‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 101 sur 198 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

Aussi a-t-ou blâmé l’attaque faite, renouvelée, persévérante, en des conditions si peu favorables.

Napoléon en a repoussé la responsabilité et a donné des causes de cette manoeuvre deux versions différentes.

« A peu près sur les quatre heures, a-t-il écrit, il avait ordonné au maréchal Ney de se maintenir dans la Haie- Sainte, en la crénelant, et en y établissant plusieurs bataillons ; mais de ne faire aucun mouvement, jusqu'à ce qu'on vît L'issue de la manœuvre des Prussiens. Une demiheure après, sur les cinq heures, au moment où ces derniers nous attaquaient le plus vivement, les Anglais cherchèrent à reprendre la Haie-Sainte : ils furent vigoureusement repoussés par le feu de notre infanterie et par une charge de la cavalerie: mais le maréchal Ney, emporté par trop d'ardeur, oublia l'ordre qu'il avait reçu: il déboucha sur le plateau, qui fut immédiatement couronné par les deux divisions de cuirassiers de Milhaud et par la cavalerie légère de la garde. Tous les officiers qui entouraient l’empereur, voyant ce mouvement, le succès des charges, la retraite de plusieurs carrés anglais et la cessation du feu d’une partie des batteries ennemies, chantèrent victoire et se livrèrent à la joie. L’empereur n’en jugeait pas ainsi. H dit au maréchal Soult : « Voilà un mouvement prématuré » qui pourra avoir des résultats funestes pour la journée. » L’empereur envoya l’ordre aux cuirassiers de Kellermann de soutenir la cavalerie que nous avions sur le plateau, de peur qu’elle ne fût repoussée par la cavalerie ennemie, ce qui, dans la circonstance des affaires, eût entraîné la perte de la bataille. »

Tel est le premier récit dicté à Sainte-Hélène (1). Il fait porter, on le voit, d’une manière formelle, absolue, sur le

(t) Campagne de 1813, par Gourgaud, p. 85, 86, 87, 93.

WATERLOO

maréchal Ney la responsabilité de Tinitiative de Tattaque de la cavalerie de réserve; et il y insiste en ces termes :

(( L’empereur attribua principalement la perte de la bataille de Waterloo, d’une part à....; et, d’une autre part, à l’attaque que le maréchal Ney fit avec la cavalerie, deux heures trop tôt, malgré les ordres réitérés de l'empereur (1). ))

Le second récit est tout autre.

« Il y avait deux heures (2) que le comte d’Erlon s’était emparé de la Haie, avait débordé toute la gauche anglaise et la droite du général Bûlow. La cavalerie légère du corps (d'Erlon) poursuivant l'infanterie ennemie sur le plateau de la Haie, avait été ramenée par une cavalerie supérieure en nombre. Le comte Milhaud gravit alors la hauteur avec ses cuirassiers et fit prévenir le général Lefebvre Desnocttes, qui se mit aussitôt au trot pour le soutenir. Il était cinq heures; c’était le moment où l’attaque du général Bülow était le plus menaçante, où, loin d’être contenu, il montrait toujours de nouvelles troupes qui étendaient sa ligne sur sa droite. La cavalerie anglaise fut repoussée par les intrépides cuirassiers et les chasseurs de la garde. Les Anglais abandonnèrent tout le champ de bataille entre la Haie-Sainte ' et Mont-Saint-Jean, celui qu’avait occupé toute leur gauche, | et furent acculés sur la droite. A la vue de ces charges bril- î lantes, des cris de victoire se firent entendre sur le champ ' de bataille. L’empereur dit : « C’est trop tôt d'une heure : \ )) cependant, il faut soutenir ce qui est fait. » 11 envoya i l’ordre aux cuirassiers de Kellermann, qui étaient toujours . en position sur la gauche, de se porter au grand trot pour soutenir la cavalerie sur le plateau. Le général Bülow me-^^naça, dans ce moment, le flanc et les derrières de l’armée ;î

(1) Campagne de 1815, par Gourgaud, p. 97 et 98. I

(2) Ces mots se rapportent aux derniers du paragraphe précédent « il J

était sept heures du soir. » I

CllAl'ITUE TUEIZIEME.

il était important de ne faire aucun mouvement rétrograde nulle part et de se maintenir dans la position, quoique prématurée, qu’avait prise la cavalerie (1). »

Cette version a été dictée et publiée la dernière. Napoléon y a donc donné son dernier mot sur cet épisode de la bataille; et ce mot est une justification si complète, si absolue du maréchal Ney, que son nom même n’est pas cité. Toute responsabilité retombe sur le général Milhaud : il s’engage sans ordre, spontanément, et entraîne avec lui la division Lefebvre Desnoëttes. Mais cette assertion est basée sur de telles inexactitudes, qu’il est impossible de l’accepter.

Ainsi, d’Erlon n’a jamais débordé ni la gauche anglaise ni la droite de Bülow ; et la cavalerie légère du 1” corps n’a pas poursuivi l’infanterie anglo-hollandaise sur le plateau de la Haie. Cette cavalerie, par conséquent, n’en a pas été ramenée par une cavalerie .supérieure en nombre; et Milhaud n’a pas été poussé, par suite d’un échec imaginaire, à gravir le plateau. Il est constant, d’ailleurs, qu’aucune charge de la cavalerie de réserve ne fut menée au-dessus de la Haie; que toutes le furent à gauche de la Haie-Sainte, à une demilieue du premier de ces points. C’est encore une imagination que ce tableau des Anglais « abandonnant (aux cuirassiers de Milhaud) tout le champ de bataille entre la Haie- Sainte et Mont-Saint-Jean, celui qu’avait occupé toute leur gauche, et acculés sur leur droite. » La gauche des Anglais ne quitta pas un moment la position qu’elle avait prise dès le commencement de la bataille; et les charges réitérées de notre cavalerie de réserve eurent constamment pour champ l’espace compris entre les chaussées de Chaiieroi et de Nivelles. Dans sa première version, il faut le remarquer, Na-

(1) Mémoircs^X. IX, 131, 132, 133.

WATERLOO

poléon s’était borné à dire que les cuirassiers de Milhaud avaient déterminé « la retraite de plusieurs carrés anglais et la cessation du feu d’une partie des batteries ennemies. »

Le général Milhaud a donc été inculpé à tort par Napoléon, Après avoir renoncé si complètement à l’accusation qu’il avait formulée, en termes absolus, contre le maréchal Ney, le captif de Sainte-Hélène aurait bien fait de ne pas la reporter sur Milhaud.

La vérité, nous le croyons, est que l’attaque du plateau par notre cavalerie eut lieu sur l’ordre même de Napoléon, qui vit un commencement de retraite des Anglo-Hollandais dans le mouvement que Wellington fit faire à sa première ligne pour l’abriter contre les coups de notre artillerie. Et cela nous paraît d’autant plus certain, que Napoléon put suspendre l’attaque et ne la suspendit pas.

Cette manœuvre présente, en effet, deux phases très-distinctes, et non une seule, comme on le penserait d’après les récits de Sainte-Hélène.

Dans la première, Milhaud et Lefebvre Desnoëttes gravissent le plateau, y fournissent, une heure durant, plusieurs charges, et, après d’infructueux efforts, ils en descendent et reviennent dans le vallon de 1a Haie-Sainte. Dans la seconde phase, ils remontent au plateau, y sont rejoints par Kcllermann et Guyot (1) ; et, pendant près de deux heures, la masse de nos escadrons s’y maintient à force de bravoure;

(1) Dans ses récits, Napoléon a prétendu qu'il voulait garder la division Guyot en réserve; qu'elle avait suivi sans ordre, poussée par « la fatalité du jour, » le mouvement de Kellermann, sans qu’on pût l’arrêler. Mais la fatalité est encore ici mise en scène mal à propos.

Guyot a contredit l’assertion de Napoléon, et afTirmé que, dès trois heures de l’après-midi, il avait élé mis à la disposition du maréchal Ney {Victoires et Conquêtes, t. XXIV.) On peut ne pas le croire. Mais il est un fait qui

Page 1