CHAPITRE SEIZIÈME
soldat abattu par la défaite, surtout par la croyance à une infâme trahison. Le lendemain, quelques contradictions le portaient à abandonner cette difficile tâche à ses lieutenants et le poussaient vers Paris. Il fallait qu’il y allât pour comprimer ses ennemis, lui avait-on assuré. Ces quelques mots donnent, sans doute, l’explication de sa conduite et de l’espèce de protestation qui lui échappa : général, il faisait fléchir son devoir devant les préoccupations égoïstes du souverain; sa conscience en était froissée, si pervertie qu’elle fût.
Cette nouvelle résolution étant prise. Napoléon expédia encore des aides de camp sur divers points pour activer la retraite, la réunion des débris de l’armée sur Laon ; et d’autres officiers à la Fère, dont l’arsenal possédait des ressources en artillerie de campagne qu’il fallait utiliser sans retard.
Se mettant ensuite à l’écart avec Maret et Fleury de Chaboulon, un de ses secrétaires, il dicta le bulletin qui réunit Ligny et Waterloo : la victoire et le désastre; il voulait en faire coïncider la publication avec la nouvelle de son retour inopiné à Paris.
Au dire de Fleury de Chaboulon, la dictée terminée, Napoléon en fit donner lecture aux généraux et officiers de sa suite, leur recommandant d’indiquer les faits essentiels qui avaient pu être omis, et ajoutant : « Mon intention est de ne rien dissimuler. Il faut avouer à la France la vérité tout entière. » Mais son intention était autre, ou bien sa mémoire et celle de ses auditeurs furent étrangement infidèles. Le bulletin fourmillait d’inexactitudes très-graves : à Ligny, on n’avait perdu que trois mille hommes; à Mont-Saint- Jean, le village de ce nom avait été emporté; quinze mille Prussiens seulement avaient appuyé les Anglo-Hollandais ; la bataille était gagnée, quand, une terreur panique et sans motifs s’emparant des troupes, tout était tombé soudain
WATERLOO
dans la plus grande confusion, etc., etc. Les fautes du chef étaient ainsi dissimulées derrière une calomnie qui frappait une armée brave, dévouée jusqu’à l’héroïsme.
Des nouvelles arrivèrent, alors, d’Avesnes : Jérôme Bonaparte écrivait que des milliers de fuyards y étaient déjà réunis; que le nombre s’en accroissait à chaque instant; que les généraux les réorganisaient ; que les pertes ne seraient sans doute pas aussi considérables qu’on l’avait craint d’abord.
Mais on ne savait encore rien de Grouchy.
Napoléon donna des instructions pour réunir à Laon, par voie de réquisition, des approvisionnements de vivres et de fourrages, des moyens de transport; chargea le colonel de Bussy, un de ses aides de camp, d’en surveiller l’exécution; laissa un ordre qui remettait au maréchal Soult le commandement de l’armée ; et, épuisé de fatigues, de souffrances physiques et morales, il partit, dans la soirée, pour Paris.
Il y avait huit jours seulement qu’il l’avait quitté!
Depuis la veille, Paris était agité par un bruit sinistre. Une bataille décisive avait été perdue; l’armée entrée en Belgique était en pleine déroute; Napoléon n’avait pu la rallier; il revenait à Paris chercher des ressources. Fouché, d’autres membres du conseil de gouvernement sans doute, i avaient révélé à leurs intimes la communication que leur j avait faite Joseph Bonaparte par l’ordre de Napoléon; de là j cette rumeur qui, en un moment, avait couru partout dans | la capitale. Chose remarquable ! Napoléon avait écrit qu’il ne quitterait pas l’armée, et on annonçait qu’il l’abandonnait. Tant les esprits demeuraient frappés de sa conduite en Russie et en Allemagne !
Cependant, le Moniteur, la tribune gardant le silence, et la masse de la population ne pouvant remonter à l’origine de la funeste nouvelle, chacun en affirmait ou en contestait