CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Le 25 juin, Zieten poussa jusqu’à Gérisy, Thielmami jusqu’à Origny, Bülow jusqu’à Essigny. Une division de Zieten alla prendre position devant la Fôre, sommant le commandant de cette place de la rendre. Le quartier général prussien fut à Saint-Quentin. Blücher y reçut une nouvelle demande d’armistice. Celle-ci lui était adressée, de Laon, par des plénipotentiaires nommés par le gouvernement provisoire.
11 leur envoya le prince de Schœnburg et deux autres officiers de son état-major chargés de leur donner verbalement sa réponse. Elle était plus exorbitante encore que celle qu’il avait déjà faite à Morand.
Il se refusait à tout armistice avant d’être entré dans Paris; et déclarait qu’une fois dans la capitale de la France il exigerait, pour en accorder un, qu’on lui livrât Bonaparte mort ou vif; que les places de la Sambre, de la Meuse, de la Moselle et de la Sarre et le château de Vincennes fussent occupés par les alliés ainsi que le pays jusqu’à la Marne, y compris Château-Thierry et Épernay ; que les trésors artistiques enlevés aux peuples leur fussent restitués ; enfin que la France payât les frais de la guerre.
Quant à ce qu’il ferait de Bonaparte, si on le lui livrait vivant, il n’en disait rien, sans doute, aux plénipotentiaires français ; mais, communiquant à Wellington les conditions qu’il venait de formuler comme chef de l’armée prussienne, il fut moins réservé. « Si Bonaparte m’est livré, lui écrivit-il, je le ferai supplicier sur la place même où a été fusillé le duc d’Engliien. » Et du même coup qui vengeraitl’assassinat de ce prince, il prétendait venger aussi les maux dont Bonaparte avait accablé la Prusse, la Russie, l’Espagne et le Portugal (1).
(t) Nous résumons ici quatre lellres écrites, au nom de Blücher, par Gnei-
WATERLOO
Dans l’emportement de ses haines patriotiques, il oubliait que le crime ne doit pas être vengé par le crime.
Le 26 juin, l’armée prussienne continua son mouvement. Zieten atteignit Chauny ; Thielmann, Guiscard ; Bülow, Ressous, jetant des partis vers Verberie, Pont-Sainte-Maxence et Creil. Une des divisions de Zieten, celle de Jagow, forçant la marche, continua sur Compiègne.
Blücher n’était plus qu’à vingt-cinq lieues de Paris.
Le maréchal de camp Berthier, homme de cœur, commandant la place de la Fère, avait refusé de la rendre, méprisant les dégâts causés dans la ville par le feu de deux ou trois batteries de campagne. Depuis la nouvelle de la bataille de Waterloo, la désertion s’était mise dans la garde nationale active qui formait, avec un faible dépôt de la ligne . et cent cinquante canonniers et ouvriers d’artillerie, toute ' sa garnison (1). Mais il savait qu’une capitulation est déshonorante, quand elle n’est pas signée sur la brèche praticable et défendue. ^ .
Le commandant du petit fort de Ham avait montré la . même fermeté, la même fidélité au devoir.
Wellington n’avait pas marché aussi vite que Blücher, | voulant attendre l’arrivée de son équipage de ponts. Le 26, j il bivaquait entre Péronne et Vermand, à près de deux mar-j ches en arrière et à droite de Blücher.
Il avait enlevé Cambrai par escalade, avec perte de trente ou quarante hommes seulement, grâce à la faiblesse de la garnison ; et occupé la citadelle, qui s’était rendue sans essayer la moindre résistance.
senau, son chef d’élat-major et adressées, le 27 et le 29 juin, au general Müffling pour être communiquées officiellement à Wellington. trouvent textuellement reproduites dans les Mémoires posthumes de .Mull- Ving {Aus meinen Leben), ^ o-» •,iin
(l) Lettre du commandant de la Fère au ministre de la guerre, le .ioj
CHaPIÏHE DIX-SEPTIEME.
Péroiuie avait capitulé après la prise, par escalade également, d’un ouvrage à cornes, et lorsque le corps de place était encore intact.
Louis XVllI, appelé deGand par le général anglais, venait de s’établir à Cambrai, avec sa cour et ses ministres. Une fois de plus, le drapeau blanc se trouvait sous la garde des baïonnettes étrangères.
11 y avait, maintenant, en France deux gouvernements.
Soult n’avait nullement prévu la marche des Anglo-Prussiens par la rive droite de l’Oise; il s’attendait à les voir déboucher devant lui par Vervins sur Laon (1), si bien qu’il avait envoyé les deux corps de cavalerie de réserve à Reims et n’avait fait garder ni détruire aucun des ponts sur l’Oise.
Le 23, il avait retiré son quartier général à Soissons, décidé à se couvrir du cours de l’Aisne, et il y avait appelé Grouchy, comme on l’a vu.
La garde avait commencé le mouvement rétrograde, le 24 ; et le gros de l’armée l’avait suivie, le 25 et le 26, laissant la division de cavalerie légère Jacquinot sur Laon. Pendant le séjour qu’on venait d’y faire, on avait encore rallié cinq ou six mille fuyards (2).
Dans la matinée de ce dernier jour, Grouchy était par-
(1) Lettre déjà citée de Souît ù Grouchy, et datée du 23 juin, à huit heures du malin {Archives du dépôt de la guerre).
{% Une situation sommaire, établie par corps d’armée et adressée par Soult au ministre de la guerre, porte à 27,760 hommes de toutes armes, et à 5,083 chevaux de cavalerie, 2,703 d’artillerie et du génie (les parcs compris) l’effectif des troupes ralliées, le 23 juin; mais, comme l’effectif du 4® corps de réserve de cavalerie ne figure pas sur cette pièce, et comme on peut l’évaluer à mille hommes et autant de chevaux (le 1er juillet, il se trouva de 1,127), on voit que, le 23 juin, la force totale de Tarmée revenue de Waterloo et ralliée par Soult s'élevait à vingt-neuf mille hommes environ, dont six mille cavaliers,
WATERLOO
venu, de sa personne, à Soissons; et la colonne sous ses ordres devait l’y rejoindre le soir.
Toute l’armée avait alors connaissance de l’abdication de Napoléon ; et, à part quelques mutineries dans deux ou trois régiments de la garde, la désertion vers Paris de quelques centaines d’hommes de ce corps, la nouvelle n’avait pas produit le mauvais effet redouté (1). Soldats et officiers avaient compris que la France, moins l’empereur, était toujours la patrie, et qu’ils devaient la défendre. La défaite et surtout l’abandon où Napoléon les avait laissés, avaient, d’ailleurs, déconsidéré à leurs yeuxle général et le souverain.
Grouchy avait reçu, en passant à Reims, un arrêté par lequel le gouvernement provisoire lui donnait le commandement de l’armée en remplacement de Soult; et, avec cet arrêté, l’ordre de ramener l’armée sur Paris (2).
Soult était en butte, depuis longtemps, auic soupçons de l’armée à cause des exagérations de son royalisme pendant son ministère, A ce point de vue, la mesure qui le frappait était nécessaire. Mais Grouchy, qu’on lui substituait, Grouchy, dont 1e dévouement patriotique n’était pas douteux, dont l’intrépidité était bien connue, manquait des qualités du général en chef, eu égard surtout à de telles circonstances.
L’effectif des troupes mises sous ses ordres s’élevait à près de soixante mille hommes.
De ce nombre, une moitié environ, c’est-à-dire la colonne revenant de Wavre (plus de vingt-deux mille hommes d’in-
(î) Entre autres témoignages à Pappuî de ce que nous disons, nous citerons celui du général Berlhezène, peu suspect, ù coup sûr, en pareil cas: a Cette nouvelle, dit-il, ne produisit pas sur nos soldats tout reffet que nous pouvions craindre, et la désertion fut peu considérable; on peut môme dire qu’elle ne se manifesta que quelques jours après. « {Souvenirs mililaireSy t. II.)
(2) Discours de Groucliy, ù la chambre de pairs, le 1er juillet 1815.