ILOTES
Grouchy. Quand l’armée de Napoléon est paralysée sur la chaussée de Bruxelles, les troupes de Grouchy ne peuvent être fort actives sur la traverse de Gembloux.
Croyant plus fortement encore accuser Grouchy après tant d’inexactitudes, M. Thiers dit qu’il « aurait mieux valu acheminer l’infanterie (de Grouchy) dès midi, sur Gembloux, qu’elle aurait eu de
la sorte l’avantage d’arriver à Gembloux avant l’orage qui vers deux heures de V après-midi s’étendit sur toutes les plaines de la Belgique et en mesure encore, après y avoir pris un repos de trois ou quatre heures, de s’approcher de Wavre si de nouveaux indices signalaient cette direction comme définitivement favorable (1). »
Mais, une fois de plus, l’accusation, on le voit, n’atteint pas Grouchy. Ce qui aurait valu le mieux, c’eût été de chercher, de découvrir la retraite des Prussiens, dès le point du jour, de mettre cette infanterie en mouvement dès le lever du soleil et de l’acheminer non sur Gembloux mais sur Sombreffe, d’où sortait alors Thielmann, ou bien sur le chemin de Tilly, où étaient Zieten et Pirch I ; et si cela ne fut pas fait, c’est à Napoléon seul qu’il faut le reprocher, car seul il commandait.
En partant à midi au lieu de partir à deux heures, on n’aurait modifié en rien le résultat de la journée. Ayant trois lieues et demie à faire, et sur une mauvaise traverse, l’infanterie ne serait pas arrivée à Gembloux vers deux heures, comme le dit par trop légèrement M. Thiers, mais plus tard et d’autant plus tard que l’orage l’aurait surprise en route. Or, à deux heures même, Zieten, Pirch l et Bülow étaient massés depuis longtemps sur Wavre, et Thielmann, qui s’était arrêté dans sa retraite, non pas à Gembloux même, mais à une lieue au delà, se remettait en mouvement sur Wavre. Mais, quoi qu’il en soit, si l’infanterie de Grouchy ne partit pas à midi, si elle ne partit qu’à deux heures, ce délai n’est encore imputable qu’à Napoléon, puisque Grouchy reçut son commandement à midi passé, l’ordre de se diriger sur Gembloux un peu plus tard encore et puisqu’il dut laisser aux troupes, qui ne s’attendaient plus à marcher, le temps de se préparer au départ.
{{) Tome XX, pages 173,174.
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Ainsi, pour peu qu’on veuille tenir compte des faits et des circonstances, ne pas supposer, par exemple, le soleil luisant ou peu s’en faut pour la colonne de Grouchy et, tout à côté, la tempête sévissant sur celle de Napoléon et la paralysant, on reconnaît que le jugement porté par M. Thiers manque absolument d’équité, au moins en ce qui concerne la marche sur Gembloux, marche prescrite d’une façon absolue par Napoléon; et on constate que Grouchy n’a pas perdu de temps en exécutant cette partie de ses instructions.
Dans ces instructions, il lui était recommandé, en outre, d’éclairer la direction de Namur et de Maestricht, de poursuivre V ennemi et d'éclairer sa marche, afin qu’o/i pût pénétrer ce qu'il voulait faire. Notre récit a dit comment il s’acquitta de cette autre partie de sa mission.
Il n’eut rien à faire sur la direction même de Namur, puisque Pajol y était déjà et fort mal à propos, par l’ordre même de Napoléon. , Sur celle de Maestricht (qui est celle de Liège), il porta le corps < d’Exelmans ; et, avant trois heures, ce corps était près de Gembloux, où il avait, depuis neuf ou dix heures du matin, la brigade de Berton (1). Beaucoup plus tard, c’est-à-dire quand la tête de l’infanterie commença à approcher d’Exelmans, Grouchy le poussa jusqu’à ; Sauvenière et lui ordonna de diriger de là quelques escadrons sur ^ Sart-lez-Walhain et Perwez, continuant d’éclairer ainsi la direction j de Maestricht et éclairant de plus celle de Wavre.
Sous ce rapport encore, il s’était donc conformé aussi bien que possible aux instructions de Napoléon ; il les avait même complétées \ en éclairant la direction de Gembloux à Wavre.
Quant à la poursuite de l'ennemi, il l’opéra sur Gembloux, direction fausse, où il ne rencontra, ne saisit pas un Prussien, par la raison qu’il n’y en avait plus du tout de ce côté, mais direction qui
(!) M. Thiers, dans son ardeur à accuser Grouchy, dit « qu’il n’avait pas même envoyé une reconnaissance par sa droite sur Gembloux. » Il se serait épargné celte grave inexactitude en lisant la lettre qu’adressa Exelmans à Grouchy et par laquelle ce général annonce qu’il est sur Gembloux, et qu’il a devant lui l’ennemi au delà de l’Orneau. Or, l’ennemi, c’était, on le sait, Thielmann, qui commença sa retraite vers deux heures après midi et dont l’extrême arrière-garde disparut vers trois heures.
NOTES
lui avait été iinpcrativemeiit fixée, imposée par Napoléon, il faut y insister. Du reste, quand il put se mettre en mouvement et même au moment où il reçut son commandement, eût-il pris la véritable direction et les meilleures dispositions, c’est-à-dire eût-il marché sur Wavre par Gentinne et Mont-Saint-Guibert, en appelant sur sa droite, sur la voie romaine, à hauteur de Gembloux, le détachement de Pajol, sa poursuite n’aurait pas été plus fructueuse. C’est à tort, en effet, que, avec une intention accentuée de critique contre Grouchy, M. Thiers parle a de traînards que notre cavalerie mieux dirigée eût ramassés par milliers ; » car sa critique tombe d’aplomb sur Napoléon et non sur le maréchal. C’était le matin, pendant que Napoléon endormi, indécis, restait inactif, laissait toutes ses troupes au bivac, qu’il y avait des traînards à ramasser en quantité; à midi, à deux heures, il n’y en avait plus, ou s’il y en avait, ils étaient à l’abri de nos atteintes.
Là encore il n’y a donc pas de reproches à faire à Grouchy : il n’a pas perdu de temps.
La seule faute, relativement à ses instructions, fut de ne pas pénétrer suffisamment le dessein de l’ennemi, lorsqu’il lui aurait suffi, pour le découvrir, d’une opération bien simple qu’on s’étonne de lui voir négliger.
Cette faute, notre récit l’a indiquée. N’imitant pas l’incurie prolongée de Napoléon, ne s’en tenant pas à la lettre de ses instructions, en même temps qu’il poussait Exelmans et portait Vandamme et Gérard sur la direction divergente de Gembloux assignée par Napoléon, Grouchy aurait dû envoyer une forte reconnaissance ou deux sur la direction même de Wavre; et il n’y en expédia aucune.
Opérée dans l’après-midi, c’est-à-dire lorsqu’il n’y avait plus sur cette direction d’ennemis à rencontrer, pas même un traînard, avant d’arriver à Mont-Saint-Guibert, cette reconnaissance aurait dû aller assez loin, il est vrai, afin d’avoir des nouvelles positives des Prussiens ; elle aurait dû suivre leurs traces imprimées sur le sol jusqu’à Mont-Saint-Guibert, qu’occupait leur arrière-garde et qui est à quatre lieues et plus de Saint-Amand et de Ligny. Ayant forcément de l’infanterie, de l’artillerie, gênée, retardée, accablée par l’orage, engagée sur de très-mauvais chemins, dans un pays difficile, elle aurait eu
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^grande peine aussi à accomplir sa mission, il n’y a pas à en douter; mais on peut admettre que, vers le milieu de la nuit, elle aurait pu donner à Grouchy la certitude, qui lui manquait alors encore, que Blücher avait massé son armée sur Wavre,que son dessein, par conséquent, était de se réunir à Wellington.
Tel aurait été le résultat obtenu par le maréchal, s’il eût fait éclairer, comme il le devait, la direction de Wavre. Il serait sorti d’indécision vers minuit au lieu d’en sortir le lendemain dans la matinée.
M. Thiers affirme, il est vrai, que ce résultat aurait pu être tout autre si Grouchy l’eût voulu. Selon lui, « Grouchy, que Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû, à trois ou quatre heures de V après-midi, savoir la vérité, et de quatre à neuf, être bien près de Wavre, s’il prenait la parti de s’y rendre, ou se trouver sur la gauche de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite avec Napoléon. »
Mais, ici plus que jamais, M. Thiers est dans la fantaisie et la contradiction de soi-même.
D’abord, Napoléon, nous sommes forcé de le répéter, ne quitta pas Grouchy à onze heures, puisque à midi il était encore à Ligny ; et le maréchal dut donner aux troupes le temps de se préparer au départ. Qu’on ne tienne pas compte, si l’on veut, de ce délai indispensable, et il n’en résultera pas moins que c’eût été entre quatre et cinq heures que Grouchy aurait su la vérité, en supposant, bien entendu, une reconnaissance marchant aussi vite que le veut M. Thiers. La vérité aurait, par conséquent, rencontré, entre quatre et cinq heures aussi, Vandamme et Gérard en marche de Saint- Amand et de Ligny sur Gembloux ; et c’est en ce moment qu’ils auraient dû faire tête de colonne à gauche; et changeant ainsi de direction , ils auraient pu être à neuf ou dix heures bien près de Wavre ou bien sur la gauche de la Dyle, c’est-àdire au delà de Mousty, où était le premier pont à trouver sur cette rivière !
Eu d’autres termes, cette infanterie de Vandamme et de Gérard qui, partant à deux et à trois heures de Saint-Amand et de Ligny, eut
NOTES
toutes les peines imaginables à atteindre Gembloux à neuf et à dix heures, aurait parcouru, en un tiers moins de temps, une distance double ou plus encore, s’il fallait en croire M. Thiersl
Mais lui-même ne croira plus à son assertion quand nous lui aurons rappelé, une fois de plus, ce qui a été écrit par Gérard, « le plus véridique des hommes, «sur les énormes difficultés de la marche, quand nous lui aurons rappelé surtout forage, qu’il oublie toujours quand il s’agit de Groucby, la tempête et le sombre tableau qu’il en fait, la colonne de Napoléon « tombée dans un état déplorable... ne pouvant plus conserver ses rangs... chacun y marchant comme il voulait et comme il pouvait... la nuit accroissant la souffrance et avancée de deux heures par la brume... les opérations militaires forcément interrompues, enfin formée française et f armée anglaise paralysées par la puissance de la nature devant laquelle celle des hommes, quels quils soient^ s'évanouit. »
Non, tout ce qui lui était prescrit par les instructions écrites de Napoléon, Groucby le fit dans la mesure du temps et des difficiles circonstances contre lesquelles il eut à lutter ; et il est aussi inexact qu’injuste de f accuser « d’avoir à peu près perdu la journée sur la route de Wavre. » Le seul reproche qu’il ait encouru, c’est d’avoir imité, f après-midi, la négligence de Napoléon avant midi, de n’avoir pas envoyé une forte reconnaissance, de Ligny, sur la direction de Wavre par Mont-Saint-Guibert.
Mais ce reproche fait, il faut ajouter que, eût-il envoyé cette reconnaissance, eût-il appris d’elle, comme il f aurait appris sans doute, que les Prussiens se retiraient sur Wavre, ce qui aurait montré leur dessein de se réunir aux Anglo-Hollandais, cela n’aurait pu changer en rien le cours terrible des événements.
Dans la nuit du 17 au 18 juin et bien des heures auparavant, lorsque Blücher avait rallié, massé sur Wavre, deux cent quatrevingts bouches à feu, et au moins quatre-vingt-dix mille hommes, dont trente et un mille de troupes fraîches, la situation n’était plus ce qu’elle avait été de bonne heure dans la matinée, quand ces mêmes Prussiens étaient séparés en trois groupes éloignés f un de f autre, quand la plupart de leurs divisions étaient encore assez mal en ordre, avaient gibernes et caissons vides. Dans les nremiers moments du jour, ïi, 25
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Grouchy avec trente-trois mille hommes aurait pu beaucoup contré l’armée prussienne, lui aurait infligé des pertes très- sensibles, peutêtre considérables, et l’aurait empêchée sans doute de se concentrer sur Wavre. Mais quand il reçut son commandement et les instructions de*Napoléon, il n’était plus en son pouvoir, quoiqu’il fît, de se mettre en position d’empêcher, avec trente-trois mille hommes, Blücher, qui en avait quatre-vingt-dix mille au moins, de porter à Wellington une aide suflisante pour déterminer la catastrophe de nos armes.
La suite de notre récit le montrera nettement.
M. Thiers, qui se prépare déjà à accabler Grouchy, aflirme déjà aussi que « dans la main d’un homme habile et résolu, c’était assez contre une armée battue )> que le détachement confié à ce maréchal; et pour donner du poids à cette assertion fort leste, il ajoute : « Le maréchal Davout, avec vingt-six mille Français, avait bien tenu tête en 1806, à soixante et dix mille Prussiens dans la mémorable journée d’Auerslædt (1). » Mais jamais citation ne fut moins exacte et ne porta plus à faux que celle-ci. Les Prussiens à Auerstædt n’étaient pas soixante et dix mille, mais cinquante mille à peine (2); et sous tous les rapports possibles, rapports de commandement, d’organisation, de recrutement, d’intelligence, d’expérience de la guerre, sous le rapport moral surtout, ils étaient incomparablement inférieurs à ceux de 1815, il n’est personne qui n’en convienne; et quant au corps de Davout, nous ne pensons pas que personne, si ce n’est M. Thiers, ait jamais cru que les divisions Friant, Gudin, Morand aient eu leurs égales dans notre armée de 1815, quelle que fût d’ailleurs son ardeur, sa rage même de combattre.
Mais nous reviendrons, il n’est pas besoin de le dire, sur le rôle de
(1) Tome XX, page U2.
(2) Un livre qu’on peut citer comme le type achevé de ce patriotisme inepte qui, dans tout récit de guerre, augmente les forces de l’ennemi et diminue celles des Français, les Victoires et Conquêtes, ne porte qu’à un peu plus de cinquante mille hommes la force des Prussiens à Auerstædt. La vérité est que Davout avait vingt-sept ou vingt-huit mille hommes et que les Prussiens étaient à peine cinquante mille (cinquante-deux bataillons, soixante et dix escadrons, quinze batteries).
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Groucliy au Jour de la catastrophe. Pour le moment, nous avons voulu prouver, et nous avons prouvé, à coup sûr, dans cette note forcément minutieuse et longue, que M. Thiers n’a pas mieux réussi que Napoléon lui-même à rejeter sur Ney d’une part, sur Grouchy de l'autre, la responsabilité du temps perdu le 17 juin, c’est-à-dire la responsabilité d’une faute capitale, irréparable.
Ses accusations contre les deux maréchaux ne reposent que sur des imaginations qui croulent les unes sur les autres dès qu’on les touche de la vérité.