‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 10 sur 198 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

il prit pour ministres les mêmes hommes qui avaient été les agents de son despotisme de quinze années ; il laissa ou appela aux fonctions publiques ceux qui les avaient occupées sous l’Empire; et toute sa famille accourut reprendre sa part de pouvoir, d’honneurs, de richesses. Il ne fut plus question de retour à l’égalité; la liberté devint le discret ornement de vagues discours. L’enthousiasme populaire diminua; il disparut tout à fait devant Vacte additionnel, élaboré dans le secret des Tuileries et posé publiquement ensuite comme le couronnement de l’édifice du despotisme impérial.

Grâce à bien des efforts, la croyance au maintien de la paix, si ardemment désirée, dura plus longtemps.

Toutes les nouvelles, tous les événements qui venaient incessamment montrer l’imminence de la guerre. Napoléon les niait, les dénaturait, les atténuait avec une imperturbable assurance.

Dès l’abord, il avait jeté en pâture à la crédulité publique le retour certain, disait-il, de la fille des Habsbourg, qui, entraînée dans sa couche par la toute-puissance de la victoire, était sortie de la France envahie, subjuguée, le sou- .rire sur les lèvres, la joie au cœur, pour aller se livrer à de publiques et illégitimes amours. Elle devait revenir, paraître à la pompeuse cérémonie du Ghamp-de-Mai, ramenant l’héritier de César, rapportant l’alliance de l’Autriche perdue dans les steppes glacés de la Russie (1).

seurs. » {Rapport sur la situation de VEmpire, lu, le 13 juin, aux Chambres et signé par Carnot, ministre de Vintéricur.)

(1) « Les collèges électoraux de l’empire seront réunis à Paris, dans le courant du mois de mai prochain, en grande assemblée extraordinaire du Champ-de-Mai... pour assister au couronnement de l’impératrice, notre chère et bien-aimée épouse et à celui de notre cher et bicn-aimé fils. » {Art. 5 du décret impérial daté de Lyon le 13 mars et publié dans le Moniteur du 21 mars.)

« Dans celte nouvelle fédération (l’assemblée du Champ-de-Mai), l’Empe-

WATERLOO

La déclaration du 13 mars, répandue dans plusieurs départements, en même temps que la nouvelle du retour de Napoléon aux Tuileries, était un démenti violent à cette assertion. Le ministre de la police d’abord, le conseil d’État ensuite, furent chargés de l’arguer de faux, de la présenter comme une pièce apocryphe, œuvre des représentants de Louis XVIII au congrès de Vienne, qui n’avaient pas craint d’y apposer les noms des ministres de toutes les puissances(i). Napoléon propagea cette imposture, môme parmi

reur présentera à ses peuples son auguste épouse et le prince, espoir de la nation qu"il doit gouverner un jour. Suivant un usage antique et cher à la France, ils recevront la couronne au milieu du Champ-de-M a i et prendront place -sur le trône à côlé du grand Napoléon. » {Instructions de Carnot aux préfets ^relatives au Champ-de-M ai.)

(l) Rapport de Fouché lu au conseil des ministres., le 29 mars, et rapport de la commission des présidents de section du Conseil d'État chargée d'examiner la déclaration du 13 mars.

Ces deux rapports furent publiés in extenso dans le Moniteur du 13 avril ainsi que la déclaration du 13 mars: et, dans tous les deux, celle déclaration est dénoncée comme une pièce fabriquée par les plénipotentiaires français au congrès de Vienne.

Fouché conclut ainsi : « II est démontre que celte pièce, qui ne peut avoir clé signée par les ministres de rAulriche, de la Uussie, de l’Angleterre, est émanée de la légalion du comte de Lille (Louis XVIII) à Vienne, laquelle légation a ajouté au crime de provoquer l’assassinat, celui de /at5î/jer la signature des membres du congrès. »

La commission du conseil d’Élal n’est pas moins alTirmativc : « Nous disons avec le ministre de la police, écrit-elle, que celle déclaration est l'ouvrage des plénipotentiaires français, parce que ceux de Bussie, d’Autriche, de Prusse, d’Angleterre, n'ont pu signer un acte que les souverains

et les peuples auxquels ils appartiennent s’empresseraient de désavouer

Ceux-là ont pu risquer la fabrication d'une pièce telle que la prétendue dé claralion du 13 mars, dans l'espoir d’arrêter la marche de Napoléon et d'abuser le peuple français sur les vrais sentiments des puissances étrangères.... A la violence, à rcnjporlemcnt, à l’oubli des principes, etc., on reconnaît les envoyés du même prince, les organes des mêmes conseils qui, par l'ordonnance du G mars, mettaient aussi Napoléon hors la loi. »

Ces textes ne prêtent à aucune ambiguïté. Cependant, dans le dix-neuvième volume de l'Ifisloire du Consxdat et de l'Empire., M. Thiers, qui ne veut pas

ClIAPITnE DKUXIEMK.

ses laiiiilicrs les plus intimes ; et des commissaires extraordinaires envoyés dans les provinces (1), le ministre do Tinlérieur, Carnot, dans une circulaire oflicielle, annoncèrent de nouveau la prochaine venue de Timpératrice et de son fils.

Les courriers expédiés par le cabinet des Tuileries étaient arrêtés aux frontières d’Allemagne et d’Italie; ils ne parvenaient à Londres qu’à l’aide de mesquins subterfuges. La France était mise en état de blocus, on le disait partout. Napoléon , faisait répandre le bruit qu’il n’y avait là aucun sujet d’alarmes sérieuses; c’était un fait accidentel, un malentendu qui allait s’éclaircir. 11 faisait dire qu’on négociait; et il affichait, au Moniteur, une lettre adressée aux rois (ses frères), sorte d’idylle où il les conviait à jouir tranquillement des charmes de la paix.

que Napoléon ait dissimulé à la France la gravité de la situation créée par le retour de rUe d’EIhe, écrit :

« Il (Napoléon) commença par faire publier eowîwe ofJïcielleXix déclaration du 15 mars. Il la fit suivre d’une consultation du conseil d’État.... Ce corps, après avoir constaté l'authenticité la déclaration du 15 mars, soutenait que celte pièce, émanée réellement des souverains réunis en congrès, outrageait, ù la fois, le droit, etc. »

Ce simple rapprochement doit suffire pour mettre en garde, non contre la bonne foi de M. Tliiers, mais contre sa manière de lire les documents historiques, même les plus essentiels.

(1) Le maréchal Ney a raconté ainsi la mission dont il fut chargé dans le Nord et dans l’Est :

« Je reçus une longue lettre de lui (Napoléon), dans laquelle il me prescrivait de parcourir toute la frontière, depuis Lille jusqu à Landau. Je déployai le caractère de commissaire extraordinaire.

» Mes instructions portaient l’ordre exprès d’annoncer partout que l’empereur ne voulait et ne pouvait plus faire la guerre, d’après des arrangements faits et conclus à File d’Elbe, entre lui, l’Angleterre et l’Autriche; que l’impératrice Marie-Louise et le roi de Rome devaient rester à Vienne, en otage, jusqu’à ce qu’il eût donné une constitution lil)érale ù la France et exécuté les conditions du traité; après quoi, elle viendrait le joindre à Paris avec son fils. »

Il faisait nier l’existence du traité de coalition, conséquence de la déclaration du 13 mars.

Puis, quand l’opinion publique commençait à entrevoir la vérité derrière ces fourberies, il cherchait à l’égarer dans des illusions nouvelles.

Un long rapport signé par le ministre des relations extérieures paraissait au Moniteur. Napoléon, car c’était bien lui qui parlait, avouait l’existence de la déclaration du congrès de Vienne, l’arrestation des courriers de cabinet à la frontière étrangère; il avouait aussi qu’il paraissait certain qu’un accord avait été signé, le 25 mars, consacrant l’ancienne alliance de Chaumont; que, sur tous les points de l’Europe, on s’armait, on marchait ou on était prêt à marcher; mais, ajoutait-il, le but de cet accord, de ces préparatifs militaires était peut-être purement défensif (1). Et, pour mieux atténuer la portée de ces aveux tardifs et pénibles, les ministres de la police, des finances, de la justice, adressaient à leurs agents, c’est-à-dire aux fonctionnaires immédiatement en contact avec les masses, des circulaires ou ils disaient que, sans doute, la France n’aurait pas à combattre pour son indépendance, que les puissances étrangères reconnaîtraient les décrets de la Providence qui venaient de rétablir Napoléon sur le trône (2).

(1) Monileur du 14- avril.

(2) Circulaires datées des \0, \o et 14 avril. « Les projets conçus (par les puissances étrangères) dans un premier moment d’alarmes et dans l’incertitude des événements, n auront aucune suite et ne sauraient avoir de succès quand l’Europe apprendra que les Bourbons ne peuvent [)lus recevoir d’autres secours que ceux de l’hospitalité.... » {Circulaire de Fouché, 13 avril.)

« La Providence a voulu que ce trône (celui de Napoléon) se relevât comme parenchantement pourassurer l’accomplissement deses desseins. Tout parle ù croire que ses décrets seront respectés par les puissances de TEurope et que la France n'aura point à combattre pour son indépendance... » {Circulaire de Gaudin., U avril.)

GIIAPITHE DEUXIÈME.

Continuant ce triste jeu, Napoléon assurait encore, dans une allocution publique, qu’il ne connaissait pas d’ennemis à la France (1).

Le Moniteur, reprenant ensuite la parole, fixait à quatre cent mille hommes la force extrême des armées de la coalition et montrait même, parmi ces quatre cent mille soldats, plus de cent mille Badois, Wurtembergeois, Belges, Hollandais, Saxons, Bavarois prêts à se débander.

D’autres espérances étaient excitées encore avec ardeur, entretenues avec soin et persévérance.

Appuyée sur une partie de la presse, sur les manifestations, les pétitions d’impuissants meetings, une minorité s’agitait dans le parlement anglais, protestant contre la politique du congrès de Vienne, réclamant la paix contre le ministère qui préparait la guerre. Napoléon faisait exagérer dans ses journaux semi-officiels la valeur de cette ppposition : la minorité grandissait de jour en jour; elle allait conquérir la majorité, le ministère, et frapper soudainement d’impuissance la coalition, en lui refusant les trésors de la Grande-Bretagne promis par Liverpool et Gastlereagh.

En même temps, il montrait, sur la carte du continent, les territoires dépecés, partagés à Vienne, comme autant de causes infaillibles de discorde entre les souverains coalisés. A l’entendre, ils étaient plus près d’en venir aux mains entre eux que de porter l’invasion sur le sol de la France.

(1) « Cent coups de canon, tirés sur nos frontières, apprendront aux étrangers que nos dissensions civiles sont terminées ; je dis les étrangers, parce que nous ne connaissons pas encore (T ennemis. S'ils rassemblent leurs troupes, nous rassemblerons les noires. » {Allocution de Napoléon à la garde nationale de Paris, prononcée le avril et pulliée dans le Moniteur du 17.)

WATERLOO

Enfin, c’étaient les peuples opprimés qui se préparaient à s’insurger contre leurs princes, à secouer le joug, à dissoudre les armées de la Prusse, de EAutriclie, de la confédération germanique. Par delà le Rhin, par delà les Alpes et les Pyrénées, ils appelaient « leur libérateur. )> Comme si, pendant tout un long règne, lui, « le libérateur, )) il eût lait autre chose qu’opprimer toutes les nationalités! Allemands, Italiens, Hollandais, Portugais, Espagnols, tous avaient senti s’appesantir sur eux le poids de la conquête; tous avaient été serrés dans les étreintes d’un despotisme violent et rapace, et le plus odieux de tous, celui de l’étranger.

Napoléon avait passé sa vie à tromper les rois. Les rois ne croyaient plusà sa parole. 11 leur jurait qu’il n’aspirait qu’à la paix; et ils armaient en toute hâte contre lui.

Il avait trompé les peuples. Les peuples faisaient cause commune avec les rois, redoutant d’être foulés encore par ses conquêtes, de redevenir la proie de son ambition, de la cupidité de sa famille et de ses lieutenants civils et militaires. Certes, Napoléon ne s’abusait pas sur ces dispositions unanimes, exaspérées de l’Europe; il voyait la guerre inévitable et près de fondre sur lui, sur la France.

Plus tard, à Sainte-Hélène, quand il arrangeait son personnage pour le poser devant la postérité, il a dit, il est vrai, qu’en 1815 il y avait des chances de paix, et il a accusé Murat, son beau-frère, de les avoir détruites par sa folle et ridicule tentative sur l’Italie. Mais cette accusation ne repose sur aucun fondement.

La déclaration du 13 mars, rédigée par Talleyrand, mais présentée par l’Autriche elle-même au Congrès, est bien antérieure à la levée de boucliers du parvenu qui se trouvait trop à l’étroit dans le royaume de Naples. Son irruption dans les États du Pape n’était pas connue à Vienne, quand fut

GIIAI'ITRK DEUXIEME.

signé le traité de coalition, qui n’était, d’ailleurs, que la conséquence prévue, obligée, de la déclaration du 13 mars. Enfin, la proclamation où il appelait les Italiens aux armes porte la date du 31 de ce même mois.

Sa tentative fut donc complètement étrangère aux décisions du Congrès et spécialement à la conduite de l’Autriche.

11 faut le remarquer, au reste, Murat, môme après son insuccès, ne fut pas désavoué par Napoléon. Pendant le peu de jours où la fortune parut sourire à l’armée napolitaine, le Moniteur et le Journal de l'Empire en firent grand bruit. Sur la foi du télégraphe, ils apprirent même au public des victoires que Murat ne remporta jamais. Quand il fut battu, mis en déroute, ils constatèrent très-tardivement le fait ; et ne parlèrent plus de lui que pour annoncer son arrivée en France. Mais, pour un désaveu quelconque de sa conduite, il n’en fut publié, ni même enregistré aucun, nulle part. 11 y a loin de là aux amères récriminations formulées, après XYaterloo, dans les angoisses de la captivité.

La vérité est peut-être que Murat n’agit ainsi qu’en se conformant aux intentions de Napoléon. C’est là, du moins, ce qu’il a affirmé dans une lettre de juillet 1813, adressée à Fouclié. « Je répondrai, y dit-il, à ceux qui m’accusent d’avoir commencé les hostilités trop tôt, qu’elles le furent sur la demande formelle de l’empereur. » Et, dans une autre lettre, antérieure d’un mois à celle-ci, il disait au milieu de tristes épanchements à une personne qui lui était chère : « Le roi Joseph m’écrivait : « L’empereur m’ordonne de » vous écrire de vous porter rapidement sur les Alpes (1). »

(1) Celle leltre de Joseph, dalée de Prangins, en Suisse, le 16 mars 1815, cxisle, dit M. Tliiers, au iniiiislère des aflaires étrangères de France. « Elle annonçait à Murat les derniers triomphes de Napoléon (son entrée à Lyon), le conjurait de se rallier à lui, de le seconder, en Ilalic, par les armes ctpar la poliliqiie, de rassurer en même temps les Autrichiens pour les détacher

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S’il eût existé des chances de paix que la tentative de Murat aurait détruites, il faudrait donc, selon toute apparence, n’en accuser que Napoléon lui-même, qui aurait précipité la prise d’armes de son beau-frère, dans l’espoir sans doute d’intimider le congrès de Vienne par le soulèvement de tout un peuple. Mais, nous y insistons, les résolutions des souverains étaient arrêtées, formulées en actes, avant qu’elles eussent pu être déterminées par la conduite du roi de Naples.

de la coalition et ajoutait ces mots malheureux : Parlez^ agissez selon votre cœur; marchez aux Alpes ^ mais ne les dépassez pas. »

Mais M. Thiers s’ingénie à atténuer, à détruire l’importance de cette lettre. Il veut qu’elle ait été écrite sans aucun avis de Napoléon, dans le désordre de la joie, dans un transport d’imagination; il veut qu’il y eût contradiction dans la double recommandation d’agir par les armes et par la politique; il veut enfin que, par ces mots : Marchez aux Alpcs^ mais ne les dépassez pas^ Joseph ait voulu évidemment inviter Murat à ne pas violer la frontière de France. Mais à ces commentaires on peut répondre, avec toute raison, que Joseph était trop timoré pour engager, de son chef, la politique de son frère, et qu’il avait déjà cinquante ans, ce qui n’est pas i’ùge des folies de l’imagination ; que l’action de la politique n’est nullement exclusive de celle des armes; et qu’il est absolument inadmissible que Joseph ail redouté, un seul instant, de voir le roi de Naples violer la frontière de France.

Ainsi, nous restons en présence des assertions contradictoires de Murat cl de Napoléon, en présence aussi de ce fait fort significatif, resté inaperçu de M. Thiers, que la conduite de Murat ne fut pas désavouée par Napoléon régnant; et, pour nous, nous persistons à croire que, selon toute probabilité, Mural a dit vrai.

Tout en se prononçant dans le sens opposé, M. Thiers est pourtant omigé de reconnaître, après nous, que Napoléon a imputé à tort à Murat d’avoir détruit, par sa conduite, des chances de paix, et que sa malencontreuse prise d’armes n’eut et ne put avoir aucune influence sur les actes du congrès de Vienne. C’est le principal.

Mais M. Thiers ne veut pas que Napoléon ait calomnié en tout la triste mémoire de son beau-frère ; et, après avoir consenti à décharger celui-ci de toute responsabilité politique dans la catastrophe de 1815, il prétend faire peser sur lui une grave responsabilité militaire. C’est une erreur qu'il n’entre point dans notre plan d’examiner ici, mais que le lecteur curieux de pareilles discussions trouvera démontrée à la fin de ce livre. (Voir note A.)

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