CHAPITRE DEUXIEME
Des chances de paix ! il ii’y en avait qu’une, celle que pouvait donner la victoire. L’assertion contraire, tardivement venue de Sainte-IIélhne à la charge de Murat, comme tant d’autres assertions et accusations que Napoléon a fait retentir dans le monde par la voix complaisante de ses compagnons de captivité, a été calculée pour atténuer la responsabilité qui pèse sur sa mémoire. Responsabilitébien lourde à porter, en effet, que celle d’avoir attiré sur la France les désastres de deux invasions, de l'avoir prise avec les limites du Rhin et de l’avoir laissée vaincue, subjuguée, réduite à des frontières plus resserrées que celles de l’ancienne monarchie!
La paix, si tant est que Napoléon vainqueur l’eût jamais voulue sincèrem.ent, la paix, il faut le redire, ne pouvait sortir que de la victoire. Mais la victoire était difficile, même avec toutes les ressources, toutes les forces de la France mises en œuvre sans délais, sans pertes de temps.
La lutte était prochaine, imminente. L’Europe y engageait toute sa puissance; il fallait donc que le chef de l’Empire, si soudainement restauré, ne perdît pas un jour, pas une heure, pour préparer la défense nationale. Les jours étaient des mois, les mois étaient des années à cette terrible époque. Il fallait avoir le courage de proclamer sur-le-champ la gravité suprême des circonstances, et de faire solennellement appel à la France, à toute son énergie, au nom de l’indépendance en péril.
Dans un moment de danger immense aussi, la Convention n’avait pas rusé avec la vérité. Elle avait eu l’audacieuse grandeur de poser nettement devant le pays le problème du présent et de l’avenir, et, simultanément, de lui demander, de lui imposer d’extrêmes sacrifices. Elle avait repoussé l’invasion, elle avait sauvé la patrie.
C’était l’exemple : Napoléon ne le suivit pas. Jusqu’au
WATERLOO
dernier moment, il dissimula, faussa la vérité; il parla de paix quand l’Europe entière courait aux armes, la présenta comme certaine d’abord, comme probable ensuite, lors meme que la guerre s’avançait à pas précipités. La France ne devait, pour ainsi dire, connaître tout le péril de sa situation qu’au bruit du canon tiré sur la frontière.
Par la duplicité de sa politique intérieure. Napoléon avait refroidi l’enthousiasme populaire (1). Par un aveu sincère, il l’aurait réchauffé, exalté, en môme temps qu’il aurait légitimé, entre ses mains armées de la dictature, toutes les mesures de salut public. Cet aveu, il ne l’osa pas. Le faire, c’eût été montrer à tous que l’indépendance nationale était uniquement compromise par le fait même du retour triomphal de l’île d’Elbe; il craignait que la France avertie ne cherchât à détourner la menace, le danger, en détruisant l’œuvre du 20 mars.
Napoléon précipité du trône, la France se donnant un gouvernement de liberté, l’entente des peuples et des rois pouvait cesser, la coalition môme des rois entre eux se dissoudre.
Bien ou mal fondée, cette crainte égoïste fut, sans doute, le motif de ces réticences, de ces hésitations, de ces délais, de ces demi-mesures qui devaient perdre la cause de la patrie.
Gomme l’a dit justement un pamphlétaire. Napoléon prétendit défendre les Thermopyles par la charge en douze temps. 11 voulut faire un armement en quelque sorte subreptice, lorsqu’il fallait sonner le tocsin du péril commun, organiser un armement national, la vaste insurrection de tout un peuple.
(1) Napoléon ne s’abusait pas sur l’étal de l’opinion publique. A la veille de la publication de Vacle additionnel, il disait ù Benjamin Constant, un de ses conseillers ; « L’opinion était excellente ; elle est exécrable. » {5Icmoircs sur les Cent-Jours, par Benjamin Constant.)