‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 6 sur 41 · ET PRUSSIENNES · texte numérisé non relu

ET PRUSSIENNES

Contre quelle partie de la ligne ennemie seront portés les premiers coups? Cette question se trouvait résolue d'avance par la position des armées étrangères. Napoléon négligera toutes celles qui sont encore éloignées des frontières; il ne leur opposera qu'un rideau. Rapp, avec 20,000 hommes, couvrira l'immense frontière de l'Est; Suchet, avec 16,000 hommes, Lyon, le Dauphiné et les débouchés des Alpes; Brune, avec 6,000, la Provence et le Var; Clausel, avec 4,000, les débouchés des Pyrénées orientales et occidentales. Lecourbe couvrira le haut Rhin de son nom et des souvenirs de ses campagnes des Alpes plus que de son armée, car il n'aura que 5^000 hommes à opposer à l'Autriche; 25,000 des meilleures troupes seront données à Lamarque pour étouffer la révolte royaliste de la Vendée : il serait trop imprudent de la laisser se dé-

Tdopper. L'absence de ces 25,000 hommes, en partie d'élite, laissera un vide profond dans le système de défense. Peut-être leur intervention serait décisive à Fheure de la bataille !

Au lieu de ce simulacre de force, plusieurs ont soutenu qu'il eût mieux valu laisser les frontières vides, sans un seul homme, et tout concentrer dans l'armée d'opération. Celte censure est excessive et mal fondée, car ces faibles corps, revêtus de grands noms, firent sissez longtemps illusion à Tenneipi, qui sans cette précaution n'eût pas manqué de se jeter dès le premier jonr sur le territoire français. Les faibles divisions de Rapp, de Lecourbe, de Suchet, de Clause!, étaient des tètes d'armées destinées à grossir à mesure que les levées se feraient et que la conscription rendrait ce que Ton devait en attendre. Elles donnaient un point d'appui àl'esprit public, elles prêtèrent de la consistance aux bataillons de gardes nationales qui devaient les rejoindre dans les places frontières ; et raisonnablement pouvait-on moins faire que d'opposer 49,000 hommes aux 800,000 ennemis qui s'avançaient à marches forcées contre la France dans la direction de l'est, du sud, de l'ouest? Ce peu d'hommes seront, il est vrai, hors d'état de repousser la nouvelle invasion de barbares ; mais ils suffiront pour en retarder les approches.

Ces précautions prises, Napoléon se décide à se je^

Ci ilISTOIUË

ter à Timprovistc, avec ce qui lui reste de forces, sur les armées qui étaient le plus prés de lui : c'étaient Tarmée anglaise et Tannée prussienne, toutes deux cantonnées en Belgique. Elles appartenaient aux peuples qui avaient montré aux Français le plus de haine, qui leur avaient fait le plus de mal en i814« Ainsi la fortune ou le choix du chef mettait les Français en face de ceux qu'ils étaient le plus impatients de rencontrer sur un champ de bataille.

L'armée anglaise en Belgique était forte de 105,950 hommes*, y compris 9,000 hommes de réserve hanovrienne, laissés dans les garnisons d'Anvers et des villes de Flandre.

On y comptait 82,062 fantassins, 14,482 cavaliers, 8,166 artilleurs, 1,240 soldats du génie. Elle était divisée en deux corps : le premier de quarante bataillons, vingt-trois escadrons, sous le prince d'Orange; le se-

* On varie beaucoup sur l'évaluation précise de cette armée. Na(>oléoti dit 104,200 combattanU, Jomini 00.900, V. DamiU 100,000, le colonel Cbarras, D5.503, van LÔben Sels 91,000. Le chiffre que je donne ici. en y comprenant la réserve hanovriennc que le duc de Wellington aurai pu nllirer à lui, revient à celui que présente le colonel Charras, d'accord avec les dépéclies du duc de 'NVellington et avec les documents officiels contenus dans les archives du ministère de la guerre des Pays- Bas. C'est aussi l'évaluation fournie par rbislorien anglais Siborne. Quant au chiffre si inférieur de 91,000 donné par van Loben Sels, la différence provient de ce que cci historien hollandais,'' si exact, si consciencieux, li'n pas compté l'cfTectif de rsrtillerie, du génio cl du grand parc; au reste, il en avertit clairement de manière à empocher toute erreur.

cond de trente-huit bataillons, douze escadrons, sous le lieutenant général lofd Hill. La réserve générale était, pour rînfenterie, de 23,748 homnoes, sous la main du duc de Wellington, pour la cavalerie, de 9,915 cavaliers, d*aus8i bons qu!il y eût au monde^ sous lord Dxbride. L'artiUerie, répartie, entre les différents corps, se composait de cent quatre-vingt-seize bouches à feu.

La moitié au moins de cette aripée était de vieilles troupes éprouvées dans la guerre d'Espagne; et pour celles-là une discipline implacable, telle que l'aristocratie sait Fimposer : nul espoir, nulle possibilité d'avancement pour les sous-ofBciers, retenus, quoi qu^ils fassent, à jamais dans les mêmes grades inférieui^. De là des guerres sans espérance, sans joie, sans récompense, mais aussi sans ambition el sans mécompte, le devoir pour les meilleurs, la crainte dû châtiment pour les autres, tenant lieu d'avenir. Une obéissance aveugle lie ces troupes à leur chef, dont elles semblent avoir le tempérament. Froid, plein de sens, circonspect, le duc de Wellington ne se laissait jamais emporter ni abattre. Comme il n'avait jamais fait la guerre contre Napoléon en personne, il n'avait pour ainsi dire rien appris à son école. 11 faisait la guerre méthodique et sûre des Marlborough, du prince Eu* gène ; il y portait la patience inébranlable d'une vieille aristocratie.

Tout n'était pas homogène dans son armée. On y comptait au plus 32,700 hommes de race anglaise; le plus grand nombre, selon la coutume des armées bri* tanniques, était étranger. La légion allemande avait fourni 7,500 hommes, HauQvre 15,800, Nassau 7,300, Brunswick 6,700, commandés par le duc Frédéric- Guillaume. La plupart avaient donné des gages de fidélité sur les champs de bataille ; h la solde de TAngleterre, ils en avaient contracté Tesprit avec certaines habitudes de tactique, par lesquelles ses troupes se séparaient encore de celles du continent.

Une autre masse d'étrangers, c'était le contingent de la Belgique et de la Hollande, qui amenaient en ligne 30,000 hommes. Les historiens anglais ont montré envers ces alliés une dureté qui touche à l'ingratitude. Pour réponse, ceux*ci ont compté et nommé leurs morts ^ Longtemps ces troupes ou du moins beaucoup de leurs officiers ont servi avec honneur dans l'armée française, et qui sait s'ils ne s'en souviendront pas au moment décisif? qui sait si la mémoire de tant de victoires remportées ensemble n'étouffera pas le ressentiment des dernières années? La vue d'auciens compagnons d'armes, celle du drapeau sous lequel on a combattu tant de fois n'ébranlera-t*elle pas de vieux soldats? Les Hollandais et les3elges, que (oui sépare,

< Voyo le géDértl Renard, les AlUgatioM anglaises; van Lôben Seb» 1854, jNiiftm.

ne profiteront-ils pas du désordre de la guerre pour briser une union formée d'hier et déjà odieuse? Ce qui est un danger pour les uns ne semblera-t-il pas une délivrance aux autres? Autant de choses douteuses encore, et que l'événement seul peut éclaircir.

Au reste, la prévoyance du chef va au-devant de ces motifs de crainte. En mêlant dans le même corps les brigades anglaises, hollandaises, belges, hanovriennes, saionnes et en les faisant combattre les unes à côté des autres, il empochera qu'aucun esprit de race ne prévale, excepté celui de l'Angleterre, qui contiendra de sa forte discipline tant d'éléments divers. Le grand nom d'Orange lui répond de la fidélité de tous les Néerlandais. Quant aux auti'es, s'il y a encore des incertains, la nécessité, le danger, l'impossiblîté du retour, surtout la rapidité de l'attaque, les décideront bientét. L'unité, qui manquait à l'armée anglaise, se trouvait au plus haut degré dans l'ançée prussienne. Là, tout est Allemand de langue, de cœur, >de passion . Cette armée de 124,074 combattants, partagée en quatre corps, le prunier sous Ziethen, le secoAd sous Pirch, le troisième sousThielmann, le quatrième sous Bulow, comptait cent tronte-six bataillons, cent trenle-neur escadrons, trois cent douze bouches à feu. On peut remarquer dans cette distribution de l'armée l'absence d'une réserve générale, comme si tout était donné à l'impétuosité de l'attaque, et rien à la temporisation.

fi^ HISTOIRE

Il y avait un grand nombre de gardes nationales mobilisées sous le nom de landwehr. Dans ces troupes, qui avaient fait la campagne de Leipzig et de France, le sombre enthousiasme de 1813 et 1814 allait jusqu'à la fureur. La vengeance semblait un devoir, car toute TAlIemagne les avait chargées de venger ses hontes. Le général en chef, le feld-maréchal Blûcher, partagefiit les passions du soldat ; il les exagérait encore. Ses soixante et dix ans n'avaient attiédi en rien son ardeur. Au contraire, l'âge redoublait en lui Timpatience de représailles et de renommée. Il serait difficile de dire s'il y avait en lui plus d'enthousiasme pour la patrie allemande ou plus de haine pour la France. Je crois pourtant que la haine l'emportait. Dans tous les cas, il était l'opposé du duc de Wellington. Violent, effréné, immodéré dans l'attaque, toujours prêt à tourner ses revers en victoire, il s'était familiarisé sur les champs de bataille de Lutzen, de Bautzen, de Leipzig, avec la tactique de Napoléon, dont il imitait au moins l'élan, la rapidité, l'impétuosité, ce qui lui avait fait donner par ses soldats le surnom de maréchal En-Avant.

Avec des qualités si opposées dans les deux chefs d'armée, on peut présumer qu'ils se contrarieront l'un l'autre. De cette profonde différence sortiront des incidents dont Napoléon ne manquera pas de s'emparer; mais au contraire, s'ils s'entendent, si la même passion

les réunit, que ne pourra la circonspection de l'un, aiguillonnée par l'impétuosité de l'autre !

Telles étaient les deux armées de Wellington et de Blûcher. Voici celle que leur oppose Napoléon : le 10 juin/rarmée du Nord comptait dans les rangs 89,415 fantassins, 22,302 cayatiers, 12,571 artilleurs et soldats du génie, 3,500 hommes dans le grand parc; total 128,088 hommes, 346 bouches à feu. Elle était divisée en cinq corps, le premier commandé par d'Erlon, le deuxième par Reille, le troisième parVandamme, le quatrième par Gérard, le dernier par Lobau.

Outre la cavalerie répartie entre eux, on avait formé quatre corps de cavalerie de réserve, sous Pajol, Excelmans, Kellermann, Milhaud. Cette masse de 103 escadrons, ou 11,826 cavaliers, presque tous liommes d'élite, est réunie sous le commandement du maréchal Grouchy.

La garde présentait en ligne 12,941 fantassins, 5,689 cavaliers, 52 bouches à feu. Grâce à la distribution savante de ses forces, Napoléon s'est ménagé ainsi une réserve de 50,000 hommes qu'il jettera à propos dans la balance. L'artillerie est fournie d'un simple approvisionnement, caries chevaux manquent, et l'on a dû même faire une réquisition de chevaux de poste pour le grand parc. Les soldats les plus jeunes datent de Lutzen, les plus vieux de Marengo, plusieurs chefs de Jemmapes. Si vous considérez individuellement les

hommes, les armes, Téquipement, c'est une des plus belles armées qu*ait possédées la France. Elle n'en avait pas eu depuis la Révolution où le moral edt été plus exalté, disposition admiraUe, qui peut, par son excès même, devenir un danger; car on n'avait pas vu depuis longtemps de troupes si ardentes, si ombrageuses, si raisonneuses. Gelles-ci se rendaient compte avec anxiété de tous les mouvements prescrits, comme si elles avaient à commander autant qu*à obéir. L'armée ayant fait la révolution de 1815, il lui restait le tempérament d'une foule agitée. Elle était peuple plus qu'aucune autre. Inquiète, soupçonneuse à l'excès, parce qu'elle avait refait à elle seule l'Empire, qu'elle en était responsable, elle veillait sur son ouvrage. Surtout elle se souvenait d'avoir été vaincue, sans pouvoir le comprendre. Elle avait vu ses chefs passer avec une rapidité inouïe dans des camps opposés, et ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle l'appelait trahison. Un seul homme avait conservé la confiance entière du soldat : c'était l'empereur. La merveille du retour de l'île d'Elbe avait encore accru la magie de ses aigles.

Quant à tous les autres, il dépendait de la moindre apparence pour qu'on les soupçonnât. Les plus illustres étaient Soult, Ney, Lobau. Quelques-uns craignaient que le duc de Dalmatie, accoutumé depuis longtemps à une sorte de royauté militaire exercée au loin et sans «contrôle, dédaignât les détails secondaires de l'état-

DE LA CAMPAGNE DE 1815. :i

major général, abandonnés auparavant à la patience éprouvée de Berlhier. Et qu'arriverait-il si, tous sachant commander^ nul ne s inquiétait de Texacte transmission des ordres? Les plus grandes opérations pourraient être compromises par une négligence de rëtat-major. Une dépèche oubliée serait la perte de la France.

Au reste, on était sûr que des caractères militaires tels que celui de Ney se montreraient de nouveau invulnérables sous le canon. Les soldats le saluaient Tamilièrement du surnom de Rougeaud lorsqu'il passait devant les rangs ; ils oubliaient à sa vue leurs défiances, leurs ombrages, ils se sentaient invincibles. Lobau et lui avaient à conserver leur vieille renommée, Yandamme à releVer la sienne, tous à sauver leurs noms mêmes sans parler de leurs têtes proscrites d'avance. Kellermann, négligé pendant la bonne fortune, avait enfin expié Marengo; on lui avait pardonné d'avoir partagé un moment une gloire qui ne devait pas avoir de rivale. Dans l'adversité, on s'était souvenu de lui ; heureuse occasion pour un tel homme de se montrer au-dessus de l'injustice et de recommencer la dernière heure de Marengo! Malgré sa renommée, il ne commande, comme un simple divisionnaire, qu'un petit corp$ de huit régiments de grosse cavalerie; mais il sait qu'un plus petit nombre suffit quelquefois pour décider à propos la fortune dans une grande journée.

D'autres, tels que le maréchal Grouchy, ont à juslifier la faveur récente dont ils ont été l'objet; d'autres enfin, tels que le général Foy, le général Gérard, sont désignés par le respect de Tannée et par le choix encore secret de Napoléon à devenir les jeunes maréchaux d'Empire; mais le sentiment de la patrie, au bord du gouffre, laisse à peine une place à l'ambition permise dans les temps glorieux ou assurés .

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