CHAPITRE NEUVIÈME
Le sanglant conflit devient donc de plus en plus inégal.
Abstraction faite encore des pertes respectives, les forces des Anglo-Hollandais montent, maintenant, à trente-sept mille hommes et soixante et dix bouches à feu, tandis que celles des Français sont restées stationnaires, sauf l’entrée en ligne des huit cents cuirassiers de Kellermann.
Sans perdre un instant, Wellington fait passer, en première ligne, à droite du bois de Bossu et dans le bois même, la division Cooke; les deux batteries et les trois bataillons de Brunswick, qui viennent d’arriver, sont portés en avant des Quatre-Bras ; les bataillons d’Halkett, si maltraités par nos cuirassiers, se reforment ; les troupes en réserve sur les Quatre-Bras entrent en ligne.
Ce déploiement de forces déterminerait tout autre que Ney à battre sur-le-champ en retraite. Lui, le général des jours difficiles, des heures critiques, il veut encore maintenir sa position. Il va être obligé, pourtant, de céder devdht l’impossible.
Son artillerie est trop faible, à présent ; une charge de Piré échoue sur le plateau ; Guilleminot cède sous la pression des gardes anglaises ; et, comme si tout devait se réunir pour accabler l’intrépide maréchal, on vient lui apprendre qu’il ne doit plus compter sur d’Erlon. Cette nouvelle imprévue porta, a-t-on dit, le désespoir au cœur de cet homme, si rudement éprouvé, cependant, par les crises les"' plus terribles de la guerre ; et, sous le feu croisé des batteries anglaises, au milieu des projectiles ricochant autour de lui, on l’entendit s’écrier : « Vous voyez ces boulets ! je voudrais qu’ils m’entrassent tous dans le ventre (1). »
11 se résigna à ordonner la retraite sur toute la ligne.
Elle se fit en bon ordre, avec la plus grandé fermeté, en
(I) Mémoires de Fleury de Chaboulon. — Londres, tSîO.
WATERLOO
disputant le terrain pied à pied, et si lentement, qu’on mit deux heures pour reculer d’une demi-lieue.
Vers neuf heures, tout engagement avait cessé; Ney prenait ses bivacs sur les hauteurs en avant de Frasnes, vis-àvis de Wellington, qui établit les siens, la droite à la pointe sud du bois de Bossu, le centre et la gauche en avant de la ferme de Gimioncourt et du hameau de Piraumont.
La journée avait été meurtrière pour les deux partis.
Ney, sur vingt et un mille hommes mis en ligne, en avait plus de quatre mille hors de combat; et Wellington, près de cinq mille, sur trente-sept mille qu’il avait engagés (1).
Dans les pi’emières heures de la nuit, le général anglais fut rallié par la cavalerie d’Uxbridge et la brigade qu’Alten avait laissée sur Arquennés en s’avançant vers les Quati-e- Bras.
Le reste de son armée fut alors partagé en quatre groupes :
Sur Nivelles, les divisions Chassé et Clinton, une brigade de celle de Colville; deux brigades de celle de Collaert (cavalerie hollando-belge);
(1) Une lettre, accompagnée d’états officiels et adressée au président de la chambre des représentants, le 1er juillet 1815, par le chef d’état-major du 2« corps, fixe à 4,125 le nombre des tués et blessés de ce corps aux Qualrc-Bras.
Les cuirassiers en eurent 250 environ (dans sa Notice historique, Reille dit \ quelques centaines). 1
Les pertes de Ney furent donc de 4,575 hommes environ. ^
Le rapport officiel de Wellington indique 2,480 Anglais, 404 Hanovriens hors de combat et manquants (égarés, prisonniers) ; et ce rapport, soumis à l’entière liberté de discussion de l’Angleterre, n’a pas été contredit.
Les états officiels hollandais portent à 867 hommes les pertes de la division Perponcher et de la brigade Van Merlen. {Archives du ministère de la guerre, à la Haye.)
Celles des Brunswickois furent de 708 (Geschichte des herzoglich Braun^ schweigschen Armée-Corps., eic.) i celle du contingent de Nassau (brigade Krusg) d’environ deux cents.
Les perles de Wellington s’élevèrent donc à 4,659 hommes.