constitutions, que la répugnance du public eût été à peu près la même, car cette répugnance se propageait do bouche en bouche, sans examen ; tel qui était le plus opposé à h diarte bonapartiste n'en avait pas lu une ligne.
Ce n'est point l'œuvre qui inspirait le doute, le soupçon : c'était l'auteur.. De quelque formule de liberté qu'il eût fait usage, l'incrédulité fût restée la même, parce qu'un certain bon sens disait à tous que le despotisme ne se corrige pas. Plus ses promesses eussent été magnifiques, plus on eût refusé de croire qu'il devait les tenir. Ainsi ce n'était point l'acte qui blessait, mais Thomme qui n'avait pas qualité pour le laire. Il était trop visible aux plus simples que le maître de 1809, de 1810, deiSll, ne pouvait devenir un roi débonnaire. En dépit de sa volonté, cette impossibilité éclatait à tous les yeux, aussi bien qu'à lui-même. Dans la charte de liberté, on s'ingéniait à voir une machine de servitude, et cela ôtait toute force à la situation ; il n'en pouvait sortir aucun principe d'énergie et de salut public. Bien au conti'aire, ce jeu, si ce fut un jeu, ne renfermait que des périls. Si ces générations de 1815, enthousiastes du grand capitaine,
restèrent sévères et incrédules pour le maître converti^ s'il lui fut impossible de les éblouir par l'apparence^ si elles démêlèrent avec un discernement qui doit nous sembler prodigieux Tanden despotisme sous lés couleurs nouvelles, cela vient, je pense, de ce que ces générations, longtemps sevrées de la liberté, en étaient avides ; elles avaient conservé Tiiistinct de ce qui leur avait le plus manqué. Au contraire, des générations fatiguées d'une liberté qu'elles ont été incapables de garder perdent quelquefois dans cette prompte satiété la conscience et même l'instinct des choses les plus claires.
Cette évocation de la liberté que tout le monde sentait illusoire ne prêta aucune force réelle à Napoléon. Dés le premier jour, elle embarrassa ses pas. Le lendemain, elle .devait précipiter sa chute. Que pouvait un appel mensonger aux énergies de la Révolution? Au moment suprême. Napoléon se souvint des convention* nels qui vivaient encore ; il les sollicita de sortir de l'obscurité pour exciter un moment l'opinion. Je vois encore un de ces hommes partir à cet appel pour se rallier à ce qu'il nommait les principes. C'était lui qui avait appelé Hoche au commandement général et donné à la France la rive gauche du Rhin. Que fit-on des talents de cet homme de bonne volonté? On le plongea dans je ne sais quel bas-fond de la police, d'où il ne sortit que pour mourir en exil. Je cite cet exemple
parce qu'il marque clairement combien ce prétendu retour aux grands instincts de la Révolution était peu iait pour entraîner les foules.
Certes il est étonnant qu'un aussi grand esprit que Napoléon se soit abusé sur le parti qu'il pouvait tirer de la liberté et n*ait point ajperçu d avance que le npm seul devait lui être fatal. J'imagine que, dans ce mystérieux livre X, sa principale excuse pour avoir altéré sa nature, répudié le despotisme, désarmé le bras de l'empereur, énervé par les lois, par les Chambres, par la presse, par les garanties individuelles, son pouvoir absolu, c'eût été qu'il ne pouvait faire autrement. C'est sans doute sur le sentiment do celte impossibilité qu'il se fondait pour demander grâce à la postérité d'avoir démenti l'inflexible unité de son ca ractére et de sa vie. Il croyait à un réveil de la liberté européenne; il ne vit pas que, dans tous les cas, il n'avait plus rien à démêler avec elle. En ranimer lu mémoire, c'était se condamner lui-même. La révolte des Chambres ne devait pas tarder à le lui démontrer, puisqu'il l'ignorait encore; car les événements intérieurs de 1815 ont prouvé qu'il «n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de se réconcilier avec l,a liberté lorsqu'on la une fois offensée à ce point. On ne peut la ressusciter pour s'en servir quand on l'a soi-même ensevelie. Elle a meilleure mémoire des injures (ju'il ne semble. Le plus sage est donc, quand on Ta ren-
versée, de la poursuivre à outrance, jusqu'à ce qu'on l'ait extirpée du souvenir des hommes.
Les contemporains sont unanimes sur l'eiTet manqué du champ de mai. On l'avait remis au 1'' juin. Le mot lui-même, emprunté à la vieille France, cette fausse imitation d'une assemblée franke, le costume féodal, le mànleau du moyen âge qui cachait l'empereur, étaient en désaccord complet avec l'état des esprits et des choses; il n*y avait là de saisissant que les régiments de la garde qui allaient mourir. Le serment prêté par Napoléon aux constitutions de l'Empire parut un serment à l'ancien despotisme; il n'était pas besoin des Évangiles pour attester que le maître se resterait fidèle à lui-même. Napoléon, fatigué de l'attirail byzantin dont il s'était enveloppé, rejeta brusquement le manteau impérial. Il s'approcha du bord de l'estrade et montra le soldat. Les troupes le reconnurent, elles le saluèrent de leui*s acclamations au milieu d'un grand bruit de fer. Ce changement de scène rendit à tous les assistants le sentiment de la situation. Les voiles tom* bèrent ; la vérité apparut menaçante et terrible, après les illusions du prince et des sujets.
Pendant que la défiance se montrait ainsi déjà en France dans une partie du peuple, la haine des rois, des chefs des gouvernements étrangers, n'avait pas attendu un instant pour éclater; leurs peuples étaient aussi impatients qu'eux-mêmes de renverser celui qui
venait de reparaître sur le pavois. On ne prenait plus la peine de déguiser l'agression sous l'apparence du rétablissement de la liberté. Ces mots avaient perdu leur puissance depuis que les victoires et les promesses de 1814 n'avaient servi qu'à appesantir partout le joug sur ceux qu'on s'était vanté de délivrer. Mais, quoique abusés, les peuples ne croyaient pas encore l'être, el même ils ne Tétaient qu'à demi, car ils étaient poussés par le même ressentiment que leurs chefs, par la même ambition de représailles. Pourvu que cette ambition fût satisfaite, ils ne' demandaient rien de plus, tant le désir de la vengeance est aveugle.
Ainsi une même passion réunissait les rois et les peuples ; elle feisait oublier toutes les causes de dissentiment entre eux. La même incrédulité que Napoléon trouvait chez une partie des Français, il la trouvait auprès des étrangers. Les uns ne pouvaient croire que le despote fût devenu soudainement un homme de liberté; les autres, que le conquérant du monde en fût devenu le pacificateur. Les rois le revoyaient déjà chercher une revanche dans leurs capitales ; d'ailleurs, fût-il sincère dans ses déclarations de paix, pouvaientils pardonner leurs longues humiliations, leurs craintes, leurs exils, leurs royautés errantes,* renoncer à en tirer vengeance? On n'était séparé de Leipzig et de l'occupation de Paris que par quelques mois I Se laisserait-on enlever par surprise la sécurité, la gloire
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inespérée conquise Tannée précédente? L'ébranlement d'un million d'hommes, la terre entière soulevée de ses fondements, l'invasion de la France, la prise de Paris, la déportation de Napoléon dans une lie, ne tourneraient qu'à la gloire de Napoléon, à l'opprobre des rois et des puissances étrangères! Avait-on oublié déjà qu'il pouvait être vaincu? Sans plus délibérer, par un accord unanime, tous se réunirent dans le même parti.
Les propositions de paix de Napoléon ne seront pas même écoutées, ses courriers seront arrêtés aux frontières : pour les peuplés. Napoléon, c'est la tyrannie ; pour les rois, l'usurpation ; pour tous, c'est la guerre. Le jour même où la nouvelle de son débarquement est connue, l'ordre est donné à la garde russe de reprendre le chemin de Paris. Le gros de l'armée est encore à trente marches, mais celle de l'Autriche se rassemble. Les Anglais et les Prussiens se cantonnent en Belgique ; ce sont les plus impatients. Huit cent mille alliés entrent en ligne. Les deux généraux les plus entreprenants, ceux qui sont le plus avant dans la confiance des monarques, le duc de Wellington et le maréchal filiicher, se concertent; ils promettent d'entrer en France au plus tard dans les premiers jours de juillet.
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PUN DE CAMPAGrœ. — ÉTAT MILITAIRE DE hk FR.iMCE.
Napoléon garda longtemps pour lui seul le secret do péril et de tant de haines amassées. Autour de lui, on croyait encore à Tamitié renaissante d* Alexandre, à la complaisance de l'empereur d'Autriche, au retour de Topinion des \vhigs en Angleterre, et même au bon Touloir des peuples, quand il savait déjà qu'il ne pouvait regagner tout cela que par une victoire foudroyante.
Pour briser le cercle qui s* était reformé autour de lui, il se présentait deux partis à suivre. Napoléon les avait mûrement pesés l'un et l'autre dans le temps même où il parlait à tout le monde des bienraits de la paix. Il pouvait gagner du temps, attendre sous Paris l'agression des puissances étrangères ; on opposerait ainsi à l'ennemi une armée régulière de 300,000 hommes; la masse entière du peuple serait appelée aux armes. On organiserait une guerre nationale sur
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touic l'étendue du (erriloire; à mesure que Tenneini pénétrerait sur le sol sacré, il serait assailli, usé en détail par la résistance de chaque bourgade, de chaque département, de chaque province. Quand il arriveraTt au cœur du pays, il trouverait en ligne une armée bien formée, commandée par Napoléon, et Ton n*aurait sans doute pas de peine à détruire des masses nombreuses, il est vrai, mais épuisées par lefTort de toute la France.
Tels étaient les avantages qu'offrait ce premier parti. En voici les inconvénients : ce système avait réussi aux Espagnols, aux Russes; en serait-il de même des Français? Avaient-ils le génie propre à cette guerre de chiaine? 11 faudrait donc voir sans sourciller l'invasion d'une moitié des provinces, l'Artois, la Picardie, la Bourgogne, l'Alsace, la Lorraine, le Dauphinù. El si, au lieu de porter à l'extrême l'enthousiasme national, Toccupation d'une si grande partie du territoire allait au contraire répandre le découragement? Ces inconvénients tenaient à la nature du génie français. Il y en avait d'autres qui tenaient à la situation et à la nature d'esprit de Napoléon. Ët^t-ii* assez sâr du dévouement de la France pour l'exposer h se voir déchirée sans s'émouvoir? Tant qu'il ferait la guerre au dehors, il pouvait jusqu'à un certain point compter sur l'esprit public ; mais, s'il laissait entamer le territoire, comprendrait-on qu'il le fît volontaire-
ment et par système? Ne le croirait-on pas vaincu d'avance, et n'était-ce pas Tétre en effet que de laisser croire qu'il le fût un moment? Une dernière raison emportait toutes les autres. S'il déchaînait les masses dans une guerre nationale, ëtait-il bien assuré de les retenir, même victorieuses, sous sa dépendance? N'était-ce pas mettre le sort de la France dans les mains de la France? Et dès lors il n'était plus le seul libérateur, il disparaissait dans la victoire populaire, il détruisait ainsi et son système et ce pouvoir si difQcilement reconquis. Cette raison, jointe à celles qui précèdent, ne laisse guère de doute sur l'opinion à laquelle's'arrétera Napoléon dans le système de défense. Il y en avait un second qui présentait des avantagesdifférents : ne pas attendre l'ennemi, le devancer, le surprendre dispersé dans ses cantonnements, le déconcerter par une attaque furieuse^ rompre dès lors toutes ses combinaisons. On engagerait tout, il est vrai, sur une seule journée, sur une grande bataille, après laquelle la question serait décidée, et il faudrait agir avec les seules forces que l'on avait sous la main. Mais cette bataille, n'avait-on pas quatre-vingt-dix chances sur cent de la gagner? Elle rallierait les partis, elle électriserait la France; elle ferait sortir de terre des légions innombrables ; elle briserait la coalition, elle terminerait la sanglante mêlée où l'Empire avait failli disparaître ! Et quoi d'ailleurs de plus con-
forme au génie impétueux de la France I C*est ainsi, et non par une levée en masse suivie d'une guerre de détails, que la coalition avait été brisée à Marengo, à ÂusterlitSE, à Wagram. Il n'y avait donc pas à hésiter davantage sur le choix du système de défense. Napoléon s'arrêtera à celui qu'il a pratiqué toute sa vie; il lui doit la gloire, le trône, et la France impériale son salut.
Cette résolution suppose, il est vrai, qu'on a mis dans les préparatifs une énergie égale au danger, et cela se peut-il quand, pendant le premier mois, l'empereur cache à la France que la guerre est imminente ?
Comment la nation fera-t-elle des efforts surhumains pour se préparer à la guerre quand le gouvernement assure en mars, en avril et même en mai, que la paix sera consolidée? En avril, un décret ordonne la formation de trois mille cent trente bataillons de garde nationale qui devront donner 2,250,000 hommes. Ce décret fit une profonde impression sur l'étranger. On crut revoir la France se soulever tout entière encore une fois contre l'Europe ; mais, soit que cette levée en masse fût impossible à effectuer, soit que les moyens de l'armer manquassent, soit aussi que cet appel direct à la nation se trouvât trop contraire au tempérament de l'Empire, ces grandes mesures furent presque aus-
sitôt abandonnées que prescrites. Il est certain que pendant que les rois de la vieille Europe se confiaient
pleinement à leurs peuples et appelaient chez eux la levée en masse dans la landsturm, Napoléon, qui se disait l'empereur de la démocratie, ne voulut pas mettre sur pied la masse même de la nation : il craignait de ne plus pouvoir la régir. I^s trois mille cent trente bataillons, épouvantai! un moment de TEurope, se réduisirent en mai à la mobilisation de quatre cent dixsept bataillons. Ceux-ci formèrent seulement une réserve de 446,880 gardes nationaux, destinés à la défense des places fortes de TEst.
On sait en quelles masses irrésistibles s'étaient levés les Français en i793, en 1794. On avait vu quelque chose de semblable en Prusseen 1813. Par la landwehr, l'armée avait été augmentée en quatre mois de 150,000 hommes ^ Après 1812, l'armée française, en sept mois, avait été augmentée de 200,000, hommes; après Leipzig, en trois mois, de 150,000 hommes. On n'atteignit pas ces chiffres en 1815. L'effectif de l'armée sous la Restauration était de 155,000 hommes disponibles, prêts à entrer en campagne. Ce même effectif fut porté sous Napoléon à 198,000 hommes. L'armée de ligne n'avait donc été augmentée que de 43,000 hommes pendant les deux moijs et demi que Napoléon avait eus pour se préparer à la lutte suprême. Ce résultat est loin des états de situation qui se trouvent dans les
' Voyei Cari tod Clausewils, Der Felâzug van 1815» p. 5*
écriis de Sainte^Hélène; il est loin surtout des prodiges que la Révolution française avait accomplis, lorsc|u'elle avait été obligée de tout créer de rien en quelques jours.
Pour répondre d*avance à cette comparaison inévi> table, Napoléon aflirme que, si la Révolution eût été attaquée comme lui par un million d*hommes, elle eût été vaincue comme lui. Cette supposition se détruit d'elle-même. La Révolution française ne pouvait, dans aucun cas, déchaîner contre elle un million d'ennemis; elle n'avait soulevé que les cabinets; elle n'avait pas réuni contre elle aux passions des princes les passions des peuples, qui maintenant produisaient d'euxmêmes comme un déluge d'hommes.
Napoléon fut-il dès lors au-dessous de sa tftche? Quelques-uns Taflirment avec autorité. Je lis dans l'historien le plus récent que « ce qui manqua dans les préparatifs, ce furent l'activité, l'énergie, car la moitié de larmée extraordinaire était nue, le tiers sans armes. Le dénûment, la honte, la crainte même de n'être pas traités en soldats par l'ennemi, accroissaient chaque jour la désertion. » Et que l'on ne dise pas que l'auteur ici se presse trop d'accuser, car il allègue des témoins irrécusables, jusqu'ici trop peu consultés, les lettres de Suchet, les états de situation de Rapp, de Lecourbe. S'il en coûte trop de condamner Napoléon sur ces indices, contentons-nous d'avouer
DE LA CAMPAGNE DE 1815. (il
qu'il y a des choses impossibles à un seul homme. Quand il s'agit de supprimer ou de remplacer le temps, une nation seule en est capable.
On lira dans l'ouvrage que je viens de citer des pages lumineuses, pleines de faits, d'observations, de vues, sur les ressources de la France, sur la composition des armées en i 81 5. Ces pages sont un riche arsenal où les historiens iront souvent puiser. Jamais le dénombrement des différentes forces qui vont se trouver aux prises n'a été calculé avec tant de précision et de fermeté. C*est là qu'il faut avoir un coup d'œil éprouve pour distinguer l'apparence de l'effectif réel, ce qui a été fait de ce qui aurait pu l'être, tant Napoléon est habile à montrer qu'il n a rien omis de ce qui était possible. Au milieu de ces chiffres se détachent, nets et vigoureux, les portraits, les caractères des principaux chefs d*armée. Pour moi, sans entrer dans une analyse désormais épuisée, je me bornerai à un rapide lableau des forces en présence.
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