‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 175 sur 198 · II · texte numérisé non relu

II

WATERLOO

Or, comme on ne sait rien autre chose, nous y insistons, de la mission de La Bédoyère que ce qu’en a écrit d’Erlon lui-même dans sa lettre au duc d’Elcliingen, comme la note au crayon a disparu dès le premier jour et n’a jamais été retrouvée, il est évident, ainsi que nous l’avons dit, que le récit, donné par M. Thiers, de la mission de La Bédoyère n’est qu’une imagination.

Tout ce qui paraît sinon positif, au moins bien probable, c’est, comme nous l’avons dit aussi en commençant, que La Bédoyère était chargé de presser Ney d’opérer, sur les derrières des Prussiens, le mouvement déjà prescrit par les dépêches et de lui préciser qu’il devait y employer les vingt mille hommes de d’Erlon, ce que les dépêches n’avaient pas indiqué.

Mais La Bédoyère fit plus, et là, sans doute, nous y revenons, fut l’erreur que nous avons cru pouvoir lui imputer : rencontrant le corps de d’Erlon en marche pour rallier Ney, il le détourna de sa route, le dirigea immédiatement contre le flanc des Prussiens; et, agissant ainsi, il excéda sa mission, la dénatura.

D’Erlon lui-même, si réservé qu’il soit à l’égard de La Bédoyère, dans sa lettre à d’Elchingen, a indiqué assez clairement une erreur de ce genre, car il y a écrit cette phrase, qui a échappé complètement à M. Thiers :

« Le général La Bédoyère avait-il mission de faire changer de direction à ma colonne avant que d'avoir vu le maréchal Ney? Je ne le pense pas. » Et à moins que les mots de la langue militaire n’aient plus leur signification habituelle, cela veut dire que Ney était laissé juge du moment où d’Erlon pourrait être dirigé contre les Prussiens et de la manière dont il devrait y être dirigé. Ce jour même, quand Napoléon avait envoyé prendre à l’aile droite la division Girard, il n’avait pas prescrit à l’officier, chargé de la diriger vers Saint-Amand, de voir, auparavant, le maréchal Ney.

C’est ce témoignage, cette opinion de d’Erlon, c’est aussi et surtout l’impossibilité d’admettre que Napoléon ait voulu, tout à la fois, rm mouvement direct de Frasnes, contre le flanc des Prussiens, et un mouvement de revers, des Quatre-Bras, sur leurs derrières, ait voulu, en d’autres termes, deux manœuvres dont l’une excluait l’autre'; c’est tout cela qui nous a déterminé à écrire dans noire

NOTES

récit: « Selon toute probabilité, nous dirions presque selon toute certitude, il y eut un ordre qui détourna le corps de d’Erlon de sa route et le dirigea vers Saint-Amand ; et cet ordre ne fut pas donné par Napoléon, il fut le résultat d’une erreur, du zèle malentendu d’un officier d’ordonnance. »

Nous ferons remarquer, d’ailleurs, que cette explication de la mission de La Bédoyère et de la manière dont il la remplit, concorde et est la seule qui puisse concorder avec les deux récits de Sainte-Hélène.

En effet, dans le premier, Napoléon qualifie faux le mouvement de d’Erlon ; et cherchant à s’expliquer comment il a pu se produire, il écrit ces mots fort significatifs : « Le maréchal Ney avait-il mal compris l’ordre de faire, une fois maître des Quatre-Bras^ une diversion sur les derrières de l’armée prussienne (1)? » Et, dans le second, il dit que ce qui contribua à faire prendre, d’abord, pour ennemi le corps de d’Erlon,* débouchant en vue de Saint«Amand, c’était qu’il venait par une route différente de celle par laquelle on attendait la colonne détachée de l’aile gauche (2).

Après les imaginations que nous venons de rapporter et de dissiper, M.Thiers arrive à cette conclusion : « Ney, en recevant l'ordre à d'Erlon, aurait dû se résigner à passer tout de suite à la défensive, qui était possible, avec vingt mille hommes, comme il le prouva deux heures après, et se priver de d’Erion pour le laisser à Napoléon. » Et Ney ayant tenu la conduite opposée, M. Thiers le trouve blâmable, le blâme, et l’accusé d’avoir ruiné ainsi une superbe combinaison de Napoléon, d’avoir empêché la victoire de Ligny d’être la perte complète de l’armée prussienne.

Mais l'ordre à d'Erlon n’ayant jamais existé, conclusion et blâme s’écroulent faute de base. Il n’y a donc plus à s’en occuper (3).

(1) Campagne de

(2) Mémoires^ tome IX.

(3) La manière dont M. Thiers a conçu la mission de La Bédoyère et l’épisode capital de la marche et contre-marche de d’Erlon, l’a conduit à introduire dans son récit des impossibilités et des contradictions manifestes.

Ainsi, page 103, d’Erlon est immobile, à midi encore, derrière Reille qui retient sur Gosselies, Guilleminot et Foy; et pourtant, page 123, d’Erlon se I met çn niarche^ à onze sur frasiKS* Jumel à Frasncs il y a trois

248 lYATEIlLÛÔ.

Sans sè laisser aller à d'aussi grands écarts que M. Thiérs, salis produire un ordre adressé h. d^Erïori et lé détaiF d'exécution ‘ dé cet^ ordre, des écrivains, jaloux aussi de démontrer l'infaillibilité militaire de Napoléon, ont blâmé le maréchal Ney pour avoir rappelé^ d’Erlon vers les Quatre-Bras.

Ceux-ci sè sont bornés à difè que la note au crayon portée par La Bédoyêre était un ordre formel à Nè'y; d’envoyer immédiatement* d'Erlon sur Saint-Arband ; et, à la vue des efforts surhumains, du' sombre désespoir de l’illustre maréchal, ri’osànt, ne pouvant ajouter que' cette note contenait aussi l’ordre de se réduitè à la défensive, ils ont assuré qu’il aurait dû deviner et TonV blâmé de n’avoii*^ pas deviné que ses instructions écrites étaient annulées, qu’il devait ne plus songer à' ehlèver les Quatré-Brks, se borner à barrer de son mieux la route de Bruxelles à Charleroi, et laisser aller^ sonMreute-' nant vèrs Saint-Amand. Ils lui ont donc reproché un manque d’in-' telligence; et c'est aussi, on vient de le voir, ce que lui reproché M. Thiers.

Mais, pour être adressé à Ney au liéu de l’étre à d’ErfoU, pour ne

lieues; cependanl, son corps d’armée, qui est bien reposé, qui s’avance sur une belle et large chaussée, est encore en deçà de Frasncs, vers trois heures et demie\ moment où M. Thiers le fait rencontrer par La Bédoyêre. Son corps' d’armée, malgré les circonstances les plus favorables, a donc mis quatre heures et demie pour parcourir moins de trois lieues.

Ainsi encore, M. Thiers, pages 89 et 90, fait partir La Bédoyêre, du champ de bataille de Ligny, vers trois heures et demie et lui fait rencontrer le corps de d’Krlon, en deçà de Frasnes, vers trois heures et demie aussij page 123; cependant La Bédoyêre a eu déux lieues à franchir, même en supposant qu’il ait galopé droit vers son but, comme l’oiseau vole.

D’Erlon expédie, tout de suite, vers trois heures et demie aussi, son chef d’état-major Delcambre à Ney, pour le prévenir de l’incident qui l’éloigne des Quatre-Bras, pages 123, 124. Delcambre n’a pas une lieue à faire pour atteindre Ney, il galope à bride abattue, el-cependant il est six heures, pages 1 15, 116, quand il arrive près du maréchal.

Enfin, ce qui est encore plus étrange, Ney renvoie sùr-le-champ, à six heures, Delcambre' porter à d’Erlon l’ordre formé! de revenir aux Quatre- Bras p. 116 ; et Delcambre arrive entre cinq et six heures, près de d’Erlon page 124, qu’îl retrouve avec son corps d’armée, à deux ou trois lieues du champ dé butaUle de Ney, marchant sur Brye.ll arrive avanid’étreparlil

NOTES

pas contenir de détails d’exécution, cet ordre qu’ils imaginent de faire porter à Ney par La Bédoyère n’est pas moins en désaccord avec le témoignage de d’Erlon, avec les récits de Sainte-Hélène; et il choque la vraisemblance et la raison par cela même qu’on le fait absolu , d'exécution immédiate, sans oser, sans pouvoir le faire accompagner de la révocation des instructions prescrivant l’offensive aux Quatre- Bras et le mouvement de revers contre les Prussiens.

Le blâme basé sur une pareille donnée n’a donc rien de sérieux.

Il n’y a qu’une manière rationnelle et concordant avec le témoignage de d’Erlon, avec les écrits de Napoléon, d’expliquer l’incident de la mission de La Bédoyère, c’est de faire ce jeune aide de camp porteur d’un ordre facultatif à Ney et d’admettre avec nous qp’entraîné par son ardeur, sa légèreté fort connues, il jette d’Erlon hors d.e propos vers Saint-Amand, le retire à Ney avant l’heure. Dans cette donnée, en effet, on n’est pas obligé d’imputer à Napoléon la faute aussi grossière que grave d’avoir voulu, prescrit, tout à la fois, deux,manœuvres qui s’excluaient réciproquement ; et on n’est pas forcé non plus de reprocher à Ney de manquer d’intelligence, ou plus exactement, de sens divinatoire; on admire, au contraire, cet homme héroïque s’acharnant à atteindre le but fixé par ses instructions, s’épuisant à enlever les Quatr.e-Bras; on le plaint de n’y pas réussir; on le critique, à bon droit, de laisser quelques forces inactives sous sa main ; mais on le voit sans blâme rappeler à lui d’Erlon, afin d’accomplir la mission ardue qui lui est assignée ^par des dépêches répétées, si d’Erlon revient à temps, afin de conjurer un désastre menaçant, si d’Erlon ne revient qu’à la fin du jopr.

Mais, aux yeux de M. Tbiers, nous l'avons dit, Ney ne fut pas le seul coupable, dans le triste épisode des stériles, mouvements (du, corps de d’Erlon entre les deux champs de bataille : d’Erlon lui-même y a sa part de responsabilité et de blâme.

M. Tbiers nous le représente arrivé à hauteur et non loin de Saint- Amand, délibérant avec Jui-mêipe et un peu aussi avec un des divisionnaires de son corps d’armée, le général Durutte. Son chef d’étatmajor Delcambre vient de le rejoindre, apportant, au nom du maréchal Ney, l’injonction absolue de rétrograder vers les Quatre-Bras ; d’au-

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1res officiers, que Ney a lancés sur les traces de Delcambre, arrivent, insistent pour que cette marche rétrograde ait lieu sur-le-champ et disent « qu’en n’accourant pas aux Quatre-Bras, le comte d’Erlon prendra sur sa tête la plus grave responsabilité. » « Du côté de Ligny, » d’Erlon est pressé également d’accourir; et entre ces deux pressions contraires il reste, quelque temps, perplexe. Enfin, remarquant que V du côté de Ligny, on ne lui parle que de compléter un triomphe; et qu’on lui dit qu’aux Quatre-Bras il s’agit de prévenir un désastre, » il se décide à retourner sur ses pas. Il obéit à son chef immédiat et désobéit « au chef des chefs, c’est-à-dire à l’empereur. » Et il a tort, M. Thiersle déclare (1).

Dans une notice que nous avons déjà citée et où, soit dit en passant, il n’indique pas que d’Erlon ait délibéré avec lui pour décider s’il continuerait à avancer ou s’il rétrograderait, Durutte a parlé « d’instances venant de la droite pour marcher sur Brye. » Nous avions fait remarquer qu'il « n’était pas du tout probable que Napoléon eût fait des instances auprès d’un subordonné, et qu’il était impossible de croire, en prenant instances pour synonyme é' ordres, que d’Erlon n’y aurait pas obéi, s’il en eût reçu ; n et cela même, nous pouvons l’ajouter, nous avait paru indiquer que Durutte avait mal su les rapports qui avaient eu lieu, en ce moment, entre d’Erlon et Napoléon.

M. Thiers a reconnu, il faut le croire, la justesse de la remarque, et, pour y échapper, il a remplacé, dans son récit, le mot instances par celui d'ordres; et il fait envoyer par Napoléon, à d’Erlon, l'ordre de marcher sur Brye. Mais ni cette substitution, querien n’autorise, d’un mot à un autre, ni les paroles qu’il met dans la bouche de ceux qui venaient « du côté de Ligny, » ne suffisent pour prouver l'envoi de cet ordre non obéi.

Nous avons pris la peine de dissiper la fable du « billet impérial à d’Erlon, » de l’ordre détaillé, porté par La Bédoyère; mais nous laissons, en toute confiance, au lecteur le soin de souffler lui-même sur cette nouvelle imagination, celle d’un simple général assoupli de longue main à la discipline, à la servitude de fempire, d’un général

(1) Tome XX, page? iVh 125, 134,

KOTES.

(lu caractère de d’Erlon, ne croyant pas sa responsabilité suffisamment couverte à fégard d’un maréchal, par un ordre, par des ordres formels de l’Empereur, et obéissant plutôt à ce maréchal « qu’au chef des chefs, » qu’à l’empereur lui-même, dont une lieue à peine le sépare, qui l’appelle impérieusement et qu’il voit engagé dans une bataille furieuse.

Tout au contraire de cette imagination, nous avons dit qu’on devait admettre que d’Erlon avait opéré sa conke-marche vers les Quatre-Bras sur l’ordre, sur le consentement au moins de Napoléon; ordre ou consentement qui avait dû lui être envoyé après le retour sur le champ de bataille de Ligny de l’aide de camp qui en avait été expédié, vers cinq heures et demie, pour reconnaître la colonne signalée comme ennemie par Vandamme, et qui avait sans doute apporté la nouvelle de la situation critique de Ney.

Nous avons écrit cela; et M. Thiers consacre une longue note à prouver que nous avons eu tort. Gela se comprend.

Si on admet avec nous, pour les raisons que nous avons dites, que Napoléon a ordonné le retour de d’Erlon vers Ney ou y a consenti, il est cause que l’armée prussienne a échappé à la destruction ; et il n’y a plus à imputer ce résultat ni à d’Erlon, ni à Ney. Il est reconnu qu’il a manqué de résolution, de sagesse même, en ne profitant pas de ce que nous avons appelé l’erreur heureuse d’un aide de camp.

Dogmatisant sur les règles de l’histoire, comme il aime à le faire, M. Thiers, avant de nous discuter, pose en principe que « les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable, quand elles reposent sur la vraisemblance etsurdesinductions tirées de l’ensemble des événements. »> Et il trouve d’abord qu’aucune supposition n’est nécessaire; et, ensuite, que la supposition que nous avons faite pour expliquer la contre-marche de d’Erlon, loin de l’expliquer, la rend inexplicable (I).

On voit que M. Thiers oublie déjà qu’il vient de supposer un ordre à d'Erlon, l’ordre porté par La Bédoyère ; qu’il en a même supposé un extrait; et qu’il a supposé les discours qui venaient à d’Erlon

(1) Tome XX, pages 155, 156.

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f du côté de Licjny, » le tout pour expliquer un fait déclaré par lui sûrement explicable sans suppositions aucunes. Mais ce n’est pas tout : il suppose encore constant ce qui est précisément en question : il suppose d’Erlon placé entre un ordre de Ney et un ordre contraire de Napoléon; et, après l’avoir supposé dans cette difficile position , il suppose de plus qu’il s’est livré aux interprétations , et qu’il a fini par se porter aux Quatre-Bras, « croyant Ney en grand danger et Napoléon dans V ignorance de ce danger, » Et après avoir fait, sans s’en douter, il faut le croire, toutes ces suppositions, M. Thiers prétend qu’il n’est ni simple, ni clair, qu’il est inadmissible que Napoléon ait renvoyé d’Erlon à Ney « sans même avoir eu le temps d’apprendre ee qui se passait aux Quatre-Bras et de savoir que la position de Ney y était des plus difficiles. » Mais, en se prononçant ainsi, M. Thiers ne s’aperçoit pas, une fois de plus, qu’il fait une supposition; contre la vraisemblance la plus ordinaire, il suppose que d’Erlon n’a pas communiqué à Napoléon, par l’entremise de l’officier envoyé en reconnaissance auprès de lui, les graves nouvelles et l’ordre pressant qu’il recevait du maréchal Ney.

Toutefois, veut bien dire M. Thiers, si la supposition deM.Charras, qu’il combat par tant d’autres suppositions et qu’il estime toujours ne rien expliquer, ce qui signifie, nous le comprenons bien, qu’elle n’explique pas les faits à sa satisfaction, si cette supposition « reposait sur quelque témoignage, il faudrait sinon l’admettre, du moins en tenir un certain compte; mais de témoignages il ny en a que deux; et ils sont l’un et l’autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte d’Erlon et du général Durutte’ qui commandait l’une des divisions du premier corps (1). »

M. Thiers nous combat sans nous lire, de même qu’il passe trop souvent, sans les voir, à côté des documents qui contredisent ses suppositions, versions, opinions et imaginations.

Il n’y a pas seulement, ici, deux témoignages : il y en a quatre : ceux de d’Erlon et de Durutte et ceux de Napoléon et de Ney ; et nous les avons cités tous les quatre (2).

(t) Tome XX, page 136.

(2) Voir pages 218, 219 (t, I) de notre livre,

NOTES

Or, de ces témoignages, s’il en est un qui mérite créance, qui ait même une valeur décisive, c’est celui de Ney; car il fut rendu dix jours après l’événement et fut publié au Moniteur, dans tous les journaux , en présence de Napoléon lui-même, de La Bédoyère, de d’Erlon, de Durutte, de tous ceux enfin qui avaient pu être mêlés à l’événement même ; et pas une voix ne s’éleva, pas une pour le contester. Et ce témoignage qui domine tout, M. Thiers ne lui accorde pas une mention l il ne l’aperçoit pas!

Ney a assuré que « le corps de d’Erlon lui fut renvoyé par le général en chef, » par Napoléon. Il n’est pas d’affirmation plus nette ni plus absolue, et sur celle-ci on peut bien, il nous semble, admettre au moins que d’Erlon, opérant sa contre-marche, ne désobéit pas au chef de l’armée française.

Napoléon, il est vrai, n*a pas avoué avoir renvoyé \e corps de d’Erlon; mais, lui qui a distribué avec profusion le mensonge aux dépens de ses lieutenants pour dissimuler ses fautes, les lenteurs, les fausses manœuvres de la campagne, n’a pas contredit formellement Ney : il a écrit que d’Erlon étant allé vers Saint-Amand, Ney, qui en avait eu besoin, l’y avait envoyé chercher et que d’Erlon lui avait obéi; et il ne blâme pour cela, ni le général, ni le m.àréchal : il est même si loin de vouloir les blâmer qu’il ajoute, avec une rare inexactitude, pour mieux les couvrir, que le mouvement par Saint-Amand ne retarda que d'une demidieure l'arrivée de d'Erlon à Frasnes (!)• N’est-il pas sûr, nous le demandons à tout esprit impartial, qu’on ne trouverait rien de pareil, qu’on trouverait tout le contraire dans les Mémoires de Sainte- Hélène, qu’on y lirait les reproches les plus acerbes contre Ney et surtout contre d’Erlon, si la contre-marche de celui-ci eût été opérée en désobéissance des ordres impériaux?

Peut-on croire, d’ailleurs, que si d’Erlon lui eût désobéi dans une occasion si grave, dans une circonstance capitale. Napoléon l’auraif. conservé une heure de plus à la tête de son corps d’armée?

Nous nous sommes donc tenu dans les limites les plus étroites de la vraisemblance, de la probabilité, nous n’avons pas fait une sup • position gratuite, dépourvue de l’appui de tout témoignage, quoi

^l) Mémoires^ tome /X

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qu’en dise M. Thiers, en écrivant qu’il fallait admettre que la funeste contre-marche avait été opérée sur l’ordre, sur le consentement, tout au moins, de Napoléon. Nous avons pour nous la logique des faits, la parole publique de Ney, parole incontestée tant qu’il vécut et longtemps après sa mort; nous avons l’acquiescement au rappel de d’Erlon vers les Quatre-Bras, donné par les Mémoires mêmes de Sainte- Hélène, si âpres pourtant à relever les fautes des maréchaux, des généraux, si ardents à leur en imputer, au besoin, de tout à faitcontrouvées.

Nous avons constaté, cependant, que dans sa lettre à d’Elchingen, seul document qu’il ait voulu laisser sur la journée du 16 juin, d’Erlon s’est borné à dire « qu’il obéit aux prescriptions impératives du maréchal Ney transmises par le général Delcambre (1) ; » que, par conséquent, il se tait sur l’existence ou la non-existence d’un ordre impérial ou d’un consentementcoïncidant avec les prescriptions impératives de Ney. Mais nous avons ajouté qu’il nous semblait que son témoignage n’excluait pas la possibilité d’un pareil ordre ou consentement; et nous n’avons pas, paraît-il, été assez explicite. Nous devons donc ajouter qu’en parlant ainsi nous avions en vue les circonstances où d’Erlon a écrit. Il n’avait pas à se défendre contre une inculpation personnelle qui ne lui avait pas encore été adressée; il répondait au désir du fils de Ney, désir qu’il ne satisfit qu’avec un laconisme étrange; et il répondait, en 1829, c’est-à-dire à une époque où tout ennemi de la Restauration, et il l’était au plus haut degré, aurait cru faire adhésion à la royauté, aurait craint de la fortifier, d’être taxé de royalisme, même d’être qualifié de mauvais Français (reproche que reproduisent aujourd’hui, à pareil propos, les plumes serviles) s’il eût imputé une seule faute à Napoléon, s’il eût eu l’air seulement de douter de son infaillibilité. Écrivant que Ney l’avait rappelé, il disait vrai; se taisant sur l’ordre ou le consentement de Napoléon, il laissait la vérité incomplète, mais ne la dénaturait pas. Au reste, il faut l’observer, il n’a pas dit un mot de ces messages dont nous entretient M. Thiers, venant « du côté de Lignyet lui parlant d’y compléter un triomphe. »

(1) Voir page 218 (t. I) de notre livre,

NOTES

Quant au témoignage de Durutte, il a été porté le dernier, après la mort de d’Erlon, de Napoléon, de Ney ; il a eu pour but d’expliquer Je rôle singulièrement inactif de ce général dans les dernières heures du 16 juin ; et il n’a pas l’apparence de venir d’un officier qui a connu un peu exactement les communications qui ont eu lieu entre Napoléon et d’Erlon. Le mot seul d’mstaum, dont il se sert et sur leque nous avons appuyé, suffirait pour prouver qu’il a été mal instruit de ce qui s’est passé; et mal instruit, il n’a pu bien témoigner.

Qu’on ne trouve pas une signification grave à ce fait que d’Erlon ne fut ni puni, ni seulement admonesté par Napoléon, nous le comprenons, bien que nous pensions qu’on se trompe. Qu’au témoignage de Ney, donné quelques jours après l’événement, en présence de tous ceux qui y avaient été mêlés; qu’au témoignage de Napoléon produit par les Mémoires de Sainte- Hélène, si âpres pourtant, si calomnieux, au besoin, pour les lieutenants de Napoléon en 1815, qu’à ces deux témoignages, disôns-nous, on accorde moins de poids qu’à ceux de d’Erlon et de Durutte, l’un évidemment incomplet et l’autre tardif et mal éclairé, nous le comprenons à la rigueur aussi, tout en étant bien persuadé encore qu’on a grand tort; mais qu’on ne les aperçoive pas, c’est ce qui nous paraît incompréhensible.

Quoi qu’il en soit, le débat sur la cause de la funeste contre-marche de d’Erlon se réduit à une alternative bien simple : elle a eu Ifeu ou sur l’ordre, sur le consentement tout au moins de Napoléon, ou par désobéissance à sa volonté.

Nous tenons fermement pour la première version, M. Thierspour la seconde.

Si nous avons raison, Napoléon a manqué de résolution, d’audace, de sagesse ; si M. Thiers est dans le vrai. Napoléon ii’a pas su faire entrer dans la bataille un corps d’armée venu sous sa main, à riieure même d’une crise décisive; et, dans un cas comme dans l’autre, sa faute est extrême.

Nous devons croire, au reste, que M. Thiers n’est pas bien sûr de la justesse du jugement qu’il porte sur Reille, sur d’Erlon, sur Ney, car à peine les a-t-il déclarés coupables, qu*il trouve en leur faveur les circonstances les plus atténuantes et rejette, à peu près, toute la responsabilité des terribles mécomptes de la journée sur la fatalité,

« la fatalité redoutable qui, dans ces derniers jours, se manifestait, dit-il, en traits sinistres et fit échouer les combinaisons les plus profondes, riiéroïsme le plus extraordinaire. »

Lorsqu’on voit M. Thiers faire intervenir la fatalité dans ses récits, on peut être sûr que Napoléon a commis quelque faute considérable. Cette faute, M. Thiers ne l’aperçoit pas ; et ne sachant à qui humainement l’attribuer, il tire de l’antique mythologie le Fatum qui courbe sous ses décrets inflexibles les mortels et les dieux; et il l’accuse de tout le mal advenu. Naturellement, le Fatum se tait; et Napoléon reste infaillible.

Ici, M. Thiers n’a pas manqué à son habitude.

Comprenant enfin qu’il vient d’imputer à Reille, à d'Erlon, àNey, des torts imaginaires, et ne reconnaissant pas les fautes de Napoléon, il s’en prend aux rigueurs de la fatalité.

Mais, en nous maintenant sur le terrain mythologique, nous lui ferons observer que, dans la journée du 16 juin, la fatalité eût été bien facile h conjurer. Pour cela, en effet, il aurait suffi de ne pas perdre la matinée à Charleroi, dans l’indécision, dans l’inactipn ; et même, la matinée une fois perdue, de se décider, le soir, ^ faire avancer ou, si M, Thiers le préfère, de savoir faire avancer de quelques pas encore les vingt mille hommes de- d’Erlon, arrivés en vue de Saint-Amand.

Et, en vérité, quand il a fallu si peu de chose pour changer le résultat d’une journée, on est bien mal venu à faire de la fatalité une divinité sinistre, inexorable.

En certaines circonstances, il est commode, nous le comprenons bien, d’incriminer la fatalité, de lui lancer des imprécations. Cela dispense les héros d’agir avec suite et sagesse, les peuples de penser, les apologistes de se mettre en frais de bonnes raisons; mais l’histpire s’accommode mal de la mythologie ; et les succès incomplets n’en restent pas moins à compléter et les batailles décisives n’en sont pas moins perdues par qui n’a pas su les gagner, après s'être donné le devoir impérieux de ne pas les perdre.

jNûîEs;

NOÎE N.

M. Thiers ne veut pas que, le 17 juin, Napoléon ait été, un seul instant, indécis, ni qu’ily ait eu une seule minute pèrdue par sa faute.

Il convient bien de longs retards ; mais il les attribue uniqueinent à des causes indépendantes dè la volonté du chef. « La matinée, assure-t-il, fut perdue, partie par la /a%wé des troupes, partie par lès hésitations de Ney, raprès-midi le fut par un orage épouvantable qui paralysa lès deux armées.... Et journée que Napoléon n’aurait pu employer autrement sur la route de Mont-Saint- Jean fut à peu près perdue sur la route de Wavre par le maréchal Groucliy (1). »

Ces conclusions sont tout à fait opposées aux nôtres; mais elles reposent sur des allégations chimériques, des assertions contfadictoTfës, sur des erreurs, des inadvertances multipliées.

Nousallôns le prouver facilement, mais non sans être obligé d’entrer dans beauWup de détails. Une erreur, une inexactitude se produit en quelques lignes; il fàtit des pages pour la démontrer, la réfuter.

Immédiatement après la bataille de Ligny, dès onze heures du soir. Napoléon, d’après M. Thiers, avait pris' son parti, arrêté la suite de ses opérations. Il avait résolu de réunir ses réserves à son aile gauche, et de se jeter avec ces forces sur Wellington pendant que son aile droite, sous Grouchy, poursuivrait Blüche'r; Le lendemain, levé à cinq heures, plus d’une heure après le soleil, plus de deux heures après le jour, ce qui semble très-matinal à M. Thiers, il était même fort impatient dé passer de la résolution à l’action; et, s’il n’y passa pas tout de suite, la fatigue, n V immense fatigue n de ses troupes en fut l’unique cause, nous affirme son historien. « Elles avaient marche trois jours et combattu deux jours sans s^arfêter (2); » il fut absolument forcé, à son grand regret, de leur accorder un répit, de longues heures de repos.

Les troupes dont il s’agit ici sont celles de la garde impériale, de Lobau, Vandamme, Gérard, Milhaud, Exelmans, Pajol.

(2) Tome XX, page U3,

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Le 16 juin, le corps de Lobau avait fait une marche entière, une marche de cinq lieues; les autres corps avaient parcouru seulement deux, trois et quatre lieues, et cela après des repos de douze, quinze et dix'huit heures au bivac ; et, jusqu’à la bataille même de Ligny, Lobau, la garde, Gérard, Milhaud n’avaient ni brûlé une amorce ni donné un coup de sabre, Vandamme n’avait eu que six bataillons, Exelmans huit escadrons, quelques instants, engagés sur Gilly, et Pajol n’avait eu guère plus à faire. Les représenter les uns et les autres, comme « ayant marché trois jours et combattu deux jours sans s' arrêter y » c’est donc, tout d’abord, singulièrement s’éloigner de la vérité.

Mais c’est s’en éloigner encore plus que d’estimer également laborieuses les tâches si inégales qu’ils accomplirent, le jour de Ligny. Ce jour-là, Vandamme et Gérard avaient combattu longuement et très-violemment et avaient beaucoup souffert. Au contraire, la garde n’éîait entrée en action que fort tard, avait lutté ici pendant deux heures à peine, là pendant trois au plus et n’avait subi que des pertes assez faibles (1); Exelmans, Pajol n’avaient eu non plus à supporter ni bien lourdes fatigues ni bien grandes pertes ; enfin Milhaud n’avait fourni que quelques charges, à la fin de la bataille (2); et Lobau n’y avait, pour ainsi dire, pris aucune part. Tels avaient été les faits; M. Thiers ne les a pas exposés autrement dans son récit de la bataille ; mais parfois il oublie vite.

Ces distinctions une fois rétablies entre les labeurs des différents corps, l’assertion de M. Thiers sur V immense fatigue des troupes, tombe immédiatement d’elle-même, on le voit, quant à Lobau, à la garde, etc., sinon quant à Vandamme et à Gérard ; et on sourit en le voyant écrire que « si dévouée que fût la garde, elle ne pouvait cependant se passer de dormir et de manger; » et qu’à huit heures du

ri) M. Thiers dit même, page 278, « quune partie seule de la garde avait été engagée. » Mais c'est une erreur. 11 avait dit, page 101, « qu’elle avait donné tout entière ; » et il aurait dû s’en tenir là.

(2) A la page 99 de son livre, M. Thiers mentionne cette action des cuirassiers de Milhaud ; et là, il est dans le vrai. Mais, à la page 278, il écrit qu’à Ligny « les cuirassiers n’avaient pas donné un coup de sabre j » et il a tort.

NOTES

malin elle avait besoin encore de deux ou trois heures pour faire la soupe et sortir de ses bivacs (1).

Où en seraient les conducteurs d’armées si, au lendemain d’un jour où il a fait trois lieues et combattu deux ou trois heures, un corps d’armée, un corps d’élite! était cloué dans ses bivacs par la fatigue, jusqu’à dix ou onze heures du matin?

Mais est-il vrai, au moins, que la fatigue des soldats de Vandamme et de Gérard fut telle, qu’il était impossible de les mettre en mouvement dès les premières heures du jour, (\iihsix heures même Napoléon ne pouvait seulement à les réveiller de « ce profond sommeil)) où les tient plongés M. Thiers et v qu’ils goûtaient, à son dire, couchés dans le sang, au milieu de treyite mille cadavres (2)? » Est-il vrai qu’il fallût indispensablement leur accorder, même après ce sommeil, plusieurs heures encore « pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin? » A ces questions, l’histoire militaire répond nettement.

Les soldats de Vandamme et de Gérard pouvaient alors ce que si souvent avaient pu leurs aînés, ce que bien des fois eux-mêmes avaient pu, en pareilles circonstances. Vainqueurs, excités par la victoire, ils pouvaient autant que les Prussiens vaincus : les Prussiens qui, la veille, avaient pris plus tard qu’eux leurs bivacs, qui les avaient quittés avant le jour et qui cheminaient vers AVavre sans s’arrêter; ils pouvaient enfin ce qu’allait si tôt faire Bülow contre nous-mêmes. Accouru haletant de Liège à Sauvenière, puis àWavre, puis à Plancenoit oû il perdra le quart de son effectif, Bülow fatigué, tout sanglant, lui aussi, mais poussé par Blücher qui osera ce que n’a pas osé Napoléon après sa victoire, Bülow nous poursuivra pendant la nuit de la grande défaite qui nous attend, reprendra à peine haleine, pendant quelques instants après le lever du jour et, dans la journée même, ira camper à Fontaine-l’Évêque, à huit lieues de Plancenoit.

(1) Celte assertion se Ht dans la note de la page 150.

(2) Dans l’ardeur de l’hyperbole, M. Thiers n’a pas remarque que trente mille cadavres supposaient nécessairement cent quarante ou cent cinquante mille hommes hors de combat, et que ce dernier nombre est celui des Frau* sais et des Prussiens qui se çombauirenl à Ligny.

WATERLOO

Se reposer, nettoyer ses armes, faire la soupe sont d'excellentes càoses sans doute; mais il faut savoir, au besoin, n’y pas donner plus de temps que son ennemi ; et, s’il est au monde soldat qui le sache, c’est à coup sûr le soldat français, surtout quand le succès l’anime, et quand il voit qu’avec un effort de plus, il va frapper un coup décisif. Certes la soupe compte pour une grande part dans son alimentation ; mais comme il sait s’en passer, même quand il n’a pas ce qu’avaient alors les soldats de Vandamme et de Gérard, deux jours de pain dans son sac (i) ! Comme il sait, quand l’heure presse, rôtir lestement sa viande et la manger plus lestement encore !

Faut-il donc pour l’apologie d’un capitaine au génie défaillant, à l’activité languissante, nier à nos soldats aussi des qualités qu’on ne leur contesta jamais?

Mais à quoi bon insister? M. Thiers lui-même se contredit sans y prendre garde; tant son assertion est insoutenable!

Il raconte, en effet, nous le verrons tout à l'heure, qu’immédiaten.ent après la bataille de Ligny, Napoléon expédia à Ney l’ordre a d'étre sous les armes le lendemain, dès la pointe du jour, pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais; » et, cet ordre prétendu, il le trouve si exécutable, si simple, si naturel, qu’il reproche à Ney de ne pas l’avoir exécuté. Or, des deux corps d’armée que ce maréchal avait sous ses ordres, l’un, celui de Reille, avait marché aussi longtemps que les corps de Vandamme et de Gérard^ couTibattu aussi longtemps et aussi violemment qu’eux, et perdu proportionnellement autant que le premier, presque autant quelesecond (2). M. Thiers estimant que les soldats de Reille pouvaient être sous les armes, marcher dès la pointe du jour, réfute donc absolument, comme nous le disons, M. Thiers affirmant que, même à six heurts du matin, on ne pouvait réveiller ceux de Vandanune et de

(1) L’ordre général de l’armée, du U juin, porte : « Les généraux s’assu-

reront que la troupe est pourvue de quatre jours de pain et d’une demilivre de riz. » ^

(2) Reille avait perdu quatre mille cent vingt-cinq hommes sur ving^ mille; Vandamme quatre mille sur dix-neuf mille; Gérard trois mille sept cents sur seize mille. (Voir t. I, page 180 de notre livre.)

NOTES» ; m

Gérard, et qu'il était impossible de les mettre en mouvement avant plusieurs heures encore (1).

Il ne saurait y avoir deux mesures pour les mêmes faits : Tune applicable au camp de Napoléon, fautre au camp de Ney.

W. Thiers a donc eu tort d’affirmer « qu’une partie de la matinée avait été perdue par la fatigue des troupes, » par leur « immense fatigue, » Cette perte, il faut qu’il en rende, comme nous et bien d’autres. Napoléon responsable; il faut qu’il l'impute à son indécision, à son indolence.

Les troupes ne demandaient pas de repos; elles auraient voulu marcher de bonne heure, de très-bonne heure; elles étaient irritées, exaspérées de l’inaction où on les laissait ; et Napoléon n'utiiisa pas leur ardeur.

Telle est la vérité.

Après avoir allégué, avec si peu de raison, la fatigue des troupes pour expliquer la perte d’une partie de la matinée, M. Thiers, comme nous l’avons rapporté, impute à Ney « des hésitations qui en firent perdre Vautre partie. »

!l n'est pas plus exact ici que là. Ney n’hésita pas et n’eut pas même l’occasion d’hésiter. Notre récit l'a prouvé; mais nous voulons réfuter M. Thiers sur sa version même qui, pour différer, sur certains points, de celle de Sainte-Hélène, n'en est ni plus authentique ni plus juste.

Il veut, nous l’avons dit déjà, qu’immédiatemerit après la bataille de Ligny, à onze heures du soir. Napoléon ait eu son parti pris, son plan d’opérations arrêté pour le lendemain ; et il raconte qu'en ce moment même, le chef de l’armée française « fit dire à Ney d’être sous les armes dès la pointe du jour pour marcher sur Bruxelles sans craindre les Anglais qui ne pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les tournerait s'ils essayaient de résister (2). »

(1) Dans une autre partie de son livre (page 278), M. Thiers oubliant son

assertion a écrit : « Le 17 au mutin, il (Napoléon) destina Vandamme et

Gérard, vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers. »

(2) Tome XX, page 140.

WATERLOO

Ce prétendu ordre si formel, si précis, Ney n’y obéit pas. 11 hésita, ne marcha pas. Ses torts commencèrent donc, le 17 juin, dès l’aube du jour.

Cette assertion est celle de Napoléon, mais exagérée par une rédaction nouvelle et inconsidérée.

Déjà inadmissible sous sa plume artificieuse, nous l’avons démontré, elle Test encore plus sous la plume de M, Thiers : elle y perd jusqu’à l’apparence de la vérité. Pour reconnaître l’impossibilité de l’existence de Tordre nocturne formulé par M. Thiers, il sutfit, en elfet, de rapprocher la conduite de Napoléon des dispositions que cet ordre aurait absolument nécessitées.

Ordonnant à Ney a d’être sous les armes dès la pointe du jour pour marcher sur Bruxelles sans craindre lés Anglais^ qui seraient tournés par la chaussée de Sombreffe, s'ils essayaient de résister, » Napoléon aurait dû, la plus vulgaire prudence lui en aurait fait une loi, se mettre en mesure d’aller, dès la pointe du jour aussi, appuyer vigoureusement son aile gauche, « tourner les Anglais s’ils résistaient. » H ignorait, en elfet, si Tarmée anglaise se retirerait de bonne heure ou non des Quatre-Bras, si elle n’y était pas déjà plus forte que Ney; il ignorait même si, vers la fin de la nuit, elle n’y serait pas réunie aux deux tiers ou au complet ; et il est de fait, ceci a échappé à M. Thiers, toujours peu préoccupé des documents étrangers et des mouvements opérés par les armées ennemies, il est de fait que, le 17 au matin, Wellington avait quarante-six mille hommes massés aux Quatre-Bras, qu’il aurait pu, s’il l’eût voulu, en avoir là vingt mille de plus; qu’il n’apprit qu’à sept ou huit heures le résultat de la bataille de Ligny et par suite ne commença qu’à dix à battre en retraite.

Or, même en acceptant le récit de M. Thiers, arrangé pour soutenir sa thèse apologétique, on voit que Napoléon ne prit pas la moindre disposition pour porter aide à Ney, en cas de besoin, « pour tourner les Anglais s’ils résistaient. » 11 se coucha sans prescrire seulement d’envoyer, à la fin de la nuit, des reconnaissances qui lui auraient rapporté de promptes nouvelles des Quatre-Bras. Le lendemain il se leva à cinq heures, plus d’une heure après le soleil, plus de deux heures après le jour, et ne commença que vers six heures à expédier

NOTES

des ordres qui, toujours d’après le récit de M. Thiers, avaient en vue les Quatre-Bras ; et encore ces ordres n’avaient-ils aucun caractère d’urgence. Ils se bornaient à recommander aux troupes de Lobau, de la garde, de Milhaud d’être prêtes à marcher vers dix ou onze heures, et lors même qu’ils auraient été urgents, très-urgents, ils n'auraient pu faire que ces troupes parvinssent aux Quatre-Bras avant neuf et peut-être dix heures, c’est-à-dire qu’elles y parussent à temps pour aider Ney à vaincre ou seulement pour lui éviter une défaite, au cas où il se heurterait à des forces supérieures (1).

Là est la preuve, nous le répétons, même d’après le récit de M. Thiers (2), de la non existence de l’ordre à Ney, de cet ordre si bien précisé de marcher dès la pointe du jour sur Bruxelles , sans craindre les Anglais,

D’ailleurs, comment raisonnablement admettre que Napoléon ait voulu lancer son lieutenant isolé dans l’aventure précipitée d’une bataille sanglante contre un ennemi peut-être fort supérieur en nombre, lorsqu’il était évident qu’en combinant une attaque de front faite par la chaussée de Bruxelles avec une attaque de flanc simultanément opérée par la chaussée de Sombreffe, on écraserait, en un instant, les Anglo-Hollandais?

Quand Napoléon a écrit et voulu faire croire qu’il avait expédié à Ney un ordre nocturne lui prescrivant d’avoir ses troupes sous les

(1) Ces troupes avaient deux heures de marche à faire pour arriver sur tes Qualre-Bras ; et il leur fallait plus d’une heure pour se disposer à marcher, à compter du moment de la réception de l’ordre qui, au dire de M. Thiers, s’écrivait à Fleurus vers six heures du matin.

(2) Ce récit est très-inexact. D’abord il est fort probable que M. Thiers fait lever Napoléon trop tôt; ensuite il est certain qu’il ne lui fuit pas expédier, à beaucoup près, assez tard, les ordres relatifs à Lobau, à la garde et à Milhaud. L’ordre concernant Milliaud et Domon, notamment, ne fut pas expédié de Fleurus. 11 fut dicté par Napoléon au grand maréchal Bertrand et signé par celui-ci ; et il est daté de Ligny.

C’est à tort encore que M. Thiers fait expédier par Napoléon, de Fleurus, des reconnaissances vers les Quatre-Bras. Ces reconnaissances n’y furent envoyées que du champ de balailte de Ligny, pendant la visite qu’en fît Napoléon. Lui- même l’a écrit ; «l’empereur enroya des reconnaissances sur les Quatre-Bras pour communiquer avec la gauche. En meme temps il passa la revue des troupes qui avaient combattu. » {Campagne de 1815.)

armes dès la pointe du jour pour attaquer et poursuivre ses adversaires, il a arrangé sa version avec art. Il a eu soin d’indiquer que cette prétendue attaque devait avoir lieu non contre l’armée anglohollandaise en position, mais seulement contre son arrière-garde, quand elle se mettrait en retraite, sur la nouvelle de la défaite des Prussiens à Ligny; et il a fort habilement donné à croire qu’il était, dès la pointe du jour, en mesure de faire appuyer Ney.

Aussi son assertion, qui paraît assez admissible dans ses écrits, tant, bien entendu, qu’on ne la contrôle pas d’après les documents officiels et les faits constatés, se fait-elle rejeter comme impossible, même avant tout contrôle, sous la plume de M. Thiers, qui la reproduit en l’exagérant, et en la privant, sans y prendre garde, des artifices imaginés à Sainte-Hélène.

Ney n’a donc reçu aucun ordre pour les premiers moments de la matinée du 17 juin; et il n’y a, en conséquence, jusque-là, aucun reproche d’hésitation à lui adresser. 11 n’a pas fait perdre une minute à Napoléon. Nous devons dire, au reste, que M. Thiers insiste peu sur l’inconvénient qui serait résulté de la désobéissance du chef de l’aile gauche à l’oTdre imaginaire de marcher en avant dès la pointe du jour.

C’est en continuant le récit des faits qu’il le trouve, qu’il le montre bien décidément coupable d'hésitations, et dhésitations prolongées.

Selon lui, le général Flahaut, revenant du quartier général deNey, arriva vers six heures du matin, à Fleurus, et avertit Napoléon que Ney « doutait encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d’être disposé à pousser en avant, était enclin, au contraire, à garder la défensive aux Quatre-Bras. Napoléon, ajoute M. Thiers avec assurance, en fut fort contrarié, car il aurait voulu apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était déjà en mouvement (1). II fit donc écrire au maréchal Ney par le maréchal Soiilt pour lui affirmer que la bataille de la veille était complètement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et sans perte de temps aux Quatre-Bras, car

(1) On voit ici, comme nous l’avons dit dans cette note même, que M. Thiers ne fait tenir à Napoléon aucun compte de la fatigue des soldats de Reille, bien qü’il l’ait représenté comme paralysé à Kleuruspar « rimmense fatigue » de Yandamme, de la garde, de Gérard, etc

les Anglais décamperaient en voyant venir quarante mille hommes prêts à les prendre en flanc (1), s’ils s’obstinaient dans leur résistance.... Napoléon envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc de Wellington en retraite. Ces ordres expédiés vers sept heures du matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux, il monta à cheval pour visiter le champ de bataille, etc. (2) »

Cette visite faite, « il mit pied à terre sur les hauteurs de Brye pour attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les Quatre- Bras.... Il s’entretint avec ses généraux des sujets les plus divers.... Pendant cet entretien, il reçut un premier avis des officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et apprit qu’au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n’y avait rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif, fît expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans tenir compte des Anglais, qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient, enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fît accélérer le départ de la garde,,.,

« 11 quitta les hauteurs de Brye vers onze heures du matin, et se porta au galop sur la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras pour voir ce qui s’y passait. Il trouva la garde prête à quitter ses hivacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et déjà même parvenu à Mariais (3). »

Continuant à galoper, Napoléon arrive bientôt, toujours conduit par M. Thiers, en vue des Anglais tiraillant sur la grande chaussée. Ney n’avait pas bougé de ses bivacs. Napoléon envoya aussitôt directement à d’Erlon, campé en première ligne, « l’ordre de marcher surle-champ aux Quatre-Bras, et s'y porta lui-même à la suite des Anglais qui se retiraient. Il y fut rendu promptement; mais il fallait faire défiler les troupes par un seul débouché, et ce n’était pas trop de trois heures pour que soixante et dix mille hommes eussent passé

(1) Il n’est pas question d’un pareil chiffre dans la dépêche. (Voir t. 1, pages 234, 255 de notre livre.)

m WATERLOO,

par le pont de Genappe,,, Napoléon attendit avec une vive impatience le défilé des troupes, aux Quatre-Bras, qui n'était pas terminé à trois heures, A peu près vers ce moment, le ciel chargé d’épais nuages finit par fondre en torrents d’eau (1)... »

Et de ce récit, M. Tliiers conclut que Ney hésita devant l’ordre expédié de Fleurus à l’arrivée de Flahaut dans cette ville, qu’il hésita encore devant « le nouvel ordre « expédié des hauteurs de Brye; et il le blâme vivement de tant d’hésitations.

Mais du premier mot au dernier, ce récit même n’est guère qu’un tissu d’imaginations.

On ne sait pas, au juste, à quelle heure fut écrite la dépêche adressée à Ney par le major-général. Mais ces mots qu’on y trouve :

« l’empereur se rend au nloulin de Brye » indiquent suffisamment, comme nous le disons dans notre récit, que Soult l’écrivit à huit heures passées. 11 y a, en effet, plusieurs témoignages qui établissent que Napoléon ne quitta Fleurus qu’à ce moment. Grouchy, fort peu intéressé à l’en faire partir une heure plus tôt ou plus tard, a fixé ce départ à huit heures passées; deux officiers de son état-major font fixé comme lui ; et le colonel, plus tard lieutenant-général Baudrand, qui fut absolument étranger à tout débat sur la campagne de 1815, et qui accompagna Napoléon de Fleurus au champ de bataille, a écrit que celui-ci partit « vers neuf heures (2). »

Il est donc infiniment probable qu’en faisant expédier, vers sept < heures, la dépêche du major-général à Ney, M. Thiers a commis une / erreur qui ne laisse pas que d’avoir son importance (3).

Mais ce qui n’est pas seulement probable, ce qui est certain, et ce qui constitue une autre erreur, et celle-ci des plus graves, c’est

(t) Tome XX, pages 155, 157.

(2) Lettre du général Baudrand au maréchal Grouchy, datée de Paris, le

16 décembre 1841. !

(3) Une lettre du major-général à Ney, lettre citée dans notre récit (t. I, | page 237) et sur laquelle nous allons revenir, corrobore singulièrement [ notre manière de voir; car elle prouve qu'à micti, Napoléon, alors à fJgny, n'avait pas encore reçu de réponse à cette dépêche, que M. Thiers fait partir dès sept heures du matin ; et il n’est pas à croire que, le 17 juin, les dépêches ' eussent d’assez longs détours à faire entre Frasnes et Ligny pour qu’elles j eussent besoin de cinq heures et plus pour franchir deux fois celle dislance.

NOTES

que M. Thiers a si mal lu cette dépêche qu’il lui donne un sens qu’elle n’a pas. Il y a \u que Napoléon enjoignait à Ney de marcher hardiment et sans perte de temps aux Quatre-Bras, tandis qu’elle formule un ordre tout à fait conditionnel, « L’intention de Sa Majesté, écrit Soult, est que vous preniez position aux Qaatre-Bras,., MaiSj siy par impossible, cela ne peut avoir lieu, rendez-en compte sur-le-champ avec détail; et V empereur s' y portera ; siy au contraire y il n'y a qu'une arrière-garde y attaquez-la et prenez position (1). »

D’ailleurs, celte dépêche de Soult ne contient pas la moindre trace du mécontentement que M. Thiers fait éprouver à Napoléon recevant le rapport de Flahaut; elle n’a pas le moindre caractère d’urgence, et n’indique chez Napoléon aucun projet, si ce n’est celui de rester en place. Elle est donc la négation des dires de M. Thiers, qui, dans son ardeur à charger Ney pour décharger Napoléon, a pris, ici encore, pour des faits ses propres imaginations.

Cette restitution du sens radicalement altéré de la dépêche de Soult suffit pour faire classer encore parmi les imaginations « le nouvel ordre » que M. Thiers fait expédier, des hauteurs de Brye par Napoléon à Ney, « l'ordre de se porter en avant, sans tenir compte des AnglaiSy quon prendrait en flanc s'ils résistaient. » Car Napoléon ne pouvait pas plus, sur les hauteurs de Brye qu’à Fleurus, envoyer un ordre absolu de mouvement, d’attaque, puisqu’il ignorait toujours la force des Anglais aux Quatre-Bras, et qu’il n’était pas encore en mesure d’aller les prendre en flanc s'ils résistaient. M. Thiers l’a bien compris.

Aussi pour donner créance à « ce nouvel ordre » dont on ne trouve, et pour cause, de traces nulle part, dont les écrits mêmes de Sainte- Hélène ne parlent pas, il le fait suivre immédiatement de l’ordre à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras et à la garde d’accélérer son départ; et, dès 07ize heures y il lance Napoléon lui-même au galopy des hauteurs de Brye sur la route des Quatre-Bras, et le fait arriver, vers midi, à ce dernier point.

Mais tout cela est démenti par les documents officiels.

Lobau, ainsi que nous l’avons dit, et que M. Thiers l’indique,

(î) Nous avons donné cette dépêche aux pages 234, 235 (t. !.)

WATERLOO

partit vers dix heures pour Marhais, qui est à une lieue au plus du plateau de Bussy où il avait bivaqué; et, loin de recevoir Tordre de hâter sa marche vers les Quatre-BraSy il reçut celui de prendre position s,\xï Marhais même; si bien qu’à midiy c’est-à-dire deux heures après son départ, il y était encore; une dépêche de Soult en donne la preuve irréfragable (1). La garde n’eut pas non plus beaucoup à se presser, car elle fut aussi dirigée, non sur les Quatre-Bras, mais sur Mai'bais pour y prendre position ; et, à inidiy elle y était au repos, à côté de Lobau ; la même dépêche le prouve. Quant à Napoléon lui -même, il galopa si peu vers les Quatre-Bras, dès onze heures (2), qu’à midi il était toujours sur le champ de bataille de Ligny ; c’est encore cette dépêche de Soult qui le démontre.

Il est fâcheux qu’une pièce si connue, si riche en renseignements officiels et précis, ait échappé à M. Thiers, ou qu’il Tait lue à travers son idée préconçue de l’activité infatigable de Napoléon (3).

La vérité est que le premier ou mieux le seul ordre non condi-

(1) « L'empereur vient de faire prendre position en avant de Marbais à un corps d’infanterie (Lobau) et à la garde impériale. Sa Majesté me charge de vous dire que son intention est que vous attaquiez les ennemis aux Quatre- Bras pour les chasser de leur position; et que le corps qui est à Marbais secondera vos opérations. Sa Majesté va se rendre à Marbais et elle attend vos rapports avec impatience. » Lettre du major-général à Ney^ dalée « en avant de Ligny y à midi y » et donnée déjà en entier à la page 257 (t. I) de notre livre.

(2) Dans une autre partie de son livre (page 278), M. Thiers est plus hardi encore; il écrit : « U fallut que Napoléon vînt avec Lobau, la garde et les cuirassierSy le (Ney) tirer de ses inquiétudes, et alors seulement il se mit en marche, c’est-à-dire à onze heures du matin. » Ainsi, dans ce passage, non seulement Napoléon, que M. Thiers a fait partir à onze heures des hauteurs de Brye, arrive à onze heures aussi aux Quatre-Bras qui en sont à trois lieues ou peu s’en faut, mais encore Lobau, mais encore la garde, qui, d’après M. Thiers lui-même, ne quitta ses bivacs qu’à onze heures passées.

(3) Par une singulière coïncidence, au moment même où il lance Napoléon plus d’une heure trop tôt vers les Quatre-Bras, M. Thiers écrit en note « qu’il donne les heures d’après les données les plus certaines. » Quelle certitude! Et il prend à partie Grouchy, à ce propos même; il l’accuse d’inexactitude pour avoir dit qu’à midi Napoléon était encore sur le champ de bataille de Ligny!

NOTES

tionnel, absolu, « d’attaquer les ennemis aux Quatre-Bras » fut adressé à Ney à midi seulement. Il lui fut adressé lorsque Napoléon eut enfin pris une résolution définitive, lorsque la reconnaissance, fort tardivement envoyée vers les Quatre-Bras, revint lui annonçant qu’elle y avait encore aperçu les Anglo-Hollandais, lorsqu’il donna ses instructions à Grouchy, lorsque, non-seulement Lobau, mais encore la garde et Milhaud furent massés sur Marbais ; lorsque, luimême, il allait se rendre sur ce point, lorsque, en un mot, il se trouva en mesure, pour parler comme l’ordre même, « de seconder les opérations de Ney. »

Expédié du champ de bataille de Ligny, et à midi seulement, nous le répétons, cet ordre absolu d’attaque ne put, à cause de la.distance qu’il avait à parcourir, exercer aucune influence sur la conduite de Ney. Au moment où, à la rigueur, il aurait pu lui parvenir, ses troupes étaient déjà en mouvement. Avant deux heures, en effet, d’Erlon, parti des hauteurs de Frasnes et formant la tête de colonne de l’aile gauche, se présentait aux Quatre-Bras ; M. Thiers, à grand tort il est vrai, l’y fait même arriver à midi.

On le voit donc clairement, pour peu qu’on veuille étudier les faits et les documents authentiques, Ney échappe à tout reproche d’hésitations.

Toute la matinée, il ignora le résultat de la bataille de Ligny; et il eut, en face, la moitié de l’armée anglo-hollandaise. Pour ne pas s’exposer à une défaite, au moins pour ne pas s’engager dans un combat sanglant et inutile, il dut donc attendre, avant de marcher aux Quatre-Bras, l’apparition de la colonne arrivant de Ligny par la chaussée deNamursur le flanc de Wellington, secours que lui avait promis la dépêche de Soult, de huit heures, pour le cas où il aurait devant lui plus qu’une arrière-garde, et qu’il avait réclamé, sans aucun doute.

D’ailleurs, comme le dit notre récit, comme le démontre la situation même, cetia attente inactive était commandée ; car il importait de ne rien faire qui pût déterminer Wellington à se retirer. Si le général anglais restait dans sa position jusqu’à ce que Napoléon vînt déboucher sur lui, il devait, en effet, être pris dans une attaque de front et de flanc qui lui deviendrait fatale.

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