CHAPITRE TREIZIÈME
Enfin, on s’exposa à un désastre, on le subit, pour s’être acharné après le succès quand, malgré la bravoure de nos troupes, le succès n’était plus possible, quand il aurait fallu se hâter de battre en retraite.
Napoléon était malade. Souffrant de deux affections, d’une surtout, qui lui rendait très-pénibles les mouvements du cheval, il resta pied à terre pendant presque toute la journée, voyant peu par lui-même ou voyant mal, et obligé souvent de juger de l’état successif des choses, sur des rapports qui purent l’induire en erreur plus d’une fois. Il ne montra pas l’énergie stoïque du vieux Blücher, qui, souffrant aussi, passa douze heures sans descendre de cheval.
Vigoureux, actif comme naguère, il aurait suivi de près les événements, fait préparer, exécuter paieux et plus à temps telle ou telle manœuvre. Cela est certain. Mais ce qui paraît tout aussi assuré, c’est que, dans un meilleur état de santé, il n’aurait pas prévu, plus qu’il ne la prévit, l’arrivée de Bülow, de Zieten, de Pirch 1 sur le champ de bataille où il avait déjà contre lui une armée numériquement égale à la sienne. Il était trop convaincu de la déroute de l’armée prussienne pour admettre la possibilité d’une telle concentration de forces. Or, cette concentration fut la cause principale de la catastrophe; car, malgré leur gravité, presque toutes les fautes que nous avons signalées auraient été réparables si Blücher n’eût pas appuyé Wellington.
Si on le considère seulement du point de vue où Napoléon le conçut, c’est-à-dire sans tenir compte de la probabilité de l’intervention prussienne, le plan de la bataille est trèsbeau, très-solide. Il révèle le chef habitué à combiner les plus grandes actions de guerre ; il défie la critique. Mais, cette intervention se produisant, il est immédiatement ruiné par la base ; il n’est plus exécutable.
Aussi, dès l’apparition de Bülow, la direction de la ba-
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WATERLOO
taille, du côté des Français, semble-t-elle, en quelque sorte, flotter au hasard. Les mouvements se succèdent, tardifs ici, précipités là, incohérents, mal préparés, incomplets, mal exécutés.
Soldats et officiers font assaut de constance, d’intrépidité, d’héroïsme; mais les moyens ne sont plus proportionnés au but. On dirait que le chef a la conscience de son impuissance; qu’il necompte plus quesur l’imprévu pour triompher des difficultés de sa situation. Il n’ose pas risquer un grand coup, quand il le pourrait encore avec des chances de succès; il ne se résigne pas à la retraite, quand la retraite est encore possible ; puis l’imprévu se produit, et c’est l’entrée en ligne deZieten et de PirchI, qui vient déterminer le plus . épouvantable des désastres. ,
Cette double faute de n’avoir fait, dans ses calculs, aucune : part à l’intervention prussienne ; de n’avoir pas admis, d’abord, la possibilité de la coopération de Blûcher; et puis, quand l’approche du corps de Bülow eut été constatée, ; j d’avoir rejeté toute probabilité de l’arrivée de nouvelles i ^ forces prussiennes; cette faute capitale, décisive. Napoléon t ne veut pas l'avoir commise. Pi l’entendre, à en croire ses l apologistes, il ne devait, il ne pouvait nullement prévoir 1 que Blûcher porterait une aide quelconque à Wellington; ( car il pouvait et devait compter, en pleine assurance, que j Grouchy, avec les forces mises sous son commandement, ; empêcherait une telle coopération. Grouchy ne l’a pas em- L pêchée ; c’est donc lui qui fut coupable et non Napoléon. *
« Sa conduite fut aussi imprévoyablequesi, sur sa route, son armée eût éprouvé un tremblement de terre qui l’aurait engloutie (1). » j
La voix qui a lancé ces paroles au monde a trouvé bien
(t) Mémoires^ t. IX.