CHAPITRE TREiZiEME
Bülow était en ligne, Pirch 1 et Zieten s’avançaient; Wellington apprenait, à chaque instant, les progrès de leur approche; tout marchait vers la réunion projetée. Le général anglais n’avait donc rien à faire, que ce qu’il était bien résolu à faire, lui, l’homme tenace par excellence : tenir sa position jusqu’à la dernière extrémité, y brûler sa dernière cartouche.
De son côté, tout soldat qui tombait allait être remplacé par dix soldats prussiens; du côté des Français, aucune perte n’était réparable. Dans un pareil plan, dans une pareille situation, il ne pouvait y avoir, il n’y eut pas place pour une pensée de retraite : à défaut des faits, le plus simple raisonnement 1e prouverait.
Un sentimentd’amour-propre national mal placé, un désir inconsidéré de faire de Napoléon un capitaine infaillible, vaincu par la fatalité seule, ont poussé, cependant, presque tous les écrivains français à prendre pour véritable, à propager l’incroyable assertion du captif de Sainte-Hélène. 11 en est même qui, enchérissant sur son dire, ont affirmé que Wellington aurait battu en retraite, non pas deux, mais trois fois, dans la journée, si le mauvais choix de son champ de bataille ne l’en eût empêché; et on les a crus! Tant il est vrai qu’il n’est contre-vérité si évidente qui, à force d’être répétée, n’ait chance de prendre rang au nombre des axiomes historiques !
Ardent, absolu dans la critique de ses adversaires (1), Napoléon ne l’est pas moins dans les éloges qu’il se décerne.
« Tout ce qui tenait à l’habileté, il l’avait accompli! asti) Dans un moment de franchise. Napoléon a dit cependant, un jour, à Sainte-Hélène, « que la marche de Bîücher sur Wavre élail un de ces éclairs de génie qui ne brillent que chez les grands généraux. »
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sure-t-il ; tout n’a manqué que par un concours de fatalités inouïes et que quand tout avait réussi (1). »
’ Ainsi, cette terrible journée de Waterloo, une des plus grandes de l'histoire par racliarnement de la lutte, par les intérêts engagés, et surtout par le résultat, cette journée, d’après Napoléon, vit aux prises l’habileté consommée avec l’ineptie avérée; et l’habileté fut vaincue « par un concours de fatalités inouïes. »
Ce que l’homme, dans son impuissance à pénétrer la raison des choses, appelle tantôt la fatalité, tantôt le hasard, fait avorter parfois le plan le mieux combiné et réussir le plus mauvais, déjoue les plus savantes manœuvres, les efforts du talent, du génie, et donne le succès à la médiocrité, à l’ignorance, à la sottise. Cela n’est pas douteux; les annales des guerres en offrent plus d’un exemple. Mais l’histoire ne doit avoir recours à cette explication surnaturelle des événements que dans le cas où toute explication rationnelle vient à lui manquer. La guerre est toujours un jeu sanglant de la force; elle est, bien moins souvent qu’on ne pense, un jeu du hasard. t
Pour expliquer la catastrophe du 18 juin, est-il besoin de \ faire intervenir cette cause mystérieuse? Nous ne le croyons pas.
On vient de voir à quel point sont fausses les accusa- ' tiens d’incapacité, d’ineptie, portées par Napoléon contre { ses deux adversaires. Les éloges qu’il se donne ne sont pas i moins immérités.
11 fit des fautes, il en fit plusieurs qu’en d’autres temps, il n’eût sans doute pas faites. Ces fautes, on les a relevées, > démontrées.
Le 10 au matin, il avait l’heureuse fortune, malgré ses j
(1) Mémorial de Las Cases.
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lenteurs de la veille, de trouver en face de lui l’armce anglohollandaise, résolue à recevoir la bataille, et égale à l’armée française par le nombre, mais inférieure par la qualité d’une partie de scs troupes, inférieure encore en artillerie. 11 ignorait où se trouvait l’armée prussienne, si elle était proche ou éloignée; il devait donc se hâter de profiter de l’occasion, et, puisqu’il était décidé au combat, l’engager avec le moins de retard possible. Cependant, il attendit jusqu’à onze heures et demie pour en donner le signal et ne prononça que deux heures plus tard une attaque réelle, celle qui fut faite par d’Erlon. Pour excuser ce retard, il a allégué l’état du sol, qui n’aurait pas permis plus tôt à l’artillerie de manœuvrer. Mais l’allégation n’a trouvé créance chez aucun critique impartial (1). Sur un terrain absolument de meme nature que celui qu’occupait l’armée française, Wellington opéra, de six à huit heures, tous les mouvements nécessaires pour prendre son ordre de bataille.
Napoléon aurait donc pu opérer les siens en mênâe temps et entamer, dès sept heures et demie, la lutte dont le premier coup de canon ne fut tiré que quatre heures plus tard ; luimôme, d’ailleurs, l’établit, par inadvertance, quand il raconte (( qu’à huit heures, des officiers d’artillerie qui avaient parcouru la plaine annoncèrent que l’artillerie pouvait manœuvrer, quoique avec quelques difficultés qui, dans une heure, seraient bien diminuées (2). )>
Il avait fallu donner peut-être au soldat, fatigué de la nuit, le temps de prendre quelque nourriture, de nettoyer ses armes, de se préparer au combat. Mais deux heures suffisaient à ces soins.
(1) Le général Jomini, entre autres, dit formellement que le retanrde Pat laque « fut une faute. » Le général Lamarque écrit :« On perdit un temps précieux.»
(2) Mémoires, t. IX.
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Que de lois, d'ailleurs, apres une nuit aussi pénible que celle qui venait de s’écouler, n’avait-on pas vu les légions de France marcher à l’ennemi, l’aborder dès l’aube du jour? Et, le 18 Juin même, Bülow ne quittait-il pas ses bivacs, no se mettait-il pas en marche avant quatre heures du matin, tout prêt à combattre? Notre armée aurait donc pu, sans aucun effort surhumain, commencer à prendre son ordre de bataille à six heures au plus tard, l’avoir pris, nous le répétons,à sept heures et demie (l),et marcher dès lors à l’ennemi,
La fausse attaque de Goumont n’exigeait d’abord que très-peu de manœuvres d’artillerie; et, l’action une fois engagée sur toute la ligne, les difficultés de ces manœuvres devenaient les mêmes pour les deux armées. Il importe de le remarquer.
Napoléon perdit donc, sans aucun motif, quatre heures tout entières.
Cette perte de temps fut très-malheureuse.
Si elle eût été évitée, le résultat de la journée aurait été différent; cela est très-probable. En butte, dès sept heures et demie du matin, à tous les efforts de l’armée française, réduits, jusqu’à quatre heures et demie du soir, à leurs propres forces, les Anglo-Hollandais, sans doute, auraient été battus, malgré la ténacité de leur chef, malgré leur bravoure, qui, au dire même de Napoléon, fut admirable : Bülow serait arrivé trop tard pour empêcher leur défaite, et y aurait peut-être été enveloppé lui-même.
La lutte s’engageant dès sept heures et demie du matin, Blücher n’aurait certainement pas gardé jusqu’à midi à ■Wavre, comme il les garda, les corps de Zieten et de Pirchl. Dès que le bruit du canon serait devenu assez intense pour
(1) D’après les Mémoires de Napoléon^ que nous avons suivis en ce point, l’armée française mit une heure et demie pour prendre son ordre de bataille. On Ta vu dans noire récit.
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annoncer la bataille, il les aurait dirigés sur les traces de Bülow ; mais ce mouvement n’aurait commencé que vers neuf heures, et n’aurait pu avoir, par suite, aucune influence sur l’issue de la journée.
Wellington avait cru qu’il serait rejoint, dans la matinée (1), par un ou plusieurs corps prussiens. Cette réunion s’opéra seulement dans l’après-midi, parce que Blücher, il faut l’admettre , ne s’était pas assez exactement rendu compte des difficultés des chemins et avait voulu aussi donner le plus long repos possible à ses troupes, à celleslà surtout qui avaient combattu à Ligny. Ce fut une imprudence. Napoléon, plus actif, l’aurait rendue funeste à l’armée anglo-hollandaise.
En retardant la bataille, le général français laissa donc échapper une grande chance de succès. Oublieux de cet axiome de guerre, qu’il faut toujours se hâter de saisir l’occasion, il estima de peu d’importance un retard de quelques heures. Erreur capitale, qui tenait, on ne saurait en douter, à la conviction, bien légèrement formée et, cependant, persévérante, que l’armée prussienne était, depuis la journée de Ligny, incapable de rien entreprendre.
Après cette faute énorme, il en fut commis d’autres dans la conduite delà bataille. Nous les présentons dans l’ordre même des évéments.
Dominé, à très-courte distance, par la crête du plateau de Mont-Saint-Jean, le château de Goumont n’aurait pas été tenable pour nos troupes, si elles fussent parvenues à s’en emparer. L’attaque qui y fut dirigée n’avait d’autre but que de préparer, de faciliter, par une diversion, le mouvement de d’Erlon contre la gauche des Anglo-Hollandais. Elle prit cependant, dès l’abord, on lui laissa prendre le caractère
(1) Lellrc à sir Charles Sliiarl, déjà citée.
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d’une opération principale destinée à être poussée à fond ; et elle le garda sous les yeux de Napoléon. Avant cinq heures du soir, le corps tout entier de Reille avait fini par s’entasser autour d’une position qui fut constamment défendue par des forces numériquement inférieures, en sorte que la diversion fut à l’avantage de l’ennemi et que l’infanterie manqua pour appuyer la cavalerie conduite par Ney au plateau.
L’attaque môme de Goumont fut menée avec la plus étrange imprévoyance. On ne se renseigna pas sur la force de résistance que présentaient le château, les autres bâtiments et l’enclos contigu ; et on voulut les enlever sans préparer la voie par le jeu de l’artillerie. Ce fut seulement au bout de trois heures de combat, après le sacrifice inutile d’une foule de braves, qu’on songea â concentrer le feu de quelques obusiers sur le massif des constructions, qu’on alluma l’incendie qui en chassa les Anglo-5ollandais; mais cela ne suffit pas pour leur faire évacuer le jardin, véritable réduit contre lequel échouèrent nos soldats, et dont les murs auraient été renversés de bonne heure, si on eût pris la vulgaire précaution de munir les sapeurs du génie de quelques pétards, de quelques sacs de poudre.
Il était important d’enlever de bonne heure la Haie- Sainte; on n’y parvint, cependant, qu’entre trois et quatre heures et après des pertes très-sensibles, parce qu’on négligea de diriger contre cette ferme les projectiles de quelques pièces qui, en peu d’instants, l’auraient incendiée, et en auraient renversé les murs.
Sur Papelotte, sur la Haie, on répéta les mêmes fautes.
Dans le récit de la bataille, nous avons fait remarquer l’ordonnance vicieuse de l’infanterie de d’Erlon, marchant contre l’aile gauche des Anglo-Hollandais. C’était déjà une grande faute. On l’aggrava en ne faisant pas soutenir iminé-
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diatement par de la cavalerie les colonnes si étrangement formées. 11 était trop tard quand elles furent appuyées par la brigade Travers et les escadrons de Jacquinot : elles avaient déjà perdu cinq mille hommes, le tiers de leur effectif.
Les récits de Sainte-Hélène passent sur cet échec de d’Erlon, comme sur un incident sans importance. Il eut, cependant, pour résultat de diminuer très-considérablement le rôle du !«'' corps, dans le reste de la journée; l’élude de la bataille le prouve nettement.
Napoléon avait reconnu que l’aile gauche était la partie faible de la ligne anglo-hollandaise; lui-même l’a écrit (i), et l’ordre donné vers onze heures l’indique, d’ailleurs, suffisamment (2). Après l’insuccès ded’Erlon contre cette aile. Napoléon renonça, pourtant, à la forcer et dirigea la principale attaque contre le centre.
Les attaques au centre sont généralement les plus fécondes en conséquences avantageuses; mais, en revanche, elles sont généralement les plus difficiles, les plus longues. Aussi, les emploie-t-on rarement, au cas seul où l’on n’est pas pressé par le temps, où la grandeur du résultat probable rachète l’excès des difficultés à vaincre.
Or, à Waterloo, le centre, on l’a vu, était la partie la plus forte de la ligne anglo-hollandaise; le but à atteindre était de s’emparer de la route de Bruxelles, de rejeter Wellington sur Braine-l’Alleud, do f éloigner de Blücher; en outre, dès une heure après midi. Napoléon connaissait la présence de Bülow à Chapelle-Saint-Lambert, et l’arrivée d’autres corps prussiens était à prévoir, à redouter. Toutes ces contt) « La partie de la ligne anglaise entre la Haie-Sainte et la Haie parut à l’empereur plus faible que partout ailleurs. » (Campagne de 181S, par le général Gourgaud.)
(2) Nous avons reproduit cet ordre, p. 276-277.
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sidérations réunies auraient dû démontrer qu’il fallait renouveler sur-le-cliamp, au moyen des réserves, l’attaque portée contre l’aile gauche des Anglo-Hollandais, précipiter le dénoûment et ne pas se jeter dans les difficultés, les lenteurs d’une attaque centrale. On s’y jeta, au contraire ; on s’y acharna, et ce ne fut pas la moindre cause de la catastrophe.
Jusqu’à l’apparition de Bülow à Chapelle-Saint-Lamberl, Napoléon regarda comme impossible l’intervention d’aucun détachement de l’armée prussienne sur le champ de bataille de Mont-Saint-Jean ; et il crut obstinément ensuite que l’entrée en ligne de ce général était le terme suprême des efforts de Blücher pour appuyer les Anglo-Hollandais.
Il est difficile de ne pas voir encore une faute dans les dispositions prises pour résister à Bülow. Si Lobau, au lieu de l’attendre en deçà du bois de Paris, eût occupé le défilé de Lasne, il l’aurait contenu longtemps, peut-être même l’aurait-il empêché de déboucher, jusqu’à l’arrivée de Pirch I.
Après avoir attaqué la gauche des Anglo-Hollandais avec de l’infanterie, sans soutien assez proche de cavalerie, après avoir échoué contre elle, on attaqua le centre avec de la cavalerie sans soutien d’infanterie; et on échoua encore. Malgré leur intrépidité, les deux divisions deMilhaud, celle de Lefebvre Desnoëttes ne purent tenir sur le plateau. Elles reprirent bientôt leur attaque, furent appuyées par les deux divisions de Kellermann, par celle de Guyot; et le résultat ne fut pas meilleur.
Une pareille opération ne pouvait guère permettre une autre issue, et le pouvait d’autant moins, que l’infanterie ennemie, en grande partie soustraite au feu de nos canons par la crête des hauteurs, n’avait pas été ébranlée avant les charges des escadrons de Ney.