‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 173 sur 198 · CHAPITRE DIX-ÎIUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-ÎIUITIÈME

Dans la journée, le drapeau blanc flottait sur les Tuileries; Louis XVIII fit son entrée dans Paris, et revint s’asseoir sur le trône qu’il avait quitté depuis trois mois et demi.

Pour arriver jusqu’à son palais, il dut traverser les bivacs prussiens établis sur la place même du Carrousel et dans les jardins des Tuileries.

Fouché était son ministre.

L’étranger et le régicide apostat, ministre anobli et doté de l’Empire ; tels étaient les ouvriers de la seconde restauration.

Fouché allait recevoir bientôt le dernier prix de son labeur : la mort dans un honteux exil. L’étranger s’apprêtait à demander son salaire.

C’était la rançon de la France. Elle la paya cher.

Un million desoldatsdetousles pays de l’Europe répandus sur notre territoire pendant quatre mois, vivant aux dépens de soixante départements et du trésor public; dix-huit places et forts occupés pendant trois années par cent cinquante mille Anglais, Prussiens, Allemands de la confédération entretenus par nos finances; une contribution de guerre de sept cents millions, portée à un milliard par le payement d’indemnités réclamées par divers États et une foule d’individus étrangers; notre frontière de 89 entamée; un demi-million de Français retranchés de la patrie; tels furent les sacrifices imposés par la coalition ; et bien peu s’en fallut qu’à l’exemple de Napoléon aux jours de ses folles conquêtes, elle n’y ajoutât le démembrement de plusieurs de nos provinces.

Ces pertes d’argent furent bien grandes, ces pertes de territoire bien douloureuses ; mais elles furent peu de chose, comparées à ces autres conséquences de la victoire de l’étranger : les drapeaux de la France abaissés; sa gloire

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militaire obscurcie; sa puissance morale, déjà bien amoindrie en 1814, annulée pour longtemps; une réaction sanguinaire déchirant tout le Midi; des lois tyranniques promulguées, appliquées cruellement; la terreur planant sur tout le pays, deux années durant, jusqu’au jour où le cite des Bourbons, lui-même, recula devant tant d’excès.

Ainsi, cette aventure du 20 mars, aussi prodigieuse par la rapidité du succès que par la promptitude de la chute, avait attiré sur la France les plus horribles calamités.

Celui qui venait d’en être le héros, ne devait pas échapper à sa part d’expiation.

Après s’être laissé arracher une abdication pénible, il était resté retiré au fond du palais de l’Élysée-Bourbon, écoutant dans les angoisses de son ambition tour à tour vivace et défaillante, si les soldats, si les masses populaires, subitement ramenés à la confiance, à l’enthousiasme, ne venaient pas lui rendre la couronne à regret déposée ; mais il n’avait rien entendu, que les clameurs de quelques milliers de personnes réunies, de temps à autre, devant sa demeure, bien plus par la curiosité du spectacle d’une grandeur déchue, que par aucun fanatisme de dévouement pour lui.

Après trois jours de vaine attente, il avait dû céder aux injonctions, à peine atténuées dans la forme, de Fouché, exprimant la volonté des chambres ; et il avait gagné la Malmaison, cette ancienne résidence du premier consul, du vainqueur de Marengo. Là, il s’était trouvé surveillé, gardé à vue, réellement prisonnier; mais, sans paraître s’en apercevoir, dès la nouvelle du passage de l’Oise par les Prussiens, de leur approche de Paris, il avait demandé au pouvoir exécutif de lui permettre de reprendre le commandement de l’armée, de la mener au combat, de servir comme simple général, assurant qu’il n’aspirait plus à

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aucun autre rôle. Fouché, bien instruit sur la valeur de ces assurances, comme ses collègues, engagé d’ailleurs dans ♦ la voie où il ne voulait pas s’arrêter, Fouché avait rudement rejeté l’offre du souverain déchu, et l’avait poussé de toute son habileté et de toutes ses forces sur la route de Rochefort.

Alors, il restait à Napoléon une chance presque assurée de salut. Mais l’indécision de son esprit, qui n’avait pas cessé un moment, l’indécision de la veille, du jour et du lendemain de Waterloo la lui fit perdre; et, bientôt, pour ne pas tomber aux mains des Bourbons, ulcérés du meurtre d’un des leurs, il fut réduit a aller prendre asile à bord d’une escadre anglaise.

Au prince régent d’Angleterre, à la nation qu’il avait cent fois couverte de publiques insultes, il demanda la vie libre sous la protection de la loi. Elle lui fut refusée. Le conseil des souverains alliés avait, par avance, prononcé sur son sort. La vie sauve, mais la vie dans un espace de terrain limité, gardé comme les abords d’une prison, la vie séquestrée, sans la famille, presque sans amis, la vie sous un climat meurtrier; tel avait été l’arrêt. L’Angleterre se chargea de l’exécuter.

Cette terrible fin d’un pareil homme et d’un pareil règne a excité des récriminations bien violentes, des lamentations bien amères, bien éplorées. L’histoire, la poésie, le théâtre, le pamphlet, la littérature, tous les arts y ont trouvé une source intarissable d’inspirations.

Oubliant que l’homme n’avait eu qu’un but : sa propre élévation; que le règne avait, par deux fois, abouti à la ruine de la France; négligeant les fautes, les folies, les crimes, ils ont créé une légende à la place de la vérité, montré le martyre, là où fut l’expiation ; et, grâce à ces imaginations plus ou moins sincères, il est advenu, un jour,

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que celui qui avait dévasté l’Europe, foulé les peuples, épuisé la France, excité des haines internationales implacables, éteint le flambeau de la Révolution, ramené notre patrie aux institutions, aux abus de la vieille monarchie ; que celui-là, disons-nous, a passé pour l’ange libérateur des nationalités, pour le messie du progrès, de la civilisation.

On revient de ces incroyables erreurs ; et cela est heureux. On voit dans la fin de Napoléon un châtiment providentiel, une légitime expiation.

Toutes les religions, d’accord en cela avec un sentiment inné chez l'homme, placent dans une autre vie la récompense et la peine assurées des actions humaines. C’est une croyance universelle, tout à la fois consolatrice des justes, des opprimés, et tutélaire des sociétés. Cependant, au spec- | tacle prolongé de la perversité triomphante, cette croyance s’ébranle même chez les plus fermes ; et le scepticisme gagne les âmes. 11 est donc souverainement bon, souverai- , nenient utile que, parfois, au moins, sur cette terre même, j ces grands coupables de lèse-nation, d" '

cgo'isme, qui les désolent par la conquête, soient précipités | des sommets dans les abîmes. î

Les plaindre alors, c’est obéir à un faux sentiment de générosité, c’est insulter à la justice céleste, donner encouragement à qui serait tenté de les imiter.

Pour moi, je le dis bien haut, je contemple d’un oeil sec Napoléon cloué sur un rocher au milieu des mers ; je réserve mes larmes pour ceux qui furent victimes de son ambition. Elles ont coulé, quand j’ai foulé les champs où dorment tant de milliers de soldats tombés sous le drapeau de la France, ensevelis ici dans un éphémère triomphe, là dans une trop durable défaite.

ambitieux turbulents qui sacrifient

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