‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 7 sur 41 · ANGLAIS ET PRUSSIENS · texte numérisé non relu

ANGLAIS ET PRUSSIENS

Le terrain sur lequel les armées vont se rencontrer se divise de lui-même en trois parties : au nord, des plaines unies, défendues par la Lys, par TEscaut, ou plutAt une vaste plage, des terres basses facilement inondées, et, si Ton avance plus loin, les fleuves sinueux, les bras de mer qui enlacent la Hollande; au midi, sur la droite de la Meuse, un pays montueux, difficile, coupé de ravins, de bois, qui s'élève jusqu'aux Ardennes ; au centre, en face de Charleroi, des plateaux d'abord unis, bientôt ondulés, que couvre à peine la Sambre, et par delà ses bords marécageux, des routes nombreuses qui toutes aboutissent à Bruxelles, la capitale des Pays-Bas. Celte zone intermédiaire entre TEscaut et la Meuse a presque toujours été le grand chemin suivi par les armées dans les guerres de Louis XIY et de la révolution française. Ni la nature

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ni l'art n'opposent presque aucun obstacle à un envahisseur entreprenant. Une raison décisive fera choisir à Napoléon ces mêmes lieux pour ouvrir la campagne.

Les cantonnements de Tarmée anglaise prouvent que le duc de Wellington n*a aucun pressentiment des projets qui le menacent ; soit méprise, soit disposition naturelle dans un Anglais à s'appuyer de la mer, et crainte d*en être séparé, le duc de Wellington prolonge au loin ses cantonnements vers l'Escaut. C'est de ce cAté qu'il attend l'ennemi ; trompé par cette idée, qui résistera longtemps chez lui à Tévidence contraire, il a disséminé ses troupes sur Timmense ligne de NiveUes à Mons, à Ath, à Audenarde* Sa réserve est dans les environs de Bruxelles, où il a établi son quartier général. Il lui sera impossible de rassembler son armée en moins de quatre jours.

Blûcher occupe au midi une ligue presque aussi étendue, de Charleroi à Namur, à Ciney, à Liège. Son quartier général est à Namur. Il lui faudra trente-six heures pour réunir ses quatre corps. La cause en est l'impossibilité de faire vivre ses troupes dans un plus petit rayon à cause de l'hostilité sourde des habitants. Voilà Texcuse du général prussien. Quant au général anglais, il n'a pas songé à se justifier, par oubli, par dédain, ou parce qu'à ses yeux la victoire a tout couvert.

Quoi qu'il en soit, c'était pour Napoléon une grande

tentation de percer des lignes si démesurément allon gées. II est difficile qu'il ne profite pas des chances presque assurées que lui offre l'imprévoyance de l'ennemi; mais où rompra-t-il cette longue chaîne de cantonnements? S'il débouche par Mons sur l'extrême droite des Anglais, il pourra sans doute les séparer de la mer, leur patrie, leur refuge ; mais il les refoulera sur l'année prussienne, et ne fera ainsi que hflter la jonction qu'il redoute. Même résultat s'il attaque la gauche prussienne sur la Meuse : Blûcher sera rejeté sur Wellington ; les forces ennemies seront encore une ois rassemblées dés l'entrée en campagne.

Napoléon ne débouchera ni sur ta droite anglaise, ni sur la gauche prussienne. Il se placera entre les deux années, au centre de la ligne, c'est-à-dire à l'extrême droite des cantonnements prussiens. Par là le duc de Wellington et le maréchal Blûcher seront séparés dés la première heure.' L'occasion, le moment décidera sur laquelle des deux armées il faudra frapper les premiers coups. Que les deux masses ennemies soient d^abord partagées, après quoi on renouvellera contre elles, l'une après l'autre, la manœuvre de Gastiglione, tant de fois couronnée de succès. Ce mouvement portera l'armée française de l'autre côté de la Sambre sur la grand'route de Bruxelles ; on y trouvera partout des populations amies, prêtes sans doute à se prononcer dès le moindre succès. Et, chose aussi de bon

augure I dès le premier pas, on rencontrera Fleurus, armé des deux victoires de Louis XIV et de la Republique. Elles salueront au passage l'armée impériale.

Ainsi Napoléon, avec 110,000 hommes, marche au-devant des armées anglo-hollandaises et prussiennes fortes de 220,000. hommes. Cest un homme contre deux. Il n'y a rien là qui puisse étonner une armée française commandée par le vainqueur de TEurope; mais c*est le chef qui devra surtout rétablir la balance au profit du petit nombre. Il faudra chez lui avant tout non pas seulement la même fécondité de conception (persoime ne doute quil ne Tait gardée), mais la même confiance dans la fortune, la même ardeur foudroyante à la saisir, la même divination pour pénétrer le secret de l'ennemi, la même inspiration soudaine qu'à Arcole, à Ulm, à Ralisbonne*.

Quand Napoléon compte les cent victoires dont il marche environné, quand il se souvient de ce qu'il a fait à Dresde et, l'année précédente, dans la campagne de France, il calcule que sa présence à l'armée vaudra cent mille hommes ; surtout il sent un juste orgueil en face des deux généraux ennemis. Peut-être aussi les estime-t-il trop peu. A force de répéter aux autres que Wellington est un général sans talent, Blûcber un officier de hussards, il finit par le croire à moitié : pente funeste qu'une si grande disposition à mépriser ! En dédaignant trop l'ennemi, en se plaçant trop au-

dessus de lui, on risque de ne plus apercevoir ses projets.

Déjà il se plaint que ses lieutenants ont été ébranlés par les désastres; mais lui-même n'en a-t-il reçu aucune atteinte? est-il bien sûr d'être resté ce qu'il était? Quelques-uns soutiennent (et parmi eux le général Lamarque, le colonel Charras) que l'ennemi n'a devant lui dans cette campagne qu'une ombre de Napoléon. Examinons à ce point de vue, en nous donnant le plaisir de l'impartialité, les quatre jours qui vont suivre, puisque la campagne n'a pas duré davantage. Comptons les heures, les minutes; chaque moment renferme les destinées de la France.

Dira-t-on que rinfaillibililé du chef fait partie de la gloire nationale? On substituerait ainsi l'idolâtrie à la raison publique. La gloire des Romains, était-ce de consacrer toutes les fautes de César? était-ce de mettre Dyrrachium à côté dePharsale?La gloire de la Prusse, est-ce de ne faire aucune différence entre la campagne de Torgau et les autres campagnes de Frédéric? Les anciens, les modernes, César, Frédéric, Napoléon luimôrae, ont pensé le contraire.

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