CHAPITRE SEIZIÈME
l’authenticité au gré de scs sympathies, de ses opinions, de scs passions. Ceux des royalistes qui souhaitaient le triomphe de l’étranger pour aider à la restauration du trône 'des Bourbons, la déclaraient vraie. Les patriotes et les bonapartistes affectaient de n’y voir qu’un mensonge imaginé pour inquiéter, troubler le pays, pour affaiblir l’effet produit sur l’opinion par des succès importants obtenus en V'^endéc, un combat heureux du maréchal Suchet à la frontière piémonlaise, et la victoire de Ligny, annoncés successivement depuis quatre jours.
De part et d’autre, néanmoins, on restait dans le doute : l’émotion, ici de l'espérance, là de la crainte, était extrême.
Dans la matinée du lendemain, elle continuait aussi violente, quand, tout à coup, on apprit le retour de Napoléon à Paris. L’incertitude n’était plus possible. « Encore une fois, l’empereur a perdu toute une armée ! » tel fut le cri public.
A quatre heures du matin. Napoléon était arrivé.
Descendu, non aux Tuileries, mais à l’Élysée-Bourbon, comme s’il eût reconnu que la défaite lui interdisait le château fastueux où sa vanité se plaisait tant à étaler les pompes de la monarchie de Louis XIV, il avait été reçu par Gaulaincourt, ministre des relations extérieures, homme de son entière confiance.
Succombant à la fatigue, à la douleur, le visage défait, la respiration oppressée: « Je n’en puis plus, avait-il dit; il me faut quelques heures de repos pour être à mes affaires... Mon intention est de réunir les deux chambres en séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l’armée, je leur demanderai les moyens de sauver la patrie; puis je repartirai (1). »
(1) Mémoires de Fleury-Chaboulon.
WATEULOO.
Que ne les avait-il préparés lui-même, ces moyens, avant la réunion des chambres! Et, s’il voulait le concours du parlement, pourquoi l’avait-il réuni si tardivement? pour- , quoi même depuis trois semaines, depuis le lendemain du % champ de mai, ne lui avait-il pas fait appel? I
« La nouvelle de vos malheurs a déjà transpiré, lui avait j répondu Caulaincourt : l’agitation des esprits est grande ; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que jamais; il est à craindre qu’ils ne répondent pas à votre attente. Je regrette de vous voir à Paris : il eût été préférable de ne pas vous séparer de votre armée; c'est elle qui fait votre force et votre sûreté (1). »
Joseph et Lucien Bonaparte, survenant, avaient confirmé les craintes exprimées par Caulaincourt ; et Napoléon, rejeté dans l’indécision, avait ordonné la réunion du conseil des ministres à quelques heures de là, se réservant de discuter avec eux l’opportunité de cette séance impériale, qui, peu d’instants auparavant, ne lui paraissait pas douteuse. ,
Il s’était retiré ensuite pour prendre un repos indispensable. Son organisation n’était plus à l’épreuve des durs labeurs, des insomnies prolongées, des plus violentes commotions. I
Pendant qu’il perdait forcément ainsi des heures qu’il eût j fallu pouvoir employer à l’action, des heures auxquelles al- | laient s’en ajouter d’autres qu’on userait à délibérer, les | ministres, les hauts fonctionnaires, les courtisans étaient i accourus à l’Élysée. Les officiers revenus avec Napoléon furent interrogés, pressés de questions par cette foule anxieuse. L’esprit encore frappé des horreurs de la déroute, ils en firent le tableau fidèle et jetèrent ainsi dans les âmes la terreur et le découragement. Impression funeste qui, des salons
(1) Mémoires de Chaboulm,
CHAI'ITHE SEIZIEME.
de l’Élysée, s’étendit rapidement au dehors. Quinze ans de servitude avaient détrempé bien des caractères, détruit chez un grand nombre ces vertus qui font le salut de la patrie dans les plus grandes crises : l’audace et la persévérance
Vers dix heures, le conseil des ministres se réunit enfin. Napoléon lui fit, d’abord, donner lecture du bulletin de Waterloo, puis il dit :
« L’armée a éprouvé sans doute des pertes considérables en personnel et en matériel. Mais on peut les réparer promptement. Vingt-cinq mille hommes au plus ont été tués, blessés, faits prisonniers. Quelques milliers seulement se seront dispersés dans l’intérieur ; et ils rallieront bientôt leurs drapeaux, de gré ou de force. On doit compter sur le retour de Grouchy avec vingt-huit ou trente mille hommes. En cinq ou six jours, on aura donc sur Laon soixante-cinq mille hommes au moins; effectif qui, au 1" juillet, sera porté à quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix mille, par six mille hommes immédiatement disponibles dans les dépôts de la garde, et quinze ou vingt mille des autres dépôts stationnés dans le rayon de Paris. Rapp, Lamarque, appelés de l’Alsace, de la Vendée, s’aidant de tous les moyens de transport qu’ils trouveront sur leur route, entreront en ligne avant le 10 juillet; et l’armée du Nord sera alors de cent trente mille hommes.
» Le matériel d’artillerie existant à la Fère et à Paris est plus que suffisant pour remplacer celui qu’on vient de perdre. Les chevaux de trait nécessaires seront pris par réquisition. Le nombre n’en sera, d’ailleurs, pas considérable, la plupart des soldats du train s’étant sauvés avec leurs attelages.
» Les armées anglo-hollandaise et prussienne doivent être considérablement réduites. Elles ne pourront s’avancer sur l’Aisne sans laisser des corps d’observation devant les prin-
WATERLOO
cipales places de la frontière du Nord, et sans masquer celles de la Somme; Wellington et Blùcher,ne disposant, dès lors, que de soixante et dix ou quatre-vingt mille hommes, seront obligés de combiner leurs mouvements avec ceux des armées russe et autrichienne, qui n’arriveront, en force, sur la Marne, que vers le 20 juillet. On gagnera ainsi tout un mois. D’ici là, les fortifications de Paris seront achevées, munies d’une puissante artillerie; la garde nationale, les tirailleurs de cette ville seront augmentés ; on appellera des gardes nationaux des départements voisins, les régiments de matelots des côtes de l’Océan et de la Manche. On aura ainsi plus de cent mille hommes de troupes non mobiles, mais capables d’assurer la défense de la capitale et laissant toute liberté d’action à l’armée de ligne.
» La combinaison des armées anglo-hollandaise et prussienne avec les autres armées de la coalition donnera lieu à des événements militaires tout à l’avantage de l’armée française, qui occupera une position centrale, et manœuvrera appuyée à Paris.
)) Le maréchal Suchet, réuni au général Lecourbe, aura bientôt trente mille hommes de troupes de ligne devant Lyon, indépendamment de la garnison de cette ville, armée, approvisionnée, retranchée; et il tiendra en échec toute l’armée austro-sarde.
» La défense des places fortes est assurée.
)) Le désastre de Waterloo peut donc se réparer ; mais il faut du caractère, de l’énergie, de la fermeté de la part des officiers, du gouvernement, des chambres,- de la nation tout entière (1). »
Cet exposé n’était malheureusement pas fidèle; il admettait l’existence des corps aux ordres de Grouchy, dont le
(i) Campagne de 1815, par Gourgaud. — Mànoires de Napoléon^ t. IX.