CHAPITRE DlX-HUlTlEME
ni
éprouvait un revers, on risquerait d'être refoulé dans Paris et d’attirer ainsi sur la capitale de la France un irréparable désastre. Le centre de la fortune du pays, des arts, des lumières, de la civilisation, ne devait pas être livré au hasard de la guerre.
Des généraux de troupes, 'Vandamme tout le premier, Vandamme, retrouvant une énergie qui devait lui faire défaut le lendemain, répliquèrent avec une généreuse exaltation. La victoire sur les Anglo-Prussiens était certaine; mais, puisqu’on voulait en douter, ils acceptaient ces doutes, la possibilité d’une défaite amenant le combat dans Paris même, et ne voyaient pas là un motif suffisant de soumission; ce n’était pas oeuvre facile à l’ennemi que de pénétrer dans une ville de sept cent mille âmes, où l’armée vaincue trouverait l’appui de la foule des patriotes, un retranchement à chaque coin de rue; on pouvait prédire même qu’il y rencontrerait une défaite éclatante.
Paris n’était qu’une partie de la France. En 1814, vingtcinq ou trente départements avaient cruellement et bravement souffert des malheurs, des horreurs de la guerre; ils en souffraient ou allaient en souffrir encore; Paris devait, au besoin, ne pas montrer moins de patriotisme. Tous ses monuments, toutes les merveilles des sciences, des arts, qui y étaient réunis, en supposant même qu’ils dussent courir de grands risques, ne valaient pas le sacrifice de l’honneur de l’armée, de la nation.
Ils avaient raison, ceux qui parlaient ainsi. Il faudrait maudire la civilisation, ses arts, ses prodiges, si elle devait avoir pour conséquence inévitable de pousser les peuples au mépris de leur dignité, aux lâchetés des plus honteuses capitulations.
Ils s’inquiétaient peu du sort des grandes toiles de Murillo, de Vélasquez, etc., suspendues dans les couvents.
WATERLOO
dans les temples enflammés, écrasés par nos bombes, par nos obus, les glorieux moines, les intrépides habitants do Saragosse; ils n’avaient en vue que le salut de leur patrie. Les Russes, dévastant leur pays, brûlant la sainte Moscou, écrivaient une des plus grandes pages de l’histoire moderne et assuraient la perte de leur puissant ennemi.
Au reste, cette anxiété que les maréchaux affichaient pour les chefs-d’œuvre de l’esprit humain n’était nullement sincère; la plupart en avaient fait bon marché bien souvent. Un d’eux laissa échapper, dans un mouvement d’impatience, le mot de son opinion. « On voit bien, dit-il s’adressant à Vandamme, un des plus emportés, on voit bien que vous n’avez pas une brique dans Paris. — Si vous en avez, repartit celui-ci, nous savons, comme vous, qu’elles ne vous ont coûté que des bassesses. »
Après ces violences de paroles, la discussion n’était plus possible. Elle durait depuis près de six heures. Les opposants, lassés, se retirèrent, et Davout profila de leur retraite pour écrire les réponses aux questions posées par le pouvoir exécutif.
En voici la propre expression :
« 1'® question. (État des fortifications?) —Réponse. L’élat des fortifications et leur armement sur la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est, en général, assez satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchements peuvent être considérés comme nuis.
» 2® (Si l’armée peut couvrir et défendre Paris?) — Elle le pourrait, mais non pas indéfiniment. Elle ne doit pas s’exposer à manquer de vivres et de retraite.
» 3® (Si l’armée pourrait recevoir le combat sur tous les points en même temps?) — 11 est difficile que l’armée soit attaquée sur tous les points à la fois ; mais, si cela arrivait, il y aurait peu d’espoir de résistance.