CHAPITRE TREIZIEME
puis elle est obligée à la retraite, après avoir subi des pertes énormes, après s’être harassée, épuisée.
Dans l’intervalle des deux phases, il fut donc possible de suspendre l’attaque du plateau, comme nous venons de le dire. Il aurait suffi d’un ordre pour cela. Cet ordre. Napoléon ne le donna pas; et il nous semble impossible de ne pas en conclure que cette attaque entrait alors dans ses vues, qu’elle avait commencé par son ordre, qu’elle se continua avec son assentiment.
Le malheur ou la faute fut, non de l’avoir faite, mais de ne pas l’avoir soutenue par de l’infanterie.
Du moment où, abandonnant, bien à tort, son projet de forcer l’aile gauche des Anglo-Hollandais, Napoléon s’était décidé à diriger l’effort principal contre leur centre, il fallait qu’il l’y portât rapidement. Sans hésiter, il devait alors faire appuyer les escadrons de Ney par toute l’infanterie de la vieille garde, par cinquante bouches à feu, et laisser à Lobau et à la division de jeune garde le soin de contenir les Prussiens de Bülow le plus longtemps possible.
C’eût été, sans doute, une détermination bien grave, bien périlleuse; mais c’était la seule qui présentât quelque chance de succès; et plus elle était différée, plus ces chances, déjà bien faibles, diminuaient et plus le péril
ruine la vcrsiôn de Napoléon. Ce fait, nous l’avons rapporté; nous le rappelons.
La brigade de carabiniers appartenant au corps de Kellermann fut, d’abord, laissée en réserve par ce généml lui-même, et ne monta au plateau que longtemps après les trois autres brigades de son corps et la division Guyot, quand le maréchal Ney l’appela. Or, Napoléon n’empêcha pas ce mouvement ; et, bien évidemment, il l’aurait empêché, s’il eût voulu conserver, comme il l’assure, une réserve de cavalerie.
La brigade de carabiniers, il faut le remarquer, était forte de 850 chevaux, c’est-à-dire égale, à deux ou trois cents chevaux près, à la partie de la division Guyot qui monta sur le plateau, l’autre partie composant, le 18 juin, les escadrons de service de Napoléon.
grandissait. Risquer beaucoup vers Plancenoit, dès trois ou quatre heures, c’était le seul moyen qui restât de gagner beaucoup sur le plateau, d’emporter le gain de la journée.
Napoléon a exprimé une tout autre opinion.
Dans ses deux récits, il dit alternativement que l’attaque du plateau eut lieu « une heure, deux heures trop tôt; » et il ajoute que son projet était de la faire soutenir par les seize bataillons de vieille garde et cent pièces de canon (1). Il la place, d’ailleurs, à cinq heures (2). A son compte, c’était donc à six heures ou à sept qu’il devait faire exécuter cette manœuvre : mais, sans parler d’une si grande force d’artillerie, ni à six heures, ni à sept, il n’eut à sa disposition une pareille réserve. Il avait donc mal calculé ses moyens et le temps ; et son calcul devait rester faux, du moment qu’il voulait attendre « l’issue du mouvement de Bûlow » pour opérer l’attaque sur le centre ennemi. Cette issue, il l’aperçut seulement, encore se trompa-t-il, quand il était près de sept heures. Mais il y a plus, c’est qu’en ce moment, lors meme que Napoléon eût pu disposer de toute l’infanterie de la vieille garde, et que la cavalerie de réserve n’eût pas été encore engagée, il n’aurait plus été temps d’opérer l’attaque du centre anglo-hollandais. En effet, si ce centre n’eût subi aucun cboc jusqu’à sept heures, il se serait trouvé en état de faire longue résistance; et, en outre, Zieten et Pirch I étaient alors sur le point d’entrer en ligne.
A sept heures, il n’y avait plus qu’une opération à exécuter ; la retraite. Il était même déjà bien tard pour la corn-
(1) Mémoires^ 1. IX.
(2) L’attaque du plateau commença à quatre heures, cela est constaté par tous les rapports étrangers; quelques-uns même l’indiquent un peu avant quatre heures. Du reste, Napoléon, dans une autre partie de ses Mémoires, l’a reconnu en écrivant : « La charge de la ca^alerie, à quatre heures du, soir, a été faite un peu trop tôt. » {Mémoires, t. Vlll, p. 202.)
CHAPlTliE TREJZlEiVIE.
niencer. Napoléon ne le comprit pas; et ce manque d’intelligence de la situation lui fit commettre une dernière faute qui changea l’insuccès en désastre.
Obstiné dans la croyance que le corps de Bülow était le seul qui avait pu être détaché de l’armée prussienne pour appuyer les Anglo-Hollandais, persuadé que Wellington n’avait plus de réserve, il chercha la victoire quand il s’agissait d’éviter la déroute.
Au lieu de se borner à dégager la cavalerie de réserve arrêtée sur la pente du plateau, de se hâter de tout mettre en retraite de Goumont à Smohain et PJancenoit, il fit marcher, contre le centre anglo-hollandais, six bataillons, trois mille hommes de la garde, leur ordonnant d’opérer une attaque h fond.
Exécutée avec un extrême courage, mais non suffisamment soutenue par nos escadrons épuisés, cette manœuvre échoua contre une supériorité numérique écrasante, et on perdit, â la faire, les derniers moments dont on aurait pu, dont on aurait dû disposer pour se replier en ordre.
Savoir se retirera temps de la lutte, se résigner à un échec pour ne pas subir un désastre, c’est le fait des grands capitaines, non moins que savoir reconnaître et saisir l’instant où la victoire est possible.
La dernière faute de Napoléon s’explique, nous l’avons dit, par une double erreur : après avoir cru l’armée prussienne incapable d’intervenir sur le champ de bataille de Waterloo, il s’obstina à refuser d’admettre qu’elle pût y porter d’autres forces que celles de Bülow ; et il ne reconnut pas que Wellington avait encore, à sept heures du soir, une forte réserve. Mais il est très-probable, en outre, que sa situation personnelle ne fut pas étrangère à la détermination de poursuivre le succès quand le succès était devenu impossible.
WATERLOO
S’il revenait en France, affaibli, déconsidéré par un échec, il courait risque d’être précipité du trône. Pour s’y maintenir,il lui fallait une victoire, et, sous l’empire de cette préoccupation égoïste, il s’acharna à lutter contre la fortune, joua son dernier soldat, comme le joueur malheureux, ruiné, jette sa dernière pièce d’or sur le tapis du jeu de hasard.
Dans cette lamentable journée de Waterloo, les fautes, on le voit, furent assez nombreuses, assez graves pour expliquer la catastrophe, sans qu’il soit nécessaire, comme nous l’avons dit, de faire intervenir la puissance mystérieuse de la fatalité.
Ces fautes se résument en quelques mots :
La bataille commença quatre heures plus tard qu’elle n’aurait dû commencer ;
L’attaque de Goumont, qui ne devait être qu’une diversion, fut conduite comme une attaque principale et absorba, sans compensation suffisante, une masse d’infanterie qui manqua bientôt pour soutenir la cavalerie de réserve;
Les dispositions pour cette attaque furent prises sans la moindre prévoyance; et il en fut de même contre la Haie- Sainte, Papelotte et la Haie ;
L’attaque de l’aile gauche de Wellington s’opéra dans un ordre défectueux et sans soutien assez proche de cavalerie; on y renonça, au lieu de la renouveler en y employant les réserves ;
Au lieu d’occuper les défilés de Lasne, on attendit Bülow en deçà du bois de Paris ;
L’attaque centrale se fit avant d’avoir été assez préparée par l’artillerie; et la cavalerie qui en fut chargée ne fut pas appuyée par de l’infanterie ;
Cette même attaque fut reprise avec de l’infanterie seulement,la cavalerie qui aurait dû y coopérer se trouvant épuisée par une lutte de près de trôis heures ;