CHAPITRE NEUVIÈME
baïonnette au dos, dans les ravins et le force à regagner le plateau. Mais Baclielu ne tente plus de repasser le ruisseau.
Cette première rencontre avec les soldats de la Grande- Bretagne avait été très-sanglante. Les ravins et leurs abords étaient couverts de morts et de blessés à l’habit bleu comme à l’habit rouge.
Le duc de Brunswick avait pris la position que lui avait indiquée Wellington : sa gauche à la chaussée de Bruxelles, en avant d’une maison isolée, sa droite vers le bois de Bossu et s’y reliant par deux compagnies légères, tout son front un peu en retraite sur la première ligne de Picton.
Exécutant cette manœuvre sous le feu de notre artillerie et ne pouvant être appuyé par les batteries hollandaises, encore hors d’état de rentrer en ligne, il avait demandé quelques pièces à Wellington, qui lui en avait envoyé quatre, détachées de la division Picton, sur laquelle Bachelu allait marcher. Mais ces pièces étaient à peine en position, que déjà l’artillerie française en avait démonté deux et désorganisé le reste.
Brunswick avait vu, alors, deux colonnes d’infanterie, précédées d’une forte ligne de tirailleurs, sortir du vallon de Gimioncourt et gravir la pente du plateau. C’étaient les colonnes de Foy qui prononçaient l’attaque du centre, marchant, comme nous 'l’avons dit, l’une sur la chaussée de Bruxelles, l’autre plus près du bois.
Vigoureusement pressés par les tirailleurs de Foy, ceux de Brunswick cédèrent le terrain ; et la colonne qui suivait la chaussée allait aborder les bataillons postés en avant de la maison isolée, quand le duc de Brunswick, lui-même, prL ia charge contre elle avec trois cents uhlans. Il n’arriva pas jusqu’au choc. Accueilli par la'mousqueterie de notre premier bataillon instantanément formé en carré, il vit ses uhlans tourner bride sans qu’il lui fût possible de les ar-
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rêter. La première ligne de son infanterie, déjà ébranlée, recula, pendant quelques instants, avec assez de fermeté. Mais Rapproche du régiment de lanciers et du régiment de chasseurs, qui appuyaient le mouvement de Foy, la troubla et elle se retira en désordre, partie dans le bois de Bossu, partie vers la chaussée de Namur. Ce fut au momenl^où il s’épuisait en efforts pour arrêter cette déroute que le duc de Brunswick fut mortellement atteint d’une balle. Vaillant soldat, ardent patriote, il trouva à quarante ans une mort digne de sa vie. Ses hussards voulurent arrêter nos lanciers et nos chasseurs galopant parmi ses fantassins en fuite. Mais ils furent dispersés à leur tour, vivement poursuivis, et allèrent se jeter sur la droite de Picton, qui reprenait, en ce moment, sa position sur le plateau, après sa sanglante rencontre avec Bachelu.
Dans cette poursuite ardente, nos lanciers et nos chasseurs se trouvèrent, tout à coup, en face des bataillons de Picton. Ils se rallient et les chargent.
Les lanciers abordent le 42^ formé en carré (1), Renfoncent et le sabrent, tuant son lieutenant-colonel et Run des deux majors. Ils se précipitent ensuite sur le carré du 44^, qui est auprès, et y pénètrent aussi; mais, décimés par les balles, ils sont forcés à la retraite et vont se rallier derrière notre infanterie.
Les chasseurs, arrivés pêle-mêle avec les hussards de Brunswick jusqu’aux maisons des Quatre-Bras, y rencontrent le 92® (Anglais), essuient son feu sans pouvoir l’entamer, sont sur le point de prendre le duc de Wellington en arrière de ce régiment, sabrent les fuyards jusqu’au delà de la chaussée de Namur; se trouvent arrêtés, enfin, par les réserves hollandaises et le contingent de Nassau ;
(i) Le 42e, comme tous les régimenls de riclon, n’a\ail qu’un lalaLloii
CÎIAPITRE ^;E[JV1EME.
et reviennent prendre haleine à l’abri de nos bataillons.
Le contingent de Nassau, formant la brigade de Kruse, est arrivé depuis quelques instants des environs de Bruxelles.
Wellington compte trois mille hommes de plus. Sa position néanmoins est compromise.
Guilleminot s’est avancé, maintenant, dans le bois de Bossu jusqu’à hauteur des têtes de colonne de Foy; le prince de Saxe-Weimar, pressé de front, tourné par sa droite, est en retraite vers Houtain-le-Val ; les quatre régiments de lanciers et de chasseurs de Piré se sont ralliés et vont se lancer de nouveau contre les bataillons anglais, violemment battus par notre artillerie; Bachelu vient d’appuyer à droite pour tourner, vers Piraumont, la gauche de Wellington, qu’il n’a pu forcer de front. Encore une fois, Ney est près de saisir le point de concentration de l’armée anglo-hollandaise. Ce point va-t-il lui échapper une fois encore?
Il est cinq heures et demie.
Alten, venant de Soignies, débouche, par la chaussée de Nivelles , sur les Quatre-Bras , avec deux brigades de sa division (1) et ses deux batteries. Une batterie à cheval de la division Cooke le suit presque immédiatement.
C’est un nouveau renfort de dix-huit bouches à feu et de plus de six mille honunes que reçoit Wellington quand Ney n’a plus la moindre réserve d’infanterie.
Abstraction faite des pertes respectives, le général an-
(1) La troisième brigade avait reçu, en route, Tordre de rester en observation à Arquennes. Elle appartenait à la légion allemande. La plupa/i des écrivains la font figurer aux Qualre-Bras. C’est à tort. (Voir Hiatorÿ of ihs King's german Légion^ par Bcamisb.)
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glais dispose de quarante-huil bouches à feu et de plus de trente mille hommes, dont dix-huit cents de cavalerie; le général français, de vingt mille hommes et de trente-huit bouches à feu; mais il a, derrière lui, sur Frasnes, la division Lefebvre Desnoëttes et l’une des divisions de Kellermann. Napoléon lui a recommandé, il est vrai, de ne pas engager Lefebvre Desnoëltes et de tenir Kellermann à sa disposition, de manière à ce qu’il pût l’appeler vers Fleurus, s’il en avait besoin ; mais les circonstances sont pressantes. Ney va-t-il respecter jusqu’au scrupule ces instructions ?
Pendant le combat, qui a duré déjà trois heures et demie, il a successivement appris qu’il ne doit plus compter sur la division Girard, attirée vers Saint-Amand par Napoléon, et que tout 1e corps de d’Erlon, détourné de sa roule, s’est éloigné de lui, au lieu de s’en rapprocher. 11 a expédié, il est vrai, un oflîcier sur les traces de d’Erlon pour le rappeler; mais il n’est pas certain de l’arrivée, en temps ntile, de son lieutenant sur ce champ de bataille où les forces de l’ennemi augmentent incessamment. En outre, il a reçu, depuis quelques instants, l’ordre daté de Fleurus, à deux heures (1), qui lui prescrit d’attaquer les forces qui se trouvent devant lui, et, après les avoir vigoureusement poussées, de se rabattre sur Napoléon.
Voilà, certes, bien des motifs pour transgresser les in-
(1) Au dos de ccl ordre est écrit : «AM. le maréchal prince de la Moscowa, à Gosselics^ sur la roule de Bruxelles; » et au crayon ; « Wagnée (Wangenies), bois de Lombuc. »
Un duplicata de ccl ordre porte : « Wagnée, Bansarl. {Documents incdils^ etc.). Ces mots Wagnée, Raiisart; Wagnée, bois de Lombuc, désignent évidemment les chemins à suivre par les olTiciers porteurs de Tordre et du duplicata. Or, de Fleurus au vallon de Gimioncourt, où se trouvait le maréchal Ney, il y a six lieues de roule par les directions indiquées. Ce fut donc probablement vers cinq heures, comme nous le disons, qu’il reçut la première dépêche datée de Fleurus.
CHAFITHE NEUVIEWE.
struclions écrites, le matin, au sujet de la cavalerie de Lefebvre Desnoëttes et de Kellermann. Ney, d’ailleurs, ne saurait l’avoir oublié, une lettre du major- général, une lettre qu’il a depuis raidi entre les mains, l’autorise, en cas de nécessité, à réunir Kellermann àReille.
11 veut, pourtant, continuer la lutte sans prendre appui de celte belle réserve.
Alten amenait avec lui la brigade anglaise de C. Halkett, de quatre bataillons, et la brigade hanovrienne de Klelmansegge, de six.
Wellington dirige immédiatement celle-ci sur son extrême gauche, que commence à presser Bacbelu débouchant vers Piraumont ; et il fait passer rapidement en avant des Quatre- Bras les Anglais d’Halkett avec deux bataillons de Brunswick, qui se sont reformés. Les trois batteries qui viennent d’arriver avec Alten se portent, une la droite au bois de Bossu, une autre la gauche sur la chaussée de Bruxelles, la troisième en arrière de celles-ci dans une position intermédiaire. Le contingent de Nassau s’est avancé pour appuyer le prince de Saxe-Weimar. Les troupes hollandaises restent en réserve derrière les Quatre-Bras. Picton a formé deux carrés, chacun de deux bataillons, sur le terrain même où il a déjà soutenu les assauts de nos lanciers et de nos chasseurs.
Le nouvel accroissement de forces de Wellington arrête les progrès de Guilleminot et oblige les colonnes de Foy à redescendre dans le vallon de Gimioncourt.
Ney concentre le feu de son artillerie contre le plateau et attend avec une fiévreuse impatience qu’elle ait assez ébranlé les masses ennemies pour donner le signal d’une nouvelle attaque.
La batterie anglaise qui a pris position le long du bois est bientôt si rudement atteinte, qu’elle est forcée de se retirer
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'il moitié démontée. Celle qui s’est avancée sur la chaussée de Bruxelles est presque aussi maltraitée; cependant elle continue à tirer.
Il est six heures.
En ce moment parvient à Ney (1) la dépêche, datée de Fleurus à trois heures et un quart, qui l’appelle instamment sur le champ de bataille de Napoléon, qui lui dit « que le sort de la France est entre ses mains. »
Cet appel, aussi pressant que solennel, détermine, enfin, le maréchal à tirer parti de la cavalerie restée en arrière. Il expédie, en toute hâte, à Kellermann l’ordre d’accourir avec l’une des brigades de la division qui est à Frasnes; mais l'autre brigade de^cette division (2), mais la seconde division de Kellermann, mais celle de Lefebvre Desnoëttes, il les laisse immobiles, il n’ose pas en disposer !
Quelques instants se passent à attendre Kellermann. Dès que Ney l’aperçoit, il galope vers lui, et, l’esprit frappé de la dépêche venue de Fleurus, il lui dit, en lui serrant convulsivement la main : (( Mon cher général, il faut ici un grand effort ; il faut enfoncer cette masse d’infanterie. Le sort de la France est dans vos mains; partez! Je vous fais soutenir par toute la cavalerie de Piré. »
La mission eût fait sourciller peut-être plus d’un de ces hommes de fer, habitués à lancer les ouragans de la cavalerie; elle étonna, dit-on, Kellermann lui-même, le héros de Marengo, le conducteur de tant de chocs héroïques; mais elle n’ébranla pas son cœur.
Il forme ses pelotons, monte la pente du plateau par la chaussée, tourne à gauche, fait sonner la charge et précipite
(t) Mémoires de Napoléon, t. IX, Appendice. — Documents inédits sur la campagne de 1815.
(2) Plusieurs écrivains font figurer celte brigade, qui était composée de dragons, au combat des Qualre-Bras. C’est une erreur.