II
WATEKLOO.
Quant au mouvement oitlonné par Napoléon sur Gembloux, on ne trouve donc pas, jusqu*ici, Grouchy en faute; il n’a pas perdu de temps ; et ses lieutenants n’en ont pas perdu plus que lui.
Grouchy, cela n’est pas contesté, se rendit bientôt de sa personne à Gembloux, où il se hâtait d’aller recueillir des nouvelles, où se trouvait déjà Exelmans avec ses dragons; et il laissa s’acheminer vers cette ville Vandamme et Gérard.
Le premier n’y arriva que vers neuf heures, le second yersdix (1). Ils avaient fait ainsi non pas deux lieues et demie, comme l’écrit M. Thiers, qui compte ici la distance à vol d’oiseau, mais trois lieues et demie.
C’est ce résultat qu’il appelle bien fâcheux, qu’il fait qualifier non moins sévèrement par Napoléon, nous venons de le voir.
Il est certain que, même en la comptant exactement, la distance parcourue était faible. Mais il n’avait dépendu ni des soldats, ni des généraux, ni de Grouchy d’avancer davantage. Dès deux heures, la pluie était tombée par torrents et avait rendu les chemins épouvantables. C’est Gérard, entre autres, qui en témoigne ; Gérard, que nous avons cité, à ce propos même, dans notre récit, et qui affirme que les troupes arrivèrent aussi vite qu'il était humainement possible; Gérard, dont M. Thiers a recueilli, de la façon qu’on a vue, les témoignages oraux, et dont il n’a pas lu, paraît-il, les écrits.
Mais à qui nous en rapporter mieux qu’à M. Thiers pou? apprécier les retards, les empêchements qu’apporta à la marche du soldat « l’orage qui vers deux heures de l’après-midi s’étendit, comme il le dit, sur toutes les plaines de la Belgique (2)? »
« Le ciel chargé d’épais nuages finit par fondre en torrents
damme). Le général Hulot, qui formait la tête de colonne, fut obligé d’attendre que la gauche du général Vandamme eût déblayé pour pouvoir se mettre en route. Ce n’est que vers trois heures qu’il a commencé à marcher; il a constamment serré sur le troisième corps. {Quelques documents, etc., par le général Gérard. Passage déjà cité 1. 1, page 259 de notre livre.)
(1) « Le 17, les troupes (du quatrième corps) ne sont entrées dans
leurs bivacs qu’à dix heures du soir » {Quelques documents, etc., par le
général Gérard.)
(2) Tome XX, page 174.
NOTES
d'eauy et une pluie d’été, comme on en voit rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d’armée furent contraintes de se réunir sur la chaussée (des Quatre-Bras à Bruxelles). Bientôt l’encombrement y devint extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout regret pour les retards du matin; car, se fût-on mis en route trois heures plus tôt(l),w^ tel débordement du ciel aurait également interrompu les opérations militaires,,, La marche fut lente, car Anglais et Français sous la violence
de l’orage. Quelques heures n’avaient pas suffi pour décharger le ciel des masses d’eau qu’il contenait, et nos troupes étaient tombées dans un état déplorable, La chaussée ne pouvant plus les porter toutes, il avait fallu que l’infanterie cédât le pas à l’artillerie et à la cavalerie; elle s’était donc jetée à droite et à gauche de la route, elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs ; chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la colonne de
cavalerie et d’artillerie Vers la fin du jour la souffrance s'accrut
avec la durée de la pluie et avec la nuit. Les cœurs se serrèrent
une brume épaisse hâta de deux heures l’obscurité de la nuit... (2). » Et, ailleurs, résumant d’un trait saisissant son récit, M. Thiers écrit: « Un orage épouvantable /jam/î/sa les deux armées (anglaise et française), car lorsque la puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils soient, s'évanouit (3). »
Ce tableau animé, M. Thiers l’a fait uniquement, il est vrai, pour expliquer comment Napoléon, partant des Quatre-Bras vers deux heures (4), ne put avancer que de deux lieues et demie dans le reste
(1) Ce n’était pas trois heures plus tôt qu’il aurait fallu se mettre en route : il aurait fallu y être avant quatre heures du matin.
(2) Tome XX, paires 157, 159.
(3) Tome XX, page 278.
(4) Selon M. Thiers, il en serait même parti vers midi ; mais M. Thiers trompe, on l’a vu.
du jour, et pour Ten justifier. Mais, qu’il le veuille ou non, sa description explique et justifie aussi l’extrême lenteur de la marche de Vandamme et de Gérard sur Gembloux; et elle la justifie d’autant mieux que ces deux généraux n’avaient pas, pour aider à leur mouvement, une large et secourable chaussée comme celle de Bruxelles, et même qu’ils devaient se mouvoir sur une étroite et mauvaise traverse, en partie tracée dans un pays montueux et coupé (1).
M. Thiers est donc aussi inconséquent qu’injuste en reprochant à Grouchy de n’avoir fait que deux lieues et demie (nous savons que le maréchal en fit trois et demie) ; et si les paroles qu’il met dans la Louche de Napoléon sur celui-ci étaient, par impossible, authentiques, elles prouveraient seulement que le chef de l’armée française n’a pas attendu les amertumes de la défaite et les loisirs de l’exil pour calomnier son lieutenaht.
« Devant la puissance de la nature, » Grouchy fit, en portant son infanterie de Saint-Arnaud et Ligny à Gembloux, tout ce qui était humainement possible. Telle est la vérité.
Ce qui est vrai aussi, le fait vaut bien une remarque, c’est que M. Thiers qui a déjà en vue le lendemain, la journée décisive, est fort inexact quand il écrit que « Grouchy laissa son infanterie se reposer à Gembloux afin de lui donner une bonne fin de journée, »
Cette infanterie ne passa pas la fin de la journée à Gembloux^ car elle n’y arriva ou plutôt ne prit ses bivacs en deçà et au delà de ce point qu’à neuf heures et à dix, moment qui, même en juin, est le commencement de la nuit ; et, quant à la fin même de la journée, elle la passa en marche et l’eut aussi mauvaise que possible. « Vers la fin du jour la souffrance s’accrut avec la durée de la pluie et avec la nuit, » On vient de le voir, c’est M. Thiers lui-même qui écrit ceci, ne regardant, il est vrai, que du côté de Napoléon; mais, quoi qu’il en ait, il faut qu’il regarde aussi du côté de Grouchy. Quand il pleut, quand il fait nuit, quand il y a soûffrance à la colonne de Napoléon, il pleut, il fait nuit, on souffre aussi à la colonne de
(1) « Elles (les troupes du quatrième corps) ont couché en deçà de Gembloux dans un pays fort montueux et fort coupé. » {Quelques documents ^ etc,, par le général Gérard.)